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N° 34 (ancienne série) · 4ème trimestre 1970

Un trésor bien caché


Le P. Paul TOINET s’est fait connaître surtout par ses travaux d’anthropologie philosophique ; mais ceux qui ont fréquenté la Part Dieu savent quel précieux conseiller spirituel ils ont aussi trouvé en lui. Il se consacre actuellement à réunir les conditions qui permettront à la pensée théologique la plus vivante et en même temps la plus enracinée dans la tradition de s’exprimer ; une  » revue internationale des théologiens  » doit venir prochainement couronner ces efforts.

Le Royaume des Cieux est semblable à, un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le recache, puis, clans sa joie, s’en va vendre tout ce qu’il a et achète ce champ (Matthieu 13, 44).

Si la sainteté celle qui est Dieu, celle qui vient de Dieu à l’homme n’était qu’un  » thème  » théologique, ce thème serait, comme tant d’autres, facile à développer. Une recension des choses les plus sérieuses déjà dites sur ce sujet, puis une bonne technique d’exposé y suffiraient. Mais la sainteté est, en elle même, d’un autre ordre que celui du discours : elle est d’abord réalité vécue, et vécue dans le secret, dans le secret du mystère divin. Non pas que notre monde n’ait un urgent besoin d’être saisi, bousculé, par la présence agissante de saints très actuels. Il aurait besoin d’une sainteté immense et multiforme, à la mesure de sa grandeur, de ses besoins, de sa détresse. Seulement il est de règle que la sainteté n’apparaisse aux yeux du grand nombre qu’après leur avoir longuement échappé, cachée qu’elle était dans l’obscurité de la Croix. Il faut d’abord que le grain de blé tombé en terre meure de la mort du Crucifié (Jean 12, 24). Ensuite seulement il porte du fruit pour la vie des âmes, en vertu du mystère de la résurrection glorieuse. On ne se scandalisera donc pas de ce qu’une époque comme la nôtre, si avide de spectaculaire et si équipée pour en produire, juge de la valeur des hommes selon des critères fort étrangers à ceux du Royaume. Elle préfère la vedette au saint, et il lui arrive d’imaginer celui ci sous les traits de l’autre, faute de discernement des esprits. La vedette se donne d’autant plus spontanément à voir qu’elle a peu de substance spirituelle et tend à se réduire au personnage. Le saint est voué à demeurer caché avec le Christ en Dieu jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de le manifester (Colossiens 3, 3). Ce n’est pas le désir qui lui manque de rendre évidente aux hommes la présence active de Dieu parmi eux. Le manque est de leur côté. Le divin, par lui même éclatant  » aux yeux du coeur qui voient la sagesse « , demeure voilé au regard charnel. Tel est bien le destin de la manifestation du mystère de Dieu en Jésus~Christ et dans l’Eglise.

Qu’il est difficile à Dieu de faire percevoir à l’homme sa plus intime vérité divine ! A cet égard le processus biblique d’éducation de la foi est significatif. Comment le peuple choisi entrera t il dans l’expérience du divin ? Il faut que son Dieu s’emploie d’abord à faire démonstration de lui-même, en se signalant comme l’Unique, le Tout Autre : hauts faits de l’Exode, apocalypse du Sinaï. Yahvé confisque par là la  » catégorie du sacré « , réalise le vide autour de lui en renvoyant les  » dieux  » à leur néant. Cela afin d’être reconnu comme le seul Saint. Séparation par absolue transcendance. Mais ce n’est là qu’un aspect de la pédagogie divine, le traitement de choc inaugurant l’entreprise du salut. Il faut que l’homme, jusque là égaré hors de lui même parce qu’étranger au vrai Dieu, soit contraint d’opérer un premier retour au Réel. Mais l’intention de Dieu est, dès ce moment, de préparer l’humanité à accueillir un jour le secret tenu en réserve de toute éternité (Ephésiens 3, 8), à savoir l’amour vivant du Père, du Fils et de il Esprit, l’essence même de la sainteté. Or si divin est ce secret, si disproportionné aux capacités naturelles de l’homme, que celui ci commencera par la méconnaissance absolue de ce qui vient à lui pour son salut. C’est seulement après avoir perpétré contre le Fils le crime de déicide qu’il  » réalisera « , dans la stupeur, que c’est bien la sainteté divine qui s’était manifestée à lui, en personne, dans le Serviteur souffrant. Voilà ce qui devait arriver à la Sainteté divine en mission parmi nous, les pécheurs. Il fallait qu’elle fût d’abord rejetée, pour que ceux qui l’ont rejetée découvrent ce qu’ils ignoraient en eux : leur hostilité congénitale à l’égard du vrai Sacré, celui qui s’identifie en Dieu à l’absolu de l’Amour. La perception soudaine en soi de cet abîme ignoré abîme de misère rend alors possible, par le jeu de miséricorde, la perception d’un autre abîme : celui de la sainteté désormais désirable dans la grâce.

Il est logique que ce drame originel de méconnaissance se prolonge en quelque manière dans l’Eglise. D’une part, l’Eglise, en tant qu’elle participe à la sainteté du Christ, ne peut éviter de subir, de la part du Monde, le sort réservé au Christ son Epoux. Et d’autre part mystère plus tragique tant s’en faut que les hommes officiellement d’Eglise soient entièrement acquis à l’idéal de sainteté qu’à l’intérieur même de l’Eglise la plus authentique sainteté pourra commencer par être méconnue de beaucoup, surtout parmi les  » sages et les prudents « . Beaucoup de chrétiens, sachant mal de quel esprit ils sont, s’affaireront à tout autre chose qu’à la recherche du trésor caché. La plus grande gloire de Dieu leur semblera passer par d’autres moyens que cette radicale rénovation personnelle que serait pour eux et pour d’autres l’aventure de la sainteté. Ils administrent donc leur avoir humain sans penser que ce n’est pas en lui que consiste le Royaume de Dieu, mais en ce qu’ils achèteraient joyeusement après avoir vendu cet avoir. A condition, bien entendu, d’être informés de l’existence du trésor caché. Mais qui leur en parle ? L’Eglise, assurément, l’Eglise des saints. Mais il arrive que cela leur semble une si vieille chanson ! Ils ne se disent pas que toute nouveauté véritable commencerait avec leur conversion personnelle à Jésus Christ ; et que, du même coup, à travers eux, une vraie nouveauté commencerait pour ce monde, plus vieux que jamais, dont ils éprouvent douloureusement la sclérose.

Les indices ne manquent pas qui donneraient à croire que nos contemporains sont désormais trop livrés à la simple volonté de survivre, trop extravertis, trop obsédés d’efficacité immédiatement mesurable, et finalement trop sceptiques, pour être en état d’accueillir encore dans une joyeuse confiance l’appel évangélique à la sainteté, et pour s’y abandonner. Mais des raisons plus profondes nous convainquent que ce temps pourrait bien être aussi, pour nombre d’entre eux, plus que jamais, celui de la plus grande attirance de Jésus Christ. Notre humanité, a tant vu s’élargir ses horizons, elle s’est sentie sollicitée par tant d’aventures nouvelles, que la tentation l’a assaillie de tenir pour définitivement révolu l’âge où pouvait brûler la flamme de sainteté. Je me souviens de ce propos lu quelque part sous une plume  » chrétienne  » : qu’après tout, des techniques nouvelles vont peut être nous ouvrir vers l’  » extase « , vers le surréel, des voies plus rapides, moins onéreuses, moins négatives, que celles, trop ascétiques, des mystiques d’autrefois. Pourquoi pas l’ivresse charnelle et la drogue ?… Or voici que toutes nos techniques de dépaysement aboutissent à nous enfoncer dans l’ennui de vivre et dans le vide spirituel. Toutes nos ouvertures finissent par nous ramener à notre prison. Nos lointains s’avèrent pitoyablement casaniers. L’angoisse rôde partout, le sentiment obstiné de la fin d’un monde. Plus que jamais  » la vraie vie est absente « .

Alors pourquoi ne pas aller vérifier qu’en Jésus Christ tout commence toujours dans le joyeux élan de l’enfance ? En lui les bornes de l’humain sont franchies, en même temps que l’homme suprêmement valorisé. L’infini du divin nous est offert gratuitement :  » Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau ; même si vous n’avez pas d’argent, venez  » (Isaïe 55, 1). Car  » qui boit de cette eau (trop humaine) aura soif à nouveau ; mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle  » (Jean 4, 13 14).

Les jeunes de ce temps ne sont pas les derniers à se dire que c’est peut être du côté de l’éternel qu’ils auront à chercher la nouveauté véritable, celle qui les libérera de faux systèmes d’existence dont la facticité les écoeure. Mais ils reconnaissent, comme chacun, qu’aux approches de la  » solution par la sainteté  » la peur les saisit, celle d’une aventure plus risquée, plus éprouvante, que les aventures imaginables par l’homme. La peur, mais aussi l’attirance paisible de la grâce.

C’est une équipe de jeunes chrétiens signe des temps qui, dans ce numéro de Résurrection et dans le suivant, nous invite à comprendre le mystère de la sainteté afin de lui donner prise sur nous, et par nous sur notre monde. En s’appliquant de toute leur intelligence et de tout leur coeur à dire ce qu’eux mêmes ont compris, ils savent, certes, que l’intelligence ne suffit pas, et qu’elle ne dispense pas de vivre. Mais ils ont raison de penser qu’elle éclaire le chemin de la vie. Ils ont raison de témoigner ainsi dans l’Eglise, au milieu de l’assemblée, et au milieu du monde, de l’impérissable nouveauté de Jésus Christ.

P. Toinet

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