Auteur : BENEDICTUS

  • « La foi »

    Le pape Benoît XVI disait, lors de son récent voyage apostolique en Pologne (discours aux jeunes sur l’esplanade de Blonie, 27 mai 2006) : « Souvent Jésus est ignoré (…), est proclamé roi du passé, mais non du présent et encore moins de l’avenir ; il est cantonné dans le placard des demandes et des personnes qui ne devraient pas parler à haute voix en public ». S’il est bien vrai qu’on traite souvent ainsi la personne de notre Seigneur et maître, qu’en sera-t-il pour une notion qui semble bien abstraite, comme celle qu’exprime le mot de « foi » ?

    Et pourtant, sans la foi, il est certain que les humains sont comme des invertébrés sans colonne vertébrale. Il est intéressant de consulter ici deux ouvrages parus en langue française, dont le second, le Catéchisme de l’Église catholique (1ère éd. en français en 1992) a éclipsé le premier, le Catéchisme pour adulte des Évêques de France (1991), par son universalité et l’étendue de sa matière ; toutefois, on peut maintenant relire le premier comme une propédeutique au second, une introduction qui pose des jalons limités, mais sérieux et utiles, pour le croyant.

    Le CEF énonce ainsi : « La foi chrétienne ne se confond pas avec le sentiment religieux. Elle n’est pas une simple expérience, puisqu’elle naît de la Révélation de Dieu dans l’histoire et qu’elle est l’accueil de cette Révélation » (§ 15). Le CEC s’exprime à son tour : « La foi est d’abord une adhésion personnelle de l’homme à Dieu ; elle est en même temps et inséparablement l’assentiment libre à toute la vérité que Dieu a révélée »(§ 150). Sans insister sur les différences de langage entre les deux textes, on notera leur accord sur deux points fondamentaux constitutifs de la foi : la notion de révélation et celle d’adhésion (ou d’accueil).

    Or que nous dit l’étymologie ? Elle nous apprend qu’à l’origine du mot « foi » se trouve le latin fides, « confiance (d’une personne en une autre) », d’où : « parole donnée ; respect de la parole, loyauté », et enfin « assistance, patronage ». Le langage de la foi s’enracine dans celui des relations humaines, des contrats passés et des traités conclus (latin foedus, « traité », d’où « fédéral, fédération ») ; la fides est pour les Romains le fondement de la société, de l’échange et de l’association entre les hommes d’une même cité ou d’un même Empire. Le point de départ est donc celui de l’adhésion à la parole d’un homme, celui de la confiance mutuelle entre deux personnes humaines. Qui pourrait dire, à la relecture des premiers chapitres évangéliques, que les premiers apôtres n’ont pas suivi Jésus pour cette raison ? « En passant, il vit Lévi, le fils d’Alphée, assis au bureau de douane, et il lui dit : ‘Suis-moi’. Et se levant, il le suivit » (Mc 2, 14).

    La foi c’est donc d’abord l’adhésion à une personne et à sa parole. La langue grecque souligne davantage encore la médiation de la parole : le mot « foi », pistis, est directement lié au verbe peithô, « persuader ». Pour ces amoureux de la parole que sont les Grecs, la foi est liée à une parole qui convainc et emporte l’adhésion de l’auditeur. C’est dans cette lignée que se place saint Paul, parlant de la révélation de Dieu à tous les hommes : « Or comment l’invoqueraient-ils sans avoir cru en Lui ? Et comment croiraient-ils en Lui sans d’abord L’avoir entendu ? » (Rm 10, 14). Et c’est aussi ce que saint Thomas d’Aquin exprimera dans sa célèbre maxime: auditu solo tuto creditur, « c’est par ce qu’on a entendu seulement qu’on parvient à une foi solide ». La foi est ici liée étroitement à l’adhésion à une parole et à un contenu de pensée.

    La foi que nous professons en Jésus-Christ possède ces deux versants : d’abord l’adhésion vitale, depuis notre baptême, à la personne de Jésus, que nous osons vivre et affirmer, à la suite des apôtres. Oui, Jésus est passé sur notre chemin, dans notre enfance, notre adolescence, notre âge mûr ou notre vieillesse, et bien souvent, nous avons été éblouis par son regard, l’attention qu’il nous a manifestée personnellement, que ce soit dans le cœur à cœur de la prière ou l’accueil d’une communauté. Alors, nous avons décidé de le suivre. Mais, après ces élans spontanés, il y a aussi le travail de l’adhésion à un enseignement, à une vérité, le labeur d’une recherche exigeante de la vérité, balisée par des affirmations tranchées, que nous nommons dogmes, c’est-à-dire « objets de croyance, d’adhésion », et qui nous ont été révélés par Jésus-Christ à travers son Église. Ces deux versants de la foi, l’adhésion de l’homme à Dieu, et la révélation de Dieu à l’homme dans une Parole faite chair sont magnifiquement résumés par la réponse de Pierre à Jésus, qui mettait ses apôtres à l’épreuve sur leur volonté de le suivre ou de l’abandonner : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les Paroles de la Vie éternelle » (Jn 6, 68).

    Sur cette question de la foi, aucun dialogue n’est possible avec celui qui refuse dès le départ d’envisager qu’elle puisse habiter un homme ou une femme ou éclairer un texte. Le contraire de la foi, c’est la défiance, qui suspecte toute affirmation et ruine tout l’édifice social basé sur la confiance mutuelle. C’est aussi l’infidélité, à laquelle seule répond la parole de l’Apôtre, parlant du Christ : « Si nous sommes infidèles, Lui reste fidèle, car Il ne peut se renier lui-même » (2 Tm 2, 13).

  • L’esprit de silence

    L’esprit de silence a pour finalité principale d’établir l’âme dans une relation de foi avec son Créateur : amour et confiance filiale. Il a aussi pour but, ou plutôt comme première manifestation de son efficacité, d’instaurer une harmonie entre l’âme du fidèle et le reste de la création : les autres humains, les animaux, les végétaux, les êtres inanimés de la nature, ou les produits de l’activité humaine, artistiques ou mécaniques. Dans cette recherche de l’harmonie avec le reste du monde, une place privilégiée est tenue par la relation avec les autres croyants : d’abord les frères et sœurs dans la foi en Jésus-Christ, puis les membres des autres religions, en premier lieu juifs et musulmans, qui adorent le Dieu unique, enfin les hommes et femmes de bonne volonté, qui cherchent à connaître le vrai et à faire le bien. En chacun de ces frères et sœurs en humanité, en effet, l’Esprit Saint habite, selon des modalités que Dieu seul connaît, en sorte qu’ils sont des temples de Sa divinité.

    La nature est aussi un lieu privilégié du silence : dans le crissement des feuilles, le pépiement d’un oiseau, le cri lointain d’une marmotte, Dieu se révèle, à la fois omniprésent et infiniment discret. La nature est ainsi le lieu où nous pouvons placer notre être au diapason de l’Etre de Dieu, dans ce qu’Il veut bien nous révéler de Lui. Les puissances de notre être s’apaisent devant Lui, dans la mesure où nous laissons d’abord le monde qui nous entoure exister comme créé, exister comme nous-mêmes, au même titre que nous-mêmes, devant Sa face. Nécessaire humilité de la créature, qui se perçoit comme telle dans la solidarité avec tout le reste de la création, vide et néant, ou plutôt infime parcelle d’être devant l’Être infini.

    De cet ineffable gémissement de l’univers créé, jaillit bientôt un cri de louange : c’est le premier bienfait du silence que de reconnaître la bonté de ce monde qui existe, à côté de moi, comme moi, devant Lui. Louange et silence vont de pair, en sorte que même les êtres inanimés semblent chanter leur créateur.

    Au fidèle de Jésus-Christ, le silence de ses pensées et de ses actes intérieurs et extérieurs fait encore plus que de communier à la louange de la création : il conduit à la méditation des grands événements de la vie de Jésus-Christ, mystère de Dieu se révélant à l’homme. Le silence n’est plus simple passivité pour une union au Dieu tout-puissant, il entre dans le mouvement même de la divine philanthropie, du dessein bienveillant de Dieu pour sa créature humaine. Il partage alors dans ce mystère la charité agissante du Père, à la fois infiniment respectueuse de la liberté de l’homme, et profondément assoiffée de son bonheur. Le silence du croyant contemple le silence de Jésus seul dans la montagne, à prier pour que le règne de Dieu arrive, et il tire de cette contemplation la force de marcher à la suite de son Maître sur le chemin du don de soi, de la rencontre des autres, de l’amitié avec son Dieu.

  • Chronique sémantique : « Connaître »

    Il y a les vraies et les fausses étymologies : les vraies tiennent compte de l’évolution des mots au fil des décennies et des siècles ; les fausses veulent aller droit au sens, mais ne s’embarrassent pas des pesanteurs de l’histoire, elles veulent revivifier l’usage des mots en les rapprochant d’autres termes, selon des affinités philosophiques, théologiques, etc.

    Le mot « connaître » a pour vraie étymologie le latin cognoscere, qui correspond au grec gignôskein : le même radical, d’origine indo-européenne, *gno, contient l’idée d’une relation entre une personne humaine d’une part (sujet de la connaissance) et un autre terme, objet de la connaissance, qui peut être concret (personne, animal ou objet inanimé) ou abstrait (idée, théorie, discipline). On saisit tout de suite l’immense étendue du champ sémantique ainsi ouvert à nos yeux : le monde entier est appelé à être objet de connaissance.

    La Bible, qui véhicule la parole de Dieu et n’a donc pas sur le monde un regard superficiel, emploie le même mot pour la reconnaissance de Dieu par l’homme, et pour cette connaissance intime réciproque d’un homme et d’une femme que donnent les relations conjugales. On lit ainsi dans le livre de l’Exode (6, 3) : « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme Dieu Puissant, mais sous mon nom, le Seigneur, je ne me suis pas fait connaître d’eux », et dans le livre de la Genèse (4, 1) : « L’homme connut Ève sa femme. Elle devint enceinte… ».

    Deux conclusions s’imposent de ce rapprochement : les relations conjugales sont chose sacrée ; mais aussi la connaissance de Dieu a en commun avec ces relations, la donation totale de l’être qui résulte d’un amour unique. La connaissance a donc indéniablement à voir avec l’amour.

    Allons plus loin. Le livre de la Genèse nous instruit encore des relations entre le premier homme et la première femme : « Aussi l’homme laisse-t-il son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair » (3, 24). Ce verset est ainsi commenté par saint Paul : « ce mystère est de grande portée : je veux dire qu’il s’applique au Christ et à l’Église » (Ép 5, 32). Cela signifie que la connaissance mutuelle des époux – non seulement charnelle, mais aussi affective, intellectuelle – qui permet une habitation commune, est une image pour nous aider à comprendre la relation aimante entre Dieu fait chair, Jésus-Christ, et l’humanité restaurée par lui dans sa beauté originelle, l’Église.

    Le mariage humain est donc une image pour nous aider à penser le mystère de l’Incarnation, celui de Noël, celui de la venue du Tout-puissant dans le sein de la Vierge Marie, puis de sa naissance en notre monde. Dès lors, connaître Dieu pour un chrétien, c’est, selon la fausse étymologie en vogue, « co-naître » avec lui, c’est-à-dire partager avec lui l’expérience fondamentale de la naissance vulnérable par pur amour, de l’abaissement et du renoncement à nos privilèges pour partager une condition humble et toute offerte au regard de ceux qui viendront nous rencontrer.

    Dieu nous conduit à le connaître. Il nous invite à nous pencher sur le petit enfant déposé dans la crèche de Bethléem. Le connaître, ce sera L’aimer, nous laisser aimer par Lui, et Le laisser aimer nos frères et sœurs en chacun de nous.

  • Chronique sémantique : « Virginité »

    Osons braver le ridicule et le « culturellement correct ». Osons parler de la virginité, ce qui n’est peut-être pas si déplacé pour des hommes et des femmes qui croient en Jésus-Christ et prient, régulièrement ou occasionnellement, la Vierge Marie. Le mot a pourtant mauvaise presse : il faut reconnaître que pour un grand nombre de jeunes de notre pays, et un certain nombre d’éducateurs, dire d’un adolescent qu’il (ou elle) est « vierge » signifie qu’il (ou elle) est demeuré(e), arriéré(e).

    Sans nous pencher sur les causes, et en restant dans l’investigation sémantique, ouvrons le dictionnaire. Le Petit Robert (éd. de 1979) renvoie, pour la définition de « virginité » à celle de « vierge », en énonçant sobrement : « état d’une personne vierge ». A ce mot, nous trouvons d’abord une distinction entre un nom féminin et un adjectif. Pour le nom, le sens premier, que le dictionnaire connote vieux ou didactique, que nous dirions volontiers médical ou biologique, s’énonce ainsi : « Fille qui n’a jamais eu de relations sexuelles, et possède encore l’hymen ». Pour comprendre l’évolution, il faut passer à l’adjectif, dont le Robert nous donne comme sens premier : « qui n’a jamais eu de relations sexuelles », et pour sens second « qui n’a jamais été touché, sali, souillé, terni ou simplement utilisé ». Il est clair que le sens premier concerne des personnes humaines (hommes ou femmes) et le second des choses (pellicule vierge, huile vierge, etc.).

    Ouvrons maintenant le Catéchisme de l’Église catholique. Le texte fondamental nous semble être celui du paragraphe 1619 : « Les deux, le sacrement du mariage et la virginité pour le Royaume de Dieu viennent du Seigneur lui-même. C’est Lui qui leur donne sens et [leur] accorde la grâce indispensable pour les vivre conformément à sa volonté. L’estime de la virginité pour le Royaume et le sens chrétien du mariage sont inséparables et se favorisent mutuellement. » Ce texte pose la virginité, au sens premier de l’état d’une personne vierge, comme un état de vie possible à choisir, à côté de l’état du mariage. Il s’appuie directement sur la parole de Jésus : « Il y a des eunuques qui le sont de naissance, dès le sein de leur mère ; il y a aussi des eunuques qui le sont devenus par la main des hommes ; et il y en a qui se sont faits eunuques eux-mêmes à cause du Royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne. » (Mt 19, 12)

    Réfléchissons un instant à ce que signifie cette valorisation de l’état de virginité, comme un état de vie durable possible, en face du mariage. Cela signifie que l’abstinence de relations sexuelles est pour Jésus une bonne chose, s’il est fait « à cause du Royaume des cieux ». Nous avons ici le commentaire que Jean-Paul II fit de ce passage dans son exhortation apostolique Vita consecrata (1996) : « La chasteté des célibataires et des vierges, dans la mesure où elle manifeste le don à Dieu d’un cœur sans partage, constitue un reflet de l’amour infini qui relie les trois Personnes divines dans la profondeur mystérieuse de la vie trinitaire » (§ 21). Des notions importantes sont ici mises en avant. Nous retiendrons l’une d’elles : le « don d’un cœur sans partage ». La virginité pour le royaume est donc l’abstinence d’une chose bonne en soi, le don d’un homme à femme (et réciproquement) dans les relations conjugales, pour réserver ce don totalement à Dieu lui-même.

    Si donc la virginité est une valeur positive, c’est par l’offrande de cette abstinence à Dieu, comme un témoignage d’amour. Par là, l’Église se distingue des morales de la pudibonderie ou de l’exaltation de l’intégrité corporelle, ces dernières pouvant être en vogue à notre époque de l’autre côté de l’Atlantique. Elle affirme surtout d’une part que la relation sexuelle est une relation entre personnes, et non un acte de consommation, ce qui a pour conséquence le respect de la personne humaine et spécialement de la plus faible, ce qui est souvent la femme : la liberté du choix du mariage ou du célibat est une conquête de la civilisation chrétienne sur le paganisme ; sur ce point, comme sur d’autres, il n’est pas certain que la montée grandissante de l’islam en notre pays soit une bonne chose.

    Il y a à cela un second corollaire, souvent méconnu : l’état de virginité n’est pas réservé à ceux qui ont fait vœu de célibat, que ce soit dans une vie sacerdotale, religieuse, ou une autre forme de consécration à Dieu. S’il est vrai que les relations sexuelles impliquent une donation entière de la personne à son partenaire, elles sont un acte sacré, dans lequel Dieu ne peut être absent. Elles sont donc réservées à ceux qui se sont unis devant Dieu et se sont consacrés l’un à l’autre devant lui : tel est le sens du sacrement de mariage. Dès lors, la virginité est aussi l’état naturel de préparation au mariage, car par le baptême, l’homme et la femme sont consacrés à Dieu dès le début de leur vie chrétienne : « Toute la vie chrétienne porte la marque de l’amour sponsal du Christ et de l’Église. Déjà le baptême, entrée dans le peuple de Dieu, est un mystère nuptial : il est, pour ainsi dire, le bain de noces qui précède le repas de noces, l’Eucharistie » (CEC, 1617).

    Dès lors, il est urgent que nous redécouvrions la valeur de la virginité, quel que soit notre état de vie, que nous puissions concrètement la vivre ou seulement l’estimer et la recommander. Car elle n’est pas l’opposé du plaisir et de la joie, elle est bien plus, si elle est vécue consciemment comme une offrande de soi-même à Dieu, une forme de la charité. Sa redécouverte sera un affinement de notre conscience morale, et une marque de confiance envers l’Église, qui a toujours reconnu sa valeur. Prenons ce chemin en suivant la Vierge Marie, à qui le Seigneur a accordé ce privilège d’être à la fois vierge et mère, et demandons au Seigneur de pouvoir allier, à son exemple, la chasteté et la fécondité, l’ascèse et la charité.

  • La paix : variations sémantiques

    Le mot de paix, nous le lisons, l’écoutons et le prononçons dans des contextes bien différents. Depuis des années, nous entendons parler des espoirs de paix au Proche-Orient, et il nous semble presque irréel qu’ils reçoivent ces temps-ci un début de concrétisation. Pendant longtemps aussi, nous avons envié notre puissant frère et voisin, l’Allemagne, pour les vertus de son dialogue entre syndicats et patronat, qui parvenait à maintenir une paix sociale, incroyable pour nous autres, incorrigibles Gaulois. Plus profondément, si nous sommes habitués, pour la plupart, au brouhaha des villes, nous n’en reconnaissons pas moins le bienfait d’une promenade prolongée dans une forêt paisible, ou nous avons parfois goûté la paix d’un monastère.

    Quoi de commun entre tous ces contextes, diplomatique, politique, personnel ? Ouvrons la Bible. Au livre des Juges (ch. 6), Gédéon a une vision : l’Ange du Seigneur lui apparaît, et lui transmet l’appel de Dieu ; le jeune homme n’est pas rassuré devant cette apparition ; alors « le Seigneur lui dit : ‘la paix est avec toi ! Ne crains rien, tu ne mourras pas.’ A cet endroit, Gédéon bâtit un autel au Seigneur et l’appela ‘le Seigneur est paix’ ». Le Dieu d’Israël se révèle ainsi, non seulement comme un Dieu tout-puissant, mais encore un Dieu de paix, qui ne veut pas la mort de l’homme, mais souhaite au contraire sa vie, sa prospérité, son bonheur, la plénitude de son existence. Telles sont les connotations du terme hébreu shalom, que traduit ici le mot de paix. C’est parce qu’il a perçu intuitivement toute la richesse de ces connotations que Gédéon a l’audace d’appeler ainsi le Dieu qui lui a révélé son dessein : le Seigneur est paix. La paix de la Bible n’est donc pas d’abord l’absence de guerre, comme les dictionnaires ont coutume de commencer l’énumération des sens du mot paix, elle est bien plus la présence de Dieu.

    Au fil des siècles, le peuple d’Israël n’a pas été rassasié de l’image de paix que lui offraient ses rois, image bien pâle, comme toutes nos tentatives humaines, il s’est pris à désirer un Prince de la paix, qui incarnerait pleinement la présence divine à ses côtés : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné… On proclame son nom : merveilleux conseiller, Dieu fort, Père à jamais, Prince de la paix ». Cette prédiction du prophète Isaïe (ch. 9), Jésus de Nazareth la reprendra à son compte, déclarant arrivé le jour de son accomplissement. Puis, quittant la synagogue pour la montagne, il dira aux disciples qui l’ont suivi : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ».

    Une étape nouvelle est ici atteinte : la paix n’est plus seulement l’habitation du Dieu tout-puissant dans le cœur de son fidèle, elle est aussi, en sa faveur comme pour son entourage, un bien à façonner, à créer ; et ce n’est que par sa transmission que ce bien sera sauvegardé. Le disciple de Jésus-Christ est un pacificateur, un homme de paix, parce que son Dieu est le Dieu de la paix. Le très beau mot qu’emploie l’évangéliste Matthieu, éïrênopoïos, est un mot rare en grec classique, même si sa formation est limpide, à partir du substantif éïrênê, la paix (d’où vient le beau prénom Irène) et de la racine du verbe poïéïn, faire, créer (d’où vient la poésie).

    On comprend dès lors pourquoi le Bienheureux pape Jean XXIII a transfiguré l’adage de la traditionnelle sagesse des nations : Si vis pacem, para bellum (si tu veux la paix, prépare la guerre), en ce nouveau dicton, qui a saveur évangélique : Si vis pacem, para pacem (si tu veux la paix, prépare la paix). Ce qui ne signifie pas qu’il faut abandonner la vertu de prudence, mais qu’il faut se battre pour la paix, que la paix est l’enjeu d’un combat incessant. Loin des fausses tranquillités du repli sur soi, la paix est le fruit d’une lutte à mener sur tous les plans, personnel, familial, civil, national, international.

    Dans la même perspective, au lendemain des dramatiques événements de septembre 2001, le pape Jean-Paul II déclarait, dans son Message pour la paix du 1er janvier 2002 : « Il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon ». Le plus magistral des accords de paix, le plus réussi des compromis issus d’une longue négociation, comme aussi bien le rayonnement du starets saint Séraphim de Sarov, disant à un disciple, après vingt années de mortification solitaire dans la forêt, puis dans une cellule d’ermite : « Acquiers la paix et des milliers d’âmes viendront à toi », toutes ces victoires de la paix ont leur unique source dans le cœur de l’homme, l’intimité d’amour qu’il est appelé à vivre avec le Père, dans le Fils, par l’Esprit Saint.

  • Chronique sémantique

    Le mot « salut » a bien de la chance ! Il a échappé de notre temps au recyclage idéologique ou pratique qui guette tous les mots à forte connotation religieuse, spécialement chrétienne. Il n’est pas employé couramment dans la langue des entreprises, comme l’alliance, le mariage, le divorce, dans celle des chroniqueurs sportifs ou sociaux, comme la grand-messe, celle des adeptes de l’informatique la plus élémentaire, comme l’icône, ou celle de M. Tout-le-monde, qui adore tout, sauf Dieu, et consacre sa vie à toutes sortes de choses plutôt qu’à Lui.

    Non, le salut est resté, mis à part son emploi usuel et familier dans les rencontres quotidiennes, pour remplacer « bonjour » ou « au revoir », un terme assez vieillot, bon pour les manuels d’histoire — témoignage d’une époque qui s’y connaissait aussi très bien en recyclage idéologique, la Révolution française, dans l’expression « salut public » —, ou pour des manifestations aujourd’hui encore tolérées dans les grandes rencontres médiatiques, mais sinon quelque peu suspectes pour l’opinion majoritaire, dans l’expression « salut militaire » ou des formules analogues, qui marquent, ô scandale, une certaine forme de respect pour une institution publique.

    Donc, une chance pour les chrétiens : ils ne sont pas obligés de renvoyer ce mot peu connu au placard des expressions dangereuses, comme la charité, puisque celle-ci est, selon la phrase d’un intellectuel entendu sur les ondes, « la marque de mon pouvoir sur autrui », mais ils peuvent encore l’employer. Le mot n’est pas délavé, il est seulement déshydraté. Redonnons-lui donc un semblant de vie en l’humectant de la sève de l’étymologie et de la tradition chrétienne.

    Le salut, c’est d’abord, comme l’indique le mot latin salus, d’où il est dérivé, la santé. C’est très exactement ce que ressent l’homme qui arrive d’une longue traversée marine, « sain et sauf » : « sauf » vient en effet de l’adjectif latin salvus, correspondant au substantif salus, c’est l’état de celui qui a échappé à un grand danger, qui demeure en vie, avec tous ses membres.

    Parler de salut en termes religieux, c’est donc supposer que nous sommes tous en grand danger, et cela perpétuellement. Non pas seulement que nous puissions toujours glisser dans l’escalier et nous casser une jambe, mais plus fondamentalement parce que nous sommes complètement égarés et perdus dans le monde qui nous entoure. C’est bien le mot de Blaise Pascal : « L’homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré et tombé de son vrai lieu, sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables. » (Pensées, fr. 427, éd. Brunschvig).

    Le salut pour un chrétien, et pour toute personne qui cherche Dieu, c’est donc ce qui est offert à l’homme d’aujourd’hui, déboussolé, et plus d’une fois désespéré, ballotté entre la mondialisation, le choc des terrorismes et des répressions, l’oppression des forces économiques, la ruine de sa santé, la perte des êtres chers : de quoi redresser la tête, redécouvrir qu’il a une histoire, une dignité et une vie non dépourvue de sens.

  • Chronique sémantique : « Accomplir »

    Quel mot à la saveur un peu désuète ou résolument juridique ! « Accomplir sa tâche », c’est une façon bien précieuse de dire « faire son travail ». Il n’y a guère que les meurtriers avec préméditation qui « accomplissent froidement leur forfait ». Ou bien, le verbe devient pronominal, et ô merveille de la subjectivité contemporaine, il se charge soudain de nuances sympathiques : « il s’accomplit dans son métier », c’est dire, de manière bien recherchée tout de même, « il s’y épanouit », pour ne pas oser tout crûment : « il s’y éclate »…

    Pourquoi une telle désaffection à l’égard d’un mot que l’on sent riche de potentialités ? Peut-être que notre époque, étant celle du « tout, tout de suite », ne comprend pas bien que beaucoup de choses demandent du temps, de la patience et de la persévérance, et qu’il faut, pour accomplir une œuvre de longue haleine, bien des attentes, des renoncements et des espérances.

    Et si précisément, accomplir était le propre de l’acte divin ? C’est de Dieu en effet qu’il est écrit au livre de la Genèse (2, 2) qu’il « accomplit la septième jour l’œuvre qu’il avait faite », marquant ainsi un point d’achèvement à la semaine de la création de l’univers, selon le texte sacré commun aux Juifs et aux chrétiens. C’est Lui encore qui, comme il est rapporté au livre des Nombres (15, 40), recommande aux fils d’Israël, après le don de la Loi au Sinaï, « d’accomplir ses commandements ».

    On mesure mieux alors l’audace inouïe d’un jeune rabbin, Jésus de Nazareth, déclarant à ses disciples, à propos de cette même Loi et des écrits des Prophètes qui l’avaient explicitée : « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir » (Mt 5, 17).

    Si nous pensons que cette parole n’est pas un blasphème, mais l’expression du dessein de Dieu, qui commença avec la création et le don de la Loi, et trouva en Jésus son « accomplissement », que nous reste-t-il à faire ? Sans doute prendre le même chemin que Lui, chacun à son pas, pour mener à leur terme les promesses que Dieu a inscrites en nous.