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N° 38 (ancienne série) · 2ème trimestre 1972

Introduction


Comprendre ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, connaître l’Amour du Christ qui surpasse toute connaissance… (Ep. 3, 18-19).

Il y a déjà paradoxe à ce que l’existence d’une chose puisse se dire, à travers un certain nombre de médiations, c est à dire de traductions, donc de trahisons. Mais quand cette chose est Dieu, le paradoxe touche à la folie. Et, de fait, il a fallu pour nous l’apprendre que le Verbe se fasse chair et habite parmi nous. A travers la médiation du monde une Annonce survient, qui est Dieu lui mêmeLe problème de l’impossibilité pour nous de dire l’Indicible est donc résolu car l’Indicible est venu lui-même se dire, et, se disant, nous a appris à le dire. Le dépassement de l’impossible dénomination en reconnaissance filiale n’est possible cependant que si, loin de maintenir une autre distance, trop humaine quant à elle, entre le Christ et nous, nous acceptons de dire Père dans le Christ et par le Christ qui seul nous apprend le sens de ce mot, c’est-à-dire si nous nous assimilons au Christ dans l’Eglise en assimilant son corps dans la louange (et reconnaissance) de l’Eucharistie.. Cette irruption du fondement au sein de ce qu’il fonde, instaure un nouveau rapport entre Dieu et le monde, qui est rapport d’intégration, c’est-à-dire de SalutLe titre allemand de l’ouvrage de Urs von Balthasar De l’Intégration, est précisément Das Ganze im Fragment (le Tout dans la Partie).. Seul Dieu pouvait se dire, car seul Dieu pouvait se connaître : en prenant forme humaine, le Verbe de Dieu nous ouvre la possibilité de dire Dieu, et donc, par là même, établit entre Dieu et nous un rapport : celui du Salut. L’Incarnation, mystiquement, ouvre en l’homme la possibilité de la divinisation.

Aussi bien la Révélation de la Trinité par le Christ est-elle autre chose et d’abord autre chose qu’un développement du concept même de Dieu. La référence continuelle du Christ au Père, qui va jusqu’à inclure littéralement le Père dans le concept de Jésus ChristNous tenons à dire ici notre gratitude à J. Ratzinger, qui a bien voulu développer pour ce numéro la référence constante du Fils au Père, et donc la liaison du mystère du salut à la distance trinitaire.

, est la réalisation de l’oblation parfaite. Or, l’oblation parfaite est précisément la condition de la perfection de toute créature, dans la mesure où la divinisation de l’homme requiert nécessairement la reconnaissance de Dieu comme Celui dont il tient toutSur tout ceci, et la lecture trinitaire de la vie du Christ, voir l’article de F. Vinel : Evangile trinitaire, p. 15 sqq.. Dès lors, la révélation du Verbe Incarné réalise ce que nous n’étions pas même capables de concevoir : l’offrande du Christ au Père est parfaite adhésion du Fils à la volonté du Père : Père, entre tes mains je remets mon esprit. (Lc, 23, 46).

Seul le Verbe de Dieu pouvait apprendre au monde (qui a été fait en Lui et par Lui, Jn, 1, 3 4) que l’état de créature divinisable était identiquement l’état d’offrande totale au Père ; mais également que cette offrande totale était la condition en même temps que l’accomplissement de la venue du Royaume de Dieu. Pleinement homme, Jésus nous montre l’identité, aux yeux de Dieu, de l’abaissement et de la glorification, et en ce sens, sa vie est un modèle. Pleinement Dieu, il porte la nature humaine, elle même perfection et récapitulation de l’univers matériel, à son terme, en restaurant la perfection de sa volonté dans son ordonnance au Père et en ce sens sa vie est un fondement. La condition préalable de toute adoption est la reconnaissance du Père : cette Paternité, seul pouvait nous la faire désirer Celui qui de toute éternité l’avérait, Celui dont l’obéissance parfaite est le modèle de notre obéissance imparfaite, Celui dont la Filiation parfaite est le modèle de notre filiation adoptive : et c’est toute l’Histoire qui se trouve alors recentréeVoir l’article de M. Costantini et M. Bottino., elle devient la volonté des offrandes intégrées dans l’unique, éternelle et parfaite offrande du Fils au Père, Voie, Vérité et Vie de toute Histoire possible, de toute création possible. L’offrande totale de Jésus Christ, Dieu et Homme, en louange au Père, se constitue en sacrifice parfait et total, qui est la réalisation même de la Trinité dans le monde : l’Histoire se verra donc repensée sous la forme de la continuation de cet unique sacrifice, qui lui donne à la fois son principe et sa fin, c’est à dire sa perfection. La récapitulation finale de la création dans le Christ, dont l’Incarnation et la Résurrection constituent les prémisses (I Co., 15, 23), fait fonction de sens de l’histoire, et entre en conséquence à titre de principe dans sa définition conceptuelle, qui, de fait, est l’analogue (l’image), du dessein de Dieu ; lequel, bien entendu, ne saurait être que Dieu même, car si Dieu est principe, tout part de Dieu et tout revient à Dieu, à condition de bien comprendre que le nom propre de notre Dieu est Amour, et que le paradoxe de l’Amour parfait est de donner l’existenceLa question métaphysique se formulait pour Blondel de la manière suivante : comment se peut-il que Dieu ait créé des créatures créatrices ? La reddition de l’amour humain à l’amour divin peut seule réaliser l’unité des deux amours, ce qui est l’inverse de la rupture et de la faille : la réconciliation, le partage, le salut, la divinisation. Les saints sont les amis de Dieu..

Cette distance que nous prenons d’abord pour la distance ontologique de la créature au Créateur, le Christ nous la montre plus fondamentale, plus essentielle encore : la distance est fondement même de l’Amour, elle est l’unité même de l’Amour : distinction dans l’unité de l’Amour, unité dans la distinction de l’Amour. Ce qui nous force à réinterpréter notre concept d’unité et corrélativement notre concept de personne et notre concept de relation d’Amour. Comment est pensable la diversité des personnes dans l’Unité souveraine de Dieu ?Sur cette question, T. Bert : De la Trinité à l’Unité, p. 43 sqq. Au sein d’une unité de nature, certes : mais à condition de bien voir qu’il n’est pas question que cette nature soit quelque divinité fondamentale qui rendrait compte de l’unité à un niveau autre que celui de la position des personnes ; bien au contraire, la nature même de Dieu, par son mouvement propre, se développe, et, se développant en perfection, se développe en subsistances. La logique trinitaire temporaliséeLes limites de notre esprit nous font éprouver des difficultés énormes dans toute tentative pour dépasser le paradigme du successif dans l’expression de la génération et de la procession. devient donc : en premier lieu, le Père comme source de toute la Trinité ; en deuxième lieu, le Fils, son image parfaite, pure et totale référence au Père, et subsistant distinct par la perfection même de cette référence ; en troisième lieu, l’Esprit Saint, présence substantiellement une de l’amour du Père dans le Fils et de l’amour du Fils dans le Père. L’approfondissement de la notion de personne trinitaireCf. Marc Schmitter, la Personne et la Relation selon saint Thomas d’Aquin. comme suppôt, sujet dernier d’attribution de la nature numériquement une, est là pour nous rappeler que la Trinité se déploie au sein même de la nature, qu’elle réalise dans sa perfection et dans son unité : car le mystère de la Trinité est que l’amour croît à la mesure de la distance, cette distance en elle même mesurant l’Amour par le don de l’existence, cet Amour lui même ré abolissant la distance dans la reddition de l’amour au principe de l’existence, cette union des deux amours (qui précisément ne sont qu’un amour du Père et du Fils), réalisant la perfection de cet amour dans un troisième terme subsistant, l’Esprit d’Amour. L’union n’est jamais plus forte que dans l’absolue distinction : l’amour n’est jamais si fort que lorsqu’il parcourt l’infinie distance ; signe dans le divin de cette infinie distance incluant la perfection de l’unité, l’Esprit est en nous mêmes la soif de cette distance et de cette unité, de même que son modèle : Personne ne peut dire, Jésus est Seigneur, que sous l’action de l’Esprit Saint (Gal., 5, 2 3)Cf. Martine Blum, Vouloir ce que Dieu veut, p. 83 sqq..

Ainsi, la reconnaissance du mystère de Dieu ne peut être dicible que si Dieu même se charge de la dire, si le Verbe de Dieu s’incarne, si l’Esprit de Dieu habite en nous. Aussi bien la prière, qui est par excellence l’attitude de laisser dire à Dieu, se trouve être, par delà le plus profond silence, et en lui, la forme suprême d’expression, si l’expression est reconnaissance (à tous les sens de ce terme) et si la reconnaissance est louangeVoir l’article de J. L. Marion, Distance et louange, p. 89 sqq.. Mais alors il nous faudra non plus appliquer à Dieu nos concepts ceci valant pour toute expression possible, en particulier celle de l’AmourCette réinterprétation du concept d’amour, à l’encontre d’une certaine philosophie de l’univocité, qui prétend savoir ce qu’est l’amour, et, l’appliquant à Dieu, manque la Charité, est entreprise par Rémi Brague, Métaphysique de la volonté et Théologie de l’amour, p. 123 sqq. mais bien les recevoir de Lui : si l’Autre devient Cause, entraînant ainsi participation des causés à son Altérité à travers une infinie distance, que peut atteindre l’expression même des créatures qui pensent, face à l’infini Impensable de leur fondement mêmeLa théologie négative n’est pas d’abord le complément d’une théologie affirmative constituée comme telle. Elle est, au terme même de toute raison, la reconnaissance d’un au-delà de la raison exprimable, dont une Révélation peut seule rendre compte. Qu’elle intervienne donc au terme d’un développement conceptuel inachevé et dangereux, car elle peut alors avoir fonction de résolution systématique d’une aporie par recours à l’impensable. La démarche thomiste, qui peut paraître un hyper-rationalisme, avère toutefois dans la distinction conceptuelle entre relation en tant que relation et relation subsistante, le mystère même d’une nature une qui inclut dans sa définition, au degré le plus absolu (la distinction étant réelle), la différenciation de plusieurs subsistances. La pureté même de ces subsistances, en tant que telles, fonde une infinie distance, mais aussi leurs relations, qui sont identiquement les mêmes. La parenté verbale prend alors valeur mystique, qui lie en leur sens relation, rapport, transport, extase. Ce n’est pas la vie, mais l’extase éternelle que la Trinité nous fonde à reconnaître. C’est ainsi que pourrait se penser l’unité des démarches opérées dans les articles de J-L Marion, Marc Schmitter, Rémi Brague et Thierry Bert. ? Que l’Impensable s’incarne et nous voilà sauvés : à charge pour nous de connaître, dans la communion même à Dieu incarné, qu Il est notre Principe et notre Terme, que par Lui et en Lui nous prenons sens et existence, que nous ne pourrons jamais rien dire de plus, en somme, que ce qu’Il a lui même dit, que nous ne pourrons jamais aimer plus qu’Il n’a aimé ; que c’est Lui qui nous dit ce que dire veut dire, que c’est Lui qui nous donne ce qu’aimer veut dire ; pour nous dire cela, pour nous donner cela, il n’est qu’un mot : NOTRE PERE…

Thierrv BERT

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