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Les quatre livres des Sentences / Troisième livre (Pierre Lombard)

Introduction, traduction, notes et tables par Marc Ozilou, Paris, Cerf, coll. Sagesses chrétiennes, 2014, 510 p.
P. Michel Gitton

Tous ceux qui se sont intéressés de près ou de loin à la théologie connaissent au moins de nom Pierre Lombard (1100-1160). Ils savent que son manuel, dénommé les Sentences, a servi pendant tout le Moyen-Âge et jusqu’au XVIe siècle à former les candidats au baccalauréat en science sacrée. Pourtant, jusqu’à présent, aucune traduction française n’était disponible sur le marché. Depuis 2012, grâce au travail de Marc Ozilou, le pari est en train d’être tenu : chacun des trois premiers livres des Sentences est en effet publié en traduction et dûment commenté, et on peut penser que le quatrième et dernier suivra prochainement.

Le troisième livre traite du Christ (l’Incarnation, la Rédemption) et de la vie chrétienne (les vertus théologales, les vertus cardinales, les dons, la Loi et l’Évangile). L’intérêt se porte tout de suite sur les célèbres distinctions V à VII, qui concernent le mode d’union (ou d’assomption) dans le Christ. Ce sont elles, à cause de l’extraordinaire développement qu’elles ont pris dans les débats universitaires du XIIIe siècle, qui constituent la pièce maitresse du commentaire qui occupe près d’un tiers de l’ouvrage. En gros, le Lombard envisage trois hypothèses, sans indiquer clairement de quel côté penche pour lui la balance (ce qu’on lui reprochera) :

1. Ou bien le Christ est un homme assumé par Dieu (mettant ainsi en avant la consistance de l’humanité de Jésus, au risque de rendre problématique son unité) ;

2. Ou bien, c’est la personne divine du Verbe qui devient le sujet des actes humains de Jésus (ce qui met en valeur l’unité de la personne, au risque de rendre moins claire la consistance de son humanité) ;

3. Ou bien, c’est Dieu qui assume directement dans le Christ une âme et un corps, ceux-ci n’ayant aucune existence propre au plan humain (thèse dite du néant christologique).

La thèse n°1 viendrait apparemment de l’École Saint Victor, le n°2 de Gilbert de la Porrée, le n°3 d’Abélard. Mais Pierre argumente pour et contre à propos de chacune et cite des autorités à la fois bibliques et patristiques à l’appui de chaque affirmation.

Le fait d’exposer comme à égalité trois thèses, dont deux (la 1 et la 3) seront à bon droit suspectées d’hérésie ou au moins d’équivoque, a amené anciennement à douter de l’orthodoxie du Lombard. Nous apprenons ainsi que le dispositif de condamnation était en place au Concile de Latran III (1179), mais que l’ouvrage de Pierre, malgré des nuances, ne fut pas retiré de la circulation et servit même de plus en plus à la formation des clercs. Comme quoi, même des erreurs peuvent être l’occasion d’un approfondissement ! Ne dit-on pas que la géométrie est l’art de tenir des raisonnements justes à partir de figures fausses ?

Nous assistons à travers l’exposé de Marc Ozilou à un voyage passionnant dans les grands commentaires de ces trois fameuses hypothèses christologiques, chez Alexandre de Hales, saint Albert le Grand, saint Bonaventure et saint Thomas, qui toutes aboutissent à privilégier la thèse n°2. Ce n’est que plus tard que la thèse n°1 reprendra du service dans certains milieux de l’ordre franciscain (cf. Philippe-Marie Margelidon, Les christologies de l’ Assumptus Homo et les christologies du Verbe incarné au XXe siècle, Bibliothèque de la Revue thomiste, Parole et Silence, 2010). Bien sûr, Thomas domine très clairement le débat, malgré sa relative jeunesse, quand il commente le livre des Sentences, mais on sent qu’il s’est déjà gravement confronté à toutes les difficultés soulevées par la triple distinction. Sa position sur l’unité du Christ ne cessera de s’approfondir (cf. Question disputée/L’union du Verbe Incarné [De Unione Verbi incarnati], Vrin, 2000).

P. Michel Gitton, Membre de la communauté apostolique Aïn Karem, directeur-gérant de Résurrection, prêtre du diocèse de Paris.

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