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N° 43-44 (ancienne série) · 1er trimestre 1974

LE COEUR ET LE CORPS du Christ


Les groupes et la revue Résurrection viennent de consacrer une année de prière et de réflexion théologiques à l’économie de notre salut. Celui-ci nous délivre du péché et de la mort (n. 40), dans l’événement pascal, mort et résurrection du Christ (n. 41), et est communiqué à l’Eglise, par la vie sacramentelle, dans l’attente du retour glorieux du Seigneur (n. 42).

On peut donc être surpris de nous voir maintenant publier un cahier sur le Coeur du Christ et l’adoration eucharistique Pourquoi, après la théologie spéculative, faire de la  » spiritualité  » ? La liaison est pourtant étroite. Ce n’est pas le présent numéro qui constituerait un supplément plus ou moins arbitrairement accolé à trois autres Ce sont au contraire les trois numéros 40 à 42 qui sont inclus entre deux cahiers (39 et 43) de louange au Coeur du Christ et qui sont fondés par eux (1).

Pourquoi ? Tout d’abord parce que ce qui unit les membres des groupe et les rédacteurs de la revue, et ce qui en fait l’originalité, ne sont pas d’abord un certain nombre d’idées communes, mais avant tout une pratique commune, celle de l’adoration eucharistique (2). Nous sommes unis dans une commune vie de prière avant de pouvoir confesser dans la louange, non pas nous mêmes, mai la vérité de Dieu.

LA PARFAITE ACTION DE GRACES

Nous ne croyons pas prier spécialement  » bien « , encore moins être les seuls à prier. Autour de nous, beaucoup cherchent la prière, et certains proposent des méthodes. L’adoration eucharistique n’est pas une méthode de prière que nous proposerions. Elle n’est pas fondamentalement une méthode : toute méthode propose une démarche à suivre, une technique pour obtenir certains résultats. Une méthode de prière est une tentative pour entrer en contact avec l’Absolu, le Sacré, que l’on peut aussi appeler la divinité.

Il n’en est pas de même dans le cas de l’adoration eucharistique. L’eucharistie, comme on le sait, est déjà une prière, et une prière d’action de grâces : Le Christ l’institue en prononçant la bénédiction (eucharistein) sur le pain et le vin. L’action de grâce y est à son sommet en même temps que le don. En elle tout est donné déjà. L’eucharistie est la présence même du Christ en son don. L’adoration eucharistique ne fait que se placer dans une prière qui n’est pas la nôtre, mais d’abord celle du Christ qui, Lui, prie parfaitement. Elle nous situe droitement dans cette présence qui ne laisse rien à désirer. Le don, nous n’avons pas à chercher à nous emparer. C’est lui qui nous saisit (cf. Philippiens 3, 13). Nous ne pouvons que nous laisser saisir. Or nous sommes sans cesse tentés de dépasser ce que Dieu nous donne. Nous le cherchons plus loin que l’humilité de sa manifestation, qui culmine dans les espèces eucharistiques sous lesquelles le Christ nous donne son corps. Pour l’atteindre, il nous faut nous retourner nous convertir. Et renoncer à ce que nous voudrions que Dieu soit, pour Le trouver là où il a bien voulu condescendre à se donner. La spiritualité eucharistique ne cherche qu’à nous mettre en présence de ce qui est déjà là. Elle est donc avant tout un culte.

UNE PRESENCE NOUVELLE

Qu’est ce que cette présence, que nous louons comme la présence réelle ? Il ne faut pas se contenter d’y voir un concept philosophique. La présence des choses (le fait qu’elles  » soient là « , qu’elles  » existent « ) est depuis son origine le thème majeur, quoique plus ou moins explicite, de la philosophie. De nos jours, la tradition occidentale de la philosophie trouve sa dernière manifestation dans la transformation et l’organisation techniques du monde. Il s’agit d’assurer le maximum de présence en produisant ( = rendant présent) le mieux possible, le plus possible, au besoin en recherchant la forme absolue de la production ou sa qualité maximale. On recherchera en même temps à mettre en sécurité le mieux possible tout ce qui est produit ou qui sert à produire, à commencer par les producteurs eux mêmes. La présence est alors ce qui permet de prendre et de s’approprier. Va t il en être de même pour la présence de Dieu ? Celle ci nous est livrée dans l’Incarnation, et abandonnée sous les espèces eucharistiques du pain et du vin consacrés. La présence est suprême, d’où le danger suprême de l’appropriation du divin. Et encore plus là où, le Christ s’abaissant en une chose, nous risquons de Le saisir comme une simple chose.

La présence de Jésus sur terre ne Le livre pas à notre désir : la mort et plus radicalement, la résurrection, l’ôtent aux prises de l’homme pêcheur. Mais, c’est pour qu’il puisse être saisi par Lui. De même pour l’Eucharistie : C’est le corps ressuscité et monté aux cieux qui nous est livré pour que nous nous donnions à Lui. L’adoration ne dévore pas du regard; elle respecte le don. Celui qui s’est abaissé jusqu’au niveau de la chose, est alors saisi tout autrement que comme une chose : dans l’adoration s’ouvre à nous l’espace de la vie intérieure de Jésus. C’est en effet dans l’Eucharistie, dans l’attitude d’offrande et d’action de grâces, que la vie intérieure du Christ, son Coeur est le mieux exprimé,

L’ATTITUDE EUCHARISTIQUE DU CHRIST EST LA CLE DE SA VIE…

C’est ce qu’exprime le seul texte où le Christ parle de son Coeur, texte que nous nous permettons de commenter trop rapidement :  » En ce temps là, Jésus prit la parole et dit : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux petits enfants. Oui, Père, car tel a été ton dessein bienveillant. Tout m’a été remis par mon Père et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, comme nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler. Venez à moi vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez vous de mon joug et recevez mon enseignement car je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Mon joug est aisé et mon fardeau léger (Matthieu, 11, 25 – 30).

L’historien a du mal à fixer les circonstances du texte. Nous ne savons pas très bien dans quelles circonstances il a été prononcé. C’est que le Christ ne nous confie pas ses réactions devant un fait précis. Il lui arrive certes de le faire dans le cas de l’événement qui est le but et le foyer de sa vie (cf. Matthieu 26, 38 etc.). Ici, il nous révèle moins une réaction devant un fait précis que ses dispositions permanentes, celles sans lesquelles sa vie n’aurait pu prendre le cours que nous essayons de suivre dans l’Esprit qu’il nous envoie. Ou plutôt, ces dispositions n’affectent pas du dehors une psychologie qui serait autre chose qu’elles (cf. n° 41, p. 48). Comme s’il restait dans le Christ un endroit qui ne serait pas rempli de la volonté du Père.

La douceur et l’humilité du coeur ne sont donc pas des sentiments passagers. Mais si elles sont permanentes, ce n’est pas parce qu’elles reposeraient sur les constantes d’un caractère. Les essais pour dégager le caractère de Jésus tombent rapidement dans le ridicule et le douceâtre (cf. Renan). Rien de plus facile que d’interpréter le  » je suis doux et humble de cœur  » comme voulant dire  » je suis un tendre « , si ce n’est  » je suis un sentimental.  » (3)

…ET LE CENTRE DE LECONOMIE DU SALUT

La permanence des dispositions du Christ vient de la fidélité du Père à son dessein bienveillant (eudokia) de rédemption, Et c’est bien de ce dessein central que nous parle le texte. C’est lui qui, caché aux puissances du monde et à leur sagesse (cf. 1 Corinthiens 2, 6 10), est révélé aux enfants. Il s’agit pour Dieu de faire des hommes ses fils : Telle est la sagesse de Dieu. La réalisation de ce plan est confiée au Fils qui peut donc parler comme la Sagesse en personne ( comparer le texte cité avec Siracide 51, 23 sq.). Celui ci devra réussir à vivre, en tant qu’homme, la même attitude filiale qu’il connaît dans la Trinité. La douceur et l’humilité du coeur, composantes de l’obéissance, seront prouvées et éprouvées sur la croix. C’est elle que l’on a toujours reconnue dans le  » joug  » auquel le Christ fait allusion et qui n’est léger que parce qu’accepté. On voit alors l’importance qu’il y a à ne pas séparer les deux adjectifs du contexte qui les situe dans l’économie du salut, et qui en libère le sens des contresens que nous faisons, parce que nous les vivons. On peut alors voir dans la douceur et l’humilité tout autre chose que ce que nous sommes trop portés à y voir : la douceur du coeur est la liaison de l’attitude orientale ou philosophique d’adaptation à l’ordre du monde et de l’obéissance personnelle au Père. Elle commande donc l’ensemble de l’incarnation (4). L’humilité est celle-là même dans laquelle le Christ  » s’humilia lui même, rendu obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix  » (Philippiens 2,8 et cf. n° 41, pp. 16-34.)

L’ensemble de l’économie du salut dépend donc, en un sens, des dispositions du Coeur du Christ, de sa vie intérieure (5). Vie intérieure dont le secret nous est livré dans une formule montrant l’intime réciprocité du Fils et du Père. Le Christ nous ouvre son Coeur et du même coup nous introduit dans la vie trinitaire. Le texte parallèle chez Luc (10,21) parle d’une explosion de joie du Christ sous l’action de l’Esprit Saint. La vie intérieure du Christ est la manière dont est vécue sur le mode humain, la vie divine de la Trinité.

On voit alors que la liaison du culte du Coeur du Christ avec l’adoration eucharistique est non seulement possible, mais appelée par chacun des deux termes mis en rapport, qui renvoient l’un à l’autre. En effet le Coeur du Christ, sa vie intérieure, culmine dans le don qui va jusqu’à offrir son corps en nourriture. Comprendre l’eucharistie, ou plutôt la recevoir droitement, c’est y lire l’amour qui la donne. Ce qui ne peut se faire que par la familiarité de l’adoration (6). Le don s’adresse aux  » amis  » du Christ, à ceux pour lesquels il donne sa vie, c’est à dire tous les hommes, réconciliés par Lui avec Dieu. C’est dans l’Eglise que le dessein du Père trouve sa première réalisation. Pour y voir, non ce qu’elle ne paraît que trop, mais ce qu’elle est dans le dessein de Dieu, et par suite, pour essayer de corriger son visage en réformant le nôtre, il faut la voir avec le regard du Christ. Notre entrée dans le mystère de l’Eglise exige l’adoration du Christ qui y prépare son retour sous les espèces eucharistiques (7).

Les trois articles dits  » Théologie et culture  » qui terminent ce cahier ont des buts différents. Le premier cherche à montrer comment, maladroitement peut être, Charles de Foucauld a fait de l’eucharistie une expérience centrale de sa vie spirituelle, Le culte du Coeur est ainsi placé à la source même de la vie missionnaire. Le second tente de lire Proust autrement sans doute que lui même ne se lisait, et ce, en prenant à la lettre certaines de ses formules, qui, malgré lui peut être (mais qui sait, si ce n’est pas Dieu ?) confessent le Père. Le troisième, que nous devons au P. Philippe, O.P. montre que la contemplation eucharistique est source de la méditation théologique la plus rigoureuse.

Nous remercions l’auteur de cet article d’avoir bien voulu oser suivre Saint Thomas dans le domaine le plus central de sa vie spirituelle et intellectuelle.

Cet article qui clôt le numéro, l’ouvre en fait, puisque nous devrions, nous aussi, adorer le Coeur du Christ et confesser la Foi en Lui. Ce que nous ne pouvons pas faire, demandons à Dieu de nous le donner…

Rémi BRAGUE

Le premier numéro consacré au Coeur du Christ (n.° 39), s’est surtout donné, pour tâche de dégager le culte du Coeur de tout le fatras d’incompréhension qui encombre encore trop d’esprits, puis de montrer que ce culte, loin d’être un accident dans l’histoire de la spiritualité, est enraciné profondément dans la tradition .

L’article de Mgr Charles, recteur de la Basilique de Montmartre, Voir le Cœur du Christ dans son Corps, est en partie destiné à expliquer et à justifier cette pratique du point de vue de la théologie.

On reconnaîtra alors sans trop de peine le fantasme masochiste du Christ châtré : Cf. A. Besançon,  » Du modèle chrétien de résolution du complexe d’Œdipe « , Contrepoint n° 6, p. 92.

Cf. H. Urs von Bathasar,  » Sponsa Verbi « , pp. 368 sq. Et cf. aussi  » l’apologie à Diognète « , VII, 7.

C’est le thème central de l’article de Jean Duchesne,  » Devenir Hostie « .

C’est ce que montre l’article de Jean-Luc Marion :  » Présence et Distance « . Remarques sur l’implication réciproque de la contemplation eucharistique et de la présence réelle.

L’article de Jean-Baptiste Le Rouge,  » Le Cœur de l’Eglise « , s’attache à la montrer.

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