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N° 32 (ancienne série) · Janv-Mars 1970
Il est vraiment ressuscité éditorial
Ecrire ces lignes d’introduction me revient à trois titres.
De tous les collaborateurs de cette revue, je suis le plus en situation de connaître (grâce aux confidences directes et à la lecture de bulletins et magazines plus ou moins religieux) les problèmes que la Résurrection pose à beaucoup de chrétiens troublés et d’incroyants en recherche.
J’ai la chance aussi de suivre les réactions des auteurs, de jeunes intellectuels fort au fait de la pensée actuelle et non dépourvus d’une véritable expérience spirituelle.
J’ai l’espoir enfin de transmettre aux questions des premiers les réponses des seconds grâce à une intelligence moyenne qui me permet de me faire comprendre du plus grand nombre et qui m’assure aussi contre tout vertige de pensée et contre tout esprit de système susceptibles d’entraîner hors de la fidélité à la Révélation.
QUESTIONS
Depuis quelque temps ont été largement diffusées un certain nombre de contrefaçons de la Résurrection, auxquelles leur pauvreté et leur superficialité n’enlèvent pas toute nocivité. Pour les uns, la Résurrection, c’est le printemps. Eh oui ! Oh, je sais bien que la fête de Pâques, commémoraison hébraïque de la sortie d’Egypte et commémoraison chrétienne de la réapparition du Christ a assumé une fête naturiste de la végétation revenue et qu’il n’est pas défendu de savourer et de souligner la convenance de la nature en fête avec l’événement commémoré. Mais tout de même, après vingt siècles de christianisme, ne plus voir dans la Résurrection que l’amandier en fleurs, c’est peu !
Ce n’est pas beaucoup non plus d’y voir seulement le beau symbole du triomphe de l’idée chrétienne de fraternité sur les forces d’injustice et encore moins le mythe du progrès inéluctable de l’humanité en route vers un mieux être. Comment ose t on confondre la foi avec cette confiance optimiste en la réussite terrestre ?
Il ne reste plus alors qu’à substituer à la certitude que Jésus Christ est vivant aujourd’hui d’une vie propre, la proclamation de sa survie dans la pensée de ceux qui s’inspirent de lui, quelque chose dans le genre de la survie de Marx dans les marxistes.
Ces supercheries ne sauraient retenir longtemps l’attention. Mais elles sont si répandues aujourd’hui qu’elles mettent en péril la possibilité de relations personnelles avec un Christ existant et celle d’un avenir réel en dehors de la vie terrestre, éléments essentiels de la foi chrétienne.
Les rapports de la Résurrection et de la foi tels qu’ils sont souvent exprimés demandent un examen plus sérieux. La critique de l’exégète allemand Bultmann, si dépassée qu’elle soit aujourd’hui pour les compétents, a porté. Elle commence même à se répandre dans l’opinion catholique la moins avertie. On ne peut pas rejoindre le fait de la Résurrection, mais seulement la foi des premiers chrétiens. On explique alors celle ci de bien des façons. Une théorie en chasse une autre depuis plus de trente ans, sans que ce travail de Sisyphe décourage le moins du monde les amateurs. Le résultat est qu’il n’est pas question pour certains d’appuyer la foi sur l’événement, mais au contraire de rendre compte de l’événement par la foi. On croit à la Résurrection sans donner à celle ci une réalité concrète et on se contente de trouver dans les récits de Pâques de quoi illustrer cette foi.
Mais c’est l’état du Christ ressuscité, avant ou depuis l’Ascension, qui fait l’objet des plus sévères critiques. Sous les mots ironiques de résurrection biologique ou de réanimation de cadavre, on refuse toute attention à la condition réelle de Jésus lui même. Certes le mouvement humano-divin lancé par l’événement de Pâques déborde la simple curiosité concernant son auteur ; certes la nature du corps glorieux reste mystérieuse ; mais toute spéculation sur le mystère pascal ne doit elle pas, pour rester fidèle au Nouveau Testament, commencer par affirmer l’existence actuelle de celui qui était mort et qui de nouveau est vivant ?
REPONSES
La présente livraison comporte, comme chaque fois, l’article d’un maître, aujourd’hui le P. André Feuillet. Elle comporte aussi le compte-rendu d’un dialogue avec un non catholique, M. Olivier Clément, le penseur orthodoxe bien connu ; mais elle est surtout l’oeuvre d’étudiants en fin d’études de lettres, de philosophie, d’histoire et de droit, qui s’adonnent en même temps à la recherche théologique. Ils ne prétendent pas résoudre définitivement toutes les questions ; mais leur propos est documenté et mené rigoureusement. Il est un témoignage de pensée et aussi de spiritualité. Parfois sans doute, leur érudition est un peu trop voyante. On aurait tort de s’arrêter à tant de grec, de latin, d’allemand et de références. Ce sont là habitudes d’un milieu et peut être procédés nécessaires pour y être pris au sérieux. Passer par dessus, consentir un effort donnera la joie d’une foi fondée et approfondie, affrontée audacieusement à la pensée d’aujourd’hui.
Les trois premiers articles s’efforcent de cerner le problème de l’origine de la foi en la Résurrection. Antoine Cavigneaux décrit le contexte idéologique dans lequel la mort et la résurrection du Christ ont été annoncées. Il est important de le connaître pour comprendre les allusions scripturaires, situer les mots dans la mentalité de l’époque, apercevoir aussi l’originalité de la singulière nouvelle.
Le Père André Feuillet, spécialiste du Nouveau Testament, sonde et approfondit le sens des textes concernant la Résurrection, sans s’interdire d’ailleurs d’en évoquer les implications philosophiques et spirituelles. Il est impossible d’aller plus avant dans cette étude sans le lire.
Michel Gitton soupèse la valeur des récits pascals. Il le fait à la manière de la critique historique profane. On ne peut se demander plus honnêtement si l’on sait vraiment ce qui s’est passé.
Jean Luc Marion prend à bras le corps les relations mutuelles de la Résurrection comme fait, du Ressuscité comme personne agissante et du croyant. Il ne sacrifie ni l’objectivité, ni l’interaction du mystère et de la conscience chrétienne. Au fond c’est une théologie spéculative, érudite, difficile, mais indispensable, de la foi. Ce serait dommage de ne pas en venir à bout, au besoin en négligeant les références et les allusions trop savantes, tant elle est au centre de la réflexion de ce numéro.
Le fait assuré, l’événement reconnu, quatre articles en montrent les conséquences. Celui de Jacques Benoist esquisse une étude des modes d’existence du Christ Ressuscité selon les étapes de sa gloire, non sans en souligner les conséquences pour ses disciples et en faciliter l’approche spirituelle.
M. Olivier Clément considère la transformation des structures humaines par la Résurrection à un niveau où le catholicisme ne s’aventure pas. A travers ses propos, on aperçoit une pensée très personnelle, mais aussi l’écho de la réflexion et de la prière orthodoxe.
Denis Castaing montrera la présence et l’action du Ressuscité en la société ecclésiale, tandis que Patrice Soler en signale l’existence jusque dans les sociétés temporelles lorsqu’elles sont animées par des Chrétiens.
PISTES ET COMPLEMENTS
En face de tant de richesses, le lecteur considérera peut être avec bienveillance quelques affirmations simples qui rendront son exploration plus facile.
Oui ou non, le Christ est il ressuscité au sens le plus obvie que tout le monde comprend et qui est, à n’en pas douter, celui que les apôtres et les évangélistes ont mis en ces mots ?
Si c’est non, la résurrection aujourd’hui n’est plus qu’un symbole porteur de valeurs, une histoire comme on en raconte sans y croire, destinée à traduire une certaine conception de la vie, ce qu’on appelait autrefois une gnose. On ne voit pas très bien son intérêt en ce siècle de raisonnements rigoureux et de certitudes scientifiques. D’autres mythes qui misent sur le progrès de l’homme sont autrement efficaces ! A moins que cette référence chrétienne n’ait pas d’autre but que de » piper » les chrétiens et de les faire glisser à la faveur d’évocations inchangées dans une philosophie de la vie entièrement nouvelle.
Si c’est oui, il ne faut pas tricher avec l’événement, car c’est par rapport à lui que le Chrétien doit se situer. Y toucher, même par mode d’hypothèse, c’est attaquer la révélation de plein fouet. Si le Christ n’est pas ressuscité, ma foi est vaine (cf. saint Paul 1 Corinthiens 15, 14).
On n’a pas le droit d’introduire, avec des mines pieuses, la foi là où il s’agit de la fonder raisonnablement. Sans doute, dès le premier instant où quelqu’un se pose le problème de la Résurrection, la grâce de Dieu l’assiste pour que son intelligence fonctionne correctement et à plein régime. Les développements ultérieurs dépendent beaucoup de l’accueil fait à cette influence par celui qui cherche. Mais la foi, qui est adhésion à une réalité, n’existe pas encore et ne doit donc pas être invoquée. Elle n’est jamais d’ailleurs un coup de pouce irrationnel qui suppléerait à la démarche intellectuelle.
Il vaut mieux distinguer les étapes, au moins logiques, de celui qui s’interroge devant la Résurrection.
1. Le fait lui même doit être approché comme tout autre événement de l’histoire. Les disciples affirment avoir vu, entendu, touché le Christ de nouveau vivant après sa mort. Leur témoignage (et en histoire il n’y a pas d’autre source de certitudes que les témoignages) doit être discuté selon les méthodes ordinaires de la critique historique. Si de cet examen la Résurrection sort victorieuse, on n’aura plus le droit de la mettre en doute à ce niveau.
2. L’événement rapporté étant extraordinaire bouscule l’ensemble des habitudes mentales. Le problème alors devient celui de la possibilité de choses de ce genre. Si l’on s’inspire d’une philosophie close qui n’admet que les faits explicables par la science, qui rejette Dieu et qui lui interdit toute intervention dans l’histoire des hommes, on concluera, malgré la critique historique favorable, que la résurrection n’a pas pu avoir lieu. On s’efforcera coûte que coûte de trouver une explication à la naissance d’une telle croyance, même si on n’y parvient pas de façon satisfaisante. Au contraire, si on a l’esprit ouvert, on ne rejettera pas a priori l’hypothèse d’un événement unique qui serait, avec l’Incarnation, le point d’impact de l’action personnelle de Dieu dans la condition humaine.
3. Il est évident que cette ouverture de l’esprit, parfaitement raisonnable pourtant, ne s’opère que sous l’effet d’une relation avec ce Dieu intervenant, et dans le cas précis, d’un accueil favorable à la Résurrection en laquelle on devine la réponse à certaines aspirations. Cette attitude est bien déjà de l’ordre de la foi, tandis que celle ci n’intervient pas, au moins d’une façon consciente et raisonnée, aux deux précédents niveaux.
Le statut du Christ glorieux demeure un mystère. La Révélation en a dit juste ce qui était nécessaire pour donner un sens à la Résurrection, non pour satisfaire la curiosité. Il faut néanmoins affirmer, et c’est ce qu’on oublie souvent, que la Résurrection n’est pas une désincarnation du Fils de Dieu. Le Christ s’est engagé définitivement dans la condition humaine. Il est donc aujourd’hui tout ce qu’il était sur la terre : il mange, il boit, on peut le voir, le toucher. Mais il a entraîné son humanité dans un monde que nous ignorons et dont les manières d’être, qui ne sont pas moins concrètes que les nôtres, vont au delà des nôtres. De toute façon, elles sont plus pénétrées de la présence divine, et c’est sans doute le sens du mot corps spirituel, pas moins corps, mais plus divinisé. Ceci explique que le contact avec le Christ ressuscité demande aux témoins non seulement l’usage de leurs sens, mais parfois aussi certaines dispositions religieuses.
Le contenu de ce que les Chrétiens appellent la vie future est tout entier dans la réalité ressuscitée du Christ. Il ne s’agit pas tellement de réflexions sur l’immortalité de l’âme que de la certitude que l’homme tout entier, malgré la dissolution du tombeau et par un processus mystérieux de communication de la résurrection de Jésus, vivra de nouveau en gardant son identité avec ce qu’il fût sur la terre, mais dans des conditions de vie qui appartiennent à cet autre monde que Dieu a voulu dans son pouvoir créateur sans limite et dont on ne peut avoir ici bas d’autre aperçu que ceux acquis par la réflexion sur les apparitions du Christ ressuscité.
La Résurrection n’est certes pas seulement un événement de l’histoire, elle est une force en action aujourd’hui. Il ne faut pas pour autant, afin d’éluder les difficultés, escamoter I’origine de cette force : l’événement de Pâques et le Christ vivant aujourd’hui. L’opération Rédemption a consisté à rétablir les relations entre les hommes et Dieu.
Le lieu de la rencontre, c’est le Fils de Dieu incarné et devenu définitivement homme. La transformation du Chrétien n’est pas celle de sa structure psychique ou somatique, mais celle de sa vie morale et spirituelle. Elle dépend de l’existence actuelle d’un pôle d’amour : le Christ. On n’aime que quelqu’un et quelqu’un de vivant. L’Eucharistie, ce merveilleux moyen de contact avec Dieu, tire toute sa possibilité de ce fait quelle est la présence d’un Ressuscité réel et en même temps doué d’un mode d’être en partie différent de celui de ce monde.
Le mot Résurrection ne suggère pas seulement la vie, mais une vie issue de la mort. Et là, il y aurait beaucoup à dire. La présente livraison ne soulève pas la question. Contentons nous seulement de quelques pistes de recherches.
Pourquoi le dessein de Dieu est il traversé après la création de toutes ces crises et reprises : le péché, l’Incarnation, la mort, la Résurrection, le retour du Christ ?
Est il légitime d’imaginer une révolution de l’humanité progressive et sans à coups, à partir d’une création qui trouverait sa plénitude dans l’Incarnation et non dans une Résurrection après mort ?
La vie de ressuscité offerte au Chrétien, dont la réalité est positive de toute manière, doit elle forcément passer par le consentement à la souffrance et à la mort ?
Est il pédagogique et juste de proposer les aspects négatifs inéluctables du salut sans souligner en même temps la réussite actuelle de la résurrection ?
En quoi le chrétien est il déjà ressuscité ? En quoi doit il encore mourir pour ressusciter davantage ?
Mort et Ressuscité ! Est ce du verbalisme facile d’évoquer au noeud de la dialectique l’amour entre Dieu et l’homme ?
ANECDOTES
Il n’y a pas très longtemps, dans une réunion de ces chrétiens qui remettent tout en question comme à plaisir, plusieurs s’étaient mis d’accord pour reconnaître : » Au fond on ne sait pas très bien ce que c’est que la foi. Qui croit ? Qui ne croit pas ? Impossible de le savoir. » Quelqu’un se leva et dit : » Croyez vous que Jésus Christ est ressuscité, oui ou non ? D’après votre réponse, vous saurez si vous avez la foi ! «
On raconte, de façon plus rassurante, qu’en un village d’U.R.S.S., au soir d’une journée de travail, les paysans avaient été réunis pour une séance d’endoctrinement athée. Le conférencier avait été brillant, mais la fatigue ou la crainte avait empêché l’auditoire de manifester d’aucune façon son sentiment. L’animateur le provoqua, le mit en demeure de dire quelque chose, n’importe quoi. Un vieil homme enfin se leva et, soit simplicité, habitude acquise aux vigiles d’autrefois, ou pourquoi pas ? désir de dire son âme, il s’écria, selon la formule de la Pâque russe : » le Christ est ressuscité ! » L’assistance tout entière, aidée sans doute par ses anciens réflexes liturgiques, se leva alors et répondit
» Il est vraiment ressuscité «
J’espère que ce sera aussi la conclusion du lecteur de cette revue.
Mgr CHARLES
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