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N° 53 (ancienne série) · 2ème trimestre 1977

OFFRANDE


La liturgie met l’Église en tumulte. Alors qu’elle a pour fonction de réunir la foule éparse des fidèles dans l’écoute d’une Parole qui rassemble et dans la célébration de mystères qui construisent le Corps du Christ, la liturgie divise aujourd’hui les chrétiens. Et tandis que les soldats eux mêmes n’avaient pas osé déchirer la tunique sans couture du Crucifié, ceux qui se disent aujourd’hui ses disciples l’ont tailladée en tous sens. Non contents d’en avoir fait de la charpie, ils brandissent fièrement leur trophée et portent sur la place publique un différend qui n’est en fait qu’une blessure supplémentaire dans le corps meurtri du Rédempteur.

Deux impasses

Tous sont nos frères, certes, ceux qui trahissent la Tradition vivante de l’Église au nom de traditions prétendument immuables, comme ceux qui, fascinés par l’appel de la modernité, asservissent l’Église à l’histoire d’un monde auquel pourtant le chrétien, comme son Seigneur, n’appartient pas (Jean 17, 16). Tous sont nos frères, mais ils se conduisent en frères ennemis. Les premiers seraient bien en peine de dire à quelle date exacte on devra s’en tenir pour l’observance des prescriptions liturgiques, et pourquoi, au nom des  » décisions éternelles  » de Saint Pie V, il faut d’une part obéir à Pie XII qui restaure la liturgie de la nuit pascale (en 1951), et même à Jean XXIII quand il introduit la mention de Saint Joseph dans le Canon Romain (en 1961) et d’autre part désobéir à Paul VI, quand, faisant usage de la même autorité légitime, il ordonne une modification plus profonde de la liturgie. Les seconds, qui font moins de bruit dans la presse, mais pas dans les communautés chrétiennes, seraient courageux de relire aujourd’hui le texte du Concile Vatican Il et d’en saisir vraiment l’esprit, dont il se sont tant prévalus, pour examiner si les eucharisties sauvages, si les sermons où la conscientisation politique a chassé l’enseignement sur le Christ, sont vraiment une révision de la liturgie faite  » avec prudence, dans l’esprit d’une saine tradition  » (constitution Sacrosanctum Concilium, S. C; n° 4).

Ces débats publics font grand bruit ; ils semblent n’indiquer que deux impasses, et pourtant nous avons la conviction que le chemin n’est pas difficile à trouver. Au lieu de faire exploser ses passions, et d’accroître le vacarme ambiant, il suffit d’écouter. La vie et la prière de l’Église, pour reprendre la comparaison de saint Basile sont comme un coquillage qui nous donne si nous savons l’écouter attentivement l’écho ou la rumeur de cette mer immense qu’est la vie divine. Les siècles de la vie de l’Église nous transmettent ce murmure ininterrompu, cette longue conversation renouvelée, où Dieu fait confidence à l’homme de son dessein de salut et de la splendeur de sa gloire, tandis que celui ci présente au Père toute sa vie esprit brisé ou cœur bondissant de joie en union avec le sacrifice rédempteur du Fils. Cette perspective dit assez comment la liturgie est à la fois le rocher immuable de la vie chrétienne et l’édifice hétéroclite où chaque époque a laissé sa trace. Elle porte la marque du Dieu éternel qui parle et qui donne, et de l’homme qui, dans la contingence de l’histoire, fait effort pour rendre au créateur tout honneur et toute gloire. Voilà la tension interne qui est à l’origine des conflits que suscite la liturgie. Pour certains, rien n’est contingent dans la liturgie, parce que c’est déjà le ciel sur la terre. Il n’est donc pas question pour eux d’adapter la liturgie à notre vie, car au regard de la louange céleste qui nous fait anticiper sur l’au delà, tout dans notre vie n’est qu’ombre et illusion. D’autres au contraire désirent accentuer le lien entre les réalités liturgiques et la vie des hommes pour bien montrer que le salut s’opère par une intervention directe de Dieu, non dans un monde éthéré, mais dans la pâte humaine, dans cette chair et cette terre que le Christ notre frère et notre Dieu a épousées.

L’Eglise, maîtresse de liturgie

Mais ne nous contentons pas de camper les deux positions, en émettant simplement le voeu qu’une situation d’équilibre se dégage, par l’ouverture des uns et la modération des autres. A cet égard, les principes qui ont guidé les changements demandés par le Concile Vatican II et mis en oeuvre depuis, peuvent nous éclairer. Le premier est l’importance de la liturgie ; par sa fonction de louange, elle unifie l’Église dans la tension vers Dieu et lui donne toute sa force (cf. S. C., n° 10) ; elle avive chez les chrétiens la requête la plus; exigeante de l’Évangile, celle de chercher la perfection du Père Céleste. Le second est la distinction entre une partie immuable qui nous vient directement du Seigneur et des Apôtres, et des aspects sujets au changement qui peuvent ou doivent varier au cours des âges (cf. S.C. n° 21). Le troisième principe est l’affirmation qu’une célébration liturgique n’est jamais une action privée, mais qu’elle engage toute l’Église comme un peuple solidaire, structurellement réuni autour de ses pasteurs les évêques et du successeur de Pierre, chargé de confirmer ses frères dans la foi (cf. S. C., n° 26). Ces points de repère doivent faire l’unanimité. La vie même de la Tradition implique certains changements que l’Eglise a connus et pratiqués de tous temps avec prudence souvent, avec hardiesse parfois. Les gestes et les paroles de la liturgie, si vénérables quand ils ont servi à tant de générations de nos pères pour exprimer leur foi et leur prière, sont pour la plupart contingents et soumis aux modifications que l’Église l’Église de Jésus Christ, et non pas quelques individus illuminés ou quelques communautés  » prophétiques  » veut leur faire subir. Or le Concile Vatican II a jugé opportunes certaines modifications ; et il en a tracé les grandes lignes. Le Père Gy o.p., consulteur de la Congrégation romaine pour les sacrements et le culte divin, qui nous fait l’honneur de préfacer ce numéro, écrivait au lendemain du Concile :  » La constitution conciliaire affirme à plusieurs reprises à la fois la volonté de rendre à nouveau la liturgie capable d’exprimer l’un à l’autre le Seigneur et l’homme de notre temps, et la volonté de conserver et d’honorer l’héritage spirituel et culturel de l’Occident dont la liturgie romaine est dépositaire  » (1).

Aujourd’hui, ce désir du Concile a été traduit dans des décisions que l’autorité romaine et les évêques avec elle ont explicitement approuvées. Mais au lieu de réunir le corps ecclésial du Christ dans la prière et l’action de grâce, leur application dans les faits pose des problèmes et menace la communion catholique. Et de nombreux chrétiens aggravent par leur comportement ces dissensions ; refusant d’accueillir comme des fils cette parole de l’Église, ils s’en font au contraire les juges.

Nous ne serons pas de ceux là. Ce cahier de Résurrection part chez l’imprimeur au milieu de la Semaine Sainte ; 1’Eglise entière s’apprête à vivre pendant quelques jours le point culminant de l’année liturgique. Dans l’affliction et l’allégresse, nous célèbrerons avec tous nos frères chrétiens le mystère pascal du Christ. C’est au Crucifié désormais ressuscité et vivant que nous voulons offrir ces modestes pages, fruit de notre labeur et de notre prière. Puissent elles contribuer à faire comprendre que la liturgie n’est ni une évasion esthétique ni un à côté du christianisme, mais qu’elle lui donne vie, comme le coeur du Christ fait sourdre l’eau vive.

 » C’est dans la confession des Personnes divines que consiste l’essentiel du mystère de la religion, et dans la participation aux rites et aux symboles mystiques que se réalise le salut « . (2)

RESURRECTION

N D.L.R. : Une fois par an, les membres de Résurrection invitent les étudiants des Cours spécialisés de théologie de Montmartre à participer à la rédaction de la revue. Le numéro 53 est le fruit de cette collaboration. A la demande de plusieurs lecteurs qui souhaitent mieux nous connaître, nous donnons à la fin du présent cahier quelques renseignements sur ses rédacteurs, espérant favoriser ainsi le dialogue avec nos lecteurs.

1 Vatican II La liturgie, (coll. Unam Sanctam, n° 66), Paris, Le Cerf, p. 124.

2 Grégoire de Nysse, Contre Eunome, P. G. 46, 880 B.

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