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N° 31 (ancienne série) · 4ème trimestre 1969
ENVOI
On parle beaucoup aujourd’hui de renouveau dans l’Eglise. Mais bien des gens, de quelque bord qu’ils soient, paraissent y oublier qu’il n’y a jamais eu dans l’Eglise de renouveau digne de ce nom qui ne soit d’abord un renouveau spirituel, C’est ce que le Pape Paul VI, récemment, rappelait avec force, et il n’est peut être pas d’enseignement, de prédication, qui soit plus nécessaire aujourd’hui.
Chose curieuse, les ecclésiastiques auxquels on dit cela, la plupart du temps, s’efforcent de vous faire taire, comme si on proférait une incongruité particulièrement mal venue. Dans les milieux cléricaux en général, et dans beaucoup de ces milieux de » militants » laïcs, supposés » adultes « , mais qui se bornent si souvent à refléter l’image d’eux mêmes que les clercs leur ont imposée, on vous rétorque : » si l’Eglise veut survivre, il lui faut ne parler à l’homme d’aujourd’hui que de ce qui l’intéresse : qu’est ce que la prière, la vie intérieure, l’ascèse ou la mystique peuvent bien lui faire ? Ce sont là des expressions qui n’ont même plus de sens pour lui… » Autrement dit pour » évangéliser » le monde actuel, il faudrait renoncer à lui parler de la vie avec Dieu, de la vie de Dieu en nous… Cette persuasion des clercs actuels est étrange. Certes, le monde actuel est, ou semble, particulièrement vide de Dieu, de vie en Dieu. Mais, loin que » l’homme d’aujourd’hui » attende donc de l’Eglise et de ses représentants qu’ils ne lui parlent plus de ces choses-là, il semble que c’est tout le contraire qui est vrai. Les enquêtes sociologiques, non préfabriquées, sur ce que le tout venant pense de l’Eglise et des prêtres, quand, bien entendu, ce ne sont pas les prêtres dont nous parlons et leurs suiveurs qui les produisent , révèlent régulièrement : 1°) que la majorité de nos concitoyens continuent à croire en Dieu, et même à considérer le Christ comme celui qui, par excellence, nous le révèle, mais 2°) n’ont plus qu’une confiance limitée dans l’Eglise, et surtout dans ses prêtres et autres » militants » plus ou moins officiels, parce qu’ils constatent que ceux-ci sont prêts à s’occuper de tout ce qui ne les regarde pas, à quoi ils ne connaissent rien ou pas grand-chose, mais restent bouche cousue sur Dieu ou le Christ.
Le résultat est frappant : qu’un laïc non-conformiste écrive un livre qui s’intitule Dieu existe, et c’est aussitôt un best-seller. Mais les augures, loin de se réjouir d’un tel succès, se lamentent sur son » inactualité » : pensez donc ! un livre catholique, ça ! – alors qu’il n’y est pas question du mariage des curés et des bonnes sœurs, ni même de la pilule ! Mais alors, qu’est-ce que c’est que cette » actualité » dont les hommes actuels vomissent la définition cléricale ? Qu’est-ce que cet » homme d’aujourd’hui » dont la description a été si bien fignolée dans les sacristies rénovées qu’il est impossible de le trouver en dehors d’elles ?
Si les gens d’Eglise de notre temps persistent à refuser à l’homme d’aujourd’hui, – tel qu’il et non tel que (d’après eux seuls !) il devrait être, Dieu, la vie avec Dieu, la vie de Dieu en nous, la conséquence sera inéluctable : l’homme, pas plus d’aujourd’hui que d’aucun autre temps, ne pouvant trouver Dieu plus longtemps dans l’Eglise, ira le chercher ailleurs. C’est assez typique que les Beatles, quand ils éprouvent le besoin le plus profond de tout homme : prier, faire silence en soi-même devant Dieu pour tâcher de changer et d’améliorer sa vie ne pensent pas un seul instant recourir à un prêtre ou à un chrétien à la page, mais se laissent attirer par le premier mage venu d’un Orient plus ou moins sérieux…
Une Eglise où l’on ne prie plus, hélas, et particulièrement un clergé qui rejette comme une » besogne cultuelle » sa responsabilité spéciale à l’égard de la prière, publique et individuelle, ne peuvent évidemment rendre à l’homme moderne cette dimension de l’humanité que les circonstances ont comme raplatie chez lui, sans que le besoin en devienne moins vif pour cela, tout au contraire ! Faute de prêtres, trop avides de paraître » comme tout le monde » pour s’occuper encore de la tâche première qui devrait être la leur, il se trouvera, Dieu merci, des laïcs pour s’en occuper à leur défaut. Puissent leurs efforts contribuer à rendre aux » rois fainéants » le sens de leurs responsabilités. Si cet espoir était trahi, il ne resterait plus qu’à souhaiter de voir une fois de plus des » maires du palais » assurer la relève d’une caste décidément dégénérée et déchue.
Louis BOUYER, de l’Oratoire.
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