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N° 30 (ancienne série) · Juil-Sept 1969

La mort de l’Homme-Dieu


Il ne s’agit pas de la mort de Jésus au Vendredi Saint à Jérusalem, celle que nous annonçons au monde après chaque consécration eucharistique comme le salut, mais, pour employer le langage de certains, de la perversion ou de la disparition d’une juste conception du Christ dans l’esprit de beaucoup de nos contemporains. L’animateur des émissions d’une radio périphérique organisant la messe de Noël me disait il y a un an :  » Il ne s’agit pas de fêter la naissance de l’enfant de Bethléem qui n’intéresse personne, mais de célébrer l’enfant d’aujourd’hui qui est le vrai Christ.  » Je m’étonnais alors. Je ne m’étonne plus d’après avoir lu Alfred Fabre-LuceLettre ouverte aux chrétiens, 1969., cet honnête homme au sens du XVIIe siècle, qui de son côté a beaucoup lu les  » théologiens  » d’aujourd’hui et, précisément parce qu’il n’est pas spécialiste (on s’en aperçoit à quelques bévues), témoigne dans un style élégant de l’idée que se font aujourd’hui de Jésus-Christ certains qui continuent à se croire chrétiens. Pour lui en effet, le Christ n’a pas fait de miracles, son histoire a été déformée à des fins de propagande, il n’est pas Dieu. Il a sans doute existé, mais nous ne le connaissons qu’à travers la foi de ses disciples. Mais nous l’identifions heureusement avec notre aspiration à la permanence et la liberté, à notre besoin de synthèse, à notre révolte. Il est aussi le remède à notre solitude et à notre sens de la culpabilité.

LES THEOLOGIENS DE LA MORT DE DIEU

Alfred Fabre-Luce cite beaucoup les penseurs germano-américains et parfois anglais que l’on appelle, d’un mot plus journalistique qu’exact, les théologiens (certains sont ou ont été professeurs de théologie protestante !) de la mort de Dieu. Considérant leur influence de plus en plus étendue dans les milieux les moins compétents dont j’ai un grand souci, je me suis donc résolu à les fréquenter de nouveau : Tillitch (le plus intéressant), Bonhoeffer (le premier connu), Vahanian, Robinson (le moins sérieux), Hamilton, Von Buren et Altizer (les plus radicaux). Leur système est plus ou moins vaste, mais ils font tous une place importante à l’interprétation du Christ. Voici le résultat d’une enquête assez rapide, mais honnête, du moins je le crois. On pourra lui opposer que j’amalgame des théories prises chez des auteurs différents ; mais je ne prétends pas à une analyse historique, seulement à l’étude des influences qui jouent sur la mentalité moderne, et certes elles jouent toutes ensemble, et sans que leurs aspects valables et nuancés, qu’une étude exhaustive devrait signaler, enlève quoi que ce soit à leur nocivité.

Ce qui frappe d’abord, c’est leur inquiétude  » pastorale « , comme l’on dit. L’évangile ne fait plus choc, constate Vahanian. En d’autres termes, le Christ n’intéresse plus les hommes d’aujourd’hui. Ceux-ci vivent tout à fait en dehors du christianisme et il n’y a aucune chance que cela change si le Christ ne leur est pas présenté autrement. Voilà un souci sympathique, mais dangereux : on part de faits plus ou moins biens observés et on ne se fixe aucun autre but que de réussir. Quel Christ ne risque-t-on pas d’inventer !

Tous acceptent les assertions de Bultmann comme des vérités démontrées. Il est impossible de connaître le Christ historique. L’étude des évangiles qui y prétendait a fait faillite. On ne connaît que la foi de ses disciples qui par définition n’a pu que déformer la réalité et ne correspondait qu’à des états d’âme tout subjectifs.

Les affirmations de la théologie traditionnelle (celle des Pères est un peu connue d’eux, celle du Moyen Âge presque pas) sont entachées de nullité parce que influencées par la philosophie grecque beaucoup trop soucieuse des réalités permanentes et d’objectivité. C’est dommage parce que plusieurs problèmes qu’ils découvrent avec une certaine naïveté (comme celui du mal) ont été fort exactement est profondément posés, sinon résolus, par cette théologie. Parler, comme Tillich et Van Buren, de contradictions et d’impasses dans une pensée qui ne se veut qu’approche correcte du mystère est un peu injuste.

D’ailleurs, comme il faut bien philosopher tout de même, à la place de la philosophie élémentaire qui est sans doute la mieux appropriée à la révélation, on s’adresse aux grands courants de la philosophie moderne, celui de Hegel et celui de l’existentialisme allemand. On en retient très justement (car il faut dire une fois pour toutes que beaucoup de ce qui est affirmé est intéressant, mais que ce qui est nié l’est sans raison) le symbole, qui est à la fois signe et participation à l’être. On en retient moins heureusement un sens excessif de l’évolution est une notion de la liberté pure, sans compter une méfiance extrême à l’égard du langage qui, puisqu’il ne traduit pas tout, ne traduit rien.

Le résultat de la rencontre de cette philosophie avec le christianisme est de faire du Christ un être qui n’est ni un homme, ni Dieu, mais qui est quelque chose d’humain qui remplace Dieu. Il est cet éternel humano-divin, expression de la conscience ontologique, absolu indistinctement objectif est subjectif qui s’est manifesté et saisit tout homme (Tillich). Il n’a pas d’autre existence que celle de l’humanité. Il n’est pas un Verbe préexistant, il n’est pas un Dieu qui marche sur la terre. Mais d’autre part il s’identifie à Dieu, car il n’y a pas de réalité divine en dehors de lui.

Bien entendu, les insertions de sa vie dans le temps et l’espace n’ont aucun intérêt (Altizer). Ce qui compte, ce n’est pas l’événement du passé en Palestine, mais le Christ d’aujourd’hui, celui pour certains de la conscience individuelle, et surtout du monde d’aujourd’hui avide de promotion, de liberté et de fraternité.

Car ce Christ est toujours et même uniquement le promoteur d’une morale à la fois évolutive et d’amour. Il est celui qui est pour les autres (Bonhoeffer, Robinson). Cette morale refuse le fixisme des lois, car l’amour est créateur selon les situations. Elle met au premier rang de ses orientations, et parfois même s’en tient là, l’engagement temporel, social et politique au profit du monde (Hamilton).

INFLUENCE SUR LES CATHOLIQUES

On aimerait applaudir à certaines de ces affirmations. Il est tellement vrai que la théologie traditionnelle n’épuise pas le mystère du Christ et que toutes les philosophies en ce qu’elles ont de positif peuvent contribuer à l’explorer. La recherche théologique est toujours nécessaire et beaucoup de problèmes concernant le Christ et encore mal discernés recevront un jour leur solution. Le Christ n’est pas seulement un pur objet d’étude, c’est une personne qui se révèle en saisissant celui qui le considère au plus profond de lui-même en ce qu’il a d’aspiration à l’absolu, à l’éternel. Le Christ agit aujourd’hui en tout homme, dans l’Eglise et dans le monde. La charité est toujours le moteur et la plénitude de la loi ou de la morale. Elle s’étend jusqu’aux besoins sociaux et politiques de l’homme.

Mais pourquoi faut-il que, peut-être sous l’influence de ces théologiens, ou, plus simplement, sous l’effet d’une crise du christianisme minoritaire en un monde en mutation qui a trouvé en ces théologiens ses premiers analystes, trop de Chrétiens, voire de Catholiques, tranchent et rejettent tout ce qui n’est pas conforme à ces vues trop hâtivement systématisées et souvent agressivement négatives ? L’accent mis sur l’engagement temporel a rejeté dans l’ombre le dialogue avec un Christ dont la réalité éternelle, historique et sacramentelle n’est pas totalement absorbée par sa présence au monde. L’attention portée aux hommes susceptibles de rencontrer le Christ ne dispense pas de le connaître dans le déroulement de son histoire terrestre, dont les événements sont beaucoup plus assurés qu’on ne le dit. La créativité de la foi contemporaine ne peut faire fi de la recherche inspirée des siècles qui, à cause d’elle, ne nous séparent pas du Christ, mais nous unissent à lui. Le passé n’est pas tout, mais le présent et l’avenir ne sont rien sans lui. Certes notre Dieu n’est pas un Dieu lointain et sans attention pour vos vicissitudes humaines, mais il est Dieu éternel et transcendant, ce qui rend plus étonnant encore que son Fils se soit fait homme et ait mis ainsi la divinité à portée de notre main, de notre intelligence, de notre coeur. Le monde se transforme, mais nous savons aussi que le Christ se rencontre toujours dans l’Eglise qui est son corps.

Mais il se trouve aussi des chrétiens, étudiants en philosophie, lettres et histoire, très ouverts certes à la pensée d’aujourd’hui, qui réagissent assez originalement quand il s’agit de ses affirmations sur le Christ. En cette revue  » Résurrection  » dont ils ont la responsabilité, voici qu’ils donnent l’écho de leurs réactions positives et négatives, de leurs recherches exégétiques, patristiques et spirituelles, de leurs expériences personnelles aussi. Leur travail, sans prétendre à un enseignement qualifié de théologie, peut intéresser et aider ceux qui veulent consacrer un peu de leur temps et de leur réflexion au mystère de l’Homme-Dieu.

LE SEIGNEUR JESUS LUI-MEME

Pour éclairer cette quête, voici deux perspectives de plus.

L’histoire et la divinité du Christ posent des problèmes. Faut-il les supprimer ? Ce que l’on a déjà découvert est insuffisant. Faut-il le brader ? Le Christ a perdu quelque chose de sa séduction sur beaucoup de nos contemporains. Convient-il de lui en redonner une qui ne correspondrait ni à leurs besoins profonds, ni à sa réalité ? C’est ce que font ceux qui suppriment le Christ et le remplacent par ses effets dans les consciences et dans le monde. La tentation certes est grande. Elle correspond au cheminement de celui qui cherche. Il ne peut reconnaître Jésus comme son sauveur que dans la mesure où il a expérimenté à quel point il convient à ses aspirations et agit profondément sur l’histoire. Mais s’il est légitime de faciliter cette rencontre, il ne faut pas subtiliser le Christ lui-même, qui a une réalité propre, à laquelle la connaissance de ses effets ne faisait qu’introduire.

Or c’est cet réalité propre qui est essentielle. Car tout le monde d’accord là-dessus, le christianisme, c’est l’amour… l’amour entre les hommes certes, mais il n’a pas le monopole de cet amour. Sa véritable originalité est de le promouvoir comme la conséquence de celui que le Christ leur porte et de celui que les chrétiens portent au Christ. Or cet amour du Christ est relation de personnes. Il réclame l’altérité objective de l’être aimé, en d’autres termes que l’autre existe indépendamment de celui qui l’aime, avec tout ce que cela comporte de connaissance, d’effort d’adaptation, de disponibilité et même de transformation personnelle. En contrepartie de cette altérité, l’amour réclame une certaine connaturalité, la possibilité d’entrer en contact, de comprendre quelque chose de l’être aimé. Comment peut-on imaginer un ensemble de relations de ce type avec un Jésus mal dégagé de soi-même ou identifié à un mouvement en avant du monde, avec un Jésus sans paroles et sans gestes concrets et circonscrits dans le temps et l’espace, avec un Jésus dont on n’attendrait plus le retour, et qu’on ne saurait pas où trouver ? Des problèmes, il y en aura toujours en amour, il faudra chercher le Christ sans se lasser, à travers l’Ecriture, les réflexions des saints et des penseurs chrétiens, l’enseignement de l’Eglise, l’expérience d’une prière issue de ces données objectives, l’apercevoir au loin, peiner de l’intelligence de la volonté pour s’approcher de lui, percevoir ses initiatives et ses avances, se laisser saisir par lui enfin, et dans cette saisie comprendre non pas tout, mais tout ce qui peut être compris, et à partir de cette connaissance, avancer encore en son mystère.

Et cet réalité déjà si difficile à percevoir en l’être aimé quand il est une simple créature le sera davantage quand il s’agit du Christ, dont toute l’humanité dans sa perfection laisse deviner quelque chose de sa divinité. Mais en revanche, le coeur humain, qui a des exigences infinies de par sa nature, créée en vue de cette vocation à la divinité, sera comblé par cet homme qui est Dieu. Il n’y a pas d’autre seigneurie que celle de l’amour qui, à partir de la double source de la divinité de l’humanité dans l’unique personne du Christ, suscite toujours l’amour des hommes et par cet amour agit sur le monde par la totalité de son étendue comme de son histoire.

Maxime CHARLES

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