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N° 149 · juillet-août 2012

Extraits de l’encyclique « Dominum et vivificantem »


7. Il existe […] entre l’Esprit-Saint et le Christ, dans l’économie du salut, un lien intime, par lequel l’Esprit agit dans l’histoire de l’homme comme « un autre Paraclet », assurant durablement la transmission et le rayonnement de la Bonne Nouvelle révélée par Jésus de Nazareth. C’est pourquoi la gloire du Christ resplendit dans l’Esprit-Saint Paraclet qui, dans le mystère et dans l’action de l’Église, continue sans interruption la présence historique du Rédempteur sur la terre et son œuvre de salut […] : « Lui (c’est-à-dire l’Esprit) me glorifiera, car c’est de mon bien qu’il recevra et il vous le dévoilera. » […] Comme pour expliquer le mot « recevoir », et faire apparaître clairement l’unité divine et trinitaire de la source, Jésus ajoute : « Tout ce qu’a le Père est à moi. Voilà pourquoi j’ai dit que c’est de mon bien qu’il reçoit et qu’il vous le dévoileraJn 16, 24 ; Jn 16, 15.. » En recevant de « mon bien », par là même il puisera à « ce qu’a le Père ».

10. Dans sa vie intime, Dieu « est amour1 Jn 4, 8.16 », un amour essentiel, commun aux trois Personnes divines : l’Esprit-Saint est l’amour personnel en tant qu’Esprit du Père et du Fils. C’est pourquoi il « sonde jusqu’aux profondeurs de DieuCf. 1 Co 2, 10-11. », en tant qu’Amour-Don incréé. […] Dans l’Esprit-Saint, la vie intime du Dieu un et trine se fait totalement don, échange d’amour réciproque entre les Personnes divines […], par l’Esprit-Saint, Dieu « existe » sous le mode du don. C’est l’Esprit-Saint qui est l’expression personnelle d’un tel don de soi, de cet être-amourCf. Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 37-38.. Il est Personne-amour. Il est Personne-don. […] L’Esprit-Saint, en tant que consubstantiel au Père et au Fils dans la divinité, est Amour et Don (incréé) d’où découle comme d’une source (fons vivus) tout don accordé aux créatures (don créé) : le don de l’existence à toutes choses par la création ; le don de la grâce aux hommes par toute l’économie du salut.

27. Jésus, pendant son discours au Cénacle […] promet : « Si je pars, je vous l’enverrai » [mais] ajoute […] : « Il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement : de péché, parce qu’ils ne croient pas en moi ; de justice, parce que je vais vers le Père et que vous ne me verrez plus ; de jugement, parce que le Prince de ce monde est jugéCf. Jn 16, 7-11.. » […] « Le péché », dans ce texte, signifie l’incrédulité que Jésus rencontre parmi les « siens » […]. Il signifie le refus de sa mission, qui amènera les hommes à le condamner à mort. Lorsque, ensuite, il parle de « la justice », Jésus semble envisager la justice définitive que lui rendra le Père en l’entourant de la gloire de la résurrection et de l’ascension au ciel ; […] « le jugement » signifie que l’Esprit de vérité montrera, dans la condamnation de Jésus à la mort en Croix, le péché du « monde ». Toutefois, le Christ n’est pas venu dans le monde uniquement pour le juger et le condamner : il est venu pour le sauver. La mise en lumière du péché et de la justice a pour but le salut du monde, le salut des hommes. C’est bien cette vérité qui semble soulignée par l’affirmation que « le jugement » concerne seulement le « Prince de ce monde », à savoir Satan, celui qui, depuis le commencement, exploite l’œuvre de la création contre le salut, contre l’alliance et l’union de l’homme avec Dieu : il est « déjà jugé » depuis le commencement.

28. L’Esprit-Saint, qui reçoit du Fils l’œuvre de la Rédemption du monde, assume par là même la tâche de « manifester le péché » pour sauver. Cela se fait en référence permanente à la « justice », c’est-à-dire au salut définitif en Dieu, […] et cette économie salvifique de Dieu soustrait l’homme, en un sens, au « jugement », c’est-à-dire à la damnation, qui a frappé le péché de Satan, le « Prince de ce monde ». […] Montrant le péché, sur l’arrière-plan de la Croix du Christ, dans l’économie du salut (on pourrait dire « le péché sauvé »), l’Esprit-Saint fait comprendre que sa mission est de mettre en évidence même le péché qui a déjà été jugé définitivement (« le péché condamné »).

32. Face au mystère du péché, il faut sonder « les profondeurs de Dieu » jusqu’au bout. Il ne suffit pas de sonder la conscience humaine, en tant que mystère intime de l’homme ; il est nécessaire de pénétrer dans le mystère intime de Dieu […]. En établissant la culpabilité du « monde » pour ce qui est du péché du Golgotha, de la mort de l’Agneau innocent […], l’Esprit-Saint fait de même pour tout péché commis en quelque lieu ou moment que ce soit dans l’histoire de l’homme : il montre en effet son rapport avec la Croix du Christ. […] Le péché, sous l’éclairage de ce rapport, est vu dans toute la dimension du mal qui lui est propre, en raison du mysterium iniquitatisCf. 2 Th 2, 7. qu’il contient et qu’il cache. L’homme ne connaît pas cette dimension, il ne la connaît absolument pas en dehors de la Croix du Christ. Il ne peut donc être « convaincu » de cela que par l’Esprit-Saint.

33. Le péché, dans sa réalité originelle, se produit […] avant tout comme « désobéissance » […]. Cette désobéissance originelle présuppose le refus, ou au moins l’éloignement, de la vérité contenue dans la Parole de Dieu qui crée le monde. Cette Parole est le Verbe lui-même […], qui est aussi la Loi éternelle, la source de toute loi, qui régit le monde et spécialement les actions de l’homme. Lorsque, à la veille de sa passion, Jésus-Christ parle du péché de ceux qui « ne croient pas en lui », il y a donc, dans ces paroles pleines de douleur, comme une allusion lointaine au péché qui s’inscrit obscurément sous sa forme originelle dans le mystère même de la création. […] La « désobéissance », dans le mystère du commencement, présuppose en un sens la même « non-foi », le même « ils n’ont pas cru » que l’on retrouvera face au mystère pascal.

35. [L’Esprit] seul peut pleinement « mettre en lumière » le péché qui a existé au commencement, ce péché qui est la racine de tous les autres et le foyer de la perversité […] de l’homme sur la terre. L’Esprit de vérité connaît la réalité originelle du péché suscité dans la volonté de l’homme par l’œuvre du « père du mensonge », celui qui, déjà, « est jugéCf. Jn 16, 11. ». L’Esprit-Saint établit donc la culpabilité du monde en fait de péché par rapport à ce « jugement », mais en menant constamment vers la « justice » qui a été révélée à l’homme avec la Croix du Christ, par l’ « obéissance jusqu’à la mortCf. Ph 2, 8. ». Seul l’Esprit-Saint peut mettre en évidence le péché de l’origine de l’humanité, lui qui est Amour du Père et du Fils, lui qui est Don, alors que [ce péché] consiste dans le mensonge et dans le refus du Don et de l’Amour.

36. L’ « image de Dieu », constituée par la rationalité et la liberté, indique la grandeur et la dignité du sujet humain, qui est une personne. Mais ce sujet personnel reste toujours une créature qui, dans son existence et dans son essence, dépend du Créateur. […] « L’arbre de la connaissance du bien et du mal » devait exprimer et rappeler constamment à l’homme la « limite » infranchissable pour un être créé. […] La « désobéissance» signifie justement le dépassement de cette limite, qui reste infranchissable pour la volonté et la liberté de l’homme comme être créé. […] Dans le monde créé, Dieu demeure la source première et suprême de la décision du bien et du mal, à travers la vérité intime de l’être, vérité qui est le reflet du Verbe, Fils éternel consubstantiel au Père. À l’homme créé à l’image de Dieu, l’Esprit-Saint accorde le don de la conscience, afin qu’en elle l’image puisse refléter fidèlement son modèle, qui est en même temps la Sagesse et la Loi éternelles, source de l’ordre moral dans l’homme et dans le monde. La « désobéissance », comme dimension originelle du péché, signifie le refus de cette source, motivé par la prétention de l’homme de devenir source autonome et exclusive pour décider du bien et du mal. L’Esprit qui « sonde les profondeurs de Dieu », et qui, en même temps, est pour l’homme la lumière de la conscience et la source de l’ordre moral, connaît dans toute son ampleur cette dimension du péché, qui s’inscrit dans le mystère du commencement de l’humanité.

37. [La désobéissance de l’homme] signifie toujours que l’on tourne le dos à Dieu et, en un sens, que la liberté humaine se ferme à lui. Elle signifie aussi une certaine ouverture de cette liberté […] vers celui qui est le « père du mensonge ». Cet acte de choix conscient n’est pas seulement une « désobéissance » mais comporte aussi une certaine adhésion à la motivation contenue dans la première incitation au péché […] : « Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » Nous nous trouvons ici au centre même de ce que l’on pourrait appeler l’ « anti-Verbe », c’est-à-dire l’ « anti-vérité ». Ainsi se trouve faussée la vérité de l’homme, à savoir : ce qu’est l’homme et quelles sont les limites infranchissables de son être et de sa liberté. Cette « anti-vérité » est possible car, en même temps, est complètement « faussée » la vérité sur ce qu’est Dieu. Le Dieu Créateur est mis en suspicion, et même en accusation, dans la conscience de la créature. […] Le « génie du soupçon » […] cherche à « fausser » le Bien lui-même, le Bien absolu, qui s’est justement manifesté dans l’œuvre de la création comme le Bien qui donne d’une manière ineffable, comme bonum diffusivum sui, comme Amour créateur. Qui peut pleinement « manifester le péché », c’est-à-dire cette motivation de la désobéissance originelle de l’homme, sinon celui qui seul est le Don et la source de toute largesse, sinon l’Esprit ?

39. Manifester le péché veut dire montrer le mal qu’il comporte. Ce qui revient à révéler le mysterium iniquitatis. Il n’est pas possible de saisir le mal du péché dans toute sa douloureuse réalité sans « sonder les profondeurs de Dieu ». Depuis les origines, le mystère obscur du péché s’est manifesté […] en opposition à la vérité, sur la base du mensonge désormais « jugé » définitivement, ce mensonge qui a mis en état d’accusation, en état de suspicion permanente, l’Amour créateur et sauveur lui-même. […] « Manifester le péché » ne devrait-il pas alors signifier également révéler la souffrance, révéler la douleur, inconcevable et inexprimable, que, à cause du péché, le Livre saint semble […] entrevoir dans les « profondeurs de Dieu » et, en un sens, au cœur même de l’inexprimable Trinité ? […] De lui, dans l’unité avec le Père et le Fils, naît l’économie du salut, qui remplit l’histoire de l’homme des dons de la Rédemption. Si le péché, en refusant l’amour, a engendré la « souffrance » de l’homme qui s’est étendue d’une certaine manière à toute la créationCf. Rm 8, 20-22., l’Esprit-Saint entrera dans la souffrance humaine et cosmique avec une nouvelle effusion d’amour qui rachètera le monde. […] Ainsi, pour l’Esprit-Saint, « mettre en lumière le péché » revient à manifester, devant la création « assujettie à la vanité » et surtout au plus profond des consciences humaines, que le péché est vaincu par le sacrifice de l’Agneau de Dieu.

40. Le Fils de Dieu, Jésus-Christ, en tant qu’homme, dans la prière ardente de sa passion, a permis à l’Esprit-Saint, qui avait déjà pénétré jusqu’au fond son humanité, de la transformer en un sacrifice parfait par l’acte de sa mort, comme victime d’amour sur la Croix. […] Dans son humanité, il était digne de devenir un tel sacrifice car lui seul était « sans tache ». Mais il l’a offert « par un Esprit éternel » : cela signifie que l’Esprit-Saint a agi d’une manière spéciale dans ce don absolu de lui-même réalisé par le Fils de l’homme pour transformer la souffrance en amour rédempteur.

41. Dans le Christ souffre un Dieu repoussé par sa propre créature : « Ils ne croient pas en moi ! » ; mais en même temps, devant la profondeur de cette souffrance – et, indirectement, la profondeur du péché même « de ne pas avoir cru » –, l’Esprit fait croître à un degré nouveau le don fait à l’homme et à la création depuis le commencement. Dans les profondeurs du mystère de la Croix, l’Amour agit, et cet Amour amène l’homme à participer de nouveau à la vie qui est en Dieu même. L’Esprit-Saint, en tant qu’Amour et Don, descend, en un sens, au cœur même du sacrifice offert sur la Croix […], il consomme ce sacrifice par le feu de l’Amour qui unit le Fils au Père dans la communion trinitaire.

43. [La] capacité de commander le bien et d’interdire le mal, inscrite dans l’homme par le Créateur, est la propriété caractéristique du sujet personnel. Mais en même temps, au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne se donne pas lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéirCf. Gaudium et spes, n. 16.. La conscience n’est donc pas une source autonome et exclusive pour décider ce qui est bon et ce qui est mauvais ; au contraire, en elle est profondément inscrit un principe d’obéissance à l’égard de la norme objective […]. La conscience est le « sanctuaire secret » où « la voix de Dieu se fait entendre » [et où a lieu cette « mise en lumière du péché »].

45. [La conscience] est aussi la source des remords : l’homme souffre intérieurement à cause du mal qu’il a commis. Cette souffrance n’est-elle pas comme un écho lointain de ce « regret d’avoir créé l’homme » que le Livre saint, dans un langage anthropomorphique, attribue à Dieu, de cette « réprobation » qui, s’inscrivant au « cœur » de la Trinité, se traduit par la douleur de la Croix […] ? Quand l’Esprit de vérité permet à la conscience humaine de participer à cette douleur, la souffrance de la conscience devient particulièrement profonde, mais aussi particulièrement salvifique. […] Les efforts du cœur humain, les efforts de la conscience, grâce auxquels s’opère cette « metanoia » […] sont le reflet du processus par lequel la réprobation est transformée en amour salvifique qui accepte de souffrir. L’auteur caché de cette force salvatrice est l’Esprit-Saint : lui qui est appelé par l’Église « lumière des consciences » pénètre et remplit « jusqu’à l’intime les cœurs » humainsCf. la séquence Veni Sancte Spiritus : « reple cordis intima »..

48. Jésus a lié ces trois […] composantes de la mission du Paraclet : le péché, la justice et le jugement. Ils indiquent la place de ce mysterium pietatis qui, dans l’histoire de l’homme, s’oppose au péché, au mysterium iniquitatisCf. Jean-Paul II, Reconciliatio et pænitentia (1984), nos 14-22.. […] Ceux qui, convaincus qu’ils sont pécheurs, se convertissent sous l’action du Paraclet, sont en un sens conduits hors du cercle du « jugement » […] par lequel « le Prince de ce monde est déjà jugé ». La conversion, dans la profondeur de son mystère divin et humain, signifie la rupture de tout lien par lequel le péché unit l’homme à l’ensemble du mysterium iniquitatis.

50. [L’Esprit] consubstantiel au Père et au Fils, est, dans le mystère absolu de Dieu un et trine, la Personne-Amour, le Don incréé, source éternelle de tout don qui provient de Dieu dans l’ordre de la création, le principe direct et, en un sens, le sujet, de la communication que Dieu fait de lui-même dans l’ordre de la grâce. […] La conception et la naissance de Jésus-Christ sont l’œuvre la plus grande accomplie par l’Esprit-Saint dans l’histoire de la création et du salut, c’est-à-dire la grâce suprême – « la grâce d’union » –, source de toute autre grâceCf. Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 2, a. 10-12 ; q. 6, a. 6 ; q. 7, a. 13. […]. À la « plénitude du temps » correspond, en effet, une particulière plénitude de la communication que le Dieu un et trine fait de lui-même dans l’Esprit-Saint.

52. La grâce sanctifiante est dans l’homme le principe et la source de la vie […]. Les hommes connaissent ainsi une « adoption filiale » surnaturelle, et le Saint-Esprit, Amour et Don, en est l’origine. Comme tel, il est donné aux hommes. Et de la surabondance du Don incréé, chaque homme reçoit dans son cœur le don créé particulier par lequel les hommes « deviennent participants de la nature divineCf. 2 P 1, 4. ». Ainsi, la vie humaine est pénétrée de la vie divine à laquelle elle participe, et elle acquiert […] une dimension divine, surnaturelle. […] Il y a donc une étroite dépendance de causalité entre l’Esprit qui donne la vie, la grâce sanctifiante, et la vitalité surnaturelle multiforme qui en découle dans l’homme : entre l’Esprit incréé et l’esprit humain créé.

58. Sous l’influence de l’Esprit-Saint, [l’] homme intérieur, c’est-à-dire « spirituel », mûrit et devient plus fort. Grâce à cette communication divine, l’esprit humain qui « connaît ce qui concerne l’homme » rencontre « l’Esprit qui sonde tout jusqu’aux profondeurs de Dieu ». Dans cet Esprit, qui est le Don éternel, le Dieu un et trine s’ouvre à l’homme, à l’esprit humain. […] Par le don de la grâce efficace qui vient de l’Esprit, l’homme entre dans « une vie nouvelle », il est introduit dans la réalité surnaturelle de la vie divine elle-même et il devient « une demeure de l’Esprit-Saint », un « temple vivant de Dieu ». Par l’Esprit-Saint, en effet, le Père et le Fils viennent vers lui et établissent une demeure chez luiCf. Rm 8, 9 ; 1 Co 6, 19 ; Jn 14, 23.. Dans la communion de grâce avec la Trinité s’élargit « l’espace vital » de l’homme, élevé au niveau surnaturel de la vie divine. L’homme vit en Dieu et de Dieu: il vit « selon l’Esprit » et « désire ce qui est spirituel ».

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