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On ne fera pas l’économie de la théologie

P. Michel Gitton , Pierre-Henri Beugras

La mission, l’évangélisation au contact direct avec la foule, l’apostolat de plein vent, supposent clairement une préparation spirituelle et un envoi de la part de 1’Église. Ces conditions sont universellement reconnues par toutes les communautés qui œuvrent dans la rue et elles semblent souvent suffisantes, occultant le problème de la formation théologique des missionnaires. La théologie peut donc sembler le parent pauvre de la mission, d’autant plus qu’on aura beau jeu de nous rappeler que les premiers apôtres et beaucoup de leurs disciples n’avaient pas reçu, par définition, un bagage théologique très développé. Dans quelques cas, la théologie sera même suspectée de créer un obstacle supplémentaire à la rencontre directe de la Parole de Dieu, empêtrée qu’elle est parfois de remises en cause de ce qui semble le sens obvie des textes scripturaires.

Cette dissociation entre la théologie (souvent perçue de façon purement universitaire à travers d’épais volumes peu accessibles et des salles de cours confidentielles) et l’aventure de l’évangélisation de rue guidée par l’inspiration de l’Esprit Saint est gravement dommageable, autant pour la mission que pour la théologie. L’évangélisation, sans la profondeur que lui confère une théologie solide et vivante, peut se transformer en une rhétorique proche de la langue de bois ou en une série de témoignages jouant exclusivement sur le côté affectif de la foi.

Une théologie qui n’aurait pas comme finalité la méditation du mystère divin du salut en vue de l’évangélisation se réduirait à une simple « matière » d’enseignement, objet de thèses et de leurs réfutations, incapable de dire la beauté de la Révélation et d’en donner un aperçu à la fois si juste et si lumineux qu’il entraîne l’adhésion du cœur et de l’intelligence. À réduire la Parole au rôle de faire-valoir où s’exerce l’habilité d’un certain nombre de spécialistes, on se condamne à donner de Dieu une représentation notionnelle qui deviendrait vite une idole. Ce n’est pas par hasard si la théologie la plus vivante, celle des Pères, s’est élaborée dans le contexte d’une certaine émulation avec la pensée païenne et de la nécessité de convaincre des hommes qui ne partageaient pas encore la foi de l’Église. La même nécessité s’est encore fait jour au Moyen Âge, quand le débat avec les juifs et les musulmans, ou encore avec les cathares, mobilisait les forces intellectuelles du christianisme. Même lorsque la théologie n’a pas eu explicitement cette finalité, elle a gardé longtemps la conscience de nourrir la prédication pour le peuple chrétien, d’aider les religieux et les laïcs à progresser dans la connaissance des mystères qu’ils étaient appelés à confesser et à contempler.

Situation

La vie chrétienne présente aujourd’hui un étrange visage. On voit d’un côté une théologie universitaire, dont certains débats viennent parfois effleurer les couvertures des magazines, on a des formations proposées, des cursus possibles – et, d’un autre côté, des groupes de prière, des communautés vivantes, qui se livrent souvent à des annonces explicites et publiques de la Parole de Dieu. On peut avoir l’impression que la vie chrétienne comporte des options au choix, et, au bout du compte, on voit un paysage éclaté où les chrétiens vivent comme sur des planètes différentes.

En fait, on peut être amené, lorsque l’on annonce l’Évangile, à suspecter les spéculations et l’apparent intellectualisme de la théologie, et, lorsque l’on fait de la théologie, être emporté bien loin du discours audible par les simples passants et rapidement considérer que cette science est réservée aux spécialistes. Lorsque la théologie ne naît plus des nécessités de l’évangélisation, elle se réfugie dans les universités, et les chrétiens ne s’intéressent à elle que par curiosité intellectuelle. Or, nous ne sommes qu’au début de la redécouverte de la nécessité vitale pour l’Église d’évangéliser, et la théologie reste encore pour beaucoup en retard dans cette prise de conscience.

Pourtant, dès que l’on vit l’expérience de la mission, on ressent la nécessité d’être possédé par la « science de Dieu ». Si on part la plupart du temps évangéliser à la suite d’un choc spirituel, la rue provoque en retour un choc qui nous renvoie à la profondeur réelle de notre connaissance de Celui que nous annonçons. Il ne suffit pas d’avoir reçu la grâce de la parole publique, il ne suffit pas de dire aux autres ce qu’on ressent, si tant est que ce soit possible, il faut livrer vraiment Celui qui s’est livré pour nous, en ne le confondant ni avec l’enthousiasme spirituel d’un moment, ni avec nos sentiments, ni avec nos idées personnelles.

Il ne faut pas oublier que ce que nous transmettons ne reste plus strictement nôtre à partir du moment où nous le partageons. On doit tenir compte du choc en retour que provoque l’autre avec ses questions, ses objections, mais aussi son désir de connaissance, il faut être prêt à adapter notre propos à ce qu’est cet autre, à son histoire personnelle, à son chemin intellectuel. Face à ce choc, la tentation peut être bien grande de disposer d’une arme infaillible (la Parole de Dieu assénée comme une phrase magique, ou un beau texte sensé dire ce que nous voudrions dire et que nous n’arrivons pas à dire, le remettant à l’interlocuteur pour nous dispenser d’avoir à en discuter avec lui), ou encore de se contenter d’un témoignage de vie jouant sur l’affectivité d’autrui, avec toutes les ambiguïtés que cette attitude comporte. Le plus souvent on se contentera de remplacer l’annonce explicite du salut par la prière, le chant ou la danse, chose d’autant plus facile que la manifestation d’un lien heureux avec le Seigneur est de toute façon nécessaire et que rien ne se fera en ce domaine sans la prière.

Ces impasses sont dangereuses, elles peuvent enlever à l’évangélisation une bonne partie de sa fécondité. Elles ne font que confirmer le divorce entre deux domaines opposés, l’un fixé dans la sentimentalité la plus subjective, l’autre dans le rationalisme le plus froid ; les chrétiens peuvent ainsi devenir étrangers à eux-mêmes, ce qui n’est certainement pas le moyen de transmettre quoi que ce soit à qui que ce soit.

L’alibi de la philosophie chrétienne

Mais cette opposition, encore sensible de-ci de-là, est peut-être en voie de résorption. Notre Saint-Père, en proclamant une Année de la Foi, a bien marqué la nécessité de lier ensemble la foi ressentie et la foi objective reçue dans l’Église, et le message semble avoir été compris de beaucoup. L’anti-intellectualisme qui a prévalu naguère est moins présent aujourd’hui chez les catholiques, on a la perception d’une perte de mémoire qui a privé les catholiques de leurs racines, et les parcours ne manquent pas depuis quelques années pour essayer d’y porter remède (cf. le célèbre Parcours Alpha).

Mais un autre danger plus subtil est lui aussi présent. Certains seraient portés à mettre en cause la possibilité même de présenter les vérités de la foi à l’incroyant. À quoi bon discuter de l’eucharistie, du purgatoire ou de la grâce avec des personnes qui n’adhérent pas à la foi catholique ? La théologie dogmatique suppose qu’on soit prêt à reconnaître l’autorité de l’Écriture et du Magistère de l’Église, or ce n’est pas le cas des incroyants que nous pouvons rencontrer dans la rue. Avec eux, il faut se contenter d’une « apologétique », comme on dit, une réflexion qui se borne à explorer les préambules de la foi avec des arguments rationnels : quels sont les critères qui permettent de reconnaître comme divine une parole de révélation ?, l’Église catholique est-elle crédible quand elle se donne comme interprète de cette révélation ?, etc. Et, plus fondamentalement, on fera remarquer que tout l’édifice repose sur la démarche rationnelle, où on aura commencé par établir qu’il y a une vérité connaissable et qu’il existe un Dieu unique et personnel. La théologie n’interviendra, dans cette perspective, que tout à fait à la fin, quand on aura élucidé beaucoup de choses.

Cette perspective est apparemment beaucoup plus évidente : avec le non-catholique, on part de ce qu’il peut admettre. Il suffit au missionnaire d’avoir une formation apologétique de base, fondée sur une bonne dialectique philosophique, pour lui permettre de se mettre d’accord rationnellement avec autrui, avant de prétendre l’élever vers les vérités divines. Cette méthode permet de ne pas laisser le missionnaire démuni face aux objections et lui donne la conviction de s’appuyer sur une vérité universelle, et ceci à peu de frais, l’apprentissage d’une bonne logique étant moins long à acquérir qu’un vaste arsenal théologique.

Cette voie comporte cependant de graves défauts. Elle suppose en effet un premier ordre de vérités, concernant Dieu et l’homme, accessible naturellement à l’homme par la raison, sur lequel se superposeraient des vérités complémentaires purement surnaturelles, ce qui est un point de vue théologique discutable, mais surtout inadapté au contexte philosophique actuel. En effet, nous sommes dans un monde éclaté où règne le pluralisme et où nous nous trouvons face à des représentations du monde contradictoires, sans consensus de base ; il est donc fort probable que les vérités rationnelles présentées par le missionnaire comme universellement valables ne soient perçues que comme une « représentation chrétienne du monde ». Cette sécularisation discutable des données de la Révélation ne sera pas plus accessible, et sans doute moins, que le donné même de la foi. Sans compter que le risque existe que l’incroyant ait suffisamment de dialectique lui-même pour retourner les arguments du missionnaire et, à ce moment, d’ébranler sa foi.

Certes ce message, par sa nature même, est plus vaste et plus apte à élever les esprits que les avatars de la philosophie moderne, mais l’évangélisation consiste à permettre une rencontre de personne à personne, à rendre possible le cœur à cœur entre l’homme et Dieu, et non à convaincre autrui de la justesse de notre philosophie.

Par ailleurs, on admet, dans cette perspective, que la théologie est une science comme les autres et qu’elle suit nécessairement une démarche démonstrative, progressant méthodiquement des prémisses vers les conclusions. Or ce modèle est loin d’être universel dans son histoire. Pour les Pères, elle a beaucoup plus charge de montrer que de démontrer. Il s’agit de découvrir une figure de Révélation qui s’est donnée à voir dans l’histoire, et de lui rendre justice. Afin d’accéder à son intelligibilité profonde, il faut accepter de se laisser mesurer à elle, d’en percevoir la cohérence profonde, jusqu’à l’adhésion de foi. L’ouvrage célèbre du jésuite P. Rousselot, Les Yeux de la foi, qui vient d’être réédité [1], est à cet égard des plus éclairants.

Il devient alors possible de partir de n’importe quel point de la foi catholique pour en montrer la prodigieuse richesse. L’incroyant de bonne foi peut parfaitement entendre ce que nous avons à dire de la transsubstantiation et de la périchorèse trinitaire, sous réserve que nous expliquions les mots et que nous allions jusqu’à laisser deviner à travers ces réalités le Visage adorable de l’éternelle Sagesse.

Une théologie mystique missionnaire

Nos pères dans la foi ne se sont guère posés de questions à ce sujet ; ils sont partis évangéliser et la théologie est en fait née de la mission. Sur les pas de saint Paul se lève la théologie. La méditation sur un mystère divin, et particulièrement celui du salut, fonde la possibilité de la mission ; en effet, la Rédemption est l’histoire d’un envoi, parti du Père, qui se répercute à travers le Christ, et qui fonde son Église. Lorsqu’on a compris cette transmission intégrale de Dieu dans son Fils, et du Fils dans son Église, et par elle en chacun de nous, nous voyons bien que le salut se joue dans l’acte même par lequel nous le faisons connaître. Nous sommes nés de la mission, et notre état de vie de baptisé se prolonge par la mission. Le Christ qui nous révèle par son Église le mystère de la Rédemption ouvre tout grand l’amour de Dieu pour nous, et il nous y fait participer par notre modeste annonce de l’Évangile. Dès lors, les livres, les cours, retrouvent leur finalité, perdent leur poussière, en se revêtant de l’urgence eschatologique de la mission. Certes, la forme reste la même ; il existe nécessairement un décalage dans le temps entre un cours de théologie et un contact direct avec la foule, mais ces deux actions sont fondamentalement les mêmes par leur finalité. Le pourquoi de la théologie et celui de la mission se rejoignent dès qu’on situe l’une et l’autre par rapport au salut. Il ne s’agit pas d’une pédagogie neutre à mettre au service d’une idéologie, mais, comme toujours dans le christianisme, Dieu donne à la fois le but et le moyen, la Patrie et la Voie.

Ce qui a fait le génie théologique d’un saint Athanase, c’est que ses écrits étaient destinés à la conversion des foules et au redressement de ceux qui s’étaient égarés dans l’hérésie arienne. La passion qu’il avait contractée pour le Christ a suscité son attachement à la vérité le concernant. Il est des plus remarquables que les hérésies remettent toujours en cause, au bout du compte, la réalité du salut, rendant ainsi inutile son annonce, en obtenant comme indigne consolation une place auprès de la sagesse humaine.

Concrètement, la formation du missionnaire prend sa source dans le cœur de la Tradition. Celle-ci, d’Abraham à Benoît XVI, nous livre en définitive la Gloire de Dieu. Elle est tout sauf un pauvre « Q.C.M. » théologique teinté de philosophie. C’est en entrant dans le mouvement de la Tradition que l’on vit le rapport intime de la théologie et de la mission, loin du témoignage intimiste et des discours préfabriqués.

Le renouveau missionnaire que connaît notre époque doit donc nécessairement s’ouvrir à la théologie, et la théologie doit elle-même redécouvrir sa finalité. Il est donc important de se laisser convaincre de l’importance de cette intelligence qui nous fut donnée par Dieu, et qu’il emplit de la connaissance de lui-même, pour se livrer à toute l’humanité. L’exercice de l’intelligence et de la raison dans l’évangélisation est donc un impératif « catégorique ».

La Nouvelle Évangélisation peut remodeler la face du monde, et ce nouveau monde n’est pas à penser préalablement à la mission. La place de la théologie est dans la rue, l’interrogation de l’humanité monte d’elle et la réponse de l’Église y retourne.

P. Michel Gitton, Membre de la communauté apostolique Aïn Karem, directeur-gérant de Résurrection, prêtre du diocèse de Paris.

Pierre-Henri Beugras, né en 1961, chef d’établissement dans l’enseignement catholique, professeur de philosophie. Membre de la communauté apostolique Aïn Karem.

[1] Pierre Rousselot, Les Yeux de la foi, préface d’André Manaranche, s.j., Paris, Ad Solem, 2010.

Réalisation : spyrit.net