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Le Dieu Père

P. Michel Gitton

Le pèlerinage à Vézelay qu’organise chaque année la Communauté Aïn Karem avec le mouvement Résurrection, issu de la revue, nous fournit cette fois-ci l’occasion d’aborder le thème du Dieu Père.

Cette occasion est heureuse, car ce thème se trouve au cœur de débats qu’on peut considérer comme stratégiques dans l’Église et la société d’aujourd’hui. C’est peu dire que de souligner que la paternité en général est en difficulté et mal comprise dans notre monde. Depuis que Freud l’a mise au centre de la constitution psychique de l’être humain (et en ce sens, il avait raison), elle n’arrête pas d’être sondée, mais aussi rendue coupable des tous les maux qui nous affectent. Sartre, de son côté, a voulu désacraliser définitivement le rapport que nous entretenons avec notre géniteur, ne voyant dans notre origine biologique qu’un produit du hasard, que nous nous devons de laisser derrière nous pour acquérir une stature d’homme libre. Cette remise en cause frontale de la paternité, venant après des siècles où régnait l’apparente évidence de ce qui semblait la nature même des choses, le fondement de la société et l’ordre divin de la famille, a de quoi troubler les chrétiens que nous sommes et nous inquiéter sur l’avenir de notre monde. Ce peut être aussi l’occasion de réfléchir plus sérieusement à ce qu’est le fondement d’une paternité vraiment humaine, faite à la fois de nature et de culture, de données inscrites dans notre psychisme et d’efforts à réaliser pour rendre ce lien heureux et constructif. L’article de notre ami Gérard Leclerc voudrait nous y aider.

Le pari de ce numéro est de penser que ce débat n’est pas sans rapport avec les questions les fondamentales de la théologie trinitaire. Mais, pour cela, il faut commencer par lever une ambiguïté sur le Dieu Père. Tant que la paternité en Dieu n’est vue qu’à travers un attribut divin, plus ou moins métaphorique, disant (en gros) la générosité de l’origine et l’autorité qui lui revient, on ne sort pas du jeu de miroirs où l’homme transpose sur Dieu les qualités attendues d’un père de la terre et, en retour, sacralise une certaine image de la paternité (naguère plutôt patriarcale, aujourd’hui plutôt gentille et consensuelle). Le débat actuel autour du thème du « Père tout puissant » est, à ce titre révélateur, remercions notre ancien collaborateur, le P. Jean-Pierre Batut, auteur d’un livre très apprécié sur ce sujet, d’avoir répondu à nos questions sur ce thème.

On n’est sérieux avec le sujet du Dieu Père que quand on a accepté de se hausser jusqu’au niveau de la théologie trinitaire. Dieu n’est notre Père que parce que, déjà, il est Père en lui-même et que nous découvrons qu’il a un Fils éternel. Nous devons donc accepter d’abord (et c’est ce que le combat contre les hérésies des premiers siècles a dû établir non sans peine) que sa paternité n’a pas d’emblée grand chose à voir avec la nôtre. Coéternel avec son Fils, il lui donne tout ce qu’il a sans cesser d’être ce qu’il est, son Fils ne s’ajoute pas à lui comme le deuxième d’une lignée, ensemble ils ne forment pas deux, mais un. Père d’une paternité qui le définit complètement, il n’est fils de personne d’autre, ni frère, ni époux de nul autre, son Fils n’est que fils et ne sera jamais rien d’autre. Aucun autre principe ne compose avec la paternité éternelle qu’est le Père des cieux, ni Mère Nature, ni dialectique, rien etc... etc... Laurence Breuillac dans cet esprit nous retrace quelques aspects de l’élaboration du dogme trinitaire.

Vient alors la possibilité de contempler dans la relation éternelle du Père et du Fils ce que peut être pour nous une origine vraie et épanouissante. L’homme est à l’image du Fils de Dieu d’abord en cela qu’il a son origine dans un autre être : il n’est pas la source de ce qu’il est, il ne part pas de lui-même, il doit se recevoir d’un autre, mais ceci n’est pas pour lui une contrainte insupportable, dont il devrait aspirer à se libérer, c’est un don très aimant qui lui permet de grandir et d’être finalement lui-même.

Le péché nous a amené à transposer sur les rapports parentaux la dialectique du maître et de l’esclave, et, de fait, il faut bien reconnaître une part de vérité à cette triste histoire, qui est celle de nos paternités (et maternités !) humaines défigurées. Mais la caricature ne fait pas totalement disparaître la beauté de l’original. Entre le self made man et la copie conforme du modèle paternel, il y a place pour cette réalisation heureuse que nous montre le Christ dans l’Évangile : lui-même, vraiment lui-même, capable de décisions fortes et de responsabilité et en même temps si complètement remis à son Père, recevant de lui jour après jour sa volonté comme la plus douce nourriture. C’est un vrai plaisir de suivre cette aventure à travers la méditation du Saint Père dans son livre Jésus de Nazareth, telle que nous la retrace Jean-Sébastien Sauvourel.

Faire la volonté de l’autre n’est la négation de notre liberté que pour autant que l’autre est perçu comme extérieur à nous-mêmes, ayant son jeu à lui, étranger à la perspective de notre vie. Et, face à cela, il n’y a d’avenir que le meurtre du père, ou l’obéissance rampante et pleine de ressentiment du fils frustré. L’amour trinitaire nous ouvre un autre avenir : si je suis aimé aussi radicalement que le Père aime son Fils, je n’ai rien à conquérir, l’autorité que j’ai devant moi n’est que le chemin que j’ai à suivre pour être le partenaire adulte que je peux être.

Voilà de quoi rendre aux hommes et aux femmes de notre époque une espérance, que, sans aucun doute, ils attendent plus que tout !

P. Michel Gitton, Membre de la communauté apostolique Aïn Karem, directeur-gérant de Résurrection, prêtre du diocèse de Paris.

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