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N° 39 (ancienne série) · Oct-Déc 1972

Avertissement


Le lecteur ne s’étonnera point de ce que Résurrection, après avoir abordé l’affirmation de Dieu, la Création et la Trinité, présente maintenant un cahier consacré au Coeur du Christ ; et ce pour deux raisons.

Premièrement, parce qu’il appartient en propre au mystère chrétien de ne jamais pouvoir dissocier l’élaboration conceptuelle du kérygme et le silence méditatif de la prière ; bien plus, la tension de l’une avec l’autre caractérise tout discours théologique, et seule la théologie négative rend possible une théologie positive. Si, de fait, jamais nous n’avons distingué des articles  » scientifiques  » et des articles  » spirituels « , c’est qu’aucune science théologique ne vaut qui ne soit d’abord une méditation en esprit ; car c’est le Verbe qui la motive ; mais le Verbe ne nous est donné à connaître qu’incarné, comme ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nous avons touché de nos mains pour ce qui est du Verbe de vie (1 Jn 1, 1). Depuis l’Incarnation, le concept ne saurait se séparer de la prière, parce que seule la prière fait rencontrer le Verbe par notre verbe.

Deuxièmement, parce que cette rencontre du Verbe incarné, pour beaucoup de Chrétiens, depuis des siècles, et particulièrement depuis un siècle, pour les habitués de la Basilique de Montmartre, se réalise dans un face à face sans cesse répété avec le Christ, toujours présent dans cette incarnation continuée que constitue l’Eucharistie ; l’Eglise, Corps du Christ, manifeste, en effet, la présence du Verbe par les sacrements, et principalement par celui du Pain et du Vin ; en cette présence eucharistique, l’Homme Dieu se donne entier à connaître, et jusqu’en l’intime de la vie trinitaire ; la surabondante richesse de cette présence constitue précisément le Coeur du Christ, lieu où reposent les splendeurs du commerce entre l’humanité assumée et la divinité incarnée ; à contempler ce mystère, à y reconnaître la perfection du dessein divin, le Chrétien apprend à dire le Salut. Ce coeur à coeur avec la profondeur trinitaire du Christ eucharistique, c’est précisément ce que permet le culte au Coeur du Christ.

Nous ne traitons donc pas un sujet  » spirituel « , au sens où les guillemets indiqueraient qu’il reste marginal, nous reconnaissons, rencontrons et reprenons le soubassement de tous travaux passés ou futurs, nous remontons à la Source d’où  » jaillit l’Eau et le Sang « , l’Esprit et le Salut.

Jean Luc MARION

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