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Grandes figures de l’Oratoire : Bérulle, Simon, Malebranche, Lamy, Gratry, Laberthonnière… en sympathie avec leur temps (Gilbert Caffin).

Paris, Cerf, 2013, 206 pp.
P. Michel Gitton

L’Oratoire de France, fondé au XVIIe par le cardinal de Bérulle, représente dans l’Église de France aujourd’hui un courant qu’on aurait tort de négliger. Présent dans les milieux universitaires et artistiques, fort de ses établissements scolaires réputés, il tient une ligne originale, qui, sans renier son passé, cherche à ouvrir des voies radicalement neuves et parfois surprenantes vers l’avenir. Son activité éditoriale se déploie en ce moment, avec une tentative appuyée pour donner autre images des maîtres qui ont marqué son histoire. Nous avons eu l’occasion de rendre compte du livre de Rémi Lescot, paru en 2013, Pierre de Bérulle, apôtre du Verbe incarné, qui, dans son désir de secouer la poussière, nous a donné un Bérulle fort peu convaincant.

L’ouvrage dont nous rendons compte ici est dû à au P. Gilbert Caffin, dont la quatrième de couverture nous dit que c’est un prêtre engagé dans les œuvres d’éducation. En fait, c’est une galerie de portraits, qui fait défiler Pierre de Bérulle lui-même, associé à son cher disciple Charles de Condren, Richard Simon, Nicolas Malebranche, Bernard Lamy, Alfonse Gratry, Lucien Laberthonnière, donc des oratoriens des trois derniers siècles. Trois points de suspension dans le titre à la suite du dernier nom laissent entendre que la série se continue aujourd’hui. Le tout est introduit par une préface de Mgr Doré, ancien archevêque de Strasbourg, qui comme sulpicien se sent proche de l’histoire de l’Oratoire.

Plusieurs des personnages évoqués sont très connus et ont été l’objet de maints travaux d’histoire. La surprise est plutôt Bernard Lamy, que beaucoup découvriront comme moi en lisant le chapitre qui lui est consacré : c’est un éducateur du XVIIIe siècle dont on devine que l’œuvre a été profonde et se continue par la charte éducative de l’Oratoire.

Mais la question est : pourquoi ceux-là ? À part Bérulle, dont la place est difficilement contestable, et qui d’ailleurs est expédié rapidement, on aurait pu imaginer d’autres noms à peine moins célèbres : le théologien Louis Thomassin (1619-1695), qui donna ses lettres de gloire à la « théologie positive », l’historien, devenu cardinal et recteur de l’Institut catholique, Alfred Baudrillart (1859-1942), plus près de nous notre ami le P. Louis Bouyer, pour ne citer que quelques-uns. Pourquoi s’est-on attaché dans l’ensemble à des personnages dont un bon nombre portent avec eux une petite saveur de contestation et qui furent plus ou moins suspectés par l’autorité ecclésiale ? Cela n’est pas vrai du philosophe Malebranche, mais entre Richard Simon dont l’œuvre majeure fut retirée de la circulation, Gratry en difficulté avec le dogme de l’infaillibilité pontificale, Laberthonnière interdit de prédication pour crypto-modernisme, la lecture du livre induit le sentiment que l’Oratoire fut un repaire d’esprits forts, dont la spécialité était de provoquer les autorités ecclésiastiques. S’il ne fait pas de doute que l’Oratoire a souvent abrité de fortes personnalités, pas toujours faciles à cadrer (et c’est plutôt à son honneur), il faut dire que ses membres ont pris au fil du temps des engagements intellectuels fort divers (à l’image d’ailleurs des autres grands ordres comme les jésuites et les dominicains). Les sympathies jansénistes du début, la faveur dont jouissait la philosophie de Descartes dans ses rangs, la méfiance pour l’ultramontanisme exacerbé, ont pu faire froncer les sourcils aux censeurs romains, mais ce ne fut ni systématique, ni le fait de tous. Beaucoup d’Oratoriens ont apporté des contributions solides à l’enseignement de la théologie et se sont révélés des soutiens précieux des Papes. Le malheur survenu avec la mise au rebut de l’Histoire critique du Vieux Testament ne vient pas de la curie romaine, mais de l’aveuglement de Bossuet. On pourrait dire qu’il aurait certainement été mieux accueilli à Rome qu’à Paris. Car le développement des études bibliques dans le mouvement de la réforme catholique y était déjà fort avancé. Les étroitesses de l’Église gallicane ne préparaient pas les esprits à des ouvertures de ce genre.

La « sympathie avec (son) temps » revendiquée dans le titre du livre trouve là ses limites : l’air du temps est éminemment instable et, s’il faut le sentir, il n’est pas sûr qu’il faille toujours le suivre.

P. Michel Gitton, Membre de la communauté apostolique Aïn Karem, directeur-gérant de Résurrection, prêtre du diocèse de Paris.

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