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N° 40 (ancienne série) · Oct-Déc 1972

Le péché : péripétie du dessein divin


Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ.

C’est ainsi qu’Il nous a élus en lui, dès avant la création du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant par avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus Christ.

Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a gratifiés dans le Bien Aimé.

En lui nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce, qu’Il nous a prodiguée… (Ephésiens 1, 3 8).

Ce numéro n’a pour but que de répéter avec humilité et patience cette bénédiction que saint Paul adresse au Père. Le péché dans lequel nous perdons le pouvoir de le prier, il nous en a délivrés par son Fils. Le péché n’apparaît que sous l’angle et du point de vue de la délivrance. D’abord parce que seule la délivrance nous le fait voir. Nous ne voyons le péché, qui est refus de l’Amour, que dans la lumière de la Rédemption où il se déploie pleinement envers nous. C’est la délivrance qui fait apparaître le péché comme tel, alors que de soi, il tente de se cacher. Parler du péché n’est pas satisfaire un goût morbide, mais le placer dans la lumière qui en fait disparaître l’aspect inexorable.

Le Démon est muet.

Nous ne voulons pas facilement entendre parler du péché, nous aimons mieux le rejeter, sur autrui en particulier (comme Adam accusant Eve (Genèse 3, 12 13), comme on  » refile  » un faux billet, ou sur le grand Autrui, Dieu, qui doit être bien méchant s’il laisse faire tant de misères (misères dont nous sommes, bien entendus, innocents …. ), ou encore sur autrui en général, sur l’enfance malheureuse de l’individu mal éduqué ou de l’humanité restée dans sa préhistoire. Tout ceci sans dire pourquoi le mal subi se retourne, à quelque niveau que ce soit, en mal agi. Au fond, c’est que nous savons très bien ce que c’est que l’unique manière de parler du péché : c’est l’aveu, ou plutôt la confession. Le refus de la confession est une conséquence de la perte de la libre parole devant Dieu, de la faculté de tout lui dire qui étonnait et étonnera toujours les païens, et que le Nouveau Testament nomme parrhésia,  » assurance « . Le péché ne parle que dans la confession, sans quoi il ne parle pas. Le Démon est muet (Matthieu 9, 32 ; Marc 9, 17 25). Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas habile à parler, mais qu’il ne peut pas  » se livrer  » (ce qui laisse entendre que toute parole authentique est confession). Satan lui même, quand il parle, le fait à partir de la parole de Dieu, retournée, pervertie, comme dans les récits de la tentation d’Eve (Genèse 3, 1) ou du Christ ; le Diable ne peut que confesser Dieu (comme le démon expulsé en Marc 5, 7 et Luc 4, 41). Mais il prétend le faire de son propre fond, il prétend connaître Dieu mieux que Dieu lui même, il s’en fait une idée, au lieu de recevoir du Père la Parole avec obéissance. C’est en quoi il est  » menteur  » (Jean 8, 44).

Que dire alors du péché ? Que nous ne savons pas ce qu’il est, que l’iniquité est mystère (2 Thessaloniciens 2, 7). Nous ne savons pas ce que c’est que le péché, parce que le péché ne se donne pas à connaître, il ne se donne pas, il n’a rien à donner. La curiosité pour le péché est vaine, car personne ne répond. On peut se livrer à Satan, Satan ne se livre pas. C’est pourquoi nous ne chercherons pas à parler sur le péché. Nous tenterons de louer le Père qui nous a tirés du péché pour nous redonner la parole. La contemplation des  » abîmes de Satan  » (Apocalypse 2, 24) est nécessairement sans amour, et nous ferait nous absorber dans le désespoir, qui est lui même péché. On ne parle pas à partir du péché, on parle sorti du péché. La confession n’a pas pour but de raconter les péchés, par exemple pour s’en délivrer, pour soulager sa conscience, car Dieu seul sait ce qu’est le péché. Elle confesse Dieu malgré le péché. Le pécheur ne retrouve pas la parole pour parler de soi même, pour que sa parole soit à lui, pour prendre la parole. Nous retrouvons la parole en reprenant notre orientation première et fondamentale vers Dieu, qui s’exprime dans la prière.

Avant le Péché, il y a l’Amour.

L’attitude chrétienne envers le péché est de refaire le chemin qui passe par le baptême, pour que conformés à chaque instant à la mort du Christ (Philippiens 3, 10) nous passions du royaume des ténèbres à celui du Père (Colossiens 1, 13). Mais alors pourquoi faire réflexion sur ce dont nous sommes sortis, pourquoi se retourner en arrière (cf. Luc 9, 62) ? Parce que ce retour, que nous prenons pour une régression, est une conversion, par delà le péché, vers ce qui est bien plus radical que lui, le dessein d’amour du Père qui veut faire de nous ses fils. Le péché n’est pas un dernier mot, car il n’est pas premier. Seul le Christ dans l’Apocalypse (1, 8) peut dire qu’il est le premier et le dernier et c’est en lui, comme le dit encore le texte de l’Epître aux Ephésiens cité au début, que nous avons été élus avant la fondation du monde, c’est à dire bien avant le péché originel. Ce n’est pas un hasard si cette phrase vient d’une  » apocalypse « , d’une révélation de  » ce que l’oeil n’a pas vu, que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au coeur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aimaient  » (1 Corinthiens 2, 9). Plus essentiel que le mystère d’iniquité est le mystère du dessein de filiation du Père, qui nous est révélé en l’Esprit. dans cet esprit de filiation dont parle saint Paul (Romains 8, 35), qui nous fait crier : Père. Le péché n’est plus alors, malgré sa puissance, qu’un accident dans un dessein d’amour qui ne cesse pas. Le fils prodigue n’aurait pu dire :  » je me lèverai et j’irai vers mon Père  » si celui ci ne l’avait attendu avec tant d’amour et de patience (Luc 15, 12 52).

On voit alors l’importance extrême du récit du péché originel, qui situe le péché comme ce qui a eu un commencement, ce qui n’a pas toujours été. S’il y a un premier péché, le péché n’est pas premier. Le péché n’est pas inséparable de la condition humaine, précisément parce que cette condition n’est pas  » nature « , mais dessein de Dieu. Notre vie est cachée en Dieu (Colossiens 3, 3), à l’abri du péché. Le principe (ou le commencement, Genèse 1, 1) dans lequel tout a été créé est le Verbe (Jean 1, 1). Autant le Je suis divin, dans le texte de l’Apocalypse que nous avons cité, est au dessus de nos conceptions de Dieu, autant ce que nous fùmes dans le principe et ce qui vient eschatologiquement vers nous est hors de portée de Satan. C’est pourquoi Satan, d’un même mouvement, nous inspire une image fausse de Dieu, et essaie de nous faire croire que le fond de l’homme est péché. Le passage par la reconnaissance en soi du péché originel est, malgré les apparences (entretenues par celui à qui elles profitent), une libération, un élargissement de notre vue qui prend du recul par rapport à l’immédiat : Il nous fait découvrir le dessein de Dieu sur nous. Pourquoi ? D’abord, le péché n’est pas une faute dont on pourrait rejeter la responsabilité sur autrui : il est personnel. Et il est personnel parce qu’il concerne une personne, Dieu. Ensuite parce que le péché transgresse moins une loi qu’il ne refuse un dessein. Et ce dessein est par lui même libérateur, puisqu’il nous révèle que le fond de l’homme n’est pas péché, mais son ouverture vers Dieu, la possibilité d’avoir accès au Père (Ephésiens 2, 18).

Dieu ne se venge pas.

Nous n’avons donc pas à considérer le péché du seul point de vue de la psychologie, qui analyse par exemple le sentiment de culpabilité. Le péché est péché devant Dieu, à la différence de la faute comme souillure ou de la transgression d’une loi. Se reconnaître pécheur, c’est du même coup reconnaître devant qui on a péché :  » Devant toi, toi seul, j’ai péché ; ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait  » (Psaume 51, 6). Mais qu’est ce que pécher contre Dieu ? Dieu est il affecté par notre péché, en subit il un détriment, est il lésé par lui ? Le péché ne prend pas Dieu pour victime, même s’il peut le croire à partir de l’idée fausse de Dieu qu’il commence par se forger. C’est entre autres pourquoi Dieu ne se venge pas ;il ne faut pas dire :  » C’est le petit Jésus qui t’a puni « , ou se demander  » ce que l’on a bien pu faire au bon Dieu.  » La souffrance est la conséquence du péché, elle n’en est pas la punition. Satan de même ne s’attaque pas à Dieu, qu’il connaît et devant lequel il tremble (Jacques 2, 19). Le péché refuse l’accès à Dieu, le pécheur refuse de devenir fils par l’obéissance. De même Satan cherche à priver l’homme de la faculté de prier et d’entrer dans l’amitié de Dieu.

La Loi, dans l’ancienne Alliance, est voie d’accès à Dieu. Pour le Deutéronome, qui en est peut être la plus haute méditation dans l’Ancien Testament, la Loi n’est pas l’ordre arbitraire de Dieu, et c’est même ce qui la différencie des lois humaines. Elle est la charte de la Terre promise, donnée avant le passage du Jourdain, la carte du pays de Dieu, la description des moeurs divines auxquelles celui qui veut habiter avec Dieu doit se conformer. Qu’est-ce que le  » plan de Dieu  » sinon, littéralement, cette carte du pays de notre exode, que le Père nous fait traverser pour passer vers Lui dans une Pâque nouvelle ? Ce n’est là qu’une première approche, mais elle est reprise par le Christ dans les Béatitudes (Matthieu 5, 5). Le péché est de ne plus ressentir Dieu comme celui avec qui il fait bon vivre, refuser son dessein de filiation :  » habiter entre frères, tous ensemble  » (Psaume 133, 1). Ce dessein est révélé, et nous fournit donc un critère objectif de notre agir. Ce faisant, la conscience n’est plus laissée seule en présence de sa culpabilité, elle peut se soumettre à un discernement qui, en distinguant ses péchés particuliers, les distingue d’elle, l’en libérant (même au niveau psychologique). Le péché cherche à détruire le dessein de Dieu sur l’homme : Le pécheur y joue contre lui même, contre ce qu’il est au plus profond : Fils de Dieu. Le péché joue ce que nous sommes par nature, par la première grâce de notre création, contre ce à quoi nous sommes appelés par la grâce, plus originelle encore, de l’élection. Au lieu d’apporter  » grâce pour grâce  » (Jean 1, 16), il joue grâce contre grâce.

Le Singe de Dieu

Et il faut bien qu’il le fasse, car Satan n’a rien à nous proposer en échange de la grâce divine. Satan n’a pas de grâce par lequel il pourrait se donner dans la mesure même où il nous appellerait à lui, comme le fait Dieu. Il n’y a pas de grâce de Satan. D’où le caractère très particulier de cette attitude par laquelle nous  » croyons  » en Satan, d’une foi sans espérance ni charitéIl est bon de remarquer que la philosophie moderne, quand elle croit en Dieu, le fait exactement comme les chrétiens  » croient  » en Satan.. Satan ne demande d’ailleurs pas qu’on croie en lui, il ne cherche pas à se faire connaître. Il ne cherche qu’à détourner l’homme de Dieu. La paternité de Satan (jean 8, 44) est mensongère, singerie de celle de Dieu. Dieu est Père en donnant à son Fils, en unissant à son Fils une multitude de frères. Satan ne donne et ne réunit rien, il n’a rien à proposer qui puisse satisfaire, sinon le repli sur notre existence, mais coupée de sa source. Il nous joue contre nous mêmes, n’a rien à nous proposer que nous mêmes, comme s1l était notre créateur, comme s’il pouvait nous donner à nous-mêmes. Mais il nous propose notre nature sans son dynamisme, fermée vers Dieu, privée de la prière. Une nature qui elle aussi, parlerait  » de son propre fond « , une nature menteuse.

Le péché nous propose de renoncer au dessein personnel de filiation, de refuser le Père qui appelle chacun de ses Fils par son nom. Le refus d’un dessein personnel nous enferme dans notre nature, privée de son dynamisme. La confession personnelle de Dieu malgré le péché fait sortir la faute de son aspect indifférencié générateur de culpabilité, et en même temps, fait sortir le péché de l’impersonnel où il se réfugie volontiers. Le nom du démon est  » légion  » (Marc 5, 9 ; Luc 8, 30). La damnation est de se fondre dans le lac indifférencié de boue qu’évoque Bernanos dans Monsieur Ouine. Le péché mène à la mort, car il referme notre nature sur elle même.

La nature repliée sur elle même

Examinons un instant le pourquoi et le comment. Adam, le premier homme et le premier pécheur, n’est pas un individu de l’espèce homme, comme chacun de nous, déterminé par les propriétés de la nature humaine (être un animal rationnel, un bipède déplumé, ou comme l’on voudra). Un individu n’engage que soi et ne peut entraîner sa nature dans la chute ou dans l’élévation. Adam est une personne, capable d’orienter sa propre nature vers Dieu ou de l’en détourner. Avec la Nature, lui est donnée à sa disposition sa nature. Adam devrait engager sa nature dans un rapport personnel avec Dieu qui aurait joué le jeu trinitaire des personnes, dans l’amour, en s’intégrant au Verbe. Adam a choisi d’orienter sa nature vers elle même. Mais celle ci ne peut pas subsister par elle même, elle a besoin de Dieu. Après la chute, l’homme reste créature de Dieu, mais il n’est plus créature pour Dieu. C’est pour restaurer cette ouverture sur Dieu que l’économie du salut a lieu.

Car que se passe t il quand la nature humaine se retourne sur soi seule ? Réfléchie par elle même, elle se répète, se reproduit. L’espèce se divise en individusLa division de l’espèce en individus n’est pas le péché, mais la conséquence de la séparation de la personne de son Dieu et Père (contrairement à certaines cosmologies, orientales ou philosophiques).

. La fécondité humaine se règle sur celle d’une espèce biologique parmi d’autres. L’image de Dieu présente à l’homme ne  » sert  » plus qu’à la reproduction par génération (Genèse 5, 3), non plus au don vers Dieu, en sortant de soi,  » extatiquement « . La reproduction par génération, bonne en soi, n’est qu’une caricature par rapport à la fécondité divine, dans la vie trinitaire s’étendant aux créatures dans un libre dessein d’amour et leur permettant à leur tour de se donner dans une paternité qui est l’analogue de la paternité divineIl ne nous est pas demandé d’être pères selon la chair, mais pères selon l’Esprit, consacrés par Dieu pour engendrer des personnes dans l’Esprit et non des individus dans la chair. Une personne est littéralement  » engendrée par Dieu « , comme il est dit du Christ  » Lui que ni sang, ni vouloir de chair, ni vouloir d’homme, mais Dieu a engendré  » (Jean 1, 13). La paternité selon l’Esprit nous introduit à la fécondité divine et s’anéantit devant elle en tant que paternité, comme la paternité simplement charnelle avait à le faire devant la paternité spirituelle qu’elle doit devenir. La paternité spirituelle (du saint, du martyr, du père spirituel) se mue, une fois reconnue, en fraternité dans le Christ et louange du seul Père. Nous n’ignorons pas le caractère paradoxal de telles vérités, en un temps où l’effondrement de la paternité véritable la fait paraître un mythe, tandis que nous affublons de ses vêtements royaux notre pauvre et irresponsable procréation, quand elle ne la remplace pas par la dictature du  » grand frère  » décrit par George Orwell. Notre méditation doit s’enraciner dans ce fait que c’est de Dieu que toute paternité tire son nom (Ephésiens 3, 14), comme toute fraternité le fait du Christ.

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La mort nous enferme dans notre nature au lieu de la brancher sur Dieu. La mort, nous la devons à la nature (Shakespeare, très bien corrigé par Freud)Considérations actuelles sur la Guerre et la Mort, 2.

, car Adam a enfermé notre nature en elle même. La mort, Adam en devait l’analogue à Dieu : l’homme pouvait  » mourir à soi  » pour s’ouvrir extatiquement, dans l’obéissance filiale et personnelle à son Père. L’individu doit, maintenant, après la chute, non plus se donner à son Père, mais  » se réunir à ses pères « , comme dit la Bible pour parler de la mort (Genèse 49, 29, etc.). Non plus se donner à Dieu, mais se rendre à son espèce. La mort est le tribut payé par l’individu à son espèce (Hegel), en un sacrifice inutile. La mort consacre la puissance (ou l’impuissance) de notre nature, au lieu de nous la faire quitter. L’individu humain reste personne, reste orienté dynamiquement : la puissance de s’orienter, que Dieu voulait nous faire tourner vers lui, subsiste, mais désorientée, au double sens du mot. La personne d’Adam, renouvelée dans le Christ, peut s’accepter elle même, car elle seule peut vouloir l’autre en tant que tel. Nous autres, sans le Christ, ne pourrions que nous vouloir nous mêmes, d’une manière de plus en plus forcenée, mais nous n’aurions plus le choix qu’entre la fusion dans notre espèce ou le néant.

Vers le salut.

C’est le Christ qui nous libère de nous mêmes et nous rend au Père et qui fait de nous ce que nous sommes au fond, ses filsLe  » mécanisme  » de cette libération sera l’objet du numéro 41de Résurrection.. Il est le Chemin, il est notre Paix. Et il est le seul chemin, même pour ceux qui ne le connaissent pas. La reconnaissance du dessein premier de filiation nous empêche de nous renier nous-mêmes, car se renier serait s’imaginer que notre fond est péché, ce serait faire le jeu du  » Tueur des hommes  » (Jean 8, 44). Nous ne sommes pas anéantis, mais libérés de notre péché. Ce changement qui libère, et c’est encore une conséquence de l’antériorité de plan de salut sur le péché, n’est pas un changement en Dieu qui pardonnerait. Dieu nous pardonne toujours. Mais c’est nous qui acceptons ou n’acceptons pas d’être libérés, déliés, délivrés du péché, comme Lazare de son linceul. La liberté, pourquoi faire ? Non pas pour purifier son moi de ce qui n’est pas lui, ce qui serait s’affirmer soi même. Non pas rejeter son passé, mais reconnaître ce qui le précédait depuis toujours, plus ancien que nous-mêmes ; nous avons été appelés avant que de nous mettre en route, et la séparation d’avec le péché, parce qu’elle est faite par Dieu, est un départ vers Dieu. Toute la démarche du salut est là : non pas se rêver innocents, mais s’accepter pardonnés, accepter d’avoir été sauvés, alors que nous étions encore pécheurs (Romains 5, 8), par un Autre que nous mêmes, mais plus moi que moi même. Non pas craindre le péché, car il nous tient en esclavage par la peur de la mort (Hébreux 2, 15). La victoire sur le péché est de ne plus le craindre, car la crainte est un refus de l’espérance en un Dieu plus fort que le péché. Le parfait amour bannit la crainte (1 Jean 4, 18), car la charité accomplit l’espérance, en nous faisant nous abandonner au Père, nous remettre entre ses mains, sûr qu’il remettra nos péchés.

La nature privée de son orientation vers Dieu ne tourne plus sa parole (ou sa raison, son essence, son logos) vers lui, elle ne prie plus. Une nature déchue perd sa faculté de prier. Le Christ, Verbe incarné, nous donne de redevenir des personnes par la prière, en transfigurant tout ce que nous faisons en prière

Notre Père,

Que ta volonté soit faite,

Pardonne nous nos offenses…

Rémi BRAGUE

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