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"Veritas in caritate" : une œuvre d’intelligence

P. Michel Gitton

A priori, on pourrait douter que le Pape actuel ait beaucoup à nous apprendre sur un domaine qu’on est prêt à croire assez étranger à ses préoccupations premières. En sacrifiant à la coutume qui veut qu’on fête l’anniversaire des encycliques antécédentes, on pouvait s’attendre à un rappel assez froid de la doctrine maintenant séculaire, qu’avait naguère illustrée brillamment Jean-Paul II. Ce pape discret nous surprendra encore : rien dans cette nouvelle encyclique qui sente le convenu, le ressassé et le conventionnel. Sans doute les citations aux documents antérieurs ne manquent pas (Paul VI, Jean-Paul II et bien sûr le Concile Vatican II), comme c’est normal. Mais la pensée prend vite de l’ampleur et sans rien bousculer vient renouveler profondément le genre. Un grand exercice d’intelligence auquel nous sommes conviés.

Là où les commémorations antérieures concernaient surtout Rerum Novarum, la première grande encyclique sociale (1891), celle-ci fête les quarante ans (passés de peu !) de Populorum Progressio (1967), texte-phare de Paul VI, mais aussi document d’emblée contesté, dans la mesure où il sortait des cadres habituels et proposait une réflexion à l’échelle d’un monde en train de devenir le village planétaire, où les espérances étaient immenses mais où les périls apparaissaient aussi dans des formes et avec une ampleur inédites. En choisissant d’arrimer sa réflexion à celle du Pape qui avait conclu le Concile, Benoît XVI affirme la continuité de l’enseignement pontifical, malgré des différences d’accent.

On ne peut qu’être sensible à l’effort loyal fait dans la première partie pour laisser apparaître l’élan donné par Paul VI à la réflexion sur le « développement » (mot qui apparaissait alors dans l’enseignement pontifical). L’attention au développement des pays les moins avancés n’est pas seulement une nécessité dans un monde partagé où coexistent richesse et pauvreté, c’est la reconnaissance d’une vérité anthropologique, cette « vocation » inscrite dans le cœur de tout homme : « dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer, car toute vie est vocation » (Populorum Progressio, n.15).

Rebondissant sur cette présentation, le pape Benoît XVI souligne dans une deuxième partie ce qui est nouveau par rapport aux données de 1967 et qui nécessite de reprendre la réflexion : c’est avant tout la constatation que les choix économiques ne sont qu’un aspect du problème qui a des ramifications dans tous les domaines de l’expérience humaine, y compris dans le domaine moral et spirituel, d’où l’insistance sur la notion de vérité qui court depuis l’introduction de l’encyclique ; c’est aussi la conviction que la solution passe de moins en moins par les structures étatiques, même si celles-ci restent importantes à leur niveau.

Bien sûr, avec ces bases, on pourrait s’attendre à un discours moralisant, qui soulignerait les déviances et les ravages d’une vision païenne de l’homme menant le monde à la catastrophe. Or, à aucun moment, le pape ne cède à la facilité d’une telle simplification. Faisant droit à son sujet, qui est donner aux sociétés un message recevable, témoin d’une sagesse à la fois réaliste et éclairée d’en haut, il s’attache, dans les différentes parties de son encyclique, à aborder tous les sujets de l’heure, depuis le chômage jusqu’à l’écologie, de la dette internationale au planning familial, en s’efforçant de montrer une voie pour sortir des impasses, en créant les synergies nécessaires pour que les hommes de bonne volonté concourent au développement intégral de l’homme, de tout l’homme et de tous les hommes, selon le souhait de Paul VI.

Si la « culture de mort » dénoncée par Jean-Paul II est décrite, c’est pour montrer en regard que l’accueil de la vie, l’acceptation du risque est un chemin pour rendre à nos sociétés leur dynamisme, y compris au plan économique. Le projet de Dieu sur l’homme et la création n’est jamais plaqué de l’extérieur, comme une leçon de catéchisme administrée sous couvert de social, c’est au contact même des réalités de notre société que le Pape montre l’enrichissement qu’apporte un regard qui dépasse le profit immédiat. Si nous devons transmettre aux générations futures un environnement où il fait bon vivre, cela suppose de recevoir la terre qui nous porte comme un don qui nous a été fait et dont nous ne sommes pas complètement maîtres.

La leçon est magistrale. La Vérité apparaît au fil des pages comme profondément une, même si elle prend au sérieux tous les plans du réel. Elle garantit que la charité prônée par les chrétiens n’est pas une réaction sentimentale sans prise sur la réalité des choses, ou une idéologie s’autojustifiant. Le pape nous montre que le profond renouvellement apporté par le Christ touche l’homme en son cœur, mais ne laisse inchangé aucun aspect de son expérience. Il n’est pas la « plume au chapeau », le surcroît de sens, la frange de poésie dont on pourrait s’occuper quand on aurait réglé le reste par les moyens à notre disposition. Dieu n’est pas en dehors de la vie et finalement il n’est pas possible de respecter toute la richesse de l’expérience humaine sans le mettre au centre. Mais cette conclusion, ce sera à chacun de la tirer...

A lire et à faire lire....

P. Michel Gitton, Membre de la communauté apostolique Aïn Karem, directeur-gérant de Résurrection, prêtre du diocèse de Paris.

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