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N° 192 · avril 2026

Éditorial


Ce numéro sur l’exorcisme aborde une question somme toute peu traitée par les revues de théologie. Pourquoi cette réserve, cette discrétion concernant l’exorcisme, alors que la voyance, la sorcellerie et l’occultisme ont de plus en plus pignon sur rue, à la mesure du recul de la foi chrétienne dans notre société ? Certes les évêques se soucient de plus en plus de proposer un service d’exorcisme sur leur diocèse, signe d’une demande qui ne faiblit pas, mais les enjeux théologiques et pratiques sont-ils bien mesurés et partagés auprès des chrétiens ?

Le combat contre le démon est face à deux questions cruciales. D’une part, les combattants ne se sont-ils pas retirés, le démon excellant à se dissimuler, et les hommes s’étant éloignés de cette lutte, par aveuglement ou par peur ? D’autre part, ceux qui s’engagent dans ce combat n’ont-ils pas été désarmés par l’affaiblissement des principales armes chrétiennes que sont les exorcismes ?

Le scientisme du xixe siècle a cru que tout ce qui s’expliquait autrefois par les anges trouvait désormais une explication rationnelle. L’homme a été ainsi situé dans un face-à-face avec Dieu sans la profondeur du cosmos révélée par l’existence des anges. En ajoutant à cela l’entreprise de démythologisation du Nouveau Testament, il n’y eut plus de place pour la présence et l’action démoniaque des anges déchus. L’affirmation de l’existence et de l’action des démons fut donc largement contestée jusqu’à la fin des années 1980. Mais dans ces années, les affirmations très nettes du Catéchisme de l’Église catholique quant aux démons et le regain d’intérêt pour l’exorcisme ont marqué un véritable tournant, en particulier dans le sillage des pratiques de délivrance du renouveau charismatique.

Jean-Christophe Thibaut nous aide à comprendre le contexte actuel en explorant la montée de l’occultisme et des nouvelles spiritualités dans une société postmoderne qui délaisse les religions institutionnelles au profit d’un syncrétisme individuel. Il met en avant le risque d’emprises démoniaques découlant de pratiques magiques souvent présentées comme anodines. Pour Jean-Claude Doh, une forme de déni prévaut au sein du clergé français. Cette attitude résulte d’une méconnaissance et d’une méfiance importantes à l’égard des phénomènes démoniaques, souvent relégués au rang de « problèmes d’Africains ». Il plaide pour une formation sérieuse, que ce soit auprès des chrétiens ou dans les séminaires. Pour ce faire, Philippe Donville nous donne une typologie précieuse de l’action démoniaque. Il nous a semblé essentiel d’examiner de plus près la question de l’entrave spirituelle. À cet effet, nous avons rencontré le docteur Dubois, dont la longue expérience en matière de libération intérieure s’avère précieuse. Ce phénomène, l’entrave spirituelle, identifié relativement récemment, affecte une part significative de nos contemporains. Elle se manifeste et se développe particulièrement en exploitant la vulnérabilité de notre « vieil homme », c’est-à-dire une volonté déjà partiellement affaiblie. Elle résulte le plus souvent, bien que de manière non systématique, de blessures affectives subies aux conséquences d’ordre psychique et spirituel. Ceci amène Bernard Dubois à insister sur l’étroite interaction entre ces deux dimensions, d’où la nécessité d’un discernement subtil pour distinguer ce qui relève du psychologique de ce qui est de nature spirituelle.

Les enjeux actuels de ce combat contre le démon ayant été exposés, qu’en est-il des moyens de lutte ? Gilles de Raucourt, dans son article sur Jésus exorciste, souligne qu’une lecture attentive du Nouveau Testament, à la fois chez les synoptiques ou chez saint Jean, démontre de façon décisive combien l’exorcisme est au cœur de la mission de Jésus. Alors que l’Ancien Testament est très discret sur les forces démoniaques, on peut dire que Satan et ses démons sont omniprésents dans le Nouveau Testament, si bien que l’on a pu dire que la vie de Jésus est comme un gigantesque et salutaire exorcisme. En contraste avec les pratiques antérieures, il chasse les démons par sa seule autorité et il donne tout pouvoir à ses disciples et aux baptisés de faire de même en son Nom. Jésus, par son ministère, n’hésite pas à exorciser. Il répond ainsi à une double tension contemporaine : d’un côté, la réticence à trop parler du démon, créature de Dieu vaincue par le Christ, afin de ne pas lui accorder une importance excessive ; de l’autre, le risque, souligné par Charles Baudelaire, de le laisser agir dans l’ombre en ne l’évoquant pas. Car, comme l’écrit le poète : « La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas1. » En réalité, c’est la présence même de Jésus qui force l’ennemi à se manifester, permettant alors au Christ de le réduire au silence.

La mise en œuvre de l’exorcisme dans l’histoire s’est faite de façon assez naturelle jusqu’à la Renaissance avec une véritable place laissée au baptisé dans ce combat, tout en spécialisant progressivement la fonction d’exorciste. En revanche, Jean-Benoît Poulle dans son article nous aide à saisir les conséquences délétères de la longue période de la chasse aux sorcières qui débute en pleine Renaissance. Celle-ci va profondément traumatiser les consciences, conduire à un scepticisme généralisé sur l’influence démoniaque et contribuer à centraliser la lutte contre le démon autour de l’exorcisme. Alors que le combat contre le démon se faisait, jusqu’au Moyen Âge, au plus près de la vie des chrétiens, cette question, compte tenu des dérives de la chasse aux sorcières, va être de plus en plus l’apanage des exorcistes. L’exorcisme, d’un combat ordinaire et quotidien, a été ramené peu ou prou à un combat extraordinaire et à la peur qui va avec. Ce traumatisme a manifestement laissé des traces et contribué à désarmer les chrétiens.

En partant des textes les plus autorisés, Philippe Donville énumère les différents types d’exorcisme, ce qui lui permet de souligner que la faculté pour tout laïc de pratiquer l’exorcisme privé est largement ignorée et rarement enseignée. Il relève qu’une part importante de la lutte contre le démon n’est pas du ressort exclusif de l’exorciste, sachant que celui-ci a tout intérêt à former des laïcs pour pouvoir se consacrer pleinement à sa fonction première d’exorciser les possédés2. Avec l’essor des groupes de prière principalement charismatiques, une rivalité plus ou moins ouverte s’est fait jour entre les services de l’exorcisme des diocèses et les groupes de laïcs pratiquant la délivrance. Les uns arguant d’une nécessaire centralisation et les autres d’un besoin impératif de démocratisation. Pour déminer ce différend, le vocabulaire de l’exorcisme a été laissé aux uns tandis que les autres se sont approprié celui de la délivrance issu du monde protestant anglo-saxon. Philippe Donville souligne les enjeux de cette question de vocabulaire et ses inconvénients. Il plaide pour une unification du vocabulaire, l’inconvénient majeur d’un double vocabulaire étant de dévaloriser le pouvoir baptismal d’exorciser. Il plaide donc pour que le même vocabulaire soit utilisé, que ce soit pour l’exorciste ou pour le simple baptisé, tout en maintenant la discipline actuelle de réserver les cas de possession à l’exorciste. L’essentiel étant cependant de travailler à une formation plus sérieuse sur l’exorcisme pour tous les chrétiens. Démocratisation oui, mais à la condition d’une véritable formation et d’une réelle supervision pluridisciplinaire, sous l’autorité de l’évêque, à travers laquelle les services d’exorcisme peuvent partager toute l’expérience acquise.

Notes de bas de page
  1. Charles Baudelaire, La Fanfarlo ; le spleen de Paris. Petits poèmes en prose, Flammarion, Paris, 1987, p. 140. ↑
  2. Jean-Claude Doh et Jean-Christophe Thibaut soulignent l’engorgement des services d’exorcisme et le manque de suivi des personnes. ↑

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