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N° 153-154 · mars-juin 2013

La lettre au service du Verbe (Paulin de Nole)


Le titre joue sur le mot « lettre », qu’on est tenté d’opposer à « esprit » comme dans saint Paul (2 Co 3, 3 : « la lettre tue, mais l’esprit vivifie »), alors qu’il s’agit ici des lettres au sens du latin epistula, lettres échangées entre des correspondants. La surprise, c’est que la lettre, genre littéraire supposé mineur, puisse se mettre au service du Verbe, c’est-à-dire de la plus haute illustration du mystère de Dieu. Tel est au moins le propos de la collection « Les Pères dans la Foi », qui nous propose ce volume, assez épais, réunissant des lettres échangées entre Paulin (mort en 431) et quatre correspondants, non des moindres : Ausone (le célèbre littérateur gaulois), saint Jérôme (l’ascète de Bethléem, le traducteur et le commentateur de l’Écriture), le grand saint Augustin et Sulpice Sévère (connu surtout pour sa Vita Martini, qui rendit célèbre dans le monde chrétien la figure de saint Martin).

Tous appartiennent à un milieu aisé où la culture antique est encore très présente. Deux de ces correspondants (Jérôme et Augustin) n’ont jamais vu Paulin et ne le verront jamais. On est typiquement dans le cas d’une correspondance voulue pour elle-même dans le but d’une mutuelle édification. L’échange avec Ausone (qui, écrit en vers, ne ressortit pas tout à fait au genre épistolaire) est le fait d’un ancien élève qui cherche à montrer à son maître qu’il n’a pas oublié ses leçons et qu’il lui garde toute son estime, même s’il veut désormais que sa plume soit toute au service du Christ.

Le lecteur pressé trouvera l’ensemble assez inégal : s’il y a des perles dans cette collection, on reste malgré tout un peu gêné par un style très fleuri, rempli d’éloges hyperboliques et de déclarations d’humilité qu’on pourrait croire conventionnels. Que dire de ce recours à la littérature classique, officiellement refusé, mais en fait omniprésent, et où chacun à son tour se livre à une joute verbale, comme il le fait d’ailleurs aussi quand il cite l’Écriture sainte ?

Mais cette approche est trompeuse. La richesse de cette collection de lettres tient au fait qu’elle nous révèle sur le vif la qualité exceptionnelle des interlocuteurs. À travers les échanges, on saisit l’ardeur qui a soulevé tout un milieu, le portant au don dotal de soi pour le Christ. Entre ces êtres d’exception, pas un reproche, pas un mot de critique, pas l’ombre d’une jalousie, sinon l’émulation pour le vrai et le beau. Chacun (on ne parle pas ici du cas d’Ausone qui est très extérieur à ce que vivent les autres) admire sincèrement les merveilles que Dieu a faites dans l’âme de ses compagnons. Le récit des soins corporels apportés par le diacre Victor à Paulin vieillissant sonne très juste. Ce n’est pas de la littérature, c’est le témoignage d’une charité vécue.

La lettre est bien là au service de la plus haute vérité.

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