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L’Islam au risque de l’histoire

P. Edouard-Marie Gallez , P. Michel Gitton

Il y a presque vingt ans, à la rentrée 1989, Résurrection avait consacré un numéro spécial à l’islam (nouvelle série, numéro double 23-24). Ce numéro connut une large diffusion – il avait fallu le réimprimer. Depuis lors, et surtout depuis septembre 2001, des milliers de livres ou d’articles ont paru, mais on a l’impression que rien de nouveau n’a été écrit. Et globalement, cette impression correspond à la réalité, spécialement en langue française.

Entre-temps, les pires potentialités de la fin des années quatre-vingts semblent s’être réalisées : radicalisation d’une partie de la population islamique, guerres en Irak, déliquescences des États (quasi-disparition de l’État somali par exemple), massacres, exacerbation des antagonismes, misères accrues, exode des chrétiens proche-orientaux… Quant aux crimes contre l’humanité, comme le génocide qui était à l’œuvre au Soudan en particulier, ils ont continué sous diverses formes. Dans un monde où l’on circule de plus en plus, le cadre de pensée des musulmans paraît paradoxalement plus figé que jamais, sous la tutelle d’organisations islamiques internationales souvent liées à des États, et, à cause de cela, intouchables.

Dans cette situation peu encourageante, un élément nouveau est apparu, qui pourrait amorcer une évolution des mentalités. Il a donné son titre à ce numéro de Résurrection : L’islam au risque de l’histoire. En effet, une compréhension historique nouvelle de l’islam s’est fait jour (en France et en Allemagne surtout). Même s’il faudra sans doute des années encore pour qu’elle s’impose, on peut penser déjà que le conformisme actuel si stérile prendra fin un jour. Resituer l’islam dans l’histoire, c’est mettre en cause l’idée d’un Coran sortant tout constitué de l’expérience de Muhammad, c’est retrouver ses liens avec certaines formes de judéo-christianisme présent avant lui, c’est faire leur part aux contingences qui ont pesé sur la fondation du Khalifat, et ont ensuite influencé la naissance d’un système politique, que nous appelons l’Islam.

Avant de préciser les choses, rappelons qu’on a intérêt à distinguer l’islam en tant que système religieux, de l’Islam (avec majuscule) en tant qu’organisation politique. Autant l’islam est relativement uniforme – peut-être davantage aujourd’hui que jamais –, l’opposition séculaire entre sunnisme et chiisme étant mise à part, autant l’Islam est multiforme du point de vue des systèmes politiques. C’est de l’islam avec minuscule dont il sera question essentiellement dans ce numéro. Bien entendu, il est injustifiable d’utiliser ce terme – avec ou sans majuscule – pour désigner les gens eux-mêmes, ce qui revient à absolutiser un aspect de leur vie et à les y enfermer. Ceux qui se disent musulmans ne sont pas « l’islam », ils sont des « musulmans » tout simplement, comme nous sommes des chrétiens.

Précisons les enjeux. Au mois de novembre dernier paraissait le Dictionnaire du Coran, un ouvrage de 981 pages écrit en collaboration par de nombreux chercheurs, qui a été très bien accueilli dans le milieu des propagandistes de l’islam. Il se présente en effet comme un outil critique de lecture du Coran, mais le cadre de la « critique » est très confiné : l’unique axe critique autorisé consiste à se demander comment « la version dite ‛uthmânienne », c’est-à-dire le texte du Coran tel que le Calife ‛Uthmân (644-656) l’aurait compilé et tel qu’on l’aurait aujourd’hui entre les mains, a « mis plusieurs siècles pour être unanimement acceptée par tous les musulmans » (dernier paragraphe de l’introduction du Dictionnaire, p.XXXI). Il est interdit de s’interroger sur l’histoire réelle du texte. Le but est la « mise en cause de la théorie du livre tardif » (p.XVII) c’est-à-dire des études qui montrent que le texte coranique actuel résulte d’une longue suite de modifications et que, tel qu’on le lit aujourd’hui, il n’apparaît pas avant la fin du IXe siècle). L’approche dite critique est sommée de conclure que « le texte coranique a vu le jour principalement au temps de Mahomet lui-même » (p. XIX). Dans un tel cadre, les quelques chercheurs sérieux ne peuvent que taire ce qu’ils savent, essayant de glisser ici ou là quelques discrètes remarques scientifiques. Ce cadre dogmatique impose de dire que le texte coranique actuel est celui que Mahomet (ou Muhammad en arabe) a dicté, ou à peu de choses près. Cela revient à dire qu’il lui a d’abord été dicté à l’oreille par l’ange Gabriel, car aucune autre « explication » logique de l’existence d’un tel texte n’a jamais pu être proposée – toute question de vraisemblance mise à part. Il n’y a donc plus qu’à se faire musulman.

Du moins si Mahomet est à l’origine du Coran.

Et si le Coran s’adresse à des Arabes restés polythéistes avec plusieurs siècles de retard sur toute la région déjà pourtant largement touchée par le judaïsme et le christianisme, et donc qui vivraient dans « l’ignorance » (sans quoi, Mahomet n’aurait rien eu à leur « révéler »).

Et si Dieu a entre les mains l’exemplaire céleste du Coran, puisque le texte dit « coranique » fait fréquemment référence à un livre existant déjà appelé « Coran » (si ce livre n’est pas céleste, le « Coran » islamique ne peut pas être le vrai Coran).

Et si Mahomet a travaillé à enrôler des Arabes en vue d’établir une religion nouvelle (mais c’est tout autre chose qu’indiquent les deux seules sources contemporaines qui parlent du contenu de ses harangues).

Et si, et si, et si…

Il y a trop de présupposés en contradiction avec ce que l’on connaît historiquement pour qu’on ne cherche pas à y voir clair. Dans la logique de l’islam, c’est la réalité manipulée par une science incrédule qui a tort. Une intervention lors de la présentation du Dictionnaire mentionné plus haut, à l’Institut du Monde Arabe le 8 novembre dernier, manifestait ce déni de la réalité. L’un des contributeurs musulmans, qui est directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, a affirmé que l’adultère n’était pas considéré du point de vue masculin dans la Bible et chez les auteurs chrétiens d’Occident ou de Byzance (il n’a pas mentionné les chrétiens du Proche-Orient, qui n’existent probablement pas à ses yeux). Cela lui permettait de conclure que la sourate 24 du Coran, dont la première phrase fustige ensemble « le fornicateur et la fornicatrice », constitue un progrès pour l’humanité et pour les femmes ! Pour rappel, dans la Bible, on trouve des préceptes légaux tout à fait précis qui condamnent la méconduite masculine et, le cas échéant, absolvent la femme (lire par exemple Dt 22,22 ; Dt 22,25-27 ; Dt 22,28-29 ; Lv 20,11 ; Lv 20,14 ; Lv 20,20.21). Des centaines d’autres passages tout aussi clairs pourraient être cités chez les auteurs chrétiens (ou juifs) avant le Coran. Personne de ceux qui avaient la parole n’a osé relever et contredire l’énormité qui était proférée ! Dans tous les cas, on peut parler d’une forme de violence contre l’intelligence.

À cette violence, qui est dans les têtes avant d’être dans la rue ou dans les structures politiques, ce numéro de Résurrection veut répondre particulièrement. Au temps de l’Union Soviétique et du communisme triomphant, les dissidents russes avaient inventé un mot pour exprimer le nouveau rapport à la réalité dans lequel des peuples entiers étaient plongés : la surréalité. La surréalité est une vision de l’esprit qui s’impose à la réalité humaine et qui est supposée être plus vraie que la réalité que l’on peut expérimenter et connaître. À ce propos, des socio-psychologues ont parlé parfois de schizophrénie, mais cette analyse correspond mal à la diversité de ce qui est vécu, même pour la situation actuelle d’un pays tel que le Pakistan. Il s’agit d’un problème beaucoup plus profond. La surréalité est une vision de foi : seule la « foi » peut tenter d’imposer à la réalité ce qu’elle doit être. Mais quel rapport existe-t-il entre ce genre de « foi » et la foi chrétienne apostolique ? C’est le sujet de ce qui est traité dans le premier article, ou du moins une partie du sujet.

La question de la femme en islam sera abordée ensuite. Elle touche là aussi à des situations très diverses. Cependant, au-delà des aspects culturels ou de la prise en compte de différences entre l’homme et la femme, il reste que l’islam véhicule un a priori de méfiance vis-à-vis de la femme comme telle, et qu’il s’agit de tout autre chose que de l’expression légitime de la vocation propre à l’un et à l’autre. “De vos épouses et de vos enfants [vient] un ennemi pour vous ; prenez y garde !… Vos biens et vos enfants sont seulement une séduction (ou une tentation, fitna)” (sourate 64,14.15 – traduction littérale). La femme est une séductrice, elle est considérée comme un danger qui détourne de « Dieu ». À l’inverse de l’image de la Vierge Marie pour les chrétiens – une image que partagent d’ailleurs beaucoup de musulmans.

L’interview du P. Jourdan sera l’occasion ensuite de faire le point sur la situation du « dialogue islamo-chrétien ». Toute tentative de simple conciliation au plan théologique est une dangereuse illusion. Il faut que cessent les confusions. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien à se dire.

Après que Sobhy Gress, fondateur de l’Association « Visages et culture des Coptes », aura rappelé l’importance de la notion vécue d’Oumma islamique (un terme qui est faiblement rendu par le mot Communauté), Magdi Zaki, professeur de droit international à Paris, attirera l’attention sur les persécutions subies aujourd’hui par les chrétiens en Égypte. Son livre paru en 2006, qui fait autorité et qui fut écrit dans les larmes, l’Histoire des Coptes, expose cette triste histoire depuis le VIIe siècle.

La question des « victimes » est devenue un enjeu de pouvoir, et ce n’est pas un hasard si d’innombrables victimes sont passées sous silence dans notre « culture » … surtout s’il s’agit de chrétiens. L’article de Jean-François Chemain traite de cette question qui est le pendant de celle de la violence. Il n’est pas inutile de rappeler qu’un monde où Dieu doit choisir certains pour inculquer aux autres la vraie foi par la force est un monde où les rapports humains sont empreints de violence. Au contraire, le Christ nous dit qu’il est venu « non pour être servi mais pour servir » (Mt 20,28 ; Mc 10,45). Même dans le judaïsme, « Dieu pleure sur ses enfants d’Égypte » (qui ont été engloutis par la Mer Rouge). Cet énoncé a, pour ainsi dire, été inversé.

Ensuite vient une passionnante analyse, dans un langage simple, des passages principaux du Coran sur lesquels les musulmans fondent l’idée de la succession des « Messagers » : Mahomet est dit avoir été annoncé par Jésus ; et l’un et l’autre sont dits authentifier les Écritures qui les précèdent. Ce dernier point est particulièrement curieux. Car si des Écritures annoncent quelqu’un à venir, ce sont elles qui l’authentifient. Où est l’erreur ? On découvrira bien d’autres choses étonnantes en lisant cette courte étude.

Enfin, un article substantiel traite des rapports (antagonistes) entre la foi et la raison chez certains grands penseurs des débuts de l’Islam. La raison – au sens noble d’intelligence – a ses exigences qu’ont perçues bien des auteurs musulmans. Mais elle paraît surtout une menace, comme une arrogance de l’homme qui se met en défiance face à la Révélation divine, c’est pourquoi elle ne peut être logée, en définitive, que sur les marges.

Ce numéro double spécial de Résurrection se veut une contribution à un effort d’intelligence qui demandera sans doute encore bien du travail pour porter ses fruits. Espérons qu’il produira non la violence, mais une collaboration sincère avec tous ceux qui ne veulent rendre les armes qu’à la Vérité.

P. Edouard-Marie Gallez, Né en 1957, membre de la Congrégation Saint-Jean, a soutenu en 2005 à l’Université de Strasbourg sa thèse de doctorat, intitulée « Le Messie et son prophète. Aux origines de l’islam ».

P. Michel Gitton, Membre de la communauté apostolique Aïn Karem, directeur-gérant de Résurrection, prêtre du diocèse de Paris.

Réalisation : spyrit.net