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N° 165-166 · septembre 2016

La Parole déchaînée


Place d’Italie, un samedi d’automne. À l’angle de la rue Bobillot, un petit groupe de paroissiens originaires de l’église Sainte-Anne. On les reconnaît de loin grâce à leurs écharpes jaunes qui tranchent sur la monochromie urbaine. Au milieu, une grosse caisse en bois sert de promontoire à un prédicateur. Le prédicateur, c’est moi.

La Parole d’un Autre

Tous les chemins mènent à Rome dit le dicton. Place d’Italie est un bon point de départ. Et c’est justement le problème pour le Parisien moyen, qui s’étonne de voir des catholiques prendre la parole alors que personne ne leur a rien demandé. Beaucoup de passants me dévisagent avec des yeux ronds. Leur regard traduit quelque chose entre l’étonnement et l’indifférence. Nous n’avons rien à vendre, contrairement au marchand de légumes ambulant, aucune pétition à faire signer, comme le groupuscule anarchiste installé sur les marches du métro. Le prédicateur s’agite tandis que les missionnaires s’en vont tout sourire au-devant des gens. Sur le pavé, une affiche indique clairement notre provenance catholique et romaine. En grand, avec le nom de la paroisse, une image de la sainte Vierge et du pape François. J’insiste à propos du pape. C’est bien à cause de lui que nous sortons de la sacristie. Le successeur de Pierre ne nous laisse pas vraiment le choix : « Frères et sœurs, nous n’avons qu’une brebis : il nous manque les 99 autres. Disons la vérité, nous sommes une minorité ! Avons-nous la ferveur, le zèle apostolique pour aller et sortir, et trouver les 99 autres1 ? » Promis, Francesco, nous allons faire de notre mieux.

Certains regardent à deux fois notre panneau. Ceux qui veulent manifester leur réprobation nous accusent de « prosélytisme ». Indignité suprême. Pourtant le Seigneur Jésus prêchait sur les routes de Palestine et il envoyait ses disciples deux par deux pour annoncer le Royaume. Les catholiques n’ont jamais cessé de témoigner explicitement de leur foi. Sans demander la permission. De toute façon, notre curé a dans la poche celle de la Préfecture de Paris !

Nous, catholiques de France, nous avons le droit de témoigner à l’air libre. Avec le soutien de la République ! Cela dit, nous profitons mal de ce privilège. Il y a tant de pays où la liberté religieuse est en dessous du degré zéro. Chaque mois, le curé adresse aux autorités une demande de manifestation sur la voie publique. Notre cortège est statique et notre revendication décalée : « que ton règne vienne » !

La Parole publique

À chaque époque, la Parole de Dieu risque d’être enchaînée. Il nous revient de la libérer. Officiellement, rien n’empêche un catholique de témoigner de sa foi dans notre pays. Au contraire. Les missionnaires de l’Évangile peuvent s’appuyer sur l’article 10 de la déclaration des droits de l’homme de 1789 : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » À vrai dire, la Parole provoque une certaine remise en ordre de notre monde désordonné. Mais cet exercice pacifique ne sollicite pas l’intervention des CRS et l’utilisation de gaz lacrymogène. La déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 est encore plus précise : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » Alors, qu’attendons-nous ?

Une mauvaise compréhension – mauvaise foi diront certains – vise aujourd’hui à tordre la laïcité. Ce nouveau dogme voudrait que la foi reste à la maison. Seul l’espace de la conscience serait libre. Et encore.Tout le reste devrait être régi par une sacro-sainte neutralité. Si l’État est laïc, la société française ne l’est pas. Combien de badauds, place d’Italie, nous apostrophent du haut de leur certitude juridique : « Vous n’avez pas le droit de faire ça ! » En réalité, le droit français est bien du côté des apôtres. Certes, la laïcité donne parfois l’impression de régresser. On ressort les clichés en noir et blanc de la République des Jules. Les barbus, Jules Ferry, Jules Guesde et compagnie. J’ai interrogé sur le sujet le député Hervé Mariton (LR). Lui qui se définit comme un « juif de kippour » est le premier à déplorer ce retour du laïcisme : « Ceux qui prétendent restreindre la liberté religieuse au foyer veulent nous faire revenir au débat violent de la loi 1905. On va interdire les processions !? En France, il y a un mélange d’ignorance et de provocation avec la religion. Faut-il parler de complot ou de connerie2 !? » Hervé Mariton met en garde ceux qui voudraient refouler tous les signes religieux dans l’espace privé. « Nous devons réfléchir au coup d’après… Si nous réclamons l’interdiction des signes religieux musulmans dans l’espace public, ce règlement vaudra aussi demain pour les religieuses et les prêtres en clergyman. »

À gauche aussi, certaines voix se font entendre pour dénoncer cette conception étriquée de la laïcité. Dans son essai intitulé « Silence religieux » Jean Birnbaum montre que la gauche évacue la religion dès qu’il est question de politique3. Comme si la religion était une affaire personnelle et marginale, un résidu de l’âge des cavernes toléré par la République. Mais confiner la religion au privé est une manière de se crever les yeux explique l’auteur. Quand des tueurs invoquent Allah pour semer la terreur en plein Paris, le président socialiste de la France martèle que ces attentats n’ont « rien à voir » avec l’islam… Pour Jean Birnbaum, il faut au contraire admettre que la religion change le monde et les gens. Pour le meilleur ou pour le pire. « Affirmer sur tous les tons que les djihadistes n’ont “rien à voir” avec l’islam, c’est considérer que le monde musulman ne se trouve pas concerné par les fanatiques qui se réclament du Coran. C’est suggérer que le djihadisme n’aurait nul lien avec l’islamisme, qui n’aurait lui-même aucun rapport avec l’islam. »

Non, la religion n’est pas un phénomène qui peut être enfermé dans une boîte. Celle de la subjectivité personnelle ou de l’espace privé. Le vrai Dieu a besoin de se faire connaître vraiment. Au-delà des limites d’une sociologie catholique qui plafonne aujourd’hui sous la barre des 5 % de pratiquants. Sur la place d’Italie, je vois arriver un ami journaliste qui travaille dans un quotidien célèbre. Avec sa barbe blonde et ses yeux clairs on dirait un officier du temps de Charles de Foucauld. Lui aussi a connu la conversion. Il a connu ce bouleversement qui touche les born again des milieux protestants évangéliques. Et il est revenu ensuite à la religion de son enfance. Le catholicisme. « Quand j’étais évangélique, je prêchais à Montparnasse le lundi soir avec les volontaires de l’Église baptiste… » Je lui réponds du tac au tac : « Ce serait dommage de laisser tomber maintenant que tu es redevenu catholique ! » Il acquiesce. Laissant la place à ce confrère, je descends de mon piédestal. Tandis que Pierre, fidèle à son saint patron qui inaugura jadis le temps des prédications à Jérusalem, saute sur la caisse. Il annonce la Parole à temps et à contretemps avec une belle énergie. La Parole contre le bavardage

Le prédicateur sème l’amour de Dieu comme le laboureur jette les grains dans les sillons. Comment espérer une moisson sur du béton ? Cette improvisation peut parfois durer des heures. On éprouve la solitude du Baptiste qui prêche dans le désert et parfois aussi la joie de voir la grâce à l’œuvre. Une jeune femme vient de s’arrêter. Curieuse de mon manège et de ce crucifix que j’exhibe à toute la planète comme un étrange trophée. Elle s’apprête à partir en Amérique latine pour se consacrer à des projets humanitaires. Écolo et bobo, elle s’appelle Noémie. Son visage interrogatif a quelque chose des personnages de Botticelli. Une profondeur existentielle qui s’exprime au travers d’un charme nonchalant. Noémie est d’origine juive mais elle a perdu la foi d’Israël. Elle se demande pourquoi j’attache autant d’importance au nom de Jésus. Pourquoi tout miser sur lui ? N’est-ce pas le début du fanatisme ? Elle écoute. Avant de m’interrompre avec une question abrupte : « comment es-tu certain que Dieu n’est pas une invention des hommes ? » Et je m’accroche à saint Augustin qui nous explique que notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Dieu. Nous sommes faits pour Dieu. C’est l’histoire du coup de foudre. Noémie fait la moue. « Tu peux pas comparer Dieu et l’amour humain… » Elle nous quitte finalement pour conquérir l’Amérique. Je la regarde s’éloigner à regret. Je me souviens des paroles du Deutéronome : « je te propose de choisir entre la vie et la mort, entre la bénédiction et la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix, en vous attachant à lui. » Comment lui faire entendre cette voix intérieure ?

Trop souvent la parole se confond avec le bavardage des chaînes d’info. Le divertissement dirait Pascal. Le philosophe prophétisait déjà dans ses Pensées l’ennui mortel de la téléréalité. « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. » Il ajoute, cruel : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, exceptés de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de l’avenir. Mais ôtez leur divertissement vous les verrez se sécher d’ennui. Ils sentent alors leur néant sans le connaître. » La parole est un bruit de fond. Un spectacle plus ou moins désolant pour nous divertir. Au mieux chacun défend « sa vérité », sans prétendre jamais trouver une lumière universelle. Une célèbre émission politique promet des « Paroles et des actes ». Mais les deux ne coïncident jamais. Et la parole fait naufrage avec les actes.

Jésus, au contraire, a une parole qui porte. Plus encore, il est le Verbe, le Logos. Ce qu’il dit, cela existe ! Répondant à la détresse de ses disciples, Jésus commande à la tempête sur le lac de Tibériade : « Alors il se leva, menaça les vents et la mer, et il y eut un grand calme. Ces hommes furent saisis d’étonnement : Quel est celuici, disaient-ils, à qui obéissent même les vents et la mer ? » (Mt 8, 27) La parole de Jésus est « performative ». Elle fait ce qu’elle dit. Le prédicateur, perché sur sa caisse, est le plus faible des hommes. Mais il porte mystérieusement une parole efficace qui fait écho à celle du créateur.

How to do Things with Words ? s’interroge le philosophe anglais John Austin. Dire, c’est faire4. L’auteur donne des exemples où la parole devient passage à l’acte. « “Oui [je le veux] (c’est-à-dire je prends cette femme comme épouse légitime)” – ce “oui” étant prononcé au cours de la cérémonie du mariage. “Je baptise ce bateau le Queen Elizabeth” – comme on dit lorsqu’on brise une bouteille contre la coque. » Il en va de même pour le prédicateur convaincu qu’une parole d’homme, inspirée par Dieu, peut changer la vie d’autrui.

Alors libérons la Parole endormie dans le cœur des baptisés. Ce sera comme la fonte des neiges : la source des eaux vives coulera en abondance. Quelle inondation à Paris et au-delà ! Si nous sommes prisonniers, Dieu est capable de nous délivrer comme il le fit avec Pierre emprisonné par Hérode. « Pierre, lié de deux chaînes, dormait entre deux soldats ; et des sentinelles devant la porte gardaient la prison. Et voici, un ange du Seigneur survint, et une lumière brilla dans la prison. L’ange réveilla Pierre, en le frappant au côté, et en disant : Lève-toi promptement ! Les chaînes tombèrent de ses mains. » À notre tour de quitter notre prison.

S. P.

Samuel Pruvot, marié, père de cinq enfants. Docteur en histoire, journaliste politique, rédacteur en chef au magazine Famille chrétienne. Auteur de Le mystère Sarkozy (Rocher, 2016).

Notes de bas de page
  1. Pape François, 17 juin 2013, congrès pastoral du diocèse de Rome intitulé « Christ, tu nous es nécessaire – La responsabilité des baptisés dans l’annonce de Jésus-Christ ». ↑
  2. Hervé MARITON, entretien avec l’auteur le 24 février 2016. ↑
  3. Jean BIRNBAUM, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Seuil, 2016. ↑
  4. John AUSTIN, How to do Things with Words (1962). ↑

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