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N° 33 (ancienne série) · 3ème trimestre 1970

Toi seul es saint


TOUS SAINTS!

La sainteté est pour beaucoup un fait étrange, qui ne les concerne guère, sinon sous l’aspect d’un recours possible vers les saints intercesseurs. Ce qu’on dit de ceux ci, de leurs performances, de pénitence, de leur familiarité avec Dieu, de leurs miracles, les situe dans un monde à part, celui du vitrail et des cierges. Comme disent les chrétiens pour s’excuser d’une vie médiocre :  » Nous ne sommes pas des saints « .

Or c’est tout le contraire que proclame saint Paul dans l’Épître aux Éphésiens :

Dieu ne nous a t il pas choisis en Notre Seigneur Jésus Christ, dès avant la fondation du monde, pour que la charité nous rendît saints et irréprochables à ses yeux ? (1, 4).

Saint Pierre dit aussi dans sa 1ère Épître :

De même que celui qui vous a appelés est saint, montrez vous saints vous aussi dans toute votre conduite, car il est écrit:  » Soyez saints parce que je suis saint  » (1, 15).

L’écho de ces paroles retentit en plein XXe siècle grâce à Vatican II :

Tous ceux qui croient au Christ, quel que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu, chacun selon sa route, à une sainteté dont la perfection est celle même du Père (Lumen Gentium, 11).

La difficulté est que l’on confond la sainteté avec un degré exceptionnel de vertu ou une accumulation de vertus qui ont un aspect décourageant. Les procès de canonisation y sont pour quelque chose avec leur enquête sur l’héroïcité des vertus. Les saints que l’Eglise veut donner en exemple doivent être des signes visibles, parlants, étonnants de la sainteté véritable qui demeure toujours plus ou moins cachée. Ce rôle social de la sainteté officielle ne doit pas donner le change. Certes tous les chrétiens ne sont pas appelés à jouer dans l’histoire le rôle des saints canonisés, mais tous ont vocation à la sainteté, qui est le but poursuivi par Dieu dans sa restauration de l’homme.

Avant même d’analyser les intentions divines, les chrétiens devant la sainteté qu’on leur propose s’arrêtent, séduits et inquiets. Séduits parce qu’ils désirent plus ou moins obscurément la beauté morale et l’amitié divine. Qui n’a pas un jour ou l’autre rêvé de ressembler à son saint favori ? Inquiets aussi parce que l’effort demandé parait disproportionné avec les forces humaines en général et avec la connaissance que chacun a de sa propre misère. La plupart ne retiennent que l’élément moral de la sainteté, c’est pourquoi ils renoncent rapidement à toute ambition de ce genre, frustrant ainsi Dieu en son dessein sur eux.

LA MORALE CONTESTÉE

Comment nier les liens entre la sainteté et la moralité ? Certains l’ont tenté sur le plan des idées. Les Quiétistes ont affirmé l’indépendance de l’union à Dieu par rapport aux réalisations morales. Les inventeurs de morale laïque ont essayé de la fonder de diverses façons, mais toujours en dehors des références religieuses. A partir de l’expérience et sans haute spéculation, une certaine sagesse humaine s’est efforcée d’équilibrer la vie, sinon de lui donner un sens. Aristote et tous ceux qui l’ont suivi, spécialement les philosophes de la nature humaine et du droit naturel, ont construit un système moral sur la finalité : est bien ce qui correspond au but perçu dans la nature des choses. Le Judaïsme n’a pas rejeté la sagesse, mais l’a assimilée. Les théologiens catholiques en ont fait autant avec la finalité, dans laquelle ils se sont plus à reconnaître le plan de Dieu. Grâce à elle, ils ont donné de nouvelles extensions à la morale chrétienne lorsque se posaient des problèmes qui n’avaient pas été résolus par la Révélation. Cela ne va pas aujourd’hui sans faire de difficulté, car sous l’effet d’une certaine conception de l’histoire, l’existence même d’une sagesse permanente et celle d’une nature humaine immuable sont remises en question. Plusieurs philosophes modernes s’attaquent de même façon à l’idée de finalité.

Pourtant toute morale qui s’exprime de façon rationnelle a Dieu pour fondement. Il est le Bien plénier. En lui l’Être et le Bien se confondent. En dehors de lui, il a fait la création et a déclaré qu’elle était bonne. Au sommet il a placé l’homme, auquel il a donné quelque chose de sa liberté. Au delà de toute action déterminante, il communique à son intelligence ses intentions, sages par définition. Celles ci retentissent dans la conscience. C’est en ce sens que Dieu est l’auteur de la loi morale, le seul qui lui donne sa permanence et son caractère intransigeant d’une certaine façon inébranlable. Ainsi argumentent à peu près toutes les morales spiritualistes. Plusieurs religions et spécialement le judéo christianisme y ont ajouté une promulgation de la sagesse divine par intermédiaires : Moïse, prophètes, sages inspirés, et surtout Jésus Christ. Celle ci était nécessaire en raison des fautes qui avaient obscurci la conscience de l’homme.

Aujourd’hui cette manière de voir se heurte à la répugnance que beaucoup ont à l’égard de toute autorité, fût elle divine. Ils n’admettent pas que leur comportement puisse dépendre d’un être extrinsèque à eux mêmes, même si celui ci peut assurer leur propre bien, mieux qu’ils ne peuvent le faire eux mêmes. Certains, sans tellement discuter, s’en remettent à l’élan spontané de la vie en eux, même si cette vie est anarchique. C’est ce qui explique la révolte antimoraliste actuelle et l’attrait diminué pour la sainteté parmi les chrétiens.

LA SAINTETÉ CHRÉTIENNE

Cette révolte ne devrait pas atteindre la sainteté chrétienne, car si celle ci comporte des exigences et réclame des résultats moraux, elle est bien autre chose. Les chrétiens croient que Dieu a créé les hommes en vue d’un contact avec Lui. Il ne s’est pas proposé d’autre but, en donnant l’existence à des êtres qui ne sont pas lui, que de leur permettre de participer à sa vie interne qui est amour. Le saint, c’est celui que Dieu rend capable d’aimer et qui de fait aime. Toutes les attitudes morales qui lui sont demandées procèdent de cet amour. De plus, les vicissitudes introduites par le péché dans la réalisation du propos divin ont provoqué un processus de restauration, qu’on appelle le dessein de salut. Dieu reprend contact avec l’homme par l’Incarnation, la Rédemption, la Résurrection, la Parousie (c’est à dire l’achèvement de l’homme au retour du Christ). Ce dessein manifeste, de façon plus éclatante encore que la création, l’amour interne de Dieu et son amour des hommes. Il réclame de l’homme et suscite en lui des attitudes que l’on peut dire morales si on veut, mais qui sont des réponses d’amour et dont les exigences concrètes sont rendues possibles par une introduction sacramentelle dans la sainteté de Dieu lui-même.

Dans ces conditions, on aperçoit la nécessité pour le Chrétien de bien concevoir la sainteté comme un ensemble de relations avec Dieu. Or il n’y a pas de relations si on ne réalise pas d’abord que le partenaire a une existence indépendante de soi-même. Certes on ne sait pas tout de l’autre, surtout quand il est Dieu. Mais c’est ce qu’on sait de sa transcendance qui rend bouleversante l’invitation qu’il fait d’entrer dans sa vie. Seule la reconnaissance de sa réalité objective permet des relations personnelles. C’est pour la rendre possible que Dieu s’est rendu concrètement perceptible en Jésus-Christ, a envoyé son Esprit travailler l’homme au plus profond de lui-même, n’a pas répugné à passer par la matérialité des sacrements.

LA SAINTETÉ DE DIEU

Préalablement à tout effort vers la sainteté, le Chrétien doit donc contempler celle de Dieu et, s’il veut devenir saint, s’écrier : Toi seul es saint.

C’est pour aider cette contemplation que :

Corinne Nicolas Marion dit l’histoire de la révélation de la sainteté divine dans l’Ancien Testament : le Saint d’Israël,

Jacques Benoist en décrit l’approche et la réalisation, sources de toutes les autres : Jésus, Saint de Dieu,

Rémi Brague en sonde le mouvement trinitaire : le Dieu trois fois saint,

Bertrand Gamelin, au contraire, scrute la communication que Dieu fait de lui même et prélude ainsi à l’étude de la sainteté des chrétiens : l’homme devient Dieu.

On lira aussi avec intérêt une note sur le problème du mal qui aujourd’hui fait objection à la sainteté de Dieu.

Jérémie disait :

Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire (20, 7).

Ces pages voudraient, malgré leurs maladresses et parfois leur obscurité, laisser passer cette action séductrice de Dieu. Que sa sainteté paraisse belle et attirante et que le lecteur la désire ! Car en vérité il ne s’agit pas ici tellement d’obligation que d’amour et de joie.

Maxime Charles

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