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La position du Saint-Siège face aux conflits du XXème siècle

Olivier Prat
Le texte que l’on va lire prétend n’être rien d’autre qu’une modeste synthèse. On pourra approfondir la réflexion en se rapportant à la bibliographie indicative présente à la fin de ce travail.


Le 1er janvier 2003, à l’occasion de la Journée mondiale de la paix, le Saint-Père écrivait :

Une grande attente de progrès s’était fait sentir au début du vingtième siècle. En soixante ans d’histoire, l’humanité avait dû enregistrer au contraire l’explosion de deux guerres mondiales, la manifestation de systèmes totalitaires dévastateurs, l’accumulation d’immenses souffrances humaines et le déchaînement contre l’Église de la plus grande persécution que l’histoire ait jamais connue.

Ce tableau du monde auquel son prédécesseur, le Bienheureux Jean XXIII adressa l’encyclique Pacem in Terris vaut pour le reste de ce siècle qui vit croître puis s’écrouler les totalitarismes bruns et rouges sans parvenir à éradiquer le fléau de la guerre.

« Le Père commun de tous les fidèles » – selon la qualité si juste que se donna Benoît XV dans l’encyclique Pacem – ne pouvait rester ni silencieux ni inactif. L’objet de cet exposé est de rappeler ces gestes multipliés à l’intention de la Ville et du Monde. Dès lors, deux chronologies se superposent – celle de l’Église et celle du siècle – qu’il faut bien démêler avant d’entreprendre notre réflexion. Trois remarques liminaires s’imposent à nos yeux :

Depuis 1900, neuf Papes se sont succédé, Léon XIII (1878-1903), Pie X (1903-1914), Benoît XV (1914-1922), Pie XI (1922-1939), Pie XII (1939-1958), Jean XXIII (1958-1963), Paul VI (1963-1978), Jean-Paul Ier (1978) et Jean-Paul II. On remarque immédiatement que les pontificats de Benoît XV et Pie XII recouvrent les deux guerres mondiales. Tout aussi remarquable est la continuité qu’un examen plus approfondi fait apparaître entre ces neuf successeurs de Pierre. Six d’entre eux – Léon XIII, Benoît XV, Pie XII, Jean XXIII, Paul VI et, à moindre degré Pie XI qui fut nonce en Pologne – avaient eu une carrière diplomatique avant leur élection. Ils étaient de surcroît liés entre eux : Della Chiesa – futur Benoît XV – était un proche collaborateur du cardinal Rampola secrétaire d’État – on pourrait dire Premier ministre – de Léon XIII. Pie XI conserva à la Secrétairerie Mgr Gasparri nommé par Benoît XV. Gaparri mort, il choisit Pacelli, ancien nonce à Munich et Berlin qui lui succéda sous le nom de Pie XII. En 1952, ce dernier nomma deux pro-secrétaires d’État, Tardini, conservé par Jean XXIII et Montini qui devint Paul VI. Notons, enfin que Mgr Wojtyla collabora au schéma XIII, Gaudium et Spes du Concile.

Il faut enfin souligner deux dates clés propres à la chronologie pontificale, les accords du Latran, en 1929, qui conférèrent à la souveraineté du Saint-Siège une base territoriale, l’État du Vatican et le Concile Vatican II qui réalisa l’aggiornamento de l’Église. Il s’agit néanmoins davantage de zones de flexure que de points de rupture à l’encontre des grands conflits qui bouleversèrent le XXème siècle. Aussi, c’est autour d’eux que s’organisera notre réflexion qui se développera donc en quatre temps, la Première Guerre Mondiale, la confrontation avec les fascismes, la Guerre Froide et les affrontements actuels.

Signe de contradiction face à la Première Guerre Mondiale

Durant la crise de l’été 1914, l’attitude de Pie X et de son secrétaire d’État Merry del Val fut complexe. La position de principe du Pape était claire : son exhortation Dum Europa Fere Omnis du 2 août 1914 dénonça « la tourmente d’une guerre déplorable entre toutes » qui le laissait « angoissé de douleur et d’épouvante » et « profondément affecté. » De fait, le Souverain Pontife en perdit le sommeil et l’appétit ; la chaleur de l’été romain pesant, il mourut le 20 août d’une congestion pulmonaire. Cependant, l’attitude du Saint-Siège fut, en pratique, moins nette : l’exhortation citée était relativement tardive ; de plus, les guerres balkaniques suscitèrent la crainte d’une hégémonie orthodoxe aux dépens des minorités catholiques dans la région, ce dont le Pape s’ouvrit auprès des diplomates germaniques ; enfin, le soutien apporté après l’assassinat de François-Ferdinand, fut interprété par les Empires centraux comme un encouragement à se montrer énergiques. Il semble qu’il faille ici incriminer la trop grande subtilité du langage romain et la volonté des gouvernements germaniques de prendre leurs désirs pour des réalités plutôt qu’une approbation pontificale, même tacite, d’une guerre contre la Serbie. Il est, par ailleurs, douteux que l’autorité du Souverain Pontife ait suffi à empêcher la guerre entre des États parmi lesquels seule l’Autriche-Hongrie était clairement catholique. [1]

Pie X mort, son successeur, Benoît XV, fut élu paradoxalement assez facilement malgré le contexte de guerre, le 3 septembre. Cinq jours plus tard, dans une adresse aux catholiques, il se déclara « frappé d’une horreur et d’une angoisse inexprimables par le spectacle monstrueux de cette guerre » où ruisselait « le sang chrétien. » Le ton resta vigoureux les années suivantes où il anathématisa « le carnage affreux » le 22 janvier 1915, puis le 25 avril « l’horrible boucherie qui déshonore l’Europe. » La guerre était perçue comme « le suicide de l’Europe civilisée » (4 mars et 24 décembre 1917.) Dès sa première encyclique, Ad Beatissimi, du 1er novembre 1914, il avait posé le problème moral central : « À voir ces peuples armés les uns contre les autres, se douterait-on qu’ils descendent d’un même Père [...] ? » La guerre était un attentat contre la grande fraternité humaine. Ce scandale explique son refus de prendre parti malgré les invites faites par les deux camps : « Père commun de tous les fidèles », il avait des fils des deux côtés du front comme il l’expliqua le 22 janvier 1915. Aussi, Benoît XV multiplia les initiatives caritatives notamment en faveur des blessés et des prisonniers de guerre. Par ailleurs, ses condamnations restèrent générales contre « toutes les violations du droit. » Cette impartialité fut accueillie avec incompréhension et animosité par chaque parti.

Le Saint-Père essaya d’arrêter les hostilités. Il tenta, vainement, d’empêcher l’entrée en guerre de l’Italie et multiplia les entremises diplomatiques et les appels à la paix. Son initiative la plus remarquable fut la note du 1er août 1917. Après avoir retracé les grands axes de son action, impartialité, initiatives bienfaisantes et pacificatrices, le Pape fit des propositions concrètes : substitution « à la force matérielle des armes », « la force morale du droit » ; réduction des armements ; arbitrage international assorti de sanctions ; liberté de communication notamment sur mer. Il se montrait ici l’héritier de Léon XIII qui avait apporté « l’appui moral » et la « coopération efficace » du Saint-Siège à la conférence de La Haye en 1899 [2]. Il proposa en outre, la « restitution réciproque des territoires [...] occupés », notamment la Belgique « avec garantie de sa pleine indépendance politique, militaire et économique » et l’examen des questions territoriales litigieuses avec « des dispositions conciliantes » en tenant compte « des aspirations des peuples » et du « bien général de la grande société humaine. » Seule la Grande-Bretagne répondit à la note mais l’intransigeance allemande, la carte de guerre lui étant favorable, étouffa toute négociation. La note pontificale suscita, de surcroît, l’ire des opinions publiques, tels le Père Sertillanges qui, le 10 décembre 1917, en l’Église de la Madeleine dit ne pas pouvoir croire « à une paix de conciliation. »

« Signe de contradiction » prophétique, Benoît XV fut laissé de côté lors de la négociation des traités de paix en 1919 : l’Italie ne tenait pas à voir rouvrir par le Saint-Siège la Question romaine. Dans l’encyclique Pacem du 23 mai 1920, le Souverain Pontife marqua ses réserves face à l’œuvre des traités qui n’avaient pas « extirpé les germes des anciennes discordes » : Toute paix est « instable  » « tant qu’une réconciliation inspirée par la charité mutuelle n’apaise point les haines et les inimités. » Il marqua, enfin, son intérêt pour la SDN manifestant son espérance d’une société internationale marquée par l’influence chrétienne comme au temps de la Chrétienté. Seules des minorités de pacifistes catholiques, tel Marc Sangnier, accueillirent avec ferveur l’encyclique, Benoît XV restant qualifié de « Pape boche » jusqu’à sa mort le 22 janvier 1922. Si l’influence du successeur de Pie X se révéla très limitée, la portée magistérielle de son action n’est pas négligeable. Elle prolongea la réflexion de Léon XIII et Rampola et formula une condamnation de la guerre totale qui fut reprise par ses successeurs, Pie XI au premier chef. Élu le 6 mars, le nouveau Pape conserva Gasparri à la secrétairerie d’État et plaça son pontificat dans l’héritage du précédent en choisissant pour devise « Pax Christi in Regno Christi. »

Dans les tensions de l’après-guerre, Pie XI apparut à son tour comme un « signe de contradiction ». Sa lettre du 7 avril 1922 à l’archevêque de Gênes [3], où il dénonçait « les haines internationales » et affirmait « que la meilleure garantie de tranquillité n’est pas une forêt de baïonnettes, mais la confiance mutuelle et l’amitié » rappelait le contenu de l’encyclique Pacem. Elle fut très mal accueillie dans la France du Bloc national, sauf par les minorités pacifistes déjà évoquées. L’acrimonie à son égard atteignit son apogée lors de la crise de la Ruhr : dans une lettre à Gasparri, le Pape reconnaissait aux créanciers le droit à « des garanties [...] proportionnées au montant de leur créances » mais invitait à « substituer aux occupations territoriales d’autres garanties non moins efficaces et à coup sûr moins pénibles » - le texte originel disait « moins odieuses » -. Ce fut un tollé en France où Pie XI fut à son tour accusé d’être un « Pape boche » ; les catholiques prirent leurs distances et seul Marc Sangnier défendit vigoureusement et la légitimité et l’intégrité du document romain à la Chambre [4]. Ces textes circonstanciels étaient confortés par l’encyclique Ubi Arcano Dei du 23 décembre 1922 condamnant le « nationalisme immodéré » fauteur de guerre et affirmant son scepticisme envers une SDN exempte de l’esprit chrétien.

Aussi Pie XI encouragea-t-il les initiatives en faveur d’un ordre international s’inspirant de l’héritage chrétien, telles l’Union catholique d’études internationales, l’association Pax romana ou l’Internationale démocratique animée par Marc Sangnier. Ordre international fondé sur l’héritage chrétien, condamnation du nationalisme - ce qui fut l’un des axes majeurs du pontificat - inscrivaient nettement Pie XI dans l’élan de ses prédécesseurs. En outre, à Fribourg des réunions de théologiens français et allemands firent évoluer la théologie du concept de « juste guerre » à celui de juste défense, la notion de guerre offensive juste étant désormais mise en cause. Dans ce contexte la signature des accords de Locarno fut qualifiée de « sérieux progrès » pour la paix. Ils marquaient la fin de la politique française de la « main au collet » - notamment visée dans la lettre sur la Ruhr - et ouvraient l’ère d’une réconciliation franco-allemande. La condamnation disciplinaire de l’Action française en 1926 avait pour arrière-plan les attaques de l’officine maurrassienne contre la politique « gasparro-locarnienne. » La mort de Gasparri en 1930 précéda de peu celle de Briand - 1932 - et la montée des fascismes qu’affronta aux côtés du Pape le nouveau secrétaire d’État, Mgr Pacelli.

La confrontation avec les fascismes

De 1931 à 1937, trois encycliques anathématisèrent les nationalismes totalitaires qui plongèrent le monde dans la Seconde Guerre Mondiale. Elles éclairent l’attitude de Pie XII durant celle-ci [5]. En 1929, lors de la signature des accords du Latran et du concordat avec l’Italie donnant à l’Église des garanties juridiques (1er février), il semble que Pie XI espérait pouvoir christianiser le fascisme. Deux ans plus tard, la volonté de Mussolini de supprimer l’Action catholique afin de contrôler totalement l’éducation de la jeunesse provoqua la publication de l’encyclique Non abiamo bisogno du 29 juin 1931 : le texte, rédigé en italien [6], condamna la « statolâtrie païenne » et affirma que « la conception fasciste n’est pas conciliable avec la doctrine catholique ni avec le droit naturel » mais laissait la porte ouverte à un compromis qui aboutit après de rudes négociations : l’Action catholique fut préservée mais s’interdisait toute action politique ou syndicale. Cette coexistence d’une condamnation du totalitarisme et de la recherche d’un modus vivendi, voire non moriendi, avec les États qui y étaient soumis est l’un des traits permanents de la politique pontificale. La signature du concordat avec le Reich en 1933 marquait de même la volonté de garanties envers un régime dont le Saint-Siège n’attendait rien ; si aucun concordat ne fut signé avec l’URSS ce fut du fait de celle-ci [7].

Dès le 24 décembre 1934, Pie XI avait rejeté le principe de « droit de race » ou de « droit de nationalité » comme base de la justice. Rédigée en allemand, Mit brenneder Sorge, condamnant le nazisme, fut publiée le 14 mars 1937, cinq jours avant Divini Redemptoris fulminée contre le communisme. Préparée par un projet du cardinal Faulhaber de Munich, la rédaction de Mit brennender Sorge fut placée sous la responsabilité de Pacelli. Diffusée secrètement dans le Reich, l’encyclique fut lue en chaire le 21 mars. Le néo-paganisme nazi, idolâtrant un Dieu ethnique et une religion nationale, la race et l’État, y est clairement opposé à la foi chrétienne dont le Pape rappelle les fondements ; il réaffirme ensuite la valeur du droit naturel face au pseudo droit raciste nazi affirmant : « le droit c’est l’utilité du peuple, » ce qui, dit le Pape, « signifierait dans la vie internationale l’état de guerre perpétuel entre les différentes nations. » Les nazis cherchèrent à empêcher la diffusion d’un texte accueilli en Europe comme un acte de libération et de résistance. Plus universelle que le nazisme, la menace communiste avait déjà été soulignée dans Quadragesimo anno (15 mai 1931). Divini Redemptoris condamna le communisme « intrinsèquement pervers » dans son principe totalitaire, persécuteur de l’Église en URSS, au Mexique, en Espagne et oppresseur des libertés individuelles.

La mort de Pie XI le 10 février 1939 eut un très large écho, notamment en France où le radical Herriot fit son éloge à la Chambre. Le nouveau pontife, qui avait été le principal collaborateur du précédent, avait une perception identique des grandes menaces du temps. Élu le 2 mars 1939, il reprit le nom de son devancier et choisit pour devise « Opus Justitiæ Pax. » Il manifesta ainsi doublement sa volonté de recueillir l’héritage, mettant l’accent sur l’association de la paix, du droit et de la morale dans les relations internationales. C’est dans cette perspective qu’il faut placer l’action et les messages de Pie XII durant la Seconde Guerre Mondiale. En premier lieu, le Pape tenta de conjurer le conflit en proposant une conférence internationale pour régler les litiges existants, puis en invitant la France à améliorer ses relations avec l’Italie, seule capable de retenir l’Allemagne nazie. S’il ne fit aucune déclaration en faveur de la Pologne agressée, Pie XII n’en publia pas moins l’encyclique Summi Pontificatus du 20 octobre 1939 dénonçant la conception d’une autorité « illimitée » de l’État contraire au droit des gens, et rappelant le droit des peuples à l’indépendance ; c’était, de facto, condamner le partage de la Pologne. Le 24 décembre 1939, de même le Pape stigmatisa l’invasion de la Finlande.

Au printemps suivant, le Souverain Pontife se fit le truchement de militaires antinazis pour transmettre des informations sur l’invasion allemande imminente et tenta, en vain, d’empêcher l’Italie d’entrer en belligérance. Outre la volonté de circonscrire l’incendie, le Saint-Siège s’inquiétait de la situation du Vatican, enclavé dans la capitale italienne, dont l’intégrité n’était pas certaine en cas de conflit. Le message de sympathie adressé aux souverains belges, néerlandais et luxembourgeois après l’attaque du 10 mai 1940 provoqua la fureur de Mussolini qui menaça de « liquider une fois pour toutes la papauté. » Pie XII répondit qu’il n’aurait pas peur d’aller dans un camp de concentration et revendiqua sa liberté d’action. Si le Pape renonça à toute médiation après l’entrée en guerre de l’Italie, l’indépendance du Saint-Siège fut en tous cas préservée. Comme Benoît XV vingt-cinq ans plus tôt, Pie XII choisit dès lors « l’impartialité » ce qui ne signifiait pas, à ses yeux, « neutralité » mais « juger les choses selon la vérité et la justice » en tenant compte des répercussions que ses paroles pourraient avoir. Cette prudence – qui ne fut jamais réellement silence – manifestait ses doutes quant à l’efficacité de grandes condamnations publiques pouvant de surcroît entraîner des représailles.

Pie XII chercha à éviter toute récupération. Ainsi, sollicité en septembre 1941, de soutenir la « Croisade contre le bolchevisme », le Saint-Siège répondit que le communisme, s’il était « le pire ennemi de l’Église », n’était « pas le seul », ajoutant que « la croix gammée n’est pas précisément celle de la croisade. » Dans le même temps, le Pape leva discrètement les scrupules des catholiques américains qui s’interrogeaient sur le bien fondé de l’aide apportée à l’URSS en précisant que l’encyclique Divini Redemptoris n’était pas dirigée contre « le peuple russe » [8]. Néanmoins, à l’encontre des Anglo-Saxons, Pie XII ne se faisait aucune illusion sur l’évolution de l’URSS. Il s’inquiétait du vide que créerait l’effondrement de l’Allemagne et espéra longtemps en un renversement d’Hitler permettant une paix de compromis. L’accord de Casablanca, en janvier 1943, sur une « capitulation sans condition » du Reich fut réprouvée par le Souverain Pontife dans le message du 1er septembre affirmant : « La vraie force n’a pas à craindre d’être généreuse [...]. » Le 2 juin 1944, Pie XII dénonça encore le principe de « capitulation sans condition » « comme un stimulant qui prolonge la guerre » en nourrissant chez les Allemands « l’énergie que donne le désespoir ». Ce discours suscita le mécontentement de Roosevelt.

Dans la Guerre Froide : Pacem in Terris un signe d’espérance

On le voit, Pie XII entrevit très tôt la menace qui engendrerait la Guerre Froide. Préoccupé de l’avenir des petites nations, il souhaita dans une allocution aux Polonais du 28 juillet 1944 que leur pays obtînt « toute la place qui lui [était] due. » Le 24 décembre 1945, devant les bouleversements de l’Europe orientale, le Souverain Pontife dénonça un « totalitarisme qui réduit l’homme à ne plus être qu’un pion dans le jeu politique [...] », qui change les frontières d’un trait de plume et déporte des millions de personnes. Cet anticommunisme ne se démentit pas, les dernières années du pontificat étant confrontées aux persécutions religieuses dans la sphère soviétique. Le 12 mars 1947, la doctrine Truman plaçant les États-Unis sur la même ligne fit apparaître le Pape comme un allié de l’Occident. Devant la présence de partis inféodés à Moscou en France et en Italie, ce dernier n’hésita pas à descendre sur le terrain électoral pour défendre la « civilisation chrétienne » contre l’État matérialiste et totalitaire. Le 1er juillet 1949, le Saint-Office [9] priva des sacrements et excommunia les fidèles professant la doctrine marxiste. Il faut placer dans la même logique l’appui apporté à la construction européenne sous la conduite d’hommes issus de la démocratie chrétienne, Schuman, Adenauer, de Gasperi. Aussi les communistes qualifièrent-ils – à tort – l’Europe des Six d’« Europe Vaticane ».

La convergence avec le camp occidental ne signifiait ni « identification ni subordination » comme Pie XII l’affirma devant le Sacré Collège le 2 juin 1948. [10] Lors de la Guerre de Corée, le Successeur de Pierre refusa de cautionner une quelconque croisade et, en digne successeur de Léon XIII comme de Pie XI, n’hésita pas à rappeler que ni le libéralisme ni l’individualisme ne pouvaient fonder « l’ordre social chrétien » ni la « vraie liberté » (radio-message du 24 décembre 1951.) En revanche, il condamna très vigoureusement l’intervention soviétique en Hongrie par l’encyclique Datis nuperrime du 5 novembre 1956 disant : « le sang du peuple hongrois crie vers Dieu. » Trois jours plus tard, il invitait l’ONU à se saisir du dossier, ce qu’empêcha le veto soviétique. Cet appel témoignait de la nécessité d’un ordre international affirmé dès 1944 dans le sillage de ses prédécesseurs. Il s’était félicité de la création de l’ONU. Il avait aussi soutenu le devoir de proscrire « une fois pour toutes la guerre d’agression comme solution légitime pour les controverses internationales, » consacrant de la sorte les échanges de Fribourg une décennie plus tôt. En 1947, la troisième édition des Institutiones juris publici déclara que la licéité des guerres préventives n’était plus applicable aux guerres contemporaines. En revanche, « la paix à tout prix » était tout aussi condamnable comme l’avait montré la passivité des démocraties face à Hitler.

Héritier d’une longue réflexion sur la « guerre juste, » réflexion déjà marquée par la voix de Benoît XV face au Premier Conflit Mondial, Pie XII fut en revanche le premier Pape de l’ère nucléaire. Placé dans le contexte général de la réflexion magistérielle sur la guerre, le recours à l’arme atomique était reconnu légitime s’il répondait à « la nécessité absolue de se défendre contre une injustice très grave » comme le dit le radio-message du 18 avril 1954. Toutefois, le Pape souhaitait aussi que « la guerre atomique, biologique et chimique » pût être proscrite par des ententes internationales. En outre, le radio-message du 24 décembre 1955 évoqua le désir d’une renonciation aux expériences et à l’utilisation de l’arme nucléaire ainsi que le contrôle des armements. Tout au contraire, la crise de Berlin en 1961 et surtout celle de Cuba en octobre 1962 réchauffèrent la Guerre Froide. Pire, l’affaire des missiles laissa craindre le risque d’une conflagration atomique mondiale. Le successeur de Pie XII, Jean XXIII, intervint par un message adressé au président Kennedy et au Premier secrétaire Khrouchtchev. L’année suivante, le 11 avril, il publia Pacem in Terris. La portée considérable de ce texte - la Pravda en publia des extraits - adressé, pour la première fois, « à tous les hommes de bonne volonté » mérite qu’on y insiste.

Le fondement de toute paix, dit le Pape, est « le respect absolu de l’ordre établi par Dieu » et non la force. Il faut donc chercher la trace de ses lois. En écho à la Déclaration universelle de 1948, Jean XXIII insiste sur les droits et les devoirs de l’homme qui doivent imprégner la communauté politique et les relations internationales. Après avoir analysé le mécanisme de la course aux armements et souligné « la terrifiante puissance de destruction des armes modernes », le Pape déclare qu’« il devient humainement impossible de penser que la guerre soit, en notre ère atomique le moyen adéquat pour obtenir justice. » Il réclame, au nom de la raison, l’arrêt de la course aux armements et une « réduction parallèle et simultanée de l’armement existant » ainsi que la recherche positive de la paix. Ce passage prolongeait la perspective tracée dès les années 1920 sur les fondements de la paix. Soulignant l’interdépendance grandissante des nations - on dirait aujourd’hui la « mondialisation » - Jean XXIII affirme la nécessité d’« une autorité politique mondiale » et désire « vivement » que l’ONU puisse « de plus en plus adapter ses structures et ses moyens d’action à l’étendue et à la haute valeur de sa mission.  » C’était à la fois une marque de soutien et la conscience des limites de l’organisation.

L’encyclique eut aussi le mérite de créer une brèche dans le rideau de fer en autorisant la coopération entre chrétiens et non-chrétiens : distinguant les « fausses théories philosophiques » et les « mouvements historiques », le Pape légitima la possibilité de coopérations et annonçait l’Ostpolitik de son continuateur, Paul VI, élu le 21 juin 1963, dix-huit jours après sa mort. Publiée le 7 décembre 1965, la constitution pastorale Gaudium et Spes, texte qui demeure normatif aujourd’hui, fut nettement influencée par Pacem in Terris dans son chapitre V « sur la sauvegarde de la paix et la construction de la communauté des nations. » On reconnaît dans ce titre les deux axes majeurs de l’encyclique de Jean XXIII. Si le droit à la légitime défense fut réaffirmé tant « qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes », elle reprit la condamnation de la course aux armements ainsi que de la capacité de destruction des armes modernes. Le Concile misa sur les institutions existantes ainsi que sur les bonnes volontés pour arriver à la proscription de la guerre. Cette volonté explique le cri de Paul VI à l’ONU le 4 octobre 1965 : « plus jamais la guerre », ainsi que son vigoureux appel à la paix et au désarmement, dans un message à l’occasion d’une session spéciale des Nations Unies, en mai 1978.

Dans le même esprit, Paul VI posa plusieurs gestes symboliques de nature pastorale ou diplomatique. On lui doit la création de la Commission – devenue Conseil pontifical – « Justice et Paix », en janvier 1967, l’année de Populorum progressio qui donna naissance à la Journée mondiale de la paix marquant le début de l’année. Cette volonté de construire la paix explique aussi l’adhésion du Saint-Siège au traité de non-prolifération des armes nucléaires en 1971 ainsi qu’à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) qui aboutit aux accords d’Helsinki signés le 1er août 1975. Elle lui permit de défendre en Europe, dès avant 1989, des valeurs qui lui étaient chères, au premier rang desquelles la liberté religieuse, et de contribuer au passage d’un continent coupé en deux à une « nouvelle Europe » fondée sur des valeurs communes dont la base est la dignité de la personne humaine. Cette contribution complétait les relations bilatérales avec les pays de l’Est qu’on a appelées l’Ostpolitik de Paul VI. Ce dialogue était fondé sur le désir de maintenir des liens avec les gouvernements de l’Est pour le bien des Églises et des hommes subissant le joug communiste. Il s’inscrivait dans la ligne diplomatique déjà suivie par Pie XI, dont relevait aussi la politique concordataire, et était rendu possible par un changement d’attitude tactique des pays de l’Est.

C’est dans ce contexte que le second conclave de l’année 1978 élut Pape le 16 octobre un Polonais de 58 ans, Karol Wojtyla, bon connaisseur des réalités de la dictature communiste, mais aussi des faiblesses et des réactions du système. [11] Prolongeant les conférences de la CSCE et les orientations de Paul VI, Jean-Paul II contribua à faire évoluer l’Europe « des deux blocs aux deux poumons indispensables pour l’avenir de l’Église et du monde », comme l’écrivit Gorbatchev dans la Stampa du 2 mars 1992. De fait, le Saint-Siège collabora au succès de la Conférence de Paris réclamée en 1990 par le même Gorbatchev qui promulgua la « Charte pour une nouvelle Europe ». Celle-ci définissait pour base les droits de l’Homme, la démocratie mettant en œuvre ces valeurs et l’État de droit. Cependant, l’Europe de 1990 n’était déjà plus celle de 1978 : les voyages du Pape dans son pays natal, en 1980 et 1987, le soutien apporté à Solidarnosc, son appel du 14 août 1983, à Lourdes, en faveur de « l’Église du silence » avaient largement contribué à l’effondrement du régime communiste en Pologne, puis, par effet de domino, dans les Républiques populaires voisines, avant d’atteindre l’URSS elle-même en 1991. Toutefois, cette implosion qui mit fin à la Guerre Froide et permit la réunification du continent laissa aussi pour héritage une résurgence des nationalismes fauteurs de guerres.

Les affrontements actuels, l’esprit d’Assise et la quête de réconciliation entre les enfants d’Abraham

Le monde de l’après-Guerre Froide n’est pas, en effet, un monde de paix. Deux dossiers brûlants ont dominé la dernière décennie : la crise Yougoslave et les tensions du Proche-Orient. Le premier qui ensanglanta l’Europe de 1991 à 1999 fut marqué par la sécession sanglante de la Croatie (1991), la guerre de Bosnie (1992-1995) et l’insurrection albanaise au Kosovo (1999.) Cette triple crise suscita une triple réaction du Saint-Siège, diplomatique, caritative et religieuse. Les deux premiers points ont déjà pu être observés chez Benoît XV et Pie XII lors des deux guerres mondiales ; le troisième, en revanche, nous semble avoir pris une ampleur plus nette sous Jean-Paul II. Sur le plan diplomatique, la position prudente du Saint-Siège prit pour base l’Acte final d’Helsinki ainsi que la Charte de Paris élaborée par la CSCE - devenue OSCE en 1994. Dans ses grandes lignes, Rome demeura fidèle aux observations faites avant même la crise, lors d’une réunion de la CSCE à Vienne, le 29 janvier 1991, par Mgr Alain Lebeaupin représentant du Saint-Siège, à propos de l’avenir des zones jadis soumises au communisme : respect du droit des peuples à l’autodétermination ; respect des droits de la personne et des communautés nationales ; refus de la force pour régler les différents ; exigence du dialogue entre les parties en conflit.

Le Saint-Siège voulut favoriser non l’éclatement de la Yougoslavie mais la concertation entre les communautés pour définir un projet commun les respectant mieux. La déclaration d’indépendance slovène et croate, le 25 juin 1991, provoqua la réaction violente de l’armée yougoslave. Le Pape envoya un télégramme au président yougoslave Marcovic, au Croate Tudjman et au Slovène Kuçan pour suspendre l’usage de la force et créer les conditions du dialogue. La reconnaissance des indépendances croate et slovène le 13 janvier 1992 ne fut que la conséquence d’un conflit ayant rendu la sécession inévitable aux yeux de tous les observateurs ; de plus, les nouvelles républiques avaient donné les garanties démocratiques réclamées par l’Europe et Rome - notamment sur le respect des minorités - et cela semblait le seul moyen de mettre fin au conflit. Par le référendum des 29 février et 1er mars, la Bosnie-Herzégovine choisit à son tour l’indépendance provoquant l’insurrection des Serbes de Bosnie. Dans son mémorandum du 15 avril, le Saint-Siège appuya les efforts de la CEE en faveur d’une entente des trois composantes de Bosnie et de la paix par extension du mandat de la FORPRONU : il s’agissait d’assurer la « légitime défense » des populations décimées de Tuzla, Sereins, Gorazde... que seule l’intervention aérienne de 1995 put libérer.

Lors de son intervention du 29 janvier 1991, Mgr Lebeaupin avait déjà défendu le principe de l’ingérence humanitaire : « Dans cette communauté de peuples que forme l’Europe nouvelle, il serait anormal que chacun ne se sente pas concerné par le sort de ses voisins ». Durant la crise bosniaque, les Conseils pontificaux Cor unum et Justice et Paix agirent sur le plan caritatif. Leur président, le cardinal Etchegaray, se rendit de surcroît à Sarajevo, Banda-Luta et Mostar. Dans le cas du Kosovo, le Saint-Siège, qui avait rappelé le respect dû aux personnes, leur droit à des conditions normales de vie, réclama en faveur des réfugiés, le 6 avril 1999, l’aide humanitaire, la protection, leur accueil et le retour des observateurs étrangers. Le 4 avril 1999, jour de Pâques, Jean-Paul II lança un appel public aux autorités yougoslaves afin de permettre l’ouverture d’un « corridor de l’espoir » permettant aux réfugiés de recevoir l’aide humanitaire ; le 22, il leur adressa une aide financière. Enfin, le Souverain Pontife établit son action diplomatique et humanitaire sur une solide base religieuse. Des appels à prier pour la paix furent lancés aux catholiques (8 septembre 1991 et 19 avril 1999 pour le Kosovo.) Le Pape se rendit à Zagreb et Sarajevo en septembre 1994 où il invita au « courage du pardon » source de paix dans les cœurs.

Cette action religieuse se manifesta aussi par une main tendue aux chrétiens orthodoxes, notamment au patriarche serbe Pave, ainsi qu’aux communautés juives et musulmanes de Sarajevo. Ces gestes sont à rapprocher des célébrations de prière pour la paix d’Assise inaugurées en 1986. L’Organisation des Nations Unies avait proclamé 1986 année internationale pour la Paix. Le 27 octobre de cette même année, près de 200 représentants des douze principales religions du monde répondaient à l’appel de Jean-Paul II et se retrouvaient à Assise pour un rassemblement inter-religieux de prière pour la paix. Pendant ce temps, 40 pays - dont plusieurs étaient alors en conflit - acceptèrent de respecter la trêve demandée à l’occasion. C’est pourquoi le 9 janvier 1993, Assise fut choisie comme lieu de prière pour la paix en Bosnie. Le 24 janvier 2002, une nouvelle session inter-religieuse rassembla environ 300 délégués qui représentaient 44 organisations religieuses différentes : « Après le tragique attentat du 11 septembre dernier, toujours présent dans notre mémoire, et face au risque de nouveaux conflits, les croyants sentent l’urgence d’intensifier leur prière en faveur de la paix. C’est dans ce contexte qu’est située la Journée de prière pour la paix qui se tiendra à Assise le 24 janvier prochain », déclara le Pape le dimanche précédant la rencontre.

La date du 11 septembre nous renvoie à la question du terrorisme condamné déjà dans Pacem in Terris, ainsi qu’à la situation du Proche Orient. À l’arrière-plan de ce dossier, deux questions ont préoccupé Jean-Paul II comme ses prédécesseurs, celle des Lieux Saints et la présence de minorités chrétiennes dans la région. Au lendemain de la victoire alliée de 1918, la déclaration Balfour provoqua l’inquiétude du pontife : le 13 juin 1921 il exprima ses craintes que la création d’un « foyer » juif ne rendît plus difficile la situation des chrétiens. Une intervention de Jasperai le 4 juin 1922 conduisit la Grande-Bretagne à tenir compte des réserves pontificales. Le problème resurgit au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale avec l’émigration juive massive en Palestine. Lorsque éclata la première guerre israélo-arabe, Pie XII dans l’encyclique In multiplicibus du 24 octobre 1948 déplora que le monde chrétien laissât dévaster les Lieux Saints et réclama « un régime international juridiquement établi et garanti » pour Jérusalem et ses alentours, la liberté de culte et le respect de toutes « les traditions religieuses héritées du passé. » Après la fin du conflit, Pie XII réaffirma son souhait et s’inquiéta du sort des réfugiés (Redemptoris nostri du 14 avril 1949.)

Paul VI, dont le premier voyage fut pour Jérusalem en janvier 1964, définit la position romaine dans le conflit israélo-palestinien : recherche de l’équilibre entre la sécurité d’Israël et le droit des Palestiniens à un État. La signature de l’Accord fondamental avec Israël, le 30 décembre 1993 suivi de la mise en place de relations diplomatiques le 15 juin 1994 répondit à la fois à la volonté d’accompagner le processus d’Oslo ainsi que de pouvoir se donner les moyens de participer aux négociations concernant le statut de la Ville Sainte. Elle s’inscrivait aussi dans la volonté de réconciliation avec les juifs dont la visite de Jean-Paul II à la synagogue de Rome le 13 avril 1986 fut le signe précurseur [12]. Le pèlerinage en Terre Sainte en mars 2000 avec la visite pontificale au sanctuaire de Yad Vashem, le 23 et la prière au Mur des Lamentations, le 26, confirma cette volonté. Toutefois, à se recouvrir, ces deux démarches ont parfois tendance à se brouiller [13]. Ainsi, la prise de position du Pape lors de l’Angelus du 16 novembre dernier provoqua de vives réactions dans la communauté juive, qui la perçut comme un retour en arrière [14]. En effet, le Souverain Pontife renouvela « sa ferme condamnation pour toutes les actions terroristes commises ces derniers temps en Terre sainte » mais jugea aussi que le mur de sécurité édifié par l’État hébreu « était, pour beaucoup, un obstacle à la paix. »

Comme Benoît XV durant la Grande Guerre, à nuancer ses jugements, Jean-Paul II fut accusé de prendre parti. En ajoutant : « Ce n’est pas de murs que cette terre a besoin, mais de ponts », formule qui put être, elle aussi, très mal ressentie, le Pape illustrait ses propres efforts pour mettre l’accent sur ce qui unit plutôt que sur ce qui divise les fils d’Abraham. Ainsi, après sa prière du 26 mars 2000 au pied du Kotel, le Saint-Père se rendit sur l’esplanade des mosquées où il rencontra le grand mufti de Jérusalem, le Cheikh Ikrimah Sabri. On reconnaît dans cette double démarche envers les juifs et les musulmans l’esprit d’Assise. À ce titre, la qualité de « Père commun de tous les fidèles » semble-t-elle s’élargir pour embrasser plus nettement toute l’humanité, comme Jean XXIII n’écrivant plus aux seuls chrétiens mais à tous « les hommes de bonne volonté. » Cet esprit de réconciliation inspira aussi les vœux du dimanche 25 mai 2003 en faveur d’une relance des négociations de paix. À cette occasion, le Pape rappela les deux intentions de l’année du rosaire : la famille et la paix, spécialement en Terre Sainte. Comme à Assise, la paix entre les hommes est clairement présentée comme un fruit de la prière, ce qui s’inscrit d’ailleurs dans la plus profonde tradition chrétienne.

Cette main tendue aux autres fils d’Abraham répond aussi à la nécessité d’assurer la survie des minorités chrétiennes présentes à Jérusalem, en Terre Sainte et dans tout le Proche Orient. On retrouve ce souci lors des deux Guerres du Golfe de 1991 et 2003 qui, de nature différentes, n’en ont pas moins semblé dresser une nouvelle fois la Chrétienté contre l’Islam. Face aux doctrines islamistes et aux tentations américaines, Jean-Paul II, ayant rassemblé des évêques de tous les pays impliqués, dont les sept patriarches des Églises catholiques d’Orient, affirma le 4 mars 1991 qu’« il ne peut y avoir de " guerre sainte " puisque les valeurs d’adoration, de fraternité et de paix qui naissent de la foi en Dieu appellent la rencontre et le dialogue. » Assise avait montré que ce n’était pas là des paroles en l’air. Et le Pape d’inviter à « repousser toute motivation ou interprétation religieuse que l’on aurait pu attribuer à la Guerre du Golfe, dans laquelle il ne faut voir ni un conflit entre Orient et Occident, ni un conflit entre Islam et Christianisme. » À défaut d’avoir pu en 1991 comme en 2003 empêcher les hostilités, du moins les efforts du Pape ont-ils, sans doute, permis d’éviter un amalgame entre Occident et Chrétienté préjudiciable pour ces minorités chrétiennes. Ils ravivèrent de surcroît le débat sur la « guerre juste ».

Le 2 août 1990, un État souverain, l’Irak, envahit un autre État souverain, le Koweït ; à cette violation flagrante du droit, la communauté internationale répondit par l’ultimatum du 29 novembre 1990 [15], puis, l’Irak n’ayant pas cédé, par l’opération « Tempête du désert » déclenchée sous l’égide de l’ONU le 17 janvier suivant [16]. Jean-Paul II se prononça nettement contre le recours aux armes. Le 26 août 1990, il condamna fermement l’invasion du Koweït, « grave violation des droits internationaux et de la Charte des Nations unies, ainsi que des principes éthiques qui doivent gouverner les rapports des peuples entre eux » mais souhaita que « le rétablissement de l’ordre international [se fît] par des moyens pacifiques. » Il renouvela cet appel plus d’une douzaine de fois, notamment dans son discours Urbi et Orbi de Noël, déclarant que « la guerre est une aventure sans retour. » Enfin, il entreprit plusieurs démarches diplomatiques dont une lettre adressée à Georges Bush senior et Saddam Hussein le 15 janvier 1991, jour de l’expiration de l’ultimatum. Il reconnut que le président américain avait « clairement pesé » les données d’un conflit mais souligna le risque « que l’usage des armes  », notamment « l’armement hautement sophistiqué d’aujourd’hui » n’engendrât « au-delà des souffrances et de la destruction, à de nouvelles injustices bien plus graves. »

Par cette déclaration et les vingt-cinq appels en faveur de la paix lancés durant le conflit, le Pape se démarqua de la communauté internationale et surtout de son expression juridique, l’ONU, alors que durant tout le XXème siècle, on l’a vu, le Saint-Siège avait manifesté son soutien à la sécurité collective. De surcroît, Jean-Paul II peut sembler avoir été en désaccord avec la doctrine même de l’Église réaffirmant dans Gaudium et Spes « le droit de légitime défense » « une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique. » Toutefois, George Weigel observe dans son ouvrage [17] que les relations avec l’administration Bush senior n’étaient pas aussi bonnes qu’avec celle de Reagan ; de ce fait, le Saint-Siège put douter que le gouvernement américain eût réellement épuisé toutes les solutions pacifiques. On remarquera par ailleurs que le Souverain Pontife insista surtout sur le danger « de nouvelles injustices bien plus graves » pouvant résulter de la guerre et surtout de l’armement moderne. On a vu cette préoccupation grandir au fil des conflits successifs durant tout le siècle. On se souvient notamment des propos de Jean XXIII dans Pacem in Terris déclarant qu’« il devient humainement impossible de penser que la guerre soit, en notre ère atomique, le moyen adéquat pour obtenir justice. »

Observons, enfin, que le Catéchisme de l’Église catholique définit les conditions de la légitime défense selon quatre critères : « que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ; que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ; que soient réunies les conditions sérieuses de succès ; que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. La puissance des moyens modernes de destructions pèse très lourdement dans l’appréciation de cette condition. » [18] Nul doute que l’opération « Tempête du désert » remplissait les trois premières conditions, même si le Saint-Siège put avoir des incertitudes sur la troisième. En revanche, au vu de « l’armement hautement sophistiqué d’aujourd’hui, » le Pape était parfaitement fondé à vouloir obstinément conjurer le conflit conformément à la quatrième condition indiquée. Il peut légitimement y avoir débat sur ce point mais si la parole de Jean-Paul II peut apparaître comme « signe de contradiction » – celle de Benoît XV ne le fut-elle pas quelques quatre-vingt dix ans plus tôt ? – elle ne fut pas celui de la contradiction de l’Église : les appels de Jean-Paul II étaient en parfaite consonance avec la Tradition catholique.

Son attitude lors de la seconde Guerre du Golfe fut symétrique. Ainsi, lors de l’audience générale hebdomadaire du 6 mars 2003, le Souverain Pontife invita les dirigeants du monde à un « examen de conscience responsable  » et réclama « un effort commun pour éviter à l’humanité un autre conflit dramatique, » ajoutant qu’« il n’est jamais trop tard pour dialoguer. » À ce titre, le 14 février lors de la visite de Tarek Aziz, vice-premier ministre irakien, le Pape avait mis l’Irak devant ses responsabilités, rappelant « l’importance de respecter fidèlement, avec des engagements concrets, les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, garant de la légalité internationale. » [19] Cette fois, il n’y avait pas d’hiatus entre le Saint-Siège et l’ONU dont Jean-Paul II avait reçu le secrétaire général, Kofi Annan le 18 février dans le cadre de ses initiatives diplomatiques pour la paix [20]. En effet, l’intervention américano-britannique lancée le 19 mars 2003 sous le motif de « désarmer l’Irak, libérer son peuple et défendre le monde contre un grave danger » fut conduite hors du cadre onusien [21]. Si Condolezza Rice [22] affirma ne pas comprendre « comment on peut considérer comme immoral de chercher à empêcher la mort de dizaines de milliers, peut-être de millions de personnes, en intervenant contre un régime qui en a déjà tué cent mille », cette intervention militaire ne respectait aucun des quatre critères définissant la « guerre juste » selon l’Église.

D’un bout à l’autre du siècle, il apparaît que « le Père commun » fut « un signe de contradiction ». Ce paradoxe frappe pour chaque Pape et il n’y eut guère que Jean XXIII qui fut épargné. On remarquera qu’il fut le seul Souverain Pontife qui contribua à prévenir une guerre : ce fut lors de la crise de Cuba ; tous les autres échouèrent. Leur refus de prendre parti dans un conflit, d’apporter des jugements équilibrés fut rarement bien perçu, que le successeur de Pierre s’appelât Benoît XV, Pie XI, Pie XII ou Jean-Paul II. Si l’aide humanitaire qu’ils fournirent fut mise à leur crédit, leurs appels à la paix, à temps et à contretemps furent, au mieux, traités avec indifférence, sinon avec hostilité par les parties concernées : du Père Sertillanges à Condolezza Rice, on se plaît à camper le « fils apparemment rebelle de l’Évangile » [23]. Certes, on peut discuter les choix diplomatiques du Saint-Siège, disserter des paroles d’un Pape, des silences d’un autre - à condition de le faire avec une parfaite honnêteté intellectuelle et pièces à l’appui - ; mais à trop scruter les actes diplomatiques du Saint-Siège, on risque d’oublier qu’il ne s’agit pas d’un gouvernement comme les autres.

Certes, Rome a voulu peser dans le monde. Elle a participé à la politique de désarmement, encouragé l’organisation d’institutions internationales, particulièrement les Nations Unies, moyens de faire respecter « l’ordre établi par Dieu ». Elle en vint à borner le concept de « guerre juste » à l’exercice mesuré, et en dernier recours, de la légitime défense. L’horreur de la guerre est allée crescendo devant les effets des armements modernes – que d’aucuns appelleront des « armes de destruction massive » – jusqu’au point d’orgue que fut le cri de Paul VI à l’ONU : « Jamais plus les uns contre les autres, jamais, plus jamais... Jamais plus la guerre, jamais plus la guerre... » Mais cette réflexion sur la licéité de la guerre n’est que l’arrière-plan d’une théologie de la paix que résume bien la belle devise de Pie XI : « Pax Christi in Regno Christi ». Des grandes encycliques, Pacem in Terris, à la Constitution Gaudium et Spes et aux réunions d’Assise, s’est développée une pédagogie morale de la paix insistant sur le respect des droits et devoirs de l’Homme et sur la « charité » seule capable d’apaiser « les haines et les inimités », comme l’écrivit Benoît XV. En ce temps « positif », pratique et pragmatique, comment l’évêque de Rome pourrait-il n’être pas « signe de contradiction », lui qui annonce, prophétique, la paix comme un don de Dieu et l’amour plus fort que la peur, plus fort que la haine ?


SOURCES

La liste n’est, bien évidemment, pas exhaustive.



1° Sources imprimées

Le discours social de l’Église catholique de Léon XIII à Jean-Paul II, documents présentés par Denis Maugenest, Paris, Éd. du Centurion, 1985, 806 p.

(Contient notamment Mit brennender Sorge, Divini Redemptoris, Pacem in Terris et Gaudium et Spes.)

Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame et Plon, 1992, 676p.


2° Sources périodiques

Il s’agit essentiellement de journaux français - Le Figaro, Le Monde, Libération, La Croix -. Soulignons l’importance de l’Osservatore Romano, organe semi-officiel du Saint-Siège.

BIBLIOGRAPHIE

1° Ouvrages généraux

Yves Bruley, La papauté de Simon-Pierre à Jean-Paul II, Paris, CLD éditions, 2003, 222 p.

Gérard Cholvy et Yves-Marie Hilaire, Religion et société en France1914-1945, Privat, Toulouse, 2002, 284 p.

Jean-Marie Mayeur, André Vauchez et alii, Histoire du christianisme, t. XII-XIV, Paris, Fayard, 1991-2001.


2° Ouvrages sur le saint-Siège, la paix et la guerre

Yves-Marie Hilaire, « Les Papes du XXè siècle face aux nationalismes », Communio, n° XIX, 2, mars-avril 1994, pp.35-47.

Francis Latour, La papauté et les problèmes de la paix pendant la Première guerre mondiale, Paris, L’Harmattan, 1996, 350 p.

Philippe Levillain, « La papauté entre guerres et paix », La papauté au XXè siècle, colloque de la Fondation Singer-Polignac, Paris, les Éd. du Cerf, 1999, pp.43-61.


3° Monographies sur certains pontificats

Yves Bruley, « Pie XII réduit au silence », Communio, n° XXVII, 3, mai-juin 2002, pp. 75-84.

Fabrice Bouthillon, La naissance de la Mardité, une théologie politique à l’âge totalitaire, Pie XI (1922-1939), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2001, 334 p.

Philippe Chenaux, Pie XII, diplomate et pasteur, Paris, les Éd. du Cerf, 2003, 462 p.

Joël-Benoît d’Onorio (dir.), La diplomatie de Jean-Paul II, Paris, les Éd. du Cerf, 2000, 336 p.

Jean Toulat Le Pape contre la Guerre du Golfe, Paris, Seuil, 1991,147 p.

George Weigel, Jean-Paul II, témoin de l’espérance, Paris, Jean-Claude Lattès, 1999, 1173 p.

Olivier Prat, agrégé d’histoire, a soutenu en octobre 2003 une thèse de doctorat sur Marc Sangnier et la paix : « Bierville et les Congrès démocratiques (1921-1932) ».

[1] Comme on le sait, la Belgique, autre État catholique, ne fut précipitée dans la guerre qu’après le déclenchement de celle-ci.

[2] Rappelons qu’elle s’était réunie sur l’initiative du tsar Nicolas II.

[3] En janvier 1922, à Cannes, Briand et Lloyd George étaient convenus d’une réunion internationale pour régler les problèmes économiques de l’Europe dont celui des « réparations. » Cette réunion se tint à Gênes à partir du 10 avril et rassembla des personnalités politiques du continent, Russie soviétique comprise. Par la lettre du 7 avril, Pie XI apportait son point de vue au débat.

[4] Il fut applaudi pour avoir défendu le droit de parole du Pape, non pour l’exégèse qu’il donna de ses propos. La diplomatie pontificale chercha par ailleurs à adoucir le document - d’où le remplacement d’« odieux » par « pénible » - pour ménager la France. Ce fut cette interprétation atténuée que retint Poincaré, approuvé par les catholiques.

[5] Nous avons volontairement laissé de côté « le silence de Pie XII, » sujet délicat qui mérite une communication entière à soi seul. Nous renvoyons à l’Histoire du christianisme ainsi qu’à Yves Bruley « Pie XII réduit au silence » cités en bibliographie qui, sans constituer toute la littérature parue sur le sujet, offrent deux points de vue complets et solides sur la question.

[6] Rappelons que la langue de l’Église est le latin. Les encycliques écrites directement dans une langue vulgaire s’adressent à un peuple particulier confronté à une situation précise sur laquelle le Pape prend fermement position. Faisant en sorte d’être immédiatement compris par le moindre fidèle, il manifeste l’importance du message pastoral proclamé. Ainsi, en 1892, l’encyclique du « Ralliement » Au milieu des sollicitudes avait-elle été rédigée en français.

[7] L’Ostpolitik (i.e. « la politique de l’Est ») du Saint-Siège connut ses premiers balbutiements dès Benoît XV quand Rome espéra tirer de la Révolution de 1917 la liberté pour l’Église catholique en Russie. En 1921-1922, le Saint-Siège fournit une aide humanitaire active à la Russie bolchevique frappée par la famine et encouragea l’intégration du nouvel État dans le concert des nations. Cette aide interrompue par le gouvernement soviétique en 1923 n’empêcha pas les persécutions, et les négociations secrètes menées à Berlin en 1925 n’aboutirent pas. À partir de 1926, l’Ostpolitik devint une action secrète pour reconstituer une hiérarchie ecclésiale clandestine en Russie. Cf Antoine Wenger, Catholiques en Russie d’après les archives du KGB 1920-1960, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, 321 p.

[8] On aura remarqué que de 1939 à 1945, « l’impartialité » de Pie XII inclinait du côté des Alliés.

[9] Congrégation romaine qui, ayant succédé à l’Inquisition, était chargée de seconder le Souverain Pontife dans sa mission de défense de la foi et de dénonciation de l’hérésie. En 1965, elle est devenue la Congrégation pour la doctrine de la foi.

[10] Rappelons que le Sacré Collège est l’ensemble des cardinaux.

[11] Rappelons que son prédécesseur, Jean-Paul Ier, qui avait été élu le 26 août, mourut au bout de trente-trois jours de pontificat.

[12] On sait la part que l’histoire personnelle de Karol Wojtyla, dont l’ami d’enfance, Jerzy Kluger, était juif, prit dans cette politique.

[13] Trop souvent question israélo-palestinienne et antisémitisme se trouvent confondus dans les analyses comme dans les cœurs. Cela contribua certainement à déformer la perception des messages du Saint-Siège sur le délicat dossier de la paix en Terre Sainte.

[14] Élie Wiesel déclara notamment que Jean-Paul II qui « s’est battu infatigablement pour combattre l’antisémitisme sous toutes ses formes [...] aurait dû faire plus attention et condamner spécifiquement le terrorisme. »

[15] Il s’agit de la résolution 678 votée par le Conseil de sécurité de l’ONU.

[16] L’offensive qui libéra le Koweït s’acheva le 28 février 1991.

[17] George Weigel, Jean-Paul II, témoin de l’espérance, pp. 753-754.

[18] Catéchisme de l’Église catholique, p. 472, § 2309.

[19] Dans son discours du 6 mars, Jean-Paul II plaida pour « un ordre social inspiré, non par un équilibre précaire d’intérêts en conflit, mais par une recherche solidaire et équitable du bien commun. »

[20] Rappelons aussi qu’en ce même mois de février Jean-Paul II manda le cardinal Etchegaray en Irak et dépêcha le mois suivant à Washington le cardinal Pio Laghi, ancien nonce apostolique aux États-unis et ami de George W. Bush senior.

[21] La citation est de Georges W. Bush junior dans son discours du 20 mars 2003.

[22] Conseillère pour la sécurité nationale du président George W. Bush.

[23] L’expression est empruntée à l’exhortation du dominicain français en l’église de la Madeleine.

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