Numéro 186 · Janvier 2023
L’avenir de l’Église
L’Église de la France face au jugement de Dieu
P.Michel Gitton
La déchristianisation : comment la comprendre et comment en sortir
Gatien Havet
Retrouver l’influence : l’autre versant de l’évangélisation
Pierre-Henri Beugras
- p. 9-12
- p. 13-28
- p. 29-40
- p. 41-50
- p. 51-56
- p. 57-66
- p. 67-78
- p. 79-106
- p. 109-110
- p. 111-114
Éditorial, p. 9-12
L’Église catholique en France est à l’heure d’un bilan douloureux, sur lequel il n’y a pas trop lieu de s’étendre. De la chute drastique des effectifs à la déconsidération devant l’opinion publique à la suite des scandales répétés occasionnés par les abus sexuels dénoncés dans le clergé, que peut-on ajouter ?
Le premier mouvement, qui est naturel, est de se demander : « mais pourquoi ? », que s’est-il passé pour qu’on en arrive là ? Comment l’Église des années 50, encore solidement implantée, riche de très nombreuses communautés religieuses, d’œuvres hospitalières et scolaires qui faisaient l’honneur de notre pays, d’intellectuels renommés, est-elle devenue si squelettique et de surcroît accusée de tous les maux ?
Les explications ne manquent pas, chacun y va de la sienne, mais le plus souvent, c’est pour accuser le parti d’en face et pour trouver des coupables à tout prix. Mais qu’est-ce qui peut en sortir, sinon de nouvelles divisions ? Ceux-là même qui sans doute se sont trompés et ont engagé l’Église sur des voies dangereuses cherchaient à la servir et étaient souvent remplis d’un vrai souci missionnaire. Leur jeter maintenant la pierre est vain, de toute façon.
Alors faut-il rester sans voix et attendre en se cachant la tête dans le sable la suite des évènements ? Ou faut-il se résigner courageusement à être les « derniers des Mohicans », en essayant au moins de bien finir ?
La revue Résurrection a décidé d’affronter ces questions. Toute petite voix dans le concert des revues catholiques, elle dispose au moins d’un atout : laient à l’époque autour de l’abbé Charles au Centre Richelieu, c’est-à-dire à l’aumônerie de la Sorbonne, elle est dès le début porteuse d’une vision alternative de l’apostolat chrétien. Maxime Charles avait médité pendant la guerre le livre de Godin et Daniel, France pays de mission qui eut un grand retentissement, et il en avait aperçu les failles. En 1957, au moment de la crise de l’Action catholique étudiante tentée par une politisation croissante, Résurrection avait publié un numéro spécial sur « l’Apostolat des laïcs », qui refusait de cantonner les laïcs dans l’action temporelle et rappelait leur mission d’apôtres de la foi. Il fit du bruit et sans doute ferma à l’abbé Charles l’accès à l’épiscopat1.
C’est ainsi qu’il se trouva recteur de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, pour l’éloigner du Quartier Latin. Il fit de celle-ci un centre spirituel de première grandeur, mais aussi un lieu de réflexion théologique, et il lança dans l’action apostolique toute une jeunesse qui n’entendait parler par ailleurs que d’engagement social, de témoignage de vie, et qui trouvait à Montmartre l’appel à « refaire chrétiens nos frères ». C’est surtout au moment de mai 1968 que se leva une nouvelle génération de rédacteurs de la revue, porteurs de la conviction que la Révélation confiée aux chrétiens est en elle-même si forte et si lumineuse qu’elle peut toucher les cœurs, à condition d’aller « sur les places et sur les parvis » pour rejoindre les destinataires. Certains prirent au pied de la lettre cette invitation, c’est ainsi que commença à Paris, en 1978, la première prédication de rue, genre qui avait disparu depuis bien longtemps mais qui répondait par avance à l’appel lancé par Jean-Paul II à la « nouvelle évangélisation ».
Pendant les années qui suivirent, la revue Résurrection resta attachée à Maxime Charles et à ses fils spirituels, alors que d’autres s’éloignaient et rejoignaient l’équipe de Communio, tout en gardant de bons rapports. À Montmartre, puis en divers lieux parisiens, Résurrection contribua à former des missionnaires et aida à poser quelques problématiques nouvelles (notamment en ce qui concerne l’évangélisation tournée vers les personnes d’origine musulmane).
Ce qu’elle n’a peut-être pas assez fait (et l’article de P.H. Beugras dans ce numéro voudrait commencer à y remédier), c’est de s’interroger sur ce qui reste la faiblesse de la « nouvelle évangélisation » dans son ensemble : son peu de prise réelle sur la société française, malgré de nombreuses et magnifiques expériences de conversions et d’avancées spirituelles. Faut-il désespérer des structures et n’agir qu’au coup par coup ? L’exemple même de Mgr Charles nous interpelle, car il a toujours réussi à constituer des points d’appui forts, d’où l’évangélisation pouvait rayonner mais aussi rassembler et fournir une expérience communautaire dans la durée2. Peu y ont réussi après lui.
L’histoire de la revue Résurrection n’est qu’une histoire parmi d’autres. Mais elle a l’avantage d’avoir duré et d’avoir ainsi traversé des périodes très différentes en conservant son objectif de départ. Elle éclaire a contrario les lacunes d’une époque et tient peut-être en réserve une sagesse pour demain.
Résurrection a sans doute un autre élément à apporter au débat. Depuis le début, la revue doit à ses maîtres (Daniélou, Balthasar, mais surtout Louis Bouyer) une attention particulière à l’eschatologie. Or il faut bien dire que celle-ci fait sérieusement défaut dans les réflexions sur l’Église, et cela depuis longtemps. Pour ceux qui sont nés dans l’institution, qui ont toujours eu comme horizon le fonctionnement de la société Église, il est difficile de sortir d’une perspective qu’on pourrait appeler gestionnaire. Même les plus contestataires n’envisagent jamais que des réformes de structure comme on peut en réclamer pour l’Éducation nationale, et ils n’ont pas l’idée d’un renouveau inspiré par l’Esprit qui modifierait soudain la donne. La conscience que le Seigneur va revenir et mettra fin au petit jeu auquel nous nous livrons dans nos synodes, nos plans d’action et nos partages de responsabilité n’est guère répandue. Beaucoup ne voient pas si spontanément que l’Église n’existe pas pour elle-même, mais qu’elle est là pour faire que ce monde passe et accueille le Christ et que, lorsqu’elle y manque, elle peut disparaître, comme c’est arrivé à de nombreuses chrétientés au long de l’histoire.
C’est ce qui explique la composition de ce numéro, qui se tient à l’écart des lamentations stériles comme des règlements de compte, mais qui prend au sérieux la crise actuelle, pour tâcher d’y lire un kaïros c’est-à-dire un de ces moments clés où s’opère le jugement de Dieu.
L’article du P. Gitton balise l’ensemble du sujet, il s’efforce d’abord de montrer que la problématique de la « déchristianisation » n’est pas dénuée de sens. Ensuite il examine les différentes explications avancées pour ce phénomène qui ont toutes une part de vérité, mais qui, se limitant aux aspects extérieurs de l’existence chrétienne, méconnaissent l’essentiel qui est la vie de foi. Il développe cinq questions-clefs sur lesquelles une conversion (métanoia) et une réorientation sont indispensables, avant d’ouvrir sur la perspective d’un jugement qui peut être à la fois destruction et renouveau.
La réflexion de Gatien Havet part de la lecture du livre de Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement, pour développer sa propre réflexion sur les causes de l’« effondrement ».
« Partager la Vérité, une œuvre de miséricorde » : Pierre Berteaux défend, contre la dictature du « témoignage de vie » qui a souvent remplacé toute autre présentation de la foi à l’incroyant, le droit d’argumenter calmement, d’expliquer et de convaincre.
L’exemple de saint Ignace de Loyola fournit à Henri Delalande l’occasion de montrer le lien qui existe entre notre propre conversion et la conversion d’autrui. Le missionnaire doit passer par un vrai dépouillement pour pouvoir adresser une parole de salut.
Le P. Valerry Wilson, spécialiste d’Origène et de la littérature des premiers siècles, nous partage sa connaissance du grand Alexandrin et nous montre comment la proclamation de l’Évangile est un évènement pour nous et pour celui auquel elle est adressée.
Pierre-Henri Beugras, directeur de la revue, ouvre toute une perspective sur l’évangélisation qui ne remplace pas le contact personnel et l’échange direct qui en est la base, et il montre combien il est important, en amont et en aval, d’avoir préparé les esprits et donné au christianisme une assise dans la société.
Enfin, Ambroise Schalchli approfondit la question du jugement de Dieu à travers l’histoire de l’Église, montrant que le temps de l’Église n’est pas seulement l’attente du jour J du retour du Christ, mais qu’il est traversé de « crises » qui sont autant d’anticipations de l’ultime passage au crible, qui sera le Jugement dernier.
Signe encourageant, ce numéro de Résurrection témoigne d’un fort rajeunissement de l’équipe rédactionnelle. La moitié du numéro est l’œuvre de jeunes rédacteurs dont c’est, pour certains, le premier article à paraître dans Résurrection.
Notes de bas de page
- Maxime Charles ne fut jamais évêque, son titre de Monseigneur vient du fait qu’il était devenu, comme recteur de la basilique du Sacré-Cœur, « prélat de Sa Sainteté ». ↑
- On a pu parler d’une « politique de la mystique », titre donné en 1984 à un ouvrage collectif offert en hommage à Mgr Charles pour ses 75 ans, paru aux éditions Critérion. Le témoignage, • qu’on y trouve, du cardinal de Lubac sur l’intuition spirituelle et apostolique du jeune abbé Charles est impressionnant (« le vouloir d’un apôtre », p. 13). ↑

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