← Rechercher dans les archives

N° 173 · juin 2018

Éditorial : Mai 68, cinquante ans après


M AI 68 fut-il une « Pentecôte indéfrichée », « l’an zéro d’on ne sait quoi », comme voulait le croire Maurice Clavel ? Comme chrétien on peut définir le monde comme le lieu où l’homme veut se débrouiller seul. Un monde de lutte d’égos, de conflits et de vaines conquêtes. Ce monde, 68 semblait le contester, vouloir le faire disparaître pour qu’enfin il réponde aux aspirations profondes de l’homme : l’amour et la paix. Le « peace and love » pointait derrière les arguties marxistes-léninistes, maoïstes et trotskistes.

Les institutions, Église, État, partis, familles étaient spectatrices et désorientées. Récupérations et manœuvres plus ou moins habiles ont clos une parenthèse, et pourtant quelque chose a changé. Les grands récits et la philosophie de l’histoire toujours plus ou moins chrétienne ont été contestés et déligitimés.

François Châtelet disait dans une histoire de la raison « saint Augustin parlait de la fin des temps, Hegel de la fin de l’histoire, Marx de la fin du Capital ». Tous croyaient à un sens transcendantal, incarné par le Christ, l’Esprit absolu ou le prolétariat. Ces transcendances valaient la peine d’accepter la discipline, le devoir et ultimement le sacrifice. Elles détournaient des appétits immédiats et de l’argent, elles engendraient des saints et des héros.

Paradoxalement, 68 semble avoir engendré des consommateurs à satisfaire et une restructuration, semble-t-il victorieuse, d’un capitalisme apte à tout digérer surtout ce qui lui semble le plus opposé.

Ce numéro va tenter de projeter un nouvel éclairage sur cet événement paradoxal et ses conséquences qui ne le sont pas moins.

En premier lieu, nous donnerons la parole à José Bové et Jean-Luc Marion qui explorent ce que cachaient, selon eux, les évènements de Mai 68. Après avoir observé le triomphe de la postmodernité, c’est sous l’angle de la musique et des témoignages que nous poursuivrons le parcours pour terminer sur la théologie des mouvements contestataires. Puisse ce regard nous permettre de discerner les enjeux de l’évangélisation des sociétés humaines désorientées qui cherchent, le sachant ou non, le Maître invisible de l’histoire.

Pierre-HenriBeugras

MAI68,CINQUANTEANSAPRÈS

José BOvÉ, Jean-Luc MARION,

Sinterrogés par Samuel PRUvOT amuel Pruvot : Mai 68 avait promis le paradis sur terre par la révolution. Cinquante ans après on a l’impression d’avoir récolté une terre dévastée par la crise écologique et de surcroît on a perdu l’espérance d’un paradis à venir. Comment expliquez-vous ce cruel paradoxe ?

JoséBové : Je n’ai pas du tout cette analyse sur 68. Je dirais que 68 était inéluctable parce qu’il y avait à la fois une crise de l’autorité et un ajustement de la société qui devaient se réaliser. La logique économique et sociale conduit nécessairement à un moment ou à un autre à un réajustement.

La crise de l’autorité est à mes yeux ce qui fut le plus important. Elle était observable à tous les niveaux de la société. En politique où l’autorité était vieillissante, mais aussi à l’école, dans les entreprises et dans les familles. Partout une vision de l’autorité largement obsolète était en train de craquer. N’oublions pas que, quelques années auparavant, les femmes avaient encore besoin de leur mari pour ouvrir un compte en banque. Même si les gens ne le vivaient pas nécessairement au quotidien, on était dans une société machiste.

Par ailleurs on était au cœur des « Trente Glorieuses ». Ce que les sociologues et les économistes ont appelé le Fordisme était à l’œuvre. Ce procédé consiste à augmenter les salaires

Dans le même numéro