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N° 147-148 · mars-juin 12.

Libres propos sur la vraie foi


« J’ai la foi », « je n’ai pas la foi », « j’ai perdu la foi ». On croirait, à entendre certaines expressions, que la foi serait une sorte de titre en banque, que l’on pourrait éventuellement troquer contre d’autres titres, ou perdre comme on perd son portefeuille. Ne parle-t-on même de « changer de foi », pour ceux qui quittent une confession religieuse pour une autre ?

Tout part de l’émergence du christianisme, qui, à la suite du judaïsme, a bousculé le paysage religieux des hommes. Jusque-là, la croyance était minimum, elle se limitait à la coutume qui garantissait la vie des sociétés autour de certains rites et de certains usages. Que Zeus vive sur l’Olympe et trompe sa femme, personne ne le niait, mais personne non plus n’était prêt à risquer sa vie pour l’affirmer.

Déjà le monothéisme jaloux d’Israël posait une question aux religions antiques et obligeait à prendre parti sur la nature du divin. Les fidèles du Christ, en créditant Dieu d’une initiative dans l’histoire, et en soutenant que là, et là seulement, se trouvait le salut pour tous les hommes, révolutionnaient le tranquille consensus qui permettait jusque-là d’associer Mercure et Isis dans une commune vénération. D’où la vigueur de la persécution contre ces trouble-fête intolérants.

Mais cette alliance entre la vérité et la foi chrétienne n’est pas le fait d’une quelconque « hellénisation du christianisme », ce serait plutôt l’inverse : c’est parce que l’homme est appelé à une relation personnelle avec l’Absolu qu’il ne peut transiger sur le vrai. Le Dieu qui entre en rapport avec lui en Jésus-Christ est Celui qui EST, toute réalité tire de lui son origine. On ne peut le créditer de ce qui nous arrange, ou nous charme. Je confesse la foi parce qu’elle est vraie, d’une vérité absolue et magnifique qui m’illumine en même temps qu’elle me dépasse.

Il est frappant de voir que, au moment où Julien l’Apostat voulut revenir au paganisme ancestral et faire pièce au christianisme, il se vit obligé de fabriquer, sinon un dogme, au moins un cadre philosophique pour soutenir la validité des cultes anciens. La première difficulté fut de trouver un nom pour qualifier ce qui jusqu’alors ne se pensait pas comme un ensemble distinct. Il trouva le mot d’ « hellénisme », qui ne qualifiait que très imparfaitement ce qu’il s’efforçait de promouvoir, et qui d’ailleurs n’eut pas de suite.

Dans la mesure où les chrétiens eux-mêmes durent à partir d’un certain moment se distinguer des juifs, devenus réfractaires à la prédication du Christ, ils commencèrent eux aussi à parler d’un « christianisme » qui se démarquait d’un « judaïsme »Le premier à le faire est Ignace d’Antioche (Magn. 10, 3) au début du IIe siècle.. Ce n’était plus seulement une secte juive rejetée, c’était une nouvelle religion avec ses rites et ses symboles. L’Islam scella cette évolution : dans son désir de donner une version nouvelle de ce qu’il croyait être le message d’Abraham, il forma le concept de « religion » (dîn), ensemble cohérent et exclusif de croyances et de pratiques. Le christianisme mit du temps à l’accepter vraiment, aimant mieux voir dans l’Islam une hérésie chrétienne plutôt qu’une « autre » religion. Jusqu’au XVIIe siècle, le mot de religion désignait surtout un ordre religieux, ou encore un usage liturgique particulier.

On sait que la partition confessionnelle de l’Europe, au sortir des guerres de religion, amena à identifier de plus en plus l’appartenance religieuse et l’allégeance à un souverain, selon le principe cujus regio, ejus religio. La vérité de la confession de foi passa ainsi après l’opportunisme politique : « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Et le mouvement incoercible aboutit avec la neutralité de l’État moderne à fragmenter le paysage religieux en « confessions » égales, toutes (ou presque) reconnues et dotées d’un statut. Les États-Unis semblent le pays, où cette coexistence semble le plus réussie, et où s’alignent, le long des mêmes rues, les temples et les églises, entre lesquels se partagent les croyants, chaque culte, chaque confession ayant ses croyances, ses textes autorisés, ses fêtes, son clergé ou équivalent.

Cette manière de banaliser les croyances, de les étiqueter comme des traits culturels propres à certains, rend aussitôt ridicule et vaine toute affirmation absolue, tout conviction qui prétendrait s’imposer au nom de la Vérité. L’évangélisation devient un prosélytisme coupable, et seule fait bonne figure la tolérance souriante, qui accepte tout et son contraire, en restant éventuellement attachée à un héritage particulier, par fidélité à ses origines. Le dialogue devient un exercice de courtoisie, on y parle de ses rites et de ses dogmes, comme d’autres montreraient leur collection de timbres. Tout cela n’a plus beaucoup de sens et sonne le glas des croyances fatiguées, mais cet exercice gonfle encore de fierté ceux qui ont été témoins d’un tel progrès, lorsqu’ils pensent à leurs ancêtres qui étaient assez fous pour se battre autour de la Vérité !

Toute cette histoire nous montre a contrario ce qui arrive quand la recherche de la vérité n’est plus à la source de l’appartenance religieuse, mais quand la croyance n’est qu’une conséquence de cette appartenance, une donnée de fait à laquelle il se faut se prêter quand on se range dans tel groupe ou dans telle chapelle.

Saurons-nous relever le défi ?

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