← Rechercher dans les archives

N° 80-81 · fév.-mars 99.

L’évolution biologique : faits, théories et philosophie [avec Jean-Marie EXBRAYAT et Jean-Pierre PARENT]


Dans la première partie de ce texte, que nous avons appelée partie I, publiée par France Catholique« Les preuves de l’évolution », Michel Delsol, Jean-Pierre Parent et Janine Flatin, France Catholique n°2690, 30 avril 1999, p. 8-16., nous avions décrit les preuves de l’évolution biologique. Nous voulions alors démontrer que ce phénomène était réel et scientifiquement démontrable avec des arguments issus strictement de milliers, voire de dizaines de milliers d’observations concordantes, et d’un grand nombre d’expériences des scientifiques travaillant dans la nature ou dans leur laboratoire.

Dans les pages qui suivent, nous allons traiter des questions suivantes :

Dans la partie II nous analyserons les théories explicatives de l’évolution.

Dans la partie III, la valeur épistémologique de ces théories.

Dans la partie IV, la philosophie, ou plutôt les fausses philosophies que l’on a voulu leur faire dire. Sur ce point cependant nous en resterons surtout aux problèmes religieux.

LES THÉORIES EXPLICATIVES

DE L’ÉVOLUTION

En donnant les preuves de l’évolution dans le précédent article, nous avons laissé de côté un grand problème, toujours strictement scientifique, que soulève ce phénomène : celui des mécanismes qui ont permis aux espèces de passer ainsi en 3 milliards d’années des premières formes vivantes très primitives à l’éléphant ou à l’homme.

Il faut bien distinguer en effet le fait de l’évolution biologique et ses mécanismes. Les mécanismes, ce sont les causes qui ont entraîné les systèmes vivants vers ces transformations fantastiques.

C’est cette question que nous allons résumer dans les pages qui suivent. Elle a été l’objet de débats passionnés.

Depuis deux siècles, deux mécanismes ont été proposés : le premier fut émis par le biologiste français Lamarck lui-même, c’est-à-dire l’homme qui avait, dès 1800, c’est-à-dire 60 ans avant Darwin, remplacé l’image créationniste des êtres vivants par un système évolutionniste, le deuxième par Darwin en 1859. La théorie darwinienne a été complétée considérablement depuis 1859, date de la première publication de son ouvrage essentiel, et en tenant compte de ces modifications elle est devenue, dans les années 30 de ce siècle, la Théorie Synthétique de l’évolution. Nous allons donner un résumé sommaire des idées lamarckiennes abandonnées aujourd’hui, mais qu’il est nécessaire de connaître, et nous traiterons ensuite de la théorie synthétique qui, souvent, n’a pas été comprise par les croyants des grandes religions monothéistes parce qu’elle donne un rôle particulier aux phénomènes du hasard dont peu de gens (même des biologistes) ont compris, et souvent mal compris, le sens que lui donnent les biologistes. Dans cette deuxième théorie, nous ne citerons Darwin que lorsque ce sera nécessaire pour la meilleure compréhension de l’ensemble.

I – Le Lamarckisme

ou l’hérédité des caractères acquis

Lamarck ayant compris le fait évolutif suggéra que ce phénomène avait pour cause les deux mécanismes suivants :

1) Au cours de sa vie, sous l’influence de ses habitudes et de l’usage, chaque individu modifie plus ou moins la structure de son corps. Ceci est vrai. Le sportif qui soulève des poids énormes provoque un développement de toute sa musculature, et surtout celle de ses bras et de son dos.

2) De tels caractères se transmettent à la descendance et ainsi les êtres se sont modifiés au cours des âges.

Lamarck citait comme exemple de ces faits l’allongement du cou de la girafe. Les ancêtres de cette espèce, disait-il, avaient un cou court, de taille normale, et vivaient dans un pays où elles broutaient de l’herbe. L’herbe disparut, elles durent prendre l’habitude de manger des feuilles d’arbres. A chaque génération, elles tirèrent alors sur leur cou et celui-ci s’allongea d’abord un peu. Comme ce caractère acquis par l’usage se passait à la descendance, le cou s’allongea de plus en plus et donna les animaux que nous connaissons aujourd’hui.

Ce deuxième phénomène s’est avéré absolument faux. Les caractères acquis par l’habitude ne se transmettent pas aux descendants.

Le fait fut pourtant discuté jusqu’aux années 1960 et il existe encore des biologistes qui voudraient y croire. Mais aucun argument ne peut le prouver. Il est inutile de traiter davantage de cette explication car elle est abandonnée aujourd’hui. Un tel phénomène pourrait se produire, mais une fois dans des circonstances particulières, ce serait alors exceptionnel, et ne pourrait devenir une explication générale de l’évolution.

II – Le Darwinisme et la théorie synthétique actuelle

Avant même que l’on ait compris les lois de l’hérédité, Darwin, avec un certain génie, suggéra dans son ouvrage de 1859, L’origine des espèces, une série d’idées qui devaient se transformer en plusieurs étapes pour aboutir à la théorie synthétique actuelle. Celle-ci se complète elle-même aujourd’hui de décennies en décennies. Cette théorie est, à l’image même de la vie, immensément complexe. Il a paru à son sujet certainement plusieurs dizaines de milliers de travaux ou d’articles qui en apportent la confirmation et perfectionnent les schémas originels trop simples, comme le sont d’ailleurs toujours les premières phases de l’histoire des grandes théories scientifiques. Les discussions sur cette théorie dont les échos arrivent parfois au grand public (neutralisme, ponctualisme, évolution rapide possible), ne l’ont pas atteinte dans son ensemble. Des amateurs de sensations nouvelles ont parfois exagéré des nouveautés découvertes sur ce sujet, mais l’exagération et l’exploration de la nouveauté font partie des habitudes de certains médias aujourd’hui.

Nous allons diviser notre exposé en trois sections. Dans la première, nous situerons à peu près dans l’ordre chronologique les idées, les faits et expériences qui ont conduit aux premières conceptions darwiniennes et à celles des synthéticiens. Ce sera en somme la théorie de la théorie synthétique. Dans la deuxième nous verrons les points délicats de la théorie. Dans la troisième, très courte, car ces faits seraient trop complexes pour cet exposé, nous situerons les apports récents.

SECTION I

La théorie de la théorie synthétique

Nous allons diviser cette première partie en 19 points qui apparaissent à peu près comme les 19 éléments principaux de la théorie synthétique. Les premiers des ces points furent compris par Darwin.

1/ La nature est composée d’un nombre considérable d’espèces. Deux millions environ sont actuellement inventoriées, il en reste, disent certains spécialistes, peut-être 30 millions d’autres à décrire.

2/ Dans la nature, chaque espèce donne toujours un tel nombre d’œufs ou de portées que si tous arrivaient à l’âge adulte, la terre en serait vite couverte. Les mortalités chez les jeunes sont toujours considérables. Chez les éléphants, on peut calculer que si tous les éléphanteaux arrivaient à l’âge adulte et se reproduisaient, en 1 500 ans environ, la terre serait couverte de ces animaux et ils seraient serrés les uns contre les autres. On sait aussi que certains couples de grenouilles pondent 10.000 œufs par an. S’ils arrivaient tous à l’âge adulte, il y aurait très vite 1 mètre d’épaisseur de grenouilles sur la terre. A cette règle il n’y a que de rares exceptions : des insectes ou des araignées habitant des cavernes, dits cavernicoles.

3/ Dans une même couvée, il n’y a jamais deux individus exactement pareils. Ces différences sont dues à des modifications du système héréditaire des individus. Darwin ne connaissait pas les lois de l’hérédité et le terme de mutation. Il imagina cette thèse mais ses conceptions furent comprises 20 ans après sa mort, lorsque l’on redécouvrit les lois de Mendel. Cette « pré compréhension » était incontestablement un trait de son génie.

4/ Darwin comprit aussi que ces modifications héréditaires n’étaient pas dues à l’usage, mais à des modifications d’organes dues au hasard qui agissaient sur les structures de l’hérédité dont il ne saisissait pas encore le mécanisme. Pour Darwin, le hasard était un phénomène d’origine inconnue, nous verrons plus loin que l’on peut en donner une définition beaucoup plus précise.

5/ Il pensa alors que dans cette mortalité considérable qui frappe les œufs et les couvées, la mort frappait quelquefois au hasard, mais plus souvent frappait les individus qui étaient nés avec des modifications héréditaires défavorables. Au contraire, elle laissait vivre ceux qui étaient nés avec des caractères favorables. C’est ce phénomène que l’on appelle la « sélection naturelle ». On le nomme aussi la « survie du plus apte »; on dit aussi la « survie du moins inapte ».

6/ Darwin généralisa ces phénomènes et admit qu’ils pouvaient expliquer les transformations des vivants, le passage d’une espèce à l’autre, et le passage d’un grand groupe à l’autre, des poissons aux batraciens par exemple, et même la construction d’organes complexes comme l’œil.

7/ Nous ne croyons pas utile de signaler ici le fait que Darwin reprit aussi à son compte certaines idées de Lamarck ; les discussions qui s‘en suivirent après sa mort amenèrent les darwiniens à refuser ces introductions de lamarckisme dans la thèse générale de Darwin.

8/ En 1900, on comprit les phénomènes de l’hérédité en retrouvant les travaux d’un moine autrichien, Grégor Mendel, qui les avait publiés 40 ans avant, dans une petite revue scientifique inconnue. Dans les années qui suivirent, en utilisant notamment les travaux réalisés sur une petite mouche, la mouche du vinaigre ou drosophile, qui a l’avantage de vivre très bien dans des flacons d’élevage et de se reproduire en 3 semaines. On put étudier avec précision les lois de l’hérédité et l’on découvrit les mutations que Darwin avait soupçonnées.

On admit alors que l’évolution s’expliquait par un immense jeu de mutations sélectionnées s’additionnant de générations en générations chez des sujets qu’elles rendaient plus aptes à survivre.

9/ Cependant, tout ceci était très théorique et les biologistes, au début de ce siècle, avaient encore beaucoup de peine à croire à la thèse darwinienne. C’est alors que des découvertes se succédèrent qui la rendirent plus crédible.

10/ En 1908, comme les lois de l’hérédité maintenant découvertes correspondaient absolument à un système que l’on pouvait exprimer par des équations mathématiques, deux biologistes, Hardy et Weinberg, eurent l’idée d’étudier, par le seul calcul, les modifications de l’hérédité, c’est-à-dire les modifications du nombre total de certains gènes, non pas entre parents et descendants, mais globalement dans une population tout entière de sujets de la même espèce qui vivraient isolés, par exemple dans une vallée fermée par des montagnes. Sachant que dans une telle population il y a toujours d’un sujet à l’autre de petites différences dues à l’hérédité : couleur des yeux, longueur des pattes, forme du museau, etc., ils démontrèrent par des calculs théoriques que si ces caractères, et donc les gènes qui leur correspondent, ne présentaient aucun avantage sélectif, ils demeuraient en même pourcentage dans cette population isolée d’une génération à l’autre. En somme, la théorie montrait que si l’on chiffrait le nombre de gènes qui correspondait à un petit caractère dans cette population, on voyait que en théorie, sans sélection, le pourcentage de gènes correspondant à ce caractère, (qu’il soit dominant ou récessif) ne changeait pas au cours des générations et demeurait toujours le même.

La théorie montrait donc que si un gène n’avait aucun avantage sélectif d’une génération à l’autre on pouvait écrire :

Pourcentage de gènes x de la génération 1 = pct gènes x de la génération 2 = pct gènes x de la génération 3, . . . etc.

On comprend parfois très mal ce phénomène, car on s’imagine que les mutants dominants doivent remplacer les autres. La loi montre que, si ces mutants dominants n’avaient pas d’avantages sélectifs dans une population de 10.000 sujets, par exemple, on en retrouverait le même nombre d’une génération à l’autre. Ce résultat est strictement statistique, c’est pour cela que nous supposons une population ayant au minimum 10.000 sujets, et que nous employons le mot « pourcentage ».

11/ Cette loi avait un corollaire qui venait aussitôt à l’esprit . Elle suggérait que, en sens inverse, si les mutants avaient un avantage sélectif, ils devaient devenir de plus en plus nombreux d’une génération à l’autre.

Les calculs disaient en somme que lorsqu’il y a, dans une population fermée, un sujet ou quelques sujets qui ont hérité d’une mutation avantageuse, ils devraient normalement, de génération en génération, devenir dans cette population de plus en plus nombreux.

12/ Au début des années 30, des statisticiens célèbres à cette époque, Fischer et Wright notamment, reprirent ces calculs statistiques et partirent de l’idée que, puisque l’on possédait une équation correspondant à celle que nous venons de décrire qui donnait sans sélection génération 1 = génération 2 = génération 3, ceci suggérait que, a contrario, on pouvait imaginer des coefficients de sélection arbitrairement choisis et voir par le calcul comment se comporteraient des populations dont certains sujets posséderaient des caractères supposés avantageux ou désavantageux. De nombreux mathématiciens s’intéressèrent à ces problèmes et montrèrent alors, mais seulement par des calculs, que la théorie de Darwin était logique. On attribua des noms aux coefficients, on parla par exemple de Valeur sélective.

Cette transformation des populations était tout à fait facile à comprendre. N’oublions pas en effet que dans une population enfermée dans une vallée, par exemple, il y a toujours à peu près le même nombre d’individus d’une espèce déterminée. Il ne peut en survivre plus car, en milieu fermé, pour une même espèce, il y a, si les circonstances ne changent pas, de la nourriture et un espace qui convient à un nombre déterminé de vivants et pas à plus. Il y a toujours par conséquent une très grande mortalité de très jeunes sujets ou de jeunes adultes puisque chaque espèce fabrique toujours un nombre considérable de jeunes (voir § 2).

Dans ces conditions ceux qui devaient survivre le mieux sont ceux qui ont les mutations favorables. Le raisonnement des mathématiciens était très logique, et l’idée que l’on pouvait calculer le coefficient de l’avantage ou du désavantage d’un mutant sur un autre était aussi très logique.

On pouvait imaginer des histoires théoriques sur ce schéma évolutif. En voici un par exemple :

Supposons des marmottes vivant dans une vallée de montagne. Il apparaît une mutation qui porte sur la longueur des dents et leur capacité à mieux dévorer leur nourriture. La mutation apparaît en l’an 1. Imaginons un biologiste qui ait visité la vallée en l’an 5, et aurait vu des marmottes à dents courtes, et quelques-unes, très rares, à dents longues, une sur 100 marmottes, par exemple. Revenant 500 ans après, il aurait remarqué que la moitié des marmottes avaient des dents longues, et encore 500 ans après, qu’elles avaient toutes les dents longues. De générations en générations les sujets porteurs des gènes mutés « dents longues » auraient remplacé les autres, et, peu à peu dans la vallée, il n’y aurait plus eu que des marmottes « dents longues ». Il y aurait donc eu dans cette vallée une sous-espèce : la marmotte « dents longues ». Le fait qu’une sous-espèce n’existe que dans une vallée ou une région isolée est très fréquent en zoologie. C’est un tel phénomène que nous imaginons. Évidemment tout ceci était très théorique. Voir cela au laboratoire ou dans la nature au début des années 30 du XXème siècle paraissait impensable.

Les biologistes ont souvent des complexes d’infériorité vis à vis des mathématiciens. Ils furent étonnés de ces résultats et puisqu’ils venaient de la science des chiffres et des nombres, les hésitations qu’ils avaient alors pour la théorie darwinienne s’édulcorèrent et l’on reprit confiance en elle. Il fallait toutefois démontrer la réalité de ces théories par l’observation et par l’expérience.

13/ C’est de France que vint alors la première confirmation expérimentale. Elle fut réalisée rue d’Ulm, dans le laboratoire de biologie de l’École Normale Supérieure, par deux grands biologistes, Teissier et L’Héritier. Ce dernier était lié au centre catholique des intellectuels français qui exista après 1945, et eut l’occasion d’écrire dans son bulletin.

Ces auteurs imaginèrent que pour savoir si la sélection éliminait réellement de génération en génération les moins inaptes et favorisait les plus aptes, on pouvait le prouver en utilisant à nouveau la drosophile dont les générations ne vivent que 3 semaines. Pour cela on pouvait enfermer deux lots de drosophiles différant par une seule mutation bien visible dans une même cage. Comme chaque couple de drosophile pond plus d’une centaine d’œufs dans les 3 semaines que dure sa génération, on placerait dans la cage une quantité de nourriture limitée, de telle sorte qu’il ne puisse survivre en permanence que 3.000 mouches. On verrait bien alors si c’était de préférence l’un des deux mutants qui survivait mieux que l’autre. On pourrait même, en examinant les animaux périodiquement, suivre la vitesse de transformation de la population de la cage, de génération en génération, et voir si les courbes de variations observées, d’un mutant par rapport à une mouche non mutante pouvaient réellement se mesurer et se chiffrer.

Or dès les premières expériences, on retrouva exactement ce que suggérait la théorie. Les biologistes croyaient rêver. A partir de cette époque, les expériences de cages à populations furent nombreuses et peu à peu réalisées dans le monde entier, et notamment aux Etats-Unis. Elles confirmèrent totalement les idées des théoriciens. Certaines expériences furent spectaculaires, on put calculer par des méthodes indirectes les coefficients de sélection et l’avantage théorique que possédait, dans une cage, un certain type de mutant par rapport à une mouche non mutante. L’expérience fournit des résultats correspondant à peu près aux calculs.

Il y avait en somme corrélation entre les résultats des mathématiciens et ceux des naturalistes qui travaillaient sur du réel. Cette correspondance fut confirmée par des travaux de tous types.

C’est à cause de cette synthèse entre la génétique et les observations réalisées dans la nature et au laboratoire que l’on appellera l’ancienne théorie darwinienne, renforcée par tous ces nouveaux résultats : théorie synthétique de l’évolution. Le terme apparut au début des années 40.

14/ Il faut s’arrêter un moment sur ce problème des mutations avantageuses car, entre les années 30 et 50, il donna lieu à de très durs débats.

Les mutations, nous l’avons écrit, avaient été découvertes au tout début de ce siècle. Dans les années 30, on avait observé, en laboratoire ou dans des élevages divers, peut-être un millier de mutants, suffisamment étudiés pour qu’on attribue sans conteste à une mutation génétique la particularité qu’ils présentaient. En particulier, le caractère supposé dû à une mutation obéissait aux lois de Mendel. Il faut noter que, dès le début de la génétique, (par rapport à un certain caractère, la couleur de l’œil, par exemple) on nomma animal de type sauvage, celui que l’on trouvait presque toujours dans la nature dans un même milieu. On savait que dans la nature, à coté de ces sauvages, on trouvait parfois des mutants, mais en général on les considérait comme peu nombreux, et destinés à disparaître. Chez les drosophiles élevées en laboratoire, on conservait des souches de mutants que l’on avait vu apparaître, ou dont on était sûr qu’ils étaient apparus par une transformation de l’un de leurs gènes. Cependant ces mutants, à première vue, donnaient l’impression qu’ils étaient toujours des animaux abâtardis : par exemple, les mutants « Bar » ont moins de facettes oculaires que les sauvages, le mutant « aile vestigiale » possède une aile plus courte que celle des sauvages, le mutant « ébony » (corps noir) paraît plus faible que le sauvage . . . etc.

Or, dans les expériences de cage, on mettait toujours en compétition un sauvage, c’est-à-dire, nous l’avons expliqué, le plus abondant dans une région donnée de la nature, et le mutant obtenu en laboratoire et qui avait bien vécu au laboratoire parce qu’on l’élevait dans des bouteilles où il n’était pas en concurrence avec le sauvage. Cependant, en cage à population, si on mettait de tels mutants en concurrence avec les sauvages, c’était toujours les mutants qui disparaissaient.

Il y avait alors une école de génétique qui déclarait que les mutations étaient toutes délétères, et ne pouvaient jamais faire apparaître un caractère vraiment nouveau dans la nature

Si cette théorie était vraie, les expériences réalisées en cage à population ne voulaient rien dire, car elles démontraient seulement que l’on comparait la valeur sélective d’un sujet atteint d’une anomalie génétique avec un sujet sauvage, c’est-à-dire le sujet normal.

Les généticiens qui croyaient en la valeur évolutive des mutations répondaient qu’il y avait en effet énormément de mutations qui étaient délétères, mais que quelques unes étaient au contraire bénéfiques pour le sujet porteur. Dans ce cas alors, on pouvait considérer que dans chaque espèce, comme il y avait toujours, à chaque génération, énormément de mutants pour un seul survivant, c’étaient les mutations délétères qui devaient disparaître, et les rares mutants avantageux qui devaient survivre.

La réponse théorique était belle, mais il fallait le prouver.

On allait le faire en laboratoire et dans la nature. Les deux recherches se chevauchèrent évidemment dans le temps, mais pour mieux nous faire comprendre nous verrons d’abord les résultats du laboratoire.

15/ Teissier avait ainsi souvent mis en concurrence dans des cages à population, des mutants de laboratoire avec des drosophiles sauvages. Dans une note de 1943 à l’Académie des Sciences, il triomphe. Il avait enfin trouvé dans un cas, une certaine mutation , la mutation Sépia (couleur de l’œil) qui, élevée en cage avec des sauvages, les remplaçait en grande partie. Il serait trop compliqué d’expliquer pourquoi elle les remplaçait seulement en grande partie. On ignorait de plus la cause de la supériorité des sépia. La mutation Sépia caractérise peut-être d’autres organes que l’œil, et nous ne savons pas pour quelles raisons elle remplace les sauvages, mais de toute façon, elle les remplace.

Cependant une série d’expériences encore plus typiques confirma mieux encore que certains mutants peuvent être avantageux..

On avait observé depuis longtemps que, en traitant des drosophiles avec certaines doses de rayons X, on accroissait le nombre de mutations.Le biologiste américain Ayala compare la survie, au cours de plusieurs générations, de lots de mouches élevées dans des cages après traitement aux rayons X, et de lots témoins non traités. Dans les cages traitées aux rayons X, il y a une forte mortalité et un fléchissement du nombre de sujets de la population. On voit donc nettement que les mutations sont bien délétères. Cependant dans certaines cages irradiées, on constate que, en même temps qu’une forte mortalité, il apparaissait des mouches mutantes qui devenaient plus vivaces que les témoins, et qui, après un certain nombre de générations, remplissaient complètement la cage et faisaient même disparaître les anciens témoins sauvages. Ils paraissaient mieux adaptés à la vie que les sauvages d’origine.

En somme en accroissant, par irradiation aux rayons X, le taux de mutations, on fait apparaître de nombreuses mutations délétères, mais dans quelques cas des mutants plus viables que les témoins. Ces expériences furent refaites avec des schémas différents et donnèrent les mêmes résultats .

On peut donc dire que « globalement » muter est un avantage pour un lot de nombreux animaux. C’est exactement la théorie même de la théorie synthétique. Le biologiste américain Dobzhansky, qui fut l’un des pères fondateurs de la théorie, s’enthousiasma en écrivant que l’on avait ainsi reproduit la nature. Il est évident que l’ensemble de ces recherches coupe court à la théorie des anti darwiniens qui, en se basant sur des ouvrages de 1930, croient encore que les mutations sont toutes délétères.

Précisons qu’aujourd’hui on connaît de nombreuses mutations avantageuses pour le sujet porteur : les bactéries qui présentent une mutation de résistance aux antibiotiques offrent ainsi une mutation non avantageuse pour le malade mais avantageuse pour la bactérie. Les parasites qui résistent à certains produits également. La discussion relative au fait que les mutations sont toutes délétères est donc définitivement réglée. C’est une discussion dont plus personne ne parle depuis 50 ans, sauf des gens qui parlent de l’évolution sans connaître le sujet.

16/ Il y avait toujours un problème. On n’avait pas vu de tels phénomènes se réaliser dans la nature. Les biologistes n’aiment pas bâtir leur théorie seulement sur des expériences de laboratoire. Un fait, observé depuis longtemps, mais pas compris, allait apporter une première confirmation naturelle. Il existait en Angleterre un papillon connu, le phalène du Bouleau, de couleur grise, qui, au début du XIXème siècle, présentait de temps à autre, rarement, une mutation noire. Celle-ci ne survivait pas. On connaissait cette histoire par les collectionneurs de papillons très nombreux en Angleterre. Or, vers la fin du XIXème siècle, lorsque sous l’influence de la civilisation industrielle, les fumées noircirent les murs des villes, on constata que les papillons noirs devenaient nombreux dans les villes et restaient rares dans les campagnes. Au milieu du XXème siècle, de très longs travaux furent entrepris pour démontrer que le noir ou le gris était dû à une mutation. Les résultats furent positifs. Ensuite, d’autres recherches furent réalisées pour savoir quel avantage possédait maintenant dans les villes le mutant noir qui était depuis peu si répandu. A partir de travaux considérables, on démontra que dans les villes, sur les murs noircis, les oiseaux mangeurs de papillons ne voyaient pas les mutants noirs. Ceux-ci survivaient mieux. Ils étaient sélectionnés. Dans les campagnes, au contraire, sur un tronc gris, c’était les gris que les oiseaux voyaient mal. Par la suite, de très nombreuses expériences de ce type ont été réalisées chez un grand nombre d’espèces, notamment sur des phénomènes de mimétisme. Un livre entier écrit par le biologiste anglais Ford décrit des observations analogues à celles décrites chez les Papillons. On peut donc dire que la sélection a été vue et mesurée très souvent dans la nature. Ces variations en nombre des mutants d’un gène dépendent de l’humidité locale, de la luminosité, du couvert végétal, de la géologie locale . . .etc.

Aujourd’hui on ne peut donc plus prétendre que le concept de sélection naturelle, compris pour la première fois par Darwin, est un phénomène purement imaginatif.

17/ Cependant à ces merveilleuses expériences maintenant citées dans tous les manuels, on a trouvé, grâce à des recherches de terrain très précises, qu’il y avait des failles. C’était trop simple et trop beau pour être absolument exact. On s’aperçut que la répartition des papillons noirs et gris ne correspondait pas exactement à ce que devait donner la théorie. On a cherché les causes de cette anomalie.

Par des expériences réalisées au laboratoire, dans des cages d’élevage, on a montré que les papillons noirs présentaient une viabilité très légèrement meilleure que celle des gris. On a montré aussi que, dans les régions limitrophes entre gris et noirs, des phénomènes complexes (dénommés dans le jargon des spécialistes « fréquence-dépendance »), avantageaient l’un des deux groupes (soit l’un, soit l’autre).

Nous avons cru utile de citer ces faits et d’en faire un numéro spécial (17) de notre série d’explications, non pas pour leur intérêt en soi, dans un texte général comme celui-ci, mais pour bien montrer que les théories évolutives sont des phénomènes immensément complexes, et qu’il ne faut pas chercher à les réduire à des règles trop simples.

18/ D’autres observations naturelles vont magnifiquement confirmer le rôle positif des mutations. Il ne faut pas croire que dans une même espèce tous les sujets sont semblables. Chacun sait qu’aucun humain n’est semblable à son voisin. Dans les espèces peu migratrices, un ensemble de sujets peut présenter pour un gène un même caractère qui sera alors dit sauvage dans un lieu x, et un kilomètre plus loin, ce sera un mutant de ce caractère qui sera dans ce lieu le plus abondant. En somme, il faut nuancer le terme de sauvage que nous avons défini, puisque ce terme ne s’applique qu’à une région déterminée, car dans une même espèce, d’une région à l’autre, un animal sauvage n’est pas exactement le même. C’est à cause de cela qu’il y a des sous-espèces. Chez une certaine drosophile (Drosophila pseudoobscura) on a suivi un caractère particulier dans le chromosome lui-même, le caractère « Arrowhead » dont on ne sait pas exactement la fonction. C’est facile dans cette espèce car elle possède des chromosomes géants que l’on peut bien voir au microscope. On constate ceci : ce caractère est plus fréquent dans une population vivant à basse altitude qu’à haute altitude, et il devient dans une population d’autant plus nombreux que l’on change d’altitude. Les variations en nombre des mutants d’un même gène qui varient d’une région à l’autre varient sans doute en fonction de la température, de l’altitude, de la teneur du sol en certaines substances etc. Le concept de caractère sauvage peu varier d’un lieu à l’autre pour une même espèce. On appelle cela une variation clinale ou un « cline ». En Suède, en étudiant diverses espèces de papillons, un auteur a trouvé plus de 80 clines. Il paraissait difficile d’interpréter ce phénomène autrement que par une variation de la viabilité d’un gène en fonction du milieu, et cela démontre bien encore que les caractères génétiques des espèces sont fonction du milieu où elles vivent. Une fois encore ici la preuve était faite que les mutations et la sélection peuvent modifier les espèces. Ceci correspondait exactement à ce que voyaient les naturalistes de terrain qui étudiaient les espèces et leurs variations. Ils voyaient qu’il existait parfois dans la nature, même à quelques mètres, dizaines de mètres ou un kilomètre de distance, des différences de milieu que l’homme qui n’y est pas attentif ne perçoit pas, mais que les animaux perçoivent très bien. Les populations d’une espèce présentent alors de lieu en lieu de petites différences parce qu’ici survivent mieux ceux qui sont adaptés à la forêt, ou ailleurs ceux qui sont adaptés à la broussaille, ou à un terrain caillouteux.

19/ Il ne faudrait pas croire que, dans le système que nous venons d’exposer, les situations soient aussi simples que nous venons de l’écrire. On s’est aperçu dès la fin des années 30 et le début des années 40, que le mécanisme évolutif dont on pense maintenant avoir compris le principe était en fait immensément complexe. Dans les quelques pages qui suivent, nous allons résumer plus que sommairement les principaux aspects de cette immense complexité. Précisons que les publications relatives à ces questions rempliraient des bibliothèques, et que cet essai de résumé en quelque sorte apparaîtra bien léger aux spécialistes qui seraient nos éventuels lecteurs. Il nous paraît cependant indispensable de citer ces phénomènes pour que l’on comprenne mieux la complexité de la théorie synthétique.

a/ Il faut d’abord noter qu’un mutant n’est pas avantageux par principe. Au contraire souvent il sera avantageux dans un milieu, désavantageux dans un autre. Ceci en fait est une « redite » de ce que nous avons déjà vu. Les papillons des mutations noires sont plus aptes à la survie dans les villes qu’à la campagne, les gris qui étaient sauvages d’origine survivent mieux à la campagne que dans les villes. Les couleurs noires ou grises ne sont pas avantageuses en soi, elles sont avantageuses l’une ou l’autre suivant le milieu de vie.

On pourrait citer de très nombreux cas de ce genre : ainsi on a montré en laboratoire qu’un même mutant était avantageux ou désavantageux en fonction de la température dans laquelle se trouvait la cage d’élevage de l’espèce qui présentait cette mutation.

b/ L’action sélective dans une cage ou dans la nature s’observe même sur de très petits caractères. L’œil sépia ne varie que très peu de couleur par rapport à l’œil rouge, et les autres caractères qui marquent les sépia ne sont pas visibles. Il en est de même pour beaucoup de caractères étudiés. Ce point est important, car la théorie admet que dans la nature ce sont des petits caractères nouveaux qui, en s’additionnant peu à peu, ont créé les espèces nouvelles et les grands organes que nous étudierons plus loin. Le cas de Sépia est typique, c’est certainement un très petit caractère.

c/ L’avantage sélectif varie au cours de l’évolution des populations et du nombre d’animaux qui le possèdent. L’Héritier expliquait cela avec une histoire amusante.

Imaginons une population de cervidés de 10.000 sujets vivant encore dans une région fermée entre deux fleuves, par exemple. Il naît par mutation un mâle qui a des bois si beaux que les femelles le recherchent. Ses bois lui assureront un fort avantage sélectif. Il aura plus de descendants que les autres. Ses descendants naîtront avec les bois développés de leur père, et seront aussi recherchés par les femelles. Comme le nombre des cervidés dans cette région est limitée par la quantité de nourriture possible dans la région assez fermée où ils vivent, il y a, comme toujours, beaucoup de mortalité dans cette population. Peu à peu, dans cette population, presque tous les mâles auront des bois attractifs. Lorsque tous les animaux posséderont ces bois élégants, avoir ce nouveau caractère correspondra à un avantage sélectif nul, puisque tous les sujets le posséderont. Qui plus est, si l’on pouvait chiffrer l’avantage sélectif entre le moment de l’apparition des bois attractifs chez le premier animal et le moment où tous le possèdent, on constaterait que cet avantage sélectif d’abord très élevé, baisse peu à peu de son point maximum à zéro, au fur et à mesure que les sujets possédant des bois attractifs sont plus nombreux dans la population. On pourrait mesurer l’avantage, c’est ce que disaient les mathématiciens des années 30. Cela a été fait souvent en laboratoire avec des drosophiles, mais on voit que ce chiffre dépend de la structure des populations.

d/ La sélection directionnelle : lorsque la sélection favorise un mutant, celui-ci va devenir très vite plus nombreux, et il arrivera même qu’il ne survive que celui-là et que les autres sujets disparaissent. On appelle ceci la sélection directionnelle. En effet ici la sélection dirige l’espèce vers un nouvel état anatomique ou morphologique. C’est ce phénomène que nous venons de décrire pour les bois de cervidés.

e/ La sélection stabilisante : le problème de la sélection stabilisante est parfois difficile à comprendre. Nous allons essayer de l’analyser.

Plus les sujets d’une espèce sont bien adaptés à leur milieu de vie, plus il leur sera difficile de changer de structure anatomique, physiologique, comportementale, etc. En effet, si cette espèce est très bien adaptée, elle aura peu de chance que des mutations dues au hasard améliorent ses capacités. Dans ce cas, les mutants nouveaux seront presque toujours éliminés. Dans ce milieu, la sélection tendra à conserver l’espèce telle qu’elle est, car la plupart des mutations lui seront presque toujours néfastes. L’espèce ne changera pas car la sélection aura tendance à la stabiliser telle qu’elle est. On dit que cette sélection sera ici stabilisante. Une comparaison fera comprendre. Un homme qui a une situation très bonne et très agréable en trouvera difficilement une meilleure. Un homme qui, avec les mêmes titres et les mêmes qualités que le premier, a une situation très mauvaise, qu’il aura acceptée parce qu’il avait besoin de vivre à ce moment là, trouvera facilement une situation meilleure.

f/ Sélection stabilisante, souplesse d’adaptation et fossiles vivants : la stabilisation d’une espèce dans ses structures peut aussi être due au fait que celles-ci ont pour qualité première d’être très souples et adaptables à des variations de milieu. Chez les tritons, des espèces très voisines vivent l’une presque toujours dans l’eau, et l’autre presque toujours à terre. Il suffit sans doute de très peu de différences pour que l’espèce soit passée d’un type de vie à l’autre.

On sait que certaines espèces ont vécu des temps très longs. Dans le langage populaire, on les appelle des fossiles vivants. Souvent elles habitent des milieux très stables : le fond des mers, par exemple, mais parfois on peut savoir par la géologie que le milieu où elles vivaient a changé et que, malgré cela, leur squelette fossilisé n’a pas bougé. Cela est probablement dû à une combinaison de leur souplesse d’adaptation et de la sélection stabilisante. On a beaucoup écrit qu’il s’agissait à ce niveau de contraintes embryologiques. Il y a en effet des contraintes de construction dans toute embryogenèse, mais si ces contraintes aboutissent à une situation malsaine dans le milieu de vie de l’animal porteur, celui-ci disparaîtra. Les contraintes embryonnaires sont très importantes mais ne peuvent pas forcer un animal inadapté à survivre.

g/ La complexité du gène et du génome – Gène neutre.

Faut-il enfin rappeler que l’on a beaucoup changé d’avis sur la structure du gène depuis les origines de la théorie synthétique ? Au début, on croyait que les gènes étaient très simples, et on les pensait situés l’un à coté de l’autre comme les perles d’un collier. Le collier était alors les chromosomes. On sait maintenant qu’ils correspondent à des morceaux de chromosomes faciles à situer approximativement, mais dont les limites sont difficiles à situer exactement. En outre beaucoup ont plusieurs fonctions, alors que certains n’en ont aucune ou presque, nous y reviendrons plus loin. Certains ont pour propriété de commander les autres. Certains correspondent à des systèmes d’ensembles très complexes : les gènes homéotiques. Ils sont très étudiés aujourd’hui, et jouent certainement un grand rôle dans l’évolution. On a signalé que beaucoup de caractères sont produits par plusieurs gènes qui s’additionnent pour donner au caractère une ampleur plus grande. Dans ce cas, les petits gènes qui s’additionnent pour donner le caractère suivent chacun individuellement les lois de Mendel. On les appelle les gènes mineurs. On conçoit donc que l’hérédité est alors très difficile à repérer. L’exemple donné classiquement depuis 50 ans sur ce sujet est celui des oreilles de lapin. La longueur de cet organe dans cette espèce est commandée par 5 gènes différents qui peuvent donner chacun à l’oreille un peu plus de longueur ou un peu moins. Ce type d’hérédité dénommé hérédité polygénique a été beaucoup étudiée, notamment par les agronomes. Il est très difficile à travailler, car il demande un très grand nombre de sujets. Les agronomes disposent de champs de végétaux, mais leur travail n’avance que lentement.

Un autre fait est très important. Une partie assez large de l’ADN des chromosomes ne sert pas à l’information. Le génome humain possède 3 milliards de nucléotides. Une bonne partie ne fournit pas d’informations et ne servirait donc ni à coder des protéines, ni à réguler ou à diriger la fonction d’autres gènes. Pour certains auteurs, 90% des génomes ne serviraient à rien. C’est à notre avis un chiffre trop élevé.

On se perd en conjectures pour savoir à quoi servent ces gènes non codants. Une théorie assez classique admet que les gènes se multiplient eux-mêmes sans raison ; on pourrait dire en langage anthropomorphique « pour le plaisir de se multiplier ». Les auteurs qui ont soutenu cette thèse disent que les gènes qui se multiplient sont des gènes égoïstes. Ils se multiplient dans l’organisme où ils se trouvent exactement comme des parasites. D’autres auteurs disent que ces gènes multipliés ont une fonction informatique inconnue. Dans les chromosomes eux-mêmes d’ailleurs, il y a des zones entières de gènes considérées comme non codantes : ce sont les introns, que l’on oppose aux extrons, régions des gènes codants.

Il faut bien préciser que dans une même espèce les individus ont beaucoup de gènes qui diffèrent si peu que cela ne paraît pas jouer sur leur forme extérieure. Certaines espèces sont même dites jumelles car on les reconnaît mal à première vue.

On peut penser qu’un pourcentage de ces variations est presque totalement neutre par rapport à l’évolution. La réalité et l’importance de ces gènes plus ou moins neutres a été l’objet de longues discussions, et a même donné lieu à une théorie considérée aujourd’hui comme fausse (voire absurde) : la théorie neutraliste. En somme nous disons que, s’il y a peut-être de nombreux gènes neutres, ou presque neutres, cela ne veut pas dire que ceux-ci jouent un rôle dans l’évolution. Ce sont les non neutres qui sont la vraie cause de l’évolution.

Il faut ajouter qu’il n’y a qu’une corrélation très approximative entre la taille du génome et la complexité. Ainsi il faut seulement 100 à 150 fois plus d’ADN pour faire un insecte qu’un batracien. En outre dans la série animale, il existe des groupes où le génome se multiplie lui-même un très grand nombre de fois, sans que l’on en connaisse la raison. Il faut préciser encore que certaines portions de chromosomes, les transposons, peuvent passer d’une région de chromosomes à une autre.

Le génome apparaît ainsi comme une structure dont certaines régions servent à quelque chose et d’autres peut-être à rien. Nous sommes loin des thèses simples des premiers généticiens. Il en est presque toujours ainsi dans la matière vivante.

[|*

|]
La conclusion de ces analyses est évidente. Très vite tous les biologistes acceptèrent la réalité du système darwinien, mais il se posait de nouvelles questions. On pouvait certes expliquer ainsi la formation d’une sous-espèce ou d’une variété, mais pouvait-on expliquer le passage d’une espèce à une autre, et plus encore d’un grand groupe zoologique à un autre, d’un Poisson à un Batracien, par exemple. Pouvait-on aussi avec le système des mutations sélectionnées imaginer que la nature a été capable de construire des organes complexes tels que l’œil, le rein ou le cerveau ?

Ce sont ces trois questions que nous allons étudier dans la section II.

SECTION II

Les questions qui font problème à la théorie synthétique

Nous venons de voir qu’il y a trois problèmes. Nous allons les étudier séparément.

I – Le passage d’une espèce à l’autre

Si chacun connaît de nombreuses espèces, il est facile de comprendre que les spécialistes des Muséums où on les conserve ont étudié leurs ressemblances et leurs différences avec beaucoup de détails. Chaque partie étant décrite séparément, ces études demandent parfois des années. On a vu dans l’article de France Catholique qu’il y avait peut-être 30 millions d’espèces dans la nature et que deux millions seulement étaient inventoriées aujourd’hui.

Au temps du créationnisme, on croyait évidemment que ces espèces avaient été créées par Dieu, individuellement ; c’était par exemple ce que pensait Linné, le premier classificateur qui nous a laissé une méthode que nous utilisons encore aujourd’hui. Mais on croyait à cette époque qu’il n’y avait que 3 ou 4 dizaines de milliers d’espèces sur notre planète. Lorsque les idées évolutionnistes apparurent, on se demanda comment dans l’évolution se faisait le passage de l’une à l’autre. Cette question, qui n’est résolue aujourd’hui que dans ses principes, demeure chaque année l’objet de plusieurs livres et de centaines de travaux.

A une époque, des auteurs ont cru que les espèces étaient bien séparées et ne pouvaient pas se croiser entre elles. Ils pensaient alors qu’elles se constituaient par une sorte de saut brusque qui transformait un sujet d’une espèce en espèce nouvelle. Ceci posait un problème : il aurait fallu qu’apparaissent en même temps deux sujets semblables nouveaux : un mâle et une femelle. C’était presque impossible à admettre. Des auteurs ont imaginé récemment une théorie plus plausible, suggérant que dans une population il y avait des périodes de mutations très nombreuses : les périodes de ponctuation (école ponctualiste). Nous ne traiterons pas de cette hypothèse, qu’aucun exemple précis n’a jamais démontrée et qui a été présentée de façon peu claire, voire souvent incompréhensible. Nous ne le citons que parce que les journaux en ont parlé.

En réalité, il paraît évident aujourd’hui à beaucoup de naturalistes, zoologistes surtout, que les espèces correspondent à des flux de populations qui se transforment peu à peu en conservant, grâce à la sélection, des mutations nouvelles qui les rendent mieux adaptées à la vie dans le milieu où elles se trouvent.

Nous allons d’abord décrire ce phénomène avec un exemple simplifié, basé sur des faits, tel que nous le comprenons aujourd’hui. Ensuite seulement nous décrirons les observations scientifiques qui nous ont amenés à cette vue d’ensemble. Nous prendrons un animal dont le nom est réel et dont l’évolution a été étudiée jadis par Simpson, mais nous le présenterons de façon simplifiée et mythique avec des cas de figure correspondant au réel connu, mais présenté plus simplement et schématisé pour faire comprendre les divers aspects de la formation des espèces. Cette méthode d’exposé est en apparence illogique, mais sur le plan didactique elle est beaucoup plus facile pour faire comprendre un phénomène complexe. Nous allons donc décrire l’histoire du Cheval.

Cette histoire a commencé au cours de la période géologique dite Éocène, il y a 40 millions d’années, et elle se poursuit aujourd’hui car l’évolution n’a pas été arrêtée, mais seulement souvent modifiée par l’arrivée de l’homme.

A l’Éocène, dans de vastes plaines qui devaient probablement correspondre à peu près à l’Amérique du Nord, il existait un animal que l’on a dénommé Hyracotherium. Il avait la taille d’un gros chien (aujourd’hui on le dit nettement plus grand, mais nous éviterons ici les discussions portant sur des détails). Il était de type coureur et mangeait de l’herbe. Ses pattes et ses dents n’étaient donc pas organisées pour la lutte. Nous allons imaginer qu’il avait pour seul adversaire les tigres et des carnassiers de ce type. Sa seule façon d’y échapper était la fuite. Courir vite était donc pour lui un gros avantage. Il y avait, supposons-le, 100.000 couples de cette espèce dans une immense plaine de 300.000 km², un tiers de la France. Périodiquement dans le groupe, il apparaissait un mutant qui allongeait la patte ou la rendait plus souple ou encore renforçait la musculature de la course. Cet animal courait plus vite et échappait donc mieux aux tigres, il avait davantage de descendants. Ces derniers pouvaient, au moment des amours copuler au hasard avec toutes les femelles d’une vaste région, et, de génération en génération, de proche en proche, très vite, la mutation que nous appelons pour simplifier « Patte longue » se transmettait à tous les sujets. Ceci se reproduisit plusieurs fois au cours de l’Éocène. D’autres mutations s’ajoutèrent. Certaines donnèrent plus de souplesse, une taille plus haute, des dents plus aiguisées pour mâcher l’herbe. Ceux qui survivaient mieux étaient ceux qui par la chance des copulations au hasard avaient hérité de plusieurs mutations favorables. L’Éocène a duré 19 millions d’années. Les premiers sujets sont apparu peu après le début de cette époque.

En 15 à 16 millions d’années, lorsque vint l’époque suivante, l’Oligocène, les chevaux, de mutation retenue en mutation retenue, avaient tellement changé qu’on leur donnera un autre nom, on les appellera Mésohippus. Le passage d’Hyracothrerium à Mésohippus n’a pas été suivi dans le détail comme on a pu le faire pour certaines espèces, mais il y a assez de fossiles pour qu’il soit assez évident que la coupure entre les deux espèces est artificielle. Si un personnage, toujours mythique, avait conservé au frigidaire des Hyracotherium des premiers âges et les avaient croisés avec des Mésohippus, ils auraient sûrement obtenus des bâtards survivant peut-être encore plus ou moins bien car Hyracotherium et Mesohippus sont déjà deux genres différents et non pas seulement deux espèces. La séparation sexuelle avait alors déjà probablement commencé. Il faut comprendre aussi que c’est la population tout entière des premiers Hyracotherium qui s’est transformée peu à peu en Mésohippus. Evidemment, ceci n’a pas suivi un schéma régulier ; ainsi, au début de l’Oligocène, il y avait peut-être dans les zones reculées et un peu isolées de la plaine, des chevaux qui présentaient encore quelques caractères des premiers Hyracotherium. La transformation a marché irrégulièrement suivant les régions. Il faut évidemment noter aussi que, pendant toute cette période, il y a eu des mutations nocives pour la course, mais ici les animaux porteurs n’ont pas survécu une génération. Ce sont ceux qui ont été mangés par les tigres.

Le même phénomène continuera encore longtemps. Les mutations qui améliorent la course et permettent de mieux échapper au tigre seront toujours retenues, et peu à peu, à la fin de l’Oligocène, 8 à 9 millions d’années plus tard, il y aura une population nettement plus grande et ayant des pattes encore mieux organisées pour la course. On donnera alors à ces formes un troisième nom, on les appellera Miohippus.

Cette histoire s’est reproduite encore au Miocène, il y a 6 à 3 millions d’années et a donné Parahippus, et à la fin de cette époque Meryhippus. Nous ne donnons pas le détail de la suite, mais on devine que l’on arrive ainsi au cheval actuel Equus dont tout le monde sait que c’est un excellent coursier.

Ce phénomène correspond à la transformation lente d’une population originelle en une autre population assez différente pour que l’on croit utile de lui donner un autre nom d’espèce , s’appelle une anagenèse. On comprend tout de suite que, dans cet exemple, ce sont de petites mutations qui, en s’accumulant dans une même population ont fabriqué peu à peu des espèces successives. On comprend aussi que les espèces voisines puissent se croiser beaucoup plus facilement qu’on ne le croyait il y a 100 ans, car l’espèce n’apparaît pas brusquement à partir de 2 sujets, mâles ou femelles, c’est la population tout entière qui bouge peu à peu.

Nous avons laissé de coté quelques questions qu’il faut voir sommairement.

A plusieurs reprises dans notre histoire, la population des descendants des premières espèces s’est fragmentée, elle a occupé des territoires qui n’étaient plus en communication avec la plaine originelle. On conçoit que, dans ces cas, cette population isolée ait évolué différemment, car, comme les mutations apparaissent au hasard, elle ne reçut pas la même mutation, et, comme le milieu était différent, elle ne conserva pas les mêmes. On peut imaginer par exemple une population de chevaux qui passe un col et se trouve dans une région un peu caillouteuse où il n’y a plus de tigres. Elle n’a plus avantage à courir vite, mais il lui faut éviter de se casser la patte sur le sol caillouteux. Les mutations qui amélioreront les articulations de la patte seront alors retenues, celles qui facilitaient la course se perdront, car les chevaux trop coureurs se casseront les membres et en mourront. Ici en somme, à partir de la souche originelle qui aboutit au cheval actuel, il s’est isolé un bourgeon. La lignée originelle s’est séparée en deux et a donné une espèce très différente que nous pourrions appeler, pour poursuivre l’aspect mythique de notre histoire : Cheval articulatus.

Il y a aussi des chevaux qui quittent la plaine pour un lieu où ils ne peuvent que mal vivre, par manque d’eau, ou à cause d’un climat trop froid : ce seront des bourgeons sans descendance. Il y en aura plusieurs à la fin du Miocène et du Pliocène, c’est-à-dire entre moins 6 et moins 3 millions d’années.

Un point est encore nécessaire pour compléter cette histoire. Il se peut qu’un très petit nombre de chevaux, voire un couple, s’échappe seul et aille fonder dans un lieu isolé une colonie nouvelle, et y prolifère. Supposons que ces deux animaux aient l’une des couleurs de l’espèce, mais une couleur rare, par exemple, ils sont blancs. Il se formera alors ici une race de chevaux tous blancs. En outre, on pourrait montrer, mais ce serait trop compliqué, que l’évasion de deux sujets peut provoquer dans leur descendance des transformations évolutives beaucoup plus rapides que d’habitude, grâce à des phénomènes génétiques complexes que l’on appelle, dans notre langage, « effet de fondation » et « dérive évolutive ». La première démonstration de ce fait fut réalisée encore à Paris, rue d’Ulm, par le biologiste Maxime Lamotte, élève de Teissier et de L’Héritier. Il faisait partie du Centre Catholique des Intellectuels Français lorsque ce dernier existait dans les années 50.

Il reste à voir maintenant, c’est évidemment un point capital, sur quelles données de base nous avons construit ce schéma.

Les arguments qui ont amené à construire ces schémas de construction des espèces


Certes l’histoire des chevaux que nous avons simplifiée à l’extrême a été reconstruite elle-même avec une assez grande précision dès le deuxième tiers du XXème siècle, mais on n’avait pas assez de squelettes pour affirmer que tout avait été si graduel. Il est possible d’ailleurs qu’il y ait eu des mutations plus importantes que les autres. On remarquera très vite que les arguments que nous allons donner pour étayer l’histoire de la construction des espèces, sont ceux- là mêmes qui, dans l’article de France Catholique, nous ont permis de comprendre le fait de l’évolution. Nous allons donc rappeler des faits précédemment décrits.

On peut dire que ce sont les paléontologistes stratigraphes qui ont démontré la réalité des anagenèses et les zoologistes la réalité des cladogenèses en voyant les résultats de séparations géographiques récentes ou anciennes.

a/ On a décrit par exemple, dans l’article sur les preuves de l’évolution, les analyses de Dommergues sur l’évolution des ammonites. Cet auteur a bien montré que les espèces fossiles qu’il étudiait dans un même lieu se transformaient peu à peu par accumulation de petites variations, et que, dans de belles séries paléontologiques, les coupures entre espèces que l’on pouvait espérer trouver étaient parfaitement arbitraires. Evidemment ceci ne s’observe que lorsque l’on a des belles séries régulières qui n’ont pas été perturbées par des phénomènes géologiques : un tremblement de terre, par exemple.

C’est ce qui se produisait dans l’exemple des ammonites. De plus ici, ces espèces sont composées d’un très grand nombre de sujets qui se sont entassés en couches fossiles remarquables. La lenteur du changement est alors évidente, l’arbitraire des coupures que réalisaient les auteurs pour dénommer des espèces l’était aussi, d’autant plus évidentes que Dommergues et son maître de thèse, Mouterde, n’étaient pas d’accord entre eux pour savoir où faire commencer les changements de nom d’espèce. Dommergues décrit donc de belles anagenèses ayant toutes les caractères suggérés par la théorie.

On connaît en géologie stratigraphique plusieurs exemples de ce genre, où les espèces se forment graduellement et où, de toute évidence, ce sont des accumulations de petites mutations qui ont provoqué les transformations.

b/ Dans des cas exceptionnels on a pu voir ces modifications au cours de ces deux derniers siècles. On a essayé pour les évaluer de créer une unité de changement, le Darwin, trop complexe pour le définir ici.

Le moineau Passer domesticus a été introduit il y a un siècle aux États-Unis. Il y est actuellement très abondant, mais il a présenté quelques différences par rapport à ceux de l’Europe. Il s’est produit par conséquent exactement un phénomène de diversification par isolement, analogue à celui que Darwin avait observé aux Galapagos, ou que l’on a décrit à Panama (article France Catholique), mais évidemment cette diversification est faible puisqu’elle s’est réalisée en 2 ou 3 centaines d’années. On a tout de même évalué le taux de changement de diverses caractéristiques du squelette du moineau américain à une dizaine de Darwin. Il paraît clair que ce sont des mutations qui ont provoqué ces changements

Ceci d’ailleurs s’est certainement produit aussi en Europe pour le même moineau, car, comme dans tout phénomène d’isolement, les mutations qui sont apparues aux États-Unis, n’étaient pas les mêmes qu’en Europe, et en outre le milieu de vie était différent aux États-Unis et en Europe ; il y a eu dans les deux régions des animaux porteurs de gènes nouveaux ou anciens qui ont été conservés ou évacués selon les cas. Malheureusement, personne n’a conservé dans du formol 500 ou 600 moineaux d’Europe avant que les voyages n’en amènent aux États-Unis. On ne peut donc pas faire de comparaisons statistiques avec les animaux de cette époque. Il serait intéressant de faire des croisements entre moineau d’Europe actuelle et moineau des États-Unis. Il est probable qu’ils se croiseraient encore très bien car il y a peu de chances pour que en 200 ou 300 ans il se soit fait une nouvelle espèce. Les deux groupes sont très vraisemblablement des sous-espèces.

Cette histoire de moineaux rappelle évidemment aussi ce qui a été vu à Panama (article de France Catholique)

Dans des cas extrêmement nombreux (des centaines) on a vu dans la nature des transformations anatomiques et morphologiques d’espèces qui suivaient une coupure cladogénétique. Il est connu par exemple que, dans les îles ou les lacs isolés, des espèces inconnues ailleurs se sont constituées à cet endroit par isolement. Les faits sont si nombreux qu’on leur a donné un nom, on les a nommés les espèces endémiques. Dans les îles qui se sont séparées d’un continent depuis peu, il y a toujours des espèces endémiques très voisines anatomiquement et morphologiquement de celles du continent. On sait même que plus une île est ancienne plus elle possède d’endémiques en fonction évidemment aussi de sa taille.

Il est important de préciser que la cladogenèse ne construit pas en soi des espèces nouvelles, mais en provoque indirectement la constitution de chaque coté de la barrière qui sépare les deux catégories de sujets. L’isolement d’une même espèce en deux lots aboutit au fait que, les mutations et les conditions de milieu étant différents dans chacun des deux milieux, l’espèce originelle séparée en deux lots donnera à la longue deux nouvelles espèces.

c/ Enfin il faut compléter ces arguments par des comparaisons précises entre espèces voisines réalisées par des zoologistes.

Lorsque l’on examine de très près des espèces que l’on considère comme très voisines, on constate qu’en étudiant chacun de leurs caractères isolément, elles peuvent être totalement semblables, mais si elles sont différentes on voit que ces différences ne dépassent pas l’ordre des mutations que l’on connaît. On dira maintenant, et ce sera plus précis que dans le texte où l’on a étudié les preuves de l’évolution, que les variations de structure que l’on reconnaît entre deux espèces voisines, correspondent parfaitement aux détails que produisent les petites mutations que l’on a si souvent maintenant observées en laboratoire.

Dans une série d’espèces qu’il supposait descendre l’une de l’autre, des moustiques voisins de l’espèce classique de nos pays, Culex pipiens, le biologiste Ross a donné des dessins qui représentent l’évolution d’une pièce anatomique, une pièce génitale, les génitalia du mâle. Lorsque l’on examine cette série d’espèce particulièrement significative, on voit nettement que les éléments anatomiques changent grâce à de petites mutations

d/ Nous avons vu aussi, rappelons-le, dans l’article de France Catholique, que le critère de l’incapacité de reproduction entre espèces était une fausse impression. Depuis 30 ans surtout, on sait que les espèces voisines se croisent très souvent en donnant des individus intermédiaires entre les deux espèces. Ces individus sont très stables, et peuvent même, en se croisant entre eux, donner des intermédiaires qui continuent à se croiser. Ces faits sont relativement fréquents. On les croyait très rares il y a 50 ans, et impossibles il y a 150 ans.

e/ Il faut signaler aussi que l’on connaît dans la nature un certain nombre de cas où des espèces voisines se croisent de l’une à l’autre en cercle, de la première à la dernière. Ainsi des espèces de goélands que nous appellerons pour simplifier A-B-C-D-E, se sont constituées autour du Pôle Nord. Ici A se croise avec B, B avec C, et ainsi de suite, mais lorsque le cercle se termine, E ne se croise plus avec A. Cela montre bien que la perte de la capacité de croisement est progressive. On a montré que c’était un détail de couleur qui empêchait l’attraction sexuelle des mâles et des femelles entre A et E. En colorant certains sujets comme dans la nature, on arrive même à observer leur croisement. On bouscule alors la nature. Un médecin français, par ailleurs très compétent dans son métier, mais qui ne connaissait guère la notion d’espèce, publia sur ce sujet une note pour faire remarquer que, puisque c’était un détail qui empêchait le croisement, on ne pouvait accorder aucun crédit à cette observation. C’est exactement le contraire que cela signifiait. Les auteurs qui soutiennent que l’isolement sexuel se réalise par petites étapes considèrent que justement ces petites étapes peuvent être un détail de couleur.

f/ Enfin un point important est à signaler. Dans la nature, c’est-à-dire aujourd’hui au temps T, on reconnaît en général les espèces. Cependant les spécialistes ne sont pas aussi assurés que le public. Ils hésitent parfois à décider que telle population animale ou végétale est une espèce déterminée ou une sous-espèce de cette dernière. Aussi souvent on trouve dans la littérature des publications où les auteurs érigent une sous-espèce déjà connue en espèce, ou décident au contraire qu’une espèce n’est que la sous-espèce d’une autre. Ceci prouve que les différences entre les populations ne permettent pas toujours de bien définir une espèce. Le public non spécialisé ne voit pas évidemment ces nuances. Ainsi si l’on regarde à la fois la zoologie des formes vivantes actuelles et ce que l’on peut savoir de leur histoire par la paléontologie, on constate que la notion d’espèce est historiquement artificielle. Tout se suit donc dans la nature hormis des cas particuliers, les formes polyploïdes du monde végétal, par exemple, que nous ne pouvons décrire ici.

h/ Il faut enfin noter pour en finir avec la notion d’espèce que la vitesse de transformation d’une espèce à l’autre peut être très différente suivant les cas : il y a des évolutions que l’on qualifie de bradythéliques (très lente) et d’autres de tachythéliques (très rapide) Ces différences de vitesse que Simpson avaient décrites déjà à la fin des années 30 méritent quelques précisions.

Dans certains cas, on a pu montrer que des espèces avaient très peu bougé pendant des millions d’années. On estime que le fossile vivant, le Cœlacanthe, a très peu changé depuis 250 millions d’années ; de même, certains mollusques se seraient peu modifiés depuis 80 millions d’années.

Par contre, les éléphants du Pliocène, la dernière période du Tertiaire, se seraient séparés en isolats et auraient donné plusieurs espèces constituant un même genre en un million d’années. On a vu que Dommergues avait dénommé espèces des groupes séparés par seulement 300.000 années.

*

Nos conclusions ici sont simples : on ne peut pas douter aujourd’hui du fait que c’est bien le système des mutations sélectionnées qui provoque la constitution des espèces nouvelles. Celles-ci n’apparaissent pas brusquement, mais peu à peu, et à la suite d’additions de petites mutations. Leur séparation est très conventionnelle.

II – Le passage d’un grand groupe à l’autre

Nous admettrons que la théorie synthétique explique très bien le passage d’une espèce à l’autre ; cependant peut-on imaginer qu’elle puisse aussi nous faire comprendre la formation des Oiseaux, ces merveilleuses machines, comme l’ont dit certains biologistes, celles des Mammifères ou celles des Batraciens ? En un mot celles des grands groupes zoologiques. Pour répondre à cette question revenons sur la première partie de ce texte : les preuves de l’évolution.

Nous y avons écrit que ces grands groupes étaient souvent pour le naturaliste, qui connaît beaucoup d’espèces vivantes et fossiles, des coupures artificielles. Nous avons cité un cas précis où, avec des fossiles, on avait pu reconstituer genre par genre la formation de grands groupes : le passage des Reptiles aux Mammifères. Ici on hésite toujours sur les séquences exactes décrites par les auteurs, mais elles sont si proches que, grossièrement, ces séquences sont évidentes. Nous avons cité des cas moins précis, mais tout de même suffisamment riches en fossiles pour que l’on ne puisse pas douter que, ici aussi, le passage d’un grand groupe à l’autre s’était réalisé, non pas par un coup de baguette magique, mais espèces par espèces. Nous avons montré, dans l’article sur les preuves de l’évolution, que, même avec des groupes actuellement vivants, on pouvait parfois suivre de très près le passage de deux ordres différents : le passage des Trichoptères aux Lépidoptères ou Papillons, par exemple.

Certes nous n’ignorons pas que, dans notre immense généalogie, il y a encore beaucoup de coupures dans nos lignées, ce qui veut dire que dans ces cas nous n’avons pas d’intermédiaires, mais, de décennies en décennies, on découvre de tels intermédiaires. Ainsi, au cours de ces dix dernières années, on a trouvé des fossiles qui montrent l’origine des baleines, ou celle des Batraciens Apodes, groupe extraordinaire, incontestablement batracien, mais sans membres et devenu rampant comme des serpents.

En somme, nous pouvons dire qu’il n’est pas douteux que la nature est un immense continuum où tout se suit espèce par espèce.

On est alors ramené, comme le font souvent les mathématiciens, au problème précédemment résolu : puisque la constitution des espèces se réalise par le jeu des mutations sélectionnées, et puisque les grands groupes se constituent peu à peu par évolution de séries d’espèces, toute la nature peut s’expliquer par le jeu des mutations sélectionnées.

III – Les organes complexes

Il paraît difficile de comprendre comment le hasard qui commande ces petites mutations avait pu réaliser un organe aussi complexe que l’œil, ou même des organes complexes plus simples. On peut se demander par exemple comment le creux de l’articulation du fémur correspond exactement à la taille et aux courbures de la tête de ce même fémur. Il est impossible qu’un jeu de mutations ait pu, même avec le temps, produire de tels résultats, car il est nécessaire qu’il existe d’un coté sur l’os du bassin des mutations provoquant une courbure d’un certain axe, et également sur la tête du fémur des mutations toujours dues au hasard, effectuant une courbure externe du même axe que la précédente. Pour l’œil, il faut que les mutations qui rendent les structures transparentes créent par hasard une cornée et un cristallin, se situant exactement dans l’axe de la rétine comme les lentilles d’un appareil de photographie. On connaît plusieurs exemples de ce genre dans le règne animal. On appelle cela le problème des coaptations.

L’œil soulève un plus large problème encore. On savait au temps de Bergson qu’un organe semblable s’était produit deux fois :chez les Vertébrés et chez des Mollusques, les seiches. Depuis on a découvert plusieurs autres espèces où un tel phénomène s’est réalisé aussi, chez des vers annélides, par exemple.

Bergson, à partir de ces deux premiers exemples avait conclu qu’il existait un élan vital qui entraînait l’évolution dans certaine direction, car le hasard des mutations non seulement ne pouvait pas avoir fait un œil mais il pouvait moins encore en avoir fait deux. Si Bergson avait su qu’il y avait 5 ou 6 cas semblables dans le règne animal, il aurait largement confirmé ses opinions sur l’élan vital.

Nous allons voir comment les synthéticiens ont répondu à ces problèmes.

Pour comprendre que de petites mutations avaient pu fabriquer des organes aussi complexes que ceux que nous connaissons, il faut d’abord se mettre dans l’idée certains types de faits que les non biologistes en général ne se représentent que très mal. Nous allons diviser l’exposé qui suit en deux sous sections. Dans la première nous analyserons le système de la matière vivante et la théorie de la construction des grands organes, dans la deuxième nous situerons quelques exemples précis.

Sous-section A

Les caractères des vivants permettant la construction des grands organes

Six problèmes préliminaires doivent être étudiés ici.

1/ Complexité et simplicité de la matière qui constitue un être vivant. Le système multiplicatif dans les constructions de la vie.


Tout étudiant qui pénètre pour la première fois dans l’amphithéâtre d’une Faculté de Médecine, ou en Faculté des Sciences dans l’amphithéâtre de biologie, est persuadé que la matière vivante est d’une complexité quasi infinie. Sous un certain angle, il a raison. Tout chercheur chevronné, tout vieil homme de science qui a fait des recherches toute sa vie, et beaucoup publié, demeure en admiration devant la miniaturisation de tous les éléments de la vie, et la fabuleuse complexité de ses structures : le système des ADN et des ARN (voir explication dans l’annexe 1), les mécanismes sécrétoires de la cellule, l’appareil de Golgi, par exemple, le système étonnant de la contraction musculaire ou celui du cycle de Krebs qui assure la respiration cellulaire, etc. Connaître seulement le principe de ces mécanismes a demandé des années d’étude, et des chercheurs ont passé leur vie à l’étude d’un seul : mitoses cellulaires, mitochondries, cytosquelette, etc. Du reste, un chercheur spécialisé a souvent seulement le temps de suivre la masse énorme de publications qui se font chaque mois sur le sujet de son travail, tant celles-ci sont nombreuses.

Figure I : Une cellule de modèle général et un peu théorique.

C : Cytosol (en pointillé), liquide dans lequel baignent les organites.

G : Appareil de Golgi. Ce serait un organite sécrétant des enzymes. Il y en a un seul dans la cellule, mais les vésicules sont plus nombreuses qu’il n’y en a dans notre dessin.

L : Lysosomes. Organites stockant des enzymes.

M : Mitochondries avec à l’intérieur des crêtes au niveau desquelles se réalisent les réactions chimiques correspondant à la respiration cellulaire. Les mitochondries (ici 3 seulement sont dessinées) sont très nombreuses dans les cellules.

Mn : Membrane du noyau.

Mc : Membrane cellulaire, de structure chimique très complexe.

No : Noyau contenant les chromosomes qui ne sont pas visibles dans une cellule au repos.

Nu : Nucléole. Organite du noyau qui transporte les ARN nucléaires vers le cytoplasme.

Reg : Réticulum endoplasmique granuleux. Recueille des protéines et leur fait subir des modifications. Ce système est très abondant dans la cellule, nous n’en représentons qu’une zone.

En même temps cependant on découvrira très vite que les êtres vivants, les Amibes, les Végétaux et les Hommes sont construits suivant des systèmes très semblables à plusieurs niveaux. Ils ressemblent en quelque sorte à un immense jeu de construction où les pièces sont très abondantes, mais correspondent à un petit nombre d’éléments de base avec lesquels on peut réaliser, avec de simples arrangements, des objets extrêmement variés, et le système de construction de la vie a pour principe de multiplier des éléments de base simples.

a/ Il est connu de tous que la chimie des vivants est composée de protéines, de lipides et de glucides. Les protéines se sont construites toutes, partout dans le monde vivant, avec un peu plus de vingt petites molécules dont on connaît parfaitement la formule, les acides aminés. Leurs arrangements en série donnent des protéines toutes différentes, mais dont les différences sont dues aux types d’alignement des vingt acides aminés. Par exemple, si l’on donne des numéros à ces acides on aura :

9-1-5-3-8-12, puis à nouveau-9-1-5-3-8-12, etc.

Grâce à ce système, il n’y a pas deux vivants possèdant les mêmes protéines, et même tous les hommes de la planète ont des protéines toutes un peu différentes d’un homme à l’autre (hormis les jumeaux univitellins), par le déplacement ou le remplacement d’un acide dans les cycles d’alignement. Il en est presque de même pour les glucides ; le système des lipides est un peu différent, mais basé sur les mêmes principes.

b/ Il y a plus. On sait que tout être vivant est composé de cellules. Or ces cellules sont toutes semblables du protozoaire à l’Homme. On y retrouve partout un noyau avec des chromosomes, des nucléoles, des ADN et des ARN ; dans le cytoplasme, des organites, comme les mitochondries, qui se ressemblent de l’Amibe à l’Homme. Il n’y a que quelques protistes primitifs qui n’ont pas de mitochondries, en général parce qu’ils les ont perdues. (explication de certains mots dans l’annexe II)

Or avec ces cellules dont le schéma est le même, il se fera chez les vivants des types cellulaires différents qui permettront la constitution des êtres les plus étonnants. Il y aura des cellules musculaires allongées dont certains éléments, situés dans le cytoplasme, se contracteront ou se décontracteront, lentement en général, mais parfois très vite lorsque, par exemple, un homme donne un coup de pied. Il y aura des cellules qui s’entoureront de tissus riches en calcium et donneront des structures solides, ce seront celles de l’os ; il y a des cellules nerveuses dont certains prolongements atteignent 1 mètre ou plus, des cellules du foie secrétant des produits divers, des cellules rénales, etc.

c/ De la même façon on pourra noter que beaucoup d’organes sont construits sur le type multiplicatif. Le rein est formé de petits canaux tous semblables, le foie est composé de cellules toutes semblables, mais aussi d’ensembles de cellules de cet organe organisées toutes de la même façon, centrées sur un vaisseau collecteur de sa sécrétion : les lobules. L’os est organisé en unités élémentaires : les canaux de Havers, etc.

d/ Il existe un quatrième système multiplicatif, que les zoologistes connaissent bien, mais qui est peu connu du public : le métamère. A l’origine des vivants, il y a environ 5 à 600 millions d’années, les animaux qui peuplaient la terre étaient tous composés d’anneaux très semblables et ressemblaient davantage à des colonies d’anneaux que l’on a dénommé les métamères. Le ver de terre actuel représente à peu près une forme de cette époque. Chacun sait du reste que, si on le coupe en 2 ou 3 morceaux, chacun régénère et reconstitue un être normal. Les mille-pattes représentent encore un type survivant de cette époque, mais ici, sur chaque anneau, il a poussé une paire de pattes. Ainsi les premiers êtres vivants correspondaient à des chaînes d’anneaux semblables. Ces anneaux, dans l’évolution qui suivit, prirent chacun des formes différentes et la métamérisation se perdit, mais on en retrouve encore la trace, même chez l’homme : les muscles alignés du dos et les vertèbres, par exemple Chez l’embryon humain d’ailleurs on voit beaucoup mieux les traces de cette métamérisation.

On comprendra alors très facilement que ces divers systèmes multiplicatifs sont particulièrement adaptés à répondre au système des petites mutations sélectionnées. Lorsqu’une mutation atteint les mitochondries, elle atteindra toutes les mitochondries de toutes les cellules du corps. Lorsqu’une petite mutation accroît la sécrétion d’une enzyme des cellules du foie, toutes les cellules du foie seront marquées par cette mutation, et cette petite mutation pourra donner un grand accroissement de la sécrétion enzymatique. Nous simplifions ici un peu le réel. Entrer dans le détail serait trop compliqué.

Au temps des premiers mille-pattes dont la patte était probablement seulement une béquille, si une mutation permettait à cette béquille de s’articuler vers le milieu, toutes les pattes étaient modifiées, et ainsi améliorées. Lorsqu’une petite mutation allonge les tubes du rein, tous les tubes sont allongés. On voit que la notion de petites mutations est très relative car chaque petite mutation peut avoir un énorme effet grâce aux systèmes de construction des êtres vivants.

On a l’impression que la vie s’est construite suivant des schémas particulièrement aptes à réagir au système des mutations sélectionnées. L’évolution se réalise souvent par la multiplication de ce qui est.

2/ Le nombre des vivants


Le nombre des vivants qui peuplent le monde dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Cette image ne se voit pas dans les pays très cultivés des régions comme l’Europe car les champs de maïs ou de blé ont réduit la faune et la flore, mais dans les immenses forêts ou les marécages de certains pays que recouvre encore une grande partie de la planète, et même dans de vastes régions des États-Unis le nombre des vivants d’une même espèce est souvent fabuleux.

Quelques faits en donnent une idée.

On admet que le nombre de protistes, êtres vivants composés d’une seule cellule, varie, par gramme de terre arable, entre 150.000 et 2.500.000, et on peut estimer que le poids total des protozoaires, (les amibes par exemple) ne représente que le 30ème de celui des bactéries et des champignons de ce même centimètre cube de terre arable. Il y a donc plusieurs dizaines de millions de sujets de ces espèces très petites dans ce gramme de terre.

Dans les fosses argileuses du lac Tchad, deux auteurs français ont calculé le nombre de certaines espèces de mollusques observés par mètre carré. Ils ont trouvé, pour des espèces de petite taille, des chiffres considérables. Il y a par exemple 426 sujets du genre Cléopatra qui ont une coquille de quelques millimètres et qui ressemblent un peu à de petits escargots, et 232 Corbicula, également très petits, dont la coquille évoque celle des huîtres. Le nombre des autres espèces en ce même mètre carré doit être tout aussi fabuleux. Au Canada, dans les régions des lacs et des marécages, il y a sans doute des milliards de grenouilles.

Pour les protistes, ces chiffres doivent se retrouver dans toutes les terres arables de la planète, du moins dans les régions pas trop froides. Pour les mollusques et les grenouilles, évidemment ils portent sur des régions plus particulières.

Un autre exemple donne une idée de ce que devait être le peuplement de la surface terrestre avant l’apparition de l’homme et surtout avant le développement des terres cultivées. Imaginons ce qu’étaient au Dévonien, il y a 350 millions d’années, certaines régions du monde. C’est au Dévonien que les poissons sont sortis des eaux pour devenir batraciens. Ceci s’est produit dans une région qui correspondait à peu près à une partie du Canada, de l’Europe du Nord et du Groenland. Cela devait faire 10 millions de kilomètres carrés, plus de 10 fois la France, à peu près la surface du Canada actuel ou de la Chine. On a dénommé le continent où s’est produit le phénomène le continent du Vieux Grès Rouge. Il y avait là des marécages qui occupaient toute la région et devaient s’assécher périodiquement, ce qui évidemment favorisait tout poisson qui, au lieu de nageoires aurait eu une structure plus ou moins en béquilles, et à coté de ses branchies, des poches respiratoires un peu fonctionnelles, ou mieux encore, les deux à la fois, pour survivre en toute saison. On peut estimer qu’il y avait dans ce marécage (la géologie l’a prouvé) des poissons qui présentaient déjà des nageoires équipées pour ces transformations, et des poches issues de la vessie natatoire qui pouvaient fonctionner un peu en poumon en même temps que les branchies.

On peut estimer qu’il y avait dans ces régions un couple de poisson-grenouille pour 300 mètres carrés. Cela fait pour 10 millions de km², trois mille couples au km², et donc chaque année, trente milliards de couples pour le continent du Vieux Grès Rouge. Si chaque couple pond 1.000 œufs par an, on a 1.000 fois trente milliards d’œufs chaque année. Il y a probablement beaucoup plus d’œufs, peut-être 10 à 20.000 ou plus encore. Ces transformations se seraient réalisées sur 20 millions d’années, ce qui donne pour cette région 20 millions de fois le nombre d’œufs suggéré.

Des calculs de ce type ont pu montrer qu’avec ces chiffres on a très bien pu voir se construire en même temps les divers appareils qui ont assuré le passage du poisson au batracien, c’est-à-dire celui de la nageoire à la patte, de la formation des poumons, de l’écaille en peau nue, etc. Il faudrait plusieurs pages pour développer cette question.

On pouvait montrer en particulier que tous ces organes ont pu se faire en même temps, car dans cette aventure tout se fait ensemble. Lorsqu’une pierre anguleuse tombe dans un torrent, tous ses angles s’arrondissent en même temps, et elle deviendra un galet rond par tous les côtés en même temps. Il en est de même dans la nature lors de ces transformations.

3/ Les propriétés étranges de la matière vivante


De nombreux auteurs, depuis quelque 10 ans, ont écrit que les propriétés de la matière vivante, et notamment sa capacité à former de l’ordre dans leurs embryons à partir du désordre apparent, à s’organiser, à se multiplier, à reconstruire les parties qui par accident lui étaient enlevées, représentaient un phénomène important pour expliquer l’évolution. Ceci est exact et a été compris par les synthéticiens et décrit par exemple par Rensch dans un ouvrage du milieu du siècle. Ceci complète nos informations sur le rôle des mutations sélectionnées, mais ne change pas nos vues d’ensemble.

4/ La souplesse de la forme du corps de chaque être vivant adulte ou embryonnaire, c’est-à-dire la souplesse du phénotype


Parmi ces caractères du vivant, l’un surtout mérite analyse. Pour le faire comprendre, il faut présenter l’objection contre la théorie synthétique à laquelle il répond.

On dit quelquefois que, dans un vivant, tout se tient et que par conséquent s’il apparaît chez un sujet d’une espèce une mutation qui accroît la capacité de sa vision oculaire, cela ne lui apportera aucun avantage visuel, car les régions correspondantes du cerveau ne seront pas modifiées. Pour que la mutation « amélioration de l’œil » soit efficace il faudrait qu’apparaisse en même temps, chez le même animal, une mutation que l’on pourrait appeler « amélioration des capacités du cerveau à recevoir et à comprendre les images vues par la rétine ». N’oublions pas en effet que la rétine n’est qu’un miroir, c’est le cerveau qui comprend ce qu’elle voit. Cette critique vient du fait que l’on a pas compris l’immense souplesse de la matière vivante. Chacun sait pourtant que le sportif accroît les capacités de sa musculature par l’exercice, et l’on sait aussi en sens inverse qu’une personne qui, après une fracture de la jambe, a eu ce membre dans le plâtre pendant quelques semaines, a des muscles très atrophiés lorsque l’on enlève son plâtre. Le même phénomène se réalise pour le cerveau. Si l’œil lui apporte davantage d’informations il réagira, et très vite accroîtra ses capacités à connaître ces informations. Cette capacité cérébrale ne sera pas héréditaire, elle se reconstituera à chaque génération, comme chez le sportif dont l’accroissement des capacités musculaires n’est pas héréditaire ; mais un jour viendra où une mutation à son tour améliorera alors génétiquement la région cérébrale de l’œil. Ce mutant ainsi amélioré génétiquement au niveau de l’œil et du cerveau sera alors retenu par la sélection plus facilement encore que le précédent. En somme la thèse qui soutient que très souvent ce sont deux ou trois mutations qui devraient apparaître en même temps pour améliorer un organe est fausse, parce qu’elle a oublié la souplesse d’adaptation du vivant.

Ce phénomène a été souvent nommé « effet Baldwin », car il avait été compris par Baldwin à la fin du XIXe siècle à la pleine période de la discussion entre les lamarckiens et les darwiniens avant même que l’on ne redécouvre les lois de Mendel. Il joue certainement un grand rôle dans l’évolution.

5/ Le rôle complémentaire des systèmes de l’embryologie


Un quatrième aspect de la construction du vivant caractérise les étapes de l’embryogenèse. Lorsque l’on découvrit, dans les deux premières décennies du XXème siècle le rôle des gènes, on pensa qu’entre autres fonctions, ils assuraient la construction des embryons au cours des embryogenèses. Celles-ci se déroulent toujours, pour une même espèce, exactement dans les mêmes conditions, entre autres au même rythme dans toutes les parties du corps. On a du reste établi, pour beaucoup d’espèces, des tableaux du déroulement embryonnaire. On comprit très vite que certains gènes entraient en action à une heure donnée et sécrétaient les substances nécessaires à la constitution d’un organe, et l’on imagina qu’ils entraient ensuite en sommeil. Cette vision était un peu simple comme toutes les théories au début de leur histoire, mais en gros elle demeure valable. Cependant à la même époque, on découvrit un autre phénomène curieux qui ne contredisait pas le précédent, mais le complétait, et surtout le complexifiait. On s’aperçut que les premiers organes constitués dans un embryon provoquaient souvent par contact la transformation de certains organes voisins. On estima en somme qu’un organe déterminé induisait la formation d’un autre à partir des tissus encore indifférenciés qui l’entouraient. On a démontré l’existence de telles substances organisatrices, mais on n’en a pas encore retrouvé la formule chimique. Ce qui est certain, c’est que ce système favorise beaucoup, nous le verrons plus loin, la formation des organes complexes composés de diverses parties coaptés l’un à l’autre. A partir du moment où les organes sont induits l’un par l’autre, on concevra facilement qu’il y ait de véritables engrenages de l’un à l’autre dans les structures complexes. Nous en verrons des exemples.

6/ L’efficacité du système des petites mutations par voie de comparaison


Une dernière remarque est nécessaire. Il apparaît à certains auteurs à peu près impossible que le hasard des mutations puisse fabriquer des organes complexes, et de nombreux auteurs, souvent des ingénieurs sortis de grandes écoles, se sont livré à des calculs que nous connaissons bien, pour montrer qu’il faudrait des quantités infinies de temps pour que, en faisant tomber sur un damier des lettres d’alphabet, celles-ci constituent un poème. Après ces calculs péremptoires, on prend les biologistes qui ne les ont pas faits pour des « benêts », qui ignorent tout des mathématiques. Ces auteurs oublient que Teissier, l’un des pères fondateurs de la théorie synthétique, avait passé une agrégation de mathématiques avant de devenir biologiste. Il était donc aussi capable qu’eux d’avoir fait ces calculs.

L’erreur de ces arguments tient au fait que les auteurs n’ont pas compris le système du hasard proposé par les mathématiciens de l’évolution.

Il ne correspond pas à ce qu’ils s’imaginent. Un organe se construit peu à peu et non brusquement, sauf peut-être dans des cas exceptionnels jamais vus. Il peut évidemment apparaître plusieurs fois grâce au système multiplicatif. Tout cela est suggéré par les immenses recherches de l’anatomie comparée que nous avons évoquées dans la première partie de ce texte (article France Catholique).

Ce que l’on peut dire, c’est que l’on a vu de très nombreux organes apparaître peu à peu et jamais n’apparaître brusquement. Dans les grands organes que décrit l’anatomie comparée, des organes ou des structures très primitives et souvent très simples sont utiles et fonctionnent déjà très bien dans cet état primitif. Il existe des animaux à une seule cellule (Protozoaires) dont une partie du cytoplasme assure un rôle excréteur que l’on a presque comparé à notre rein. Ils ont aussi des organites très petits correspondant à une grosse molécule chimique ou peut-être à plusieurs associées qui sont sensibles à la lumière. On peut penser que ceci correspond à un œil primitif. Il y a même des êtres pluricellulaires qui possèdent des cellules faisant fonction de rein car elles accumulent des déchets de type urinaire. On connaît des organes primitifs de toute sorte, les uns très simples, les autres un peu plus complexes ou plus complexes encore. Ainsi, chez des formes qui correspondent à des types de vers, pour la circulation sanguine, il y a un vaisseau principal dorsal et un ventral. Le cœur qui fait avancer le sang correspond simplement à l’élargissement d’une petite portion du vaisseau principal ventral qui, dans cette région élargie, effectue des battements lents. On conçoit alors très bien que de petites mutations puissent améliorer ces organes très connus chez toutes les espèces anciennes que nous connaissons parfaitement car beaucoup, vivant encore aujourd’hui, ont été très étudiées. Le hasard ne construit donc pas ici un organe très simple d’un seul coup. Il apparaît d’abord un organe très simple, et sur cet organe, lorsqu’une mutation heureuse tombe à sa place, elle y reste. Lorsqu’elle ne tombe pas à sa place, ou lorsqu’elle détruit le mini organe, l’animal meurt et s’ajoute à la liste des mortalités de la nature. Dans ce cas, un jeu de hasard peut construire très vite une structure complexe. Pour nous faire comprendre prenons une comparaison avec un jeu de boules que nous imaginons.

Imaginons un carré ayant 30 trous numérotés de 1 à 30. On jette 30 boules également numérotées de 1 à 30 en souhaitant qu’elles tombent chacune dans l’un des carrés correspondant à leur numéro. Pour que les boules tombent en même temps, et d’un seul coup, sur leur bon numéro, il faudrait statistiquement que l’on effectue environ en nombre de mutations le chiffre de 3,15 suivi de 31 zéros ; à la cadence de 10 opérations par secondes, cela ferait environ 8 millions de milliards d’années. Rappelons que le big-bang se situe, d’après certaines hypothèses, à quatorze milliards d’années.

Ce serait là, par comparaison, l’image des chances qu’un organe complexe aurait d’apparaître d’un seul coup par une grande mutation qui possèderait évidemment tous les caractères pour réaliser un organe complexe. Précisons bien que ceci n’est qu’une image. Elle ne tient pas compte par exemple des gènes homéotiques dont nous parlerons plus loin, mais ceux-ci s’intégreraient dans ces schémas car ces gènes sont en réalité des complexes géniques. On a voulu montrer ici les possibilités du hasard. On reconnaîtra que cette image est parlante.

Pour se représenter la construction d’un grand organe suivant la théorie des petites mutations sélectionnées, on peut imaginer que les choses se sont passé ainsi. D’après la théorie, les mutations doivent se présenter dans un certain ordre pour que la construction de l’organe puisse se faire par petites étapes, et chacune doit être sélectionnée avant qu’une autre ne se présente. On pourra ainsi jouer avec les mêmes données d’une façon différente et construire un modèle qui évoquera le système des petites mutations sélectionnées. Ce sera le modèle qui suit.

On jette les boules sur le damier troué de telle façon que, lorsque la boule 1 tombe à sa place (ce qui représenterait la mutation 1), on l’y laisse et l’on recommence avec les 29 boules qui restent. Lorsque le 2 tombe à sa place, on l’y laisse, on recommencera avec 28 boules, et ainsi de suite. Cela ressemble un peu à 30 mutations constituant un organe, et qui ne peuvent constituer cet organe que si elles se présentent dans l’ordre, et si chacune en soi, en arrivant à son poste, est déjà un peu positive pour être sélectionnée. Dans ce cas, il faudrait seulement jouer en moyenne 465 opérations pour que toutes les boules tombent à leur place dans l’ordre.

Ce chiffre extrêmement faible par rapport au précédent étonne toujours celui qui n’a pas l’habitude de faire des statistiques simples. Il est pourtant facile à saisir par le raisonnement : à chaque opération comprenant N cases vides, statistiquement une boule a 1/N chances de tomber à sa place. Pour qu’elle tombe sur le numéro1, il faudra seulement 30 coups pour le numéro 1, seulement 29 coups pour le numéro 2, et ainsi de suite. N’importe qui peut faite l’addition : il tombera sur le chiffre de 465 !

Ceci nous amène à penser en somme que, pour construire un organe complexe, contrairement à ce que l’on croit dans une réflexion sommaire, le système des petites mutations sélectionnées sera infiniment plus rentable en vitesse de construction que celui de la grande mutation. Dans notre jeu il se réalisera, en 465 opérations au lieu de 3,15 suivi de 31 zéros dans la première expérience. Ceci d’ailleurs explique sans doute la vitesse relative de modification évolutive que l’on semble avoir reconnu parfois dans la nature pour la construction de certains organes complexes.

Or ceci correspond exactement à ce qui se passe dans la nature. Comme nous l’avons expliqué plus haut, toute l’anatomie comparée démontre que les organes ne se forment jamais brusquement mais par petites étapes, et les calculs de modèles effectués, évidemment très approximatifs que l’on a pu faire, démontrent que par ce système les plus grands organes ont pu se construire en tenant compte évidemment beaucoup de l’effet Baldwin que nous avons analysé plus haut

Sous-section B

Exemples de construction de grands organes

Ces données de base ayant été en quelque sorte enregistrées, on peut essayer de comprendre comment se sont construits les organes complexes. Nous allons prendre quelques exemples.

1/ L’histoire de l’œil


L’œil des mammifères supérieurs et de l’homme est un appareil si compliqué que Darwin lui-même hésitait à croire que cet organe avait été construit par une série de petites étapes dues à l’apparition de changements héréditaires provoqués par le hasard, et nous avons vu plus haut que Bergson attribuait sa construction à l’élan vital.

Or nous avons toutes les raisons de croire que cette structure n’est pas l’objet d’un élan vital, mais que l’œil aussi s’est construit suivant le système classique de mutations sélectionnées. Voici pourquoi nous n’hésitons pas à prendre cette position.

1/ Parmi les nombreuses espèces qui peuplent le monde aujourd’hui, il en existe beaucoup actuellement vivantes qui sont des survivants d’époques très lointaines : des vers, des éponges, des méduses, etc. Chez des formes primitives il existe des systèmes oculaires très simples, nous l’avons déjà évoqué. Or on peut, en prenant ces divers yeux observés chez ces espèces actuelles primitives, reconstruire par analogie ce qu’a été l’histoire probable de l’œil.

Ainsi on connaît des vers dont l’œil est composé d’une seule cellule faisant fonction de rétine, mais qui ne reconnait sans doute que la lumière ; ces cellules sont liées à un nerf cérébral. On possède aussi des séries d’espèces qui possèdent seulement quelques cellules de type rétinien, 2, 4, 8, une petite couche, etc.

Figure II : Chez des vers très primitifs tels que les planaires, l’œil est composé de 1, 2, 4 ou plusieurs cellules oculaires. Celles-ci sont accompagnées de régions qui pourraient avoir une fonction de pigment sensible à la lumière se terminant par des nerfs que l’on voit ici en N.

En outre, dans le cas des yeux très primitifs, cette structure très proche de la rétine s’est formée à partir de cellules toutes semblables accolées les unes aux autres. Cette phase de construction s’est réalisée suivant le principe de la multiplication de ce qui existe déjà, c’est-à-dire suivant le schéma du système multiplicatif que nous avons exposé plus haut.

Figure III : Quatre exemples d’yeux chez des espèces actuellement vivantes de mollusques de familles très proches de celles des escargots. Dans l’espèce 1, on reconnaît les cellules stylisées de la rétine (R) qui forment une sorte de tapis. Au-dessus du tapis, un liquide pâteux transparent protège cette rétine, c’est l’humeur vitrée (HV). Au-dessous, on voit parfois les nerfs (N) qui se réunissent en un même cordon, le nerf optique (NO) allant vers le cerveau.

Dans les figures 2 et 3, l’œil tend à se fermer.

Sur la figure 4, il apparaît un cristallin (crist).

De la même façon et en même temps, toutes les cellules de la rétine se complexifieront. Cette complexification est facilitée par le fait que nous avons analysé : lorsqu’une mutation améliore une cellule, elle les améliore toutes à la fois, car, dans les mécanismes de l’embryogenèse, cette mutation s’intègre dans le système de construction de toutes les cellules rétiniennes à la fois. Nous montrons ici des figures qui donnent des images de ces yeux simplifiés (fig. II et III)

2/ Cependant cette construction pose encore problème : lorsque les cellules de l’œil se multiplient chez un animal que nous appellerons x, un ver par exemple, qui vit dans une population importante, la multiplication des cellules de l’œil, pourraient dire certains auteurs, a besoin d’un accroissement du cerveau pour qu’elles enregistrent mieux ce qui est « saisi » par le cerveau.

C’est ici que joue alors la souplesse des êtres vivants que nous avons décrite plus haut, toujours parmi les principes de construction des êtres vivants. Le cerveau n’a pas muté en même temps que l’œil , c’est statistiquement impossible, mais, lorsque l’œil a plus de cellules, il est toujours capable de plus de performance que la moyenne à laquelle il fonctionne habituellement. Comme le muscle du sportif qui s’accroît à la suite de ses séances d’exercices, les capacités du cerveau s’accroissent pour répondre aux données nouvelles fournies par l’œil. Des centaines ou des milliers d’années plus tard un jour viendra où une mutation accroîtra dans le cerveau, le nombre de cellules oculaires qui correspondent à l’œil. Elle sera évidemment retenue par la sélection, et à ce moment, l’accroissement de l’œil sera conforté par la mutation cérébrale. Ainsi la nature bouge par petites étapes où chaque mutation avantageuse, même si elle n’est pas parfaite, est retenue. Le système de la souplesse des vivants permet à chaque nouvelle étape d’attendre son heure pour jouer parfaitement son rôle. L’efficacité du système des petites mutations que nous avons décrit plus haut marche ainsi à plein rendement. Les principes de système de construction de la matière vivante s’applique ici parfaitement, et notamment l’effet Baldwin.

3/ Ce qui complique beaucoup cependant l’histoire de l’œil, c’est le fait que cette structure n’est pas composée seulement d’une rétine, mais en même temps, c’est connu, en face de cette rétine il y a un cristallin qui fait loupe et une cornée transparente.

Or c’est ici que nous allons trouver magnifiquement le rôle des inductions embryonnaires que nous avons citées plus haut. L’histoire embryologique de l’œil est construite suivant le schéma qui suit.

Il se forme chez l’embryon des Vertébrés, à partir du cerveau, des vésicules creuses en forme de coupe où se réalisera plus tard la rétine. Ces vésicules s’accolent à la peau et, par des substances inductives, agissent sur la peau et transforment cette peau en cristallin et en cornée transparente. C’est donc la cupule originelle, c’est-à-dire l’ensemble des cellules de la future rétine, qui induira la transparence des tissus situés en face d’elle. Nous avons décrit ces phénomènes d’induction embryologiques plus haut.

Inutile de dire que ceci a été confirmé par un nombre considérable d’expériences. Par exemple si l’on greffe la cupule optique du cerveau d’un batracien sous la peau du ventre de cet animal on voit se former les structures transparentes de l’œil en face de la cupule greffée, et il se forme un œil sous le ventre. Cet organe, évidemment, ne sera pas fonctionnel puisqu’il n’est pas relié au cerveau, mais l’expérience prouve bien que c’est ici la cupule optique qui transforme en cornée et en cristallin transparent la peau du ventre située en face d’elle.

Le modèle, que nous présentons ici simplifié au maximum, s’est avéré, avec des travaux récents, plus complexe qu’on ne l’avait enseigné pendant 50 ans, mais son principe demeure. Nous ne croyons pas utile d’analyser les dernières données qui le complexifient.

Cela explique fort bien alors que la cornée, le cristallin et la rétine soient exactement dans le même axe comme les lentilles d’un appareil de photographie sont dans l’axe de la pellicule qui est ici la rétine. Ce sont les principes de construction de l’embryogenèse qui ont permis cette extraordinaire combinaison.

4/ Il y a un point complexe. Il peut paraître extraordinaire que l’œil fabrique des organes transparents en face de lui. Il faut savoir alors que la transparence est une propriété classique des êtres vivants. Plusieurs êtres vivants marins sont très transparents et il existe même un poisson transparent qui n’est visible dans un aquarium que parce que les os de son squelette sont teintés en noir. On a l’impression hallucinante en les regardant dans un aquarium de voir se promener un squelette.

5/ On trouve aussi curieux de considérer que ce type d’œil, avec une structure de type rétinien et des formations transparentes qui ressemblent à un cristallin et à une cornée, se retrouve dans plusieurs espèces du monde animal : annélides, mollusques, vertébrés. Il est même étonnant de noter que chez un petit protozoaire, être unicellulaire, il existe un grain de substance colorée qui pourrait correspondre à des substances de la rétine sensibles à la lumière, et chez cet animal on trouve dans le cytoplasme du protozoaire lui-même une petite lentille que les auteurs ont appelée cristallin. On notera aussi que les yeux des insectes et des crustacés sont construits suivant des processus très différents, mais où il y a évidemment des substances sensibles à la lumière. Or il y a aussi en face de ces substances des zones transparentes.

En somme la construction de l’œil doit utiliser les mêmes mutations et des mécanismes d’induction qui se ressemblent dans le monde animal tout entier. Ce sont les mêmes systèmes de construction embryonnaire qui se sont appliqué partout. Ce n’est pas l’élan vital auquel croyait Bergson.

6/ Or voici que des découvertes récentes confirment bien que les gènes qui participent à la construction de l’œil ne sont pas fabriqués plusieurs fois. On a découvert que ces gènes se trouvent aujourd’hui chez des espèces primitives survivantes des très anciennes lignées. Il est probable que ces gènes ont eu plusieurs fonctions. Ainsi le gène Pax 6, qui concourt à la construction oculaire, se retrouve même chez des animaux primitifs qui ne paraissent pas avoir de formation de type oculaire, et évidemment chez toute une série d’espèces qui ont des yeux très primitifs. On est donc amené à penser que les systèmes géniques qui ont contribué à la construction de l’œil se sont construits dès les premières formes vivantes et se sont retrouvés ensuite dans toutes les lignées.

2/ Autres exemples


On pourrait multiplier les exemples de la constitution d’organes complexes qui nous expliquent toujours seulement par analogie comment ont pu se constituer des organes similaires dans d’autres espèces.

Des mammifères volants ou planants actuellement vivants (Chauves-Souris, ou autres groupes divers) volent non pas avec une aile à plumes, mais avec une membrane qui s’est constituée entre les deux membres antérieurs et postérieurs, et qui fait fonction d’aile. On appelle cette membrane le patagium. On connaît toute une série d’intermédiaires actuellement vivants entre des espèces qui volent très mal et ne peuvent que sauter de branches en branches, et les chauves-souris qui peuvent voler très loin sur des kilomètres.

Il y a même plus. Dans des groupes zoologiques, il existe quelques espèces volantes et d’autres non ; or, chez ces dernières, on saisit le tout début de l’origine du vol grâce aux faits qui suivent.

Le groupe des rongeurs a donné quelques espèces de rongeurs volants. Or il existe de nombreuses espèces de rongeurs, appelés « arboricoles » car vivant habituellement dans les arbres, qui sautent de branches en branches, mais qui n’ont pas de patagium, et ne volent pas. On a remarqué que chez certaines espèces de ce groupe, lorsque l’animal est dans un arbre et saute d’une branche plus élevée à une autre plus basse, il écarte ses membres comme pour faire un peu parachute. Si chez ces formes, par mutation, la peau du ventre s’élargissait en s’isolant un peu des organes du corps qu’elle entoure, elle se tendrait en membrane entre ses membres au moment du saut et donnerait ainsi une ébauche de patagium. Il existe une chauve-souris de Birmanie qui possède probablement un très petit patagium, mais on a sur elle peu de documents précis.

Citons sommairement, en terminant cette analyse, deux exemples de grands organes dont la constitution paraît plus difficile à construire, et qui, malgré cela, s’explique très bien.

La correspondance entre la tête du fémur et sa cavité a longtemps intrigué les biologistes. On ne pouvait pas penser que des mutations puisse faire apparaître une tête de fémur arrondie suivant une certaine courbure que l’on pouvait chiffrer, et dans les os du bassin, la même courbure en creux. Or on a montré que la tête de l’os fémoral creusait elle-même au cours du mouvement de l’embryogenèse des mammifères ou de l’enfant sa cavité dans les os du bassin et par conséquent évidemment la cavité avait exactement la taille de la tête du fémur. Ici c’est donc encore une autre technique des embryogenèses non citée dans nos analyses précédentes, qui entre en jeu pour expliquer les engrenages de structures très complexes et très voisines.

On a reconnu des explications similaires dans d’autres organes coaptés, c’est-à-dire formés de deux parties constituant un engrenage l’une par rapport à l’autre. Le biologiste français Legrand a bien démontré par l’expérience que, dans des coaptations chez les cloportes (petits crustacés gris que l’on trouve dans des bouses de vache), l’un des deux organes fabrique en quelque sorte son complément. Il a même réussi, en déplaçant la partie mâle à faire apparaître en creux une cavité à une place un peu différente.

On pourrait, sur des pages et des pages, décrire la constitution lente d’autres organes complexes. Tous ceux qui ont enseigné l’anatomie comparée, science qui s’enseigne de moins en moins aujourd’hui, et ne se sont pas contentés de feuilleter quelques livres sommaires pour étudiants, savent que cette discipline fait comprendre le continuum de la vie et la constitution des organes complexes par des séries de petites mutations.

On notera que nous n’avons pas traité ici des comportements complexes du règne animal. On a montré que ces comportements, chez les formes primitives, sont des scénarios dirigés par des gènes où le geste 1 entraîne le geste 2, le geste 2 entraîne le geste 3 et ainsi de suite.

3/ Peut-on généraliser ces observations ?


On peut cependant se poser une question : la nature est composée de plusieurs dizaines de millions d’espèces, elles sont souvent très voisines, et ne varient parfois que par quelques mutations, nous l’avons vu, mais, en même temps elles ont composé de nombreuses lignées, et il y a dans le monde vivant un nombre considérable d’appareils différents avec très souvent des appareils extraordinaires : radar des chauves-souris, estomacs à plusieurs poches des ruminants, poissons qui possèdent des systèmes éclairants, animaux marins qui n’ont pas d’estomac et se nourrissent avec des bactéries par l’intermédiaire d’appareils particuliers, etc. Qui plus est, un même vivant possède souvent lui-même plusieurs appareils complexes :œil, oreille, système digestif…etc.

Pour comprendre ces évolutions si nombreuses en tous sens il faut se rappeler du nombre considérable de vivants de toutes les espèces que nous avons cités plus haut.

Dans tous les milieux, des espèces vivent en commun. Dans un même océan, on trouve des poissons de diverses espèces, des mollusques, des protistes unicellulaires, …etc., tous ont bougé ensemble suivant le schéma des mutations sélectionnées décrit ici. En outre pour une même espèce tout s’est construit de la même façon en même temps, comme s’arrondissent les angles des pierres d’un torrent. Il faut en outre ajouter que dans le torrent toutes les pierres s’arrondissent en même temps, de même que toutes les espèces se modifient en même temps.

On voit par ces faits que le système des mutations sélectionnées a très bien pu construire par petites étapes des organes extrêmement nombreux partout.. Précisons que l’on s’est livré parfois à des calculs de modèles et ils ont toujours montré que ce système pouvait parfaitement fonctionner. Certes les modèles en cette matière sont toujours très approximatifs, mais ils donnent tout de même une idée du réel possible.

SECTION III

Travaux récents

Aux faits généraux que nous avons décrits, il peut s’ajouter des types d’évolution particuliers. Nous les citons très sommairement donc pour montrer que la complexité du système évolutif est très grande.

Les insectes, nous l’avons vu, présentent encore une métamérisation très caractéristique. Ils ont une tête composée de plusieurs métamères télescopés, un thorax qui a trois métamères, et, sur chacun, une paire de pattes, un abdomen à 5 ou 6 métamères sans pattes, mais qui en a parfois des traces. Sur la tête (sans pattes), une antenne est considérée comme une patte transformée. On connaît une mutation dite homéotique qui a la propriété de transformer l’antenne en patte. On a montré que c’est un même ensemble de gènes réunis que l’on appelle gènes homéotiques, qui donne sur le thorax les pattes, sur la tête l’antenne, sur l’abdomen rien, des résidus de pattes ou parfois des organes qui en dérivent. On ne sait pas pourquoi les gènes homéotiques ont une fonction différente suivant les métamères. Il est logique de penser que dans certains cas ils ont pu d’un seul coup faire disparaître une patte ou la faire réapparaitre. Il y aurait là un cas d’évolution rapide. Au Cambrien, on a découvert une faune étrange, la faune de Burgess qui a évolué très vite, certains disent en 5 millions d’années. cela pourrait être dû à des gènes homéotiques liés à la métamérisation marquée des espèces de cette époque.

On parle d’endosymbiose lorsqu’une espèce de petite taille devenue parasite d’une espèce plus grande pénètre dans ses œufs et passe ainsi de générations en générations de façon définitive. Le kit de gènes qu’elle apporte peut donner alors très vite des caractères nouveaux, et on note du reste que très souvent ces gènes passent dans le noyau de l’œuf de l’espèce parasitée. Cela peut encore donner sans doute des évolutions plus rapides.

Ajoutons que l’on s’est beaucoup intéressé ces dernières années à des décalages de croissance des embryons des formes jeunes qui peuvent donner des espèces nouvelles. Ces phénomènes connus depuis longtemps se nomment hétérochronie.

CONCLUSION

La théorie que nous venons d’exposer n’en est certainement aujourd’hui qu’au début de son histoire. Elle a été déjà depuis ses origines l’objet de très nombreux compléments et il est évident à tous ceux qui travaillent sur ce sujet qu’elle en connaîtra bien d’autres, mais il nous semble qu’elle restera ce qu’elle est : une synthèse entre les travaux des généticiens classiques ou populationnistes, et ceux des naturalistes au sens le plus large de ce terme : zoologistes, botanistes, paléontologistes, biochimistes moléculaires, anatomistes comparatistes, et voire même physiciens ou chimistes.

Resterait à discuter avec le type de réflexion que nous enseigne les philosophes de la valeur de cette théorie, nous allons le faire dans les pages qui suivent.

PARTIE III

REMARQUES ÉPISTÉMOLOGIQUES
SUR LA VALEUR DES THÉORIES AVANCÉES ICI

Dans l’article de France Catholique et les pages qui précèdent, nous avons traité de deux phénomènes différents : le fait, et les théories explicatives de l’évolution.

Certaines personnes, surtout dans les milieux catholiques, émettent encore des doutes sur ces phénomènes en utilisant non pas la discussion scientifique des faits proposés, mais une argumentation de type épistémologique dont il nous paraît utile de rendre compte dans ce texte.

I – L’évolution biologique n’est pas une philosophie

Contrairement à ce qu’ont cru parfois certains auteurs, le fait de l’évolution biologique et ses explications ne sont pas des problèmes de philosophie générale. Ce sont des faits scientifiques qui se démontrent exclusivement à partir d’observations et d’expériences, comme nous l’avons établi dans les pages précédentes, et dans l’article de France Catholique. Aujourd’hui cependant, certaines personnes, des philosophes surtout, croient que ces théories sont des conceptions philosophiques. Ils effectuent une confusion entre les thèses des scientifiques développées ici et celles d’un philosophe anglais qui a eu énormément d’influence : Spencer.

Spencer est un contemporain de Darwin qui publia un nombre considérable de travaux, marquant beaucoup l’Angleterre de son temps et même d’autres pays. Un grand nombre de ses œuvres furent traduites en français.

Sa première œuvre est de 1835, et parut donc 24 ans avant l’Origine des espèces de Darwin. Dans plusieurs travaux toutefois ultérieurs à l’ouvrage de Darwin, il publia un système philosophique très synthétique et absolument transdisciplinaire où il tenta d’unifier, sous un seul principe qu’il appelle la loi d’évolution, tous les phénomènes qui sont décrits et interprétés dans les sciences naturelles et humaines. Évidemment il devait applaudir lorsque parut en 1859 l’ouvrage de Darwin sur l’évolution biologique. Ces thèses sont très discutées par les philosophes.

A cause de Spencer, on confond souvent encore aujourd’hui les idées relatives à l’évolution biologique avec les thèses spencériennes de l’évolution comme philosophie générale de la nature.

Nous n’avons pas à entrer ici dans une discussion de la thèse de Spencer, mais il est important de bien comprendre que, lorsque les biologistes parlent d’évolution biologique, ils ne prennent absolument pas partie pour ses thèses. Du reste, on peut préciser que, en général, les biologistes ignorent totalement Spencer. Ils n’en ont entendu parler qu’à l’occasion, et cet auteur n’est cité que rarement dans les ouvrages sur l’évolution biologique.

II – L’accord des scientifiques

Certains auteurs disent parfois que l’accord des scientifiques est loin d’être réalisé sur l’évolution biologique elle-même, et ils citent alors des ouvrages, datant de 1900 ou même antérieurs, parfois récents, mais écrits par des élèves de grandes écoles, des mathématiciens, des médecins, et même dans un cas récent par un professeur de droit ou par des hommes cultivés de toute catégorie. Pour répondre à l’un de mes articles, un ecclésiastique m’a écrit un jour qu’il n’y avait aucune raison que ces problèmes soient l’affaire des spécialistes, que tous pouvaient en discuter. Il y a donc à ce sujet une confusion qu’il convient de bien préciser.

Il faut d’abord traiter le fait de l’évolution. Les biologistes qui étudient l’évolution doivent être paléontologistes, ou zoologistes, ou botanistes, ou embryologistes de tendance zoologique, ou spécialistes de l’anatomie comparée, de la génétique ou, depuis peu, de la biochimie zoologique ; il ne nous semble pas qu’il y ait en France un seul spécialiste de ces disciplines qui ne croie pas au fait de l’évolution depuis la mort de Bounhoure dans les années 50 ou 70. Bounhoure était zoologiste à Strasbourg. On a beaucoup parlé de l’ouvrage de Denton, généticien médical en Australie. Il ne paraît pas anti évolutionniste, mais plutôt contre la théorie explicative de Darwin. Quant aux ouvrages des auteurs que nous avons cités plus haut, ce sont toujours des torrents d’incompétence.

On peut presque dire que, sur le fait de l’évolution, l’unanimité des spécialistes est réalisée. (Il y a peut-être un paléontologiste italien qui serait encore créationniste, mais nous n’avons pas pu préciser cette question)

Sur le plan de la théorie explicative darwinienne les choses sont plus complexes. On peut considérer qu’à 99% les biologistes actuels, spécialistes des matières que nous avons citées, accepteraient l’idée qui peut être résumée dans un texte de François Jacob extrait de son livre Le jeu du possible, pp. 39-40. Cet auteur écrit :

Il est devenu virtuellement impossible à présent d’expliquer l’énorme quantité de données accumulées depuis le début du siècle sans une théorie très voisine du darwinisme moderne. La probabilité pour que cette théorie dans son ensemble soit un jour refusée est maintenant voisine de zéro.

Il faut faire attention à ce texte très nuancé. Il signifie que, pour le darwinisme moderne, nous avons moins de documents que pour le fait évolutif, mais qu’il y en a encore tellement que l’on peut penser que toutes les modifications nouvelles resteront dans son cadre comme l’écrit F.Jacob.

Il ne signifie donc pas, et nous attirons l’attention là-dessus, que notre travail sur ce sujet est terminé. Il suggère seulement que c’est dans le cadre encore imprécis sur plusieurs points du système darwinien que se situe l’explication de l’évolution. Il ne prédit pas et n’analyse pas le travail qui reste à faire pour comprendre dans leur détail tous les aspects du mécanisme évolutif, car ici il y tant de choses encore à réaliser qu’il faudra peut-être, pour y parvenir, des millénaires, s’il y a encore longtemps des hommes sur notre planète ! Il ne signifie pas non plus qu’il n’y a pas de mécanismes secondaires moins importants que nous pourrions découvrir pour des cas exceptionnels. Il est possible par exemple qu’un jour on reconnaisse un cas d’hérédité des caractères acquis de type lamarckiens grâce à un mécanisme que l’on ne connaît pas encore. Le problème des endosymbioses auquel nous avons fait une simple allusion a été présenté comme tel. A notre avis il y a erreur. Il demeure dans le cadre darwinien mais effectivement sur les bords.

En somme pour les mécanismes de l’évolution on admet que l’on restera dans son cadre, mais il y a quelques chercheurs hésitants. Il serait intéressant d’étudier le cas des auteurs qui ont voulu sortir de ce cadre, Pierre-Paul Grassé, par exemple. C’était souvent pour des raisons philosophiques et non scientifiques. Certains par exemple ont visiblement admis une thèse dite neutraliste qui soutenait que seuls des gènes neutres étaient actifs. Il est tentant de penser qu’ils ne voulaient pas entendre parler de la sélection, parce qu’ils s’imaginaient que si l’on croyait à cette sélection on devait l’appliquer à la vie quotidienne des hommes.

III – Les prétendus changements périodiques de théorie

Il faut aussi répondre à un autre argument classique. On dit parfois qu’en science les théories changent souvent. L’historien épistémologique des sciences Kuhn a cru qu’il en était toujours ainsi, et a bâti une théorie des changements de paradigmes scientifiques. En fait la thèse de Kuhn n’est vraie sur un sujet précis que pour les périodes antérieures à celles où l’on a pas trouvé une théorie correspondant à peu près au réel.

Lorsque le réel de base est trouvé, la théorie se modernise, se précise de décennies en décennies, de siècles en siècles, s’intègre dans des théories plus vastes. . . mais si l’on a vraiment compris ce réel de base, comme l’écrit Jacob, on restera dans son cadre.

Philippe Sentis, dans sa thèse sur la naissance de la génétique au début du XXème siècle, a raconté que les biologistes ont pendant longtemps bâti des théories sur certains problèmes, la génétique ou la sexualité par exemple, qui étaient le produit de l’imagination des chercheurs et non pas de l’expérience. Il les a dénommées « des systèmes à priori ».

Ainsi par exemple on croyait à cette époque que les caractères héréditaires venant des deux parents donnaient chez l’enfant un mélange intermédiaire qui ressemblait un peu à ce que l’on obtient lorsque l’on mélange du vin rouge et de l’eau.

Lorsque l’on eut reconnu le système de Mendel on découvrit très vite tant d’exceptions à ce qu’avait vu Mendel que certains dirent même que l’on passa son temps à démolir ses idées. En réalité on resta dans son système, mais on en étudia les exceptions qui étaient plus nombreuses que la théorie de base. Celles-ci cependant demeurent bien la base du système, car c’est toujours par elles que l’on a commencé à enseigner l’hérédité pour ensuite en démontrer l’immense complexité.

Les discussions sur la formation de l’embryon ont été aussi l’objet de débats jusqu’au moment où la thèse de la transformation de l’œuf, cellule unique, en de nombreuses cellules constituant des tissus, fut reconnue, et dès lors l’objet de très nombreux travaux. On commence aujourd’hui à intégrer cette conception à la génétique moderne, mais évidemment ce type de construction embryonnaire que l’on appelle l’épigénèse n’est plus discuté aujourd’hui.

Nous pouvons dire en somme que, contrairement à ce que racontent parfois des gens qui ne connaissent les sciences que superficiellement, les théories scientifiques changent seulement lorsque, sur le sujet étudié, on a pas trouvé le réel de base ou du moins le cadre de ce réel.

IV – Les mauvaises utilisations des thèses évolutionnistes

Si les théories de Spencer sont ignorées en général des scientifiques, par contre, il faut dire que souvent certains auteurs ont critiqué la véracité intellectuelle des théories du fait de l’évolution ou de ses théories explicatives, parce que de faux philosophes les ont utilisées comme argumentaire pour construire les théories philosophiques générales parfois totalement absurdes : le darwinisme social par exemple qui du reste était en germe chez Spencer.

C ‘est une erreur de raisonnement. La science est une donnée positive. Elle peut être utilisée, et elle a été utilisée, en tous sens par de faux philosophes, et ceci du reste à toutes les époques. Les fausses utilisations n’ont rien à voir avec ce qu’il y a de vrai ou de faux dans les théories scientifiques. Nous allons y revenir dans la partie IV qui suit.

PARTIE IV

RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES OU PROBLÈMES DIRECTEMENT LIÉS A LA PHILOSOPHIE

Les idées exprimées depuis deux siècles par les évolutionnistes ne pouvaient pas ne pas avoir de conséquences philosophiques. Elles expliquaient les origines de l’homme, montraient comment il s’était construit à partir du règne animal et amenaient automatiquement tous ceux qui aiment les conceptions générales de la nature à se poser des questions très différentes de celles des anciens créationnistes. Il est donc logique que de nombreuses conceptions pseudo-philosophiques soient parties des travaux des spécialistes de l’évolution. Rappelons aussi, comme nous venons de l’évoquer, que c’est à partir des thèses que nous avons décrites ici que l’on a vu naître le darwinisme social et la sociobiologie, les théories de Lyssenko et toute une série d’idées, en général toutes fausses ou très exagérées, sur la nature de l’homme : bonté primitive ou au contraire méchanceté naturelle, ou encore ce que l’on a dénommé parfois philosophie du progrès. Nous ne traiterons pas de ces questions ici. Les problèmes philosophiques que nous allons aborder dans ce texte sont relatifs aux relations entre les théories de l’évolution et les religions.

La vision actuelle des scientifiques relative à l’histoire du monde a parfois scandalisé un certain nombre d’esprits religieux : israélites, chrétiens et musulmans, qui depuis de longs siècles avaient pris l’habitude de croire que l’histoire des êtres vivants correspondait à celle du récit de la Genèse. Les idées des scientifiques sur l’évolution paraissait en effet en contradiction avec certains textes des religions du Livre. Il faut s’expliquer sur ce point.

On rappellera d’abord que cette opposition n’était pas celle de tous les théologiens ; saint Grégoire de Nysse, saint Augustin, avaient bien compris cela, mais il était facile pour un ecclésiastique peu cultivé, dans un peuple qui ne savait souvent ni lire ni écrire, de croire que la lecture des textes bibliques était une histoire réelle, et il était difficile au contraire d’en donner une interprétation philosophique et théologique complexe exprimant tous les symboles qu’ils soulèvent.

Ainsi, on trouve parmi les hommes d’aujourd’hui deux catégories de personnes aux positions curieuses. D’un côté il y a des scientifiques qui, en exploitant les thèses des évolutionnistes, en concluent que la Bible n’est qu’une légende et qu’il faut rejeter toutes les religions et toute croyance en Dieu. D’un autre côté, il y a des esprits religieux que l’on a nommé parfois intégristes, qui veulent encore démontrer, avec des arguments scientifiques invraisemblables, et sans avoir porté sur ces problèmes un regard serein, que la nouvelle vision scientifique du monde est fausse et ils prétendent que le texte biblique correspond absolument au réel.

Ces deux types d’intellectuels ont confondu la science et la philosophie. Si l’on définit ces 2 disciplines en situant le rôle de chacune, ces problèmes s’éclairciront d’eux-mêmes.

I – Qu’est-ce que la science ?

La science a pour objet l’étude de ce que l’on peut appeler la matière, quelles que soient les discussions qui existent aujourd’hui sur ce concept de matière On pourrait dire aussi, suivant un mot de Jeanne Parrain-Vial, qu’elle étudie le Réel sensible. La science en fait ne décrit que le Comment des choses, c’est-à-dire les mécanismes grâce auxquels se sont réalisés les événements qui ont produit le cosmos, les galaxies, les planètes, la vie et les hommes. Les explications, lorsqu’elles sont comprises, constituent un tout très homogène. Certains hommes qui sont souvent des savants fort compétents ont eu alors tendance à penser que ce Comment des choses suffit pour expliquer le sens réel de la nature. La science qu’ils connaissent très bien leur paraît une Totalité explicative du Réel sensible, et en effet c’est bien ce qu’il en ressort à première vue.

C’est pour cette raison que Laplace, expliquant à Napoléon le mécanisme du système solaire, répondit à l’une de ses questions : « Sire, je n’ai pas besoin de Dieu dans ce système. ». Laplace avait raison. Il n’avait décrit que le comment des choses.

Il faut insister sur l’image étonnante de nos connaissances que nous ont révélé les deux derniers siècles. En l’espace de 200 ans, la science a renversé la vision très primitive du monde que nous avions encore en 1750 seulement. On a compris si bien la nature, que souvent on a su en refaire les productions ou en transformer certains aspects. On n’a pourtant jamais rien créé de nouveau. On a décrit des éléments et expliqué des phénomènes inconnus par des phénomènes connus. La science a parfois fabriqué des structures étonnantes, des radars ou des télescopes géants, mais pour ce faire, elle a toujours seulement utilisé une matière, des éléments existants, et des lois ou propriétés que possédait cette matière.

En réfléchissant sur cette science, on peut voir d’autre part que tous les phénomènes qui se sont réalisés sur notre planète sont le fruit de trois types d’événements, et de trois seulement : Une loi, un hasard, une finalité au sens classique du terme.

Il paraît peut-être utile ici de rappeler ce que l’on appelle une loi. Le concept de loi est apparu dans l’antiquité pour indiquer d’abord les obligations religieuses et civiles. La loi est donc d’abord la règle que les hommes doivent suivre. On admet communément que, par extension du sens, ce serait dans l’école de Thalès de Milet que le mot aurait passé du concept juridique et moral au concept scientifique. Ce passage se fit en remarquant certaines régularités naturelles comme les éclipses du lune.

La loi exprime donc un lien entre deux phénomènes, mais un lien ayant une certaine généralité. Le philosophe Carnap écrit par exemple :

Les énoncés universels recevront le nom de loi même s’ils sont aussi élémentaires que la loi de la dilatation thermique ou l’énoncé « tous les corbeaux sont noirs », qui est encore plus élémentaire. Je ne sais pas si cet énoncé est vrai, mais, à supposer qu’il le soit, nous l’appellerons une loi de la zoologie. (Carnap, Les fondements philosophiques de la physique, Paris, Armand Colin, 1973, pp.13-14)

Il est important de comprendre que le mot loi est à peu près synonyme de propriété. Le philosophe des sciences Meyerson, qui enseignait à la Sorbonne dans le premier tiers de ce siècle, écrivait :

Qu’est-ce-que le soufre ? C’est un corps solide, jaune, fusible à 114 degrés, bouillant à 448 degrés… J’énonce incontestablement des lois.

On peut écrire en effet que le soufre a la propriété de fondre à 114 degrés ou aussi écrire que pour le soufre, le point de fusion est à 114 degrés, ce qui présente pour le soufre comme une obligation de fondre à 114 degrés, c’est-à-dire un lien entre la fusion et 114 degrés. On admet en général cette opinion de Meyerson.

C’est le concept de hasard et son rôle dans l’évolution qui a souvent le plus choqué les esprits religieux dans le discours des évolutionnistes. Ce terme n’est en général pas compris et on lui a donné plusieurs définitions. On pense parfois que la hasard est un phénomène qui peut faire n’importe quoi, qui pourrait à la limite faire apparaître des singes à partir d’un caillou ! Il n’en est rien. S’il y a plusieurs définitions, on peut dire sans conteste que la plus admise pour les biologistes est celle du philosophe français, Cournot : le hasard est une rencontre de séries causales indépendantes. Monod par exemple la reprend textuellement.

Il paraît nécessaire de donner un exemple de cette définition. En passant dans une salle de cours d’un lycée à Paris, un étudiant a posé sur une table une feuille de papier, il aurait pu tout aussi bien la placer ailleurs, il l’a posée sur la table la plus proche de son chemin, il s’en est débarrassé et il est parti. La fenêtre de cette salle était ouverte, un coup de vent a fait tomber la feuille de papier. Le vent avait pour cause un orage qui avait lieu en Normandie, l’orage avait pour cause une tempête dans la Manche, la tempête avait pour cause un cyclone au milieu de l’océan . On peut estimer que la pose de la feuille de papier d’un côté, et de l’autre le vent, correspondaient chacun à une série de causes indépendantes l’une de l’autre. C’est cette rencontre de séries causales qui se nomme hasard. Nous savons très bien qu’il est possible qu’il n’existe pas dans le cosmos des séries causales indépendantes, et que peut-être tous les évènements sont liés l’un à l’autre. Nous dirons alors que le hasard est « une rencontre de séries causales considérées comme si elles étaient indépendantes l’une de l’autre ».

On a vite deviné qu’un bel exemple de hasard est la mutation. Celle-ci est la rencontre entre un acide nucléique de chromosome situé ici aujourd’hui et, par exemple un rayonnement électromagnétique, ou même un rayon cosmique venu d’une planète lointaine. L’acide nucléique du chromosome transformé pourra aboutir à la construction, par l’être vivant, d’un petit organe qui, de mutation en mutation, pourra donner un organe aussi complexe que l’œil, le cerveau, l’oreille, etc. Le mot hasard « rencontre de séries causales indépendantes » appartient à la science, mais il faudra plus loin en prolonger l’analyse au delà de ces remarques et entrer dans une épistémologie des sciences qui nous amène à la philosophie et même à la métaphysique. Avant ces précisions nous situons la finalité.

Note relative à la finalité


Nous croyons utile de citer ici le concept de finalité bien qu’il n’appartienne pas à la science car on en a souvent parlé dans les problèmes relatifs à l’évolution. On observe dans la nature un phénomène de finalité lorsque celui-ci est le produit d’une volonté qui agit dans un but. La finalité s’oppose donc au hasard. Une comparaison fera comprendre.

Dans une révolution un homme passant près d’une barricade reçoit un coup de feu tiré par un sujet situé de l’autre coté de la barricade et qui ne visait rien, ni personne. Il tirait parce que lorsque l’on est d’un coté d’une barricade on tire des coups de feu vers l’autre coté de la barricade. L’homme touché est tué par hasard. Imaginons par contre que le tireur ait reconnu de l’autre coté de la barricade un personnage qu’il déteste « à mort », il en profite, il le vise pour le tuer. Quelle belle occasion pour lui. . .Le coup de feu était finalisé, il avait pour but de tuer « un tel ». « Un tel » n’a pas été tué par hasard, mais par finalité. La rencontre entre la balle et l’homme est due à des causes dépendantes l’une de l’autre : la présence de l’homme en ce lieu, la visée de son adversaire.

En ce sens qui est le sens classique, la finalité n’appartient pas à la science mais à la psychologie humaine. Nous avons cru utile de citer ce phénomène de finalité car il en a été souvent question en science dans un passé assez récent (début du siècle – Bergson – Cuénot), mais comme ce n’est pas de la science nous l’avons cité en petites lettres.

II– Epistémologie et philosophie

La philosophie est une très vieille discipline de l’esprit. Jadis, elle englobait même les sciences, et d’Alembert disait que « pour les philosophes », le flux et le reflux de la mer seraient dus à l’action de la lune. Nous ne dirions plus cela aujourd’hui, nous dirions « pour les scientifiques ».

En fait, aujourd’hui, la philosophie est devenue, entre autre essentiellement, une réflexion sur les raisons premières des choses, une analyse sur leurs fondements et leur sens. Il y a par exemple une philosophie du droit, ou de l’histoire, et une métaphysique, branche de la philosophie qui étudie les problèmes dans leur globalité et leur interdépendance et, comme l’écrit le philosophe de Québec Thomas de Koninck, les Questions Ultimes.

Pour les questions qui nous intéressent ici, on dit couramment que si la science explique le Comment des choses, la philosophie se pose des questions sur leur Pourquoi. On aime dire aussi que la philosophie se pose des questions sur le Sens des événements. Aujourd’hui, on préfère même dire que la philosophie s’occupe des problèmes relatifs au Sens plutôt que d’évoquer le Pourquoi et le Comment. Peu nous importe les mots employés. Les deux disciplines, science et philosophie se posent des questions irréductibles l’une à l’autre.

La question du hasard revient alors dans nos réflexions.

Que fait la feuille de papier qui tombe sous l’effet du hasard ? Elle est à l’origine posée sur la table, elle obéit aux lois de la poussée due au vent. Elle glisse hors de la table, à ce moment, elle devient prisonnière des lois de la pesanteur et tombe sur le sol de la pièce. Le hasard n’a rien créé, il a provoqué le changement de place de la feuille en utilisant les lois de la nature, c’est-à-dire les lois des poussées et de la pesanteur.

Or, il en est toujours ainsi. Le hasard ne crée rien, il utilise des lois déjà existantes et parfois connues. Si ces lois n’existaient pas, il ne se passerait rien.

On attribue à Hérodote ou à Héraclite la phrase suivante: « qu’on prodigue le temps, tout le possible arrive ».

Il faut bien comprendre le sens de cette phrase : tout le possible arrive, mais seulement le possible, c’est-à-dire ce qui était en puissance dans la matière. Ce qui n’existait pas en puissance, (ou en possibilité) ne se réalise jamais. A la roulette, il y a 36 numéros et un 0, soit 37 trous. On peut jouer autant de temps que l’on voudra, le 60 ne tombera jamais car le 60 n’est pas programmé dans le jeu, il n’y existe pas en possibilité.

C’est cela que ne comprennent pas les biologistes spiritualistes qui ne veulent pas croire au rôle du hasard dans l’évolution. Ils n’ont pas compris que le hasard ne peut réaliser que ce qui était déjà en possibilité dans la nature. Les Darwiniens pensent que ce sont des mutations dues au hasard et sélectionnées qui ont produit les cheminements de l’évolution, y compris des organes complexes comme l’œil et le cerveau. On peut donc dire que le hasard ne fait rien de lui-même, et que si le hasard produit ces phénomènes c’est parce que le système de l’oeil et du cerveau existait en possibilité dans la nature.

Cette seule réponse éclaire toute la discussion que nous avons soulevée plus haut. Ceux qui croient au système des mutations sélectionnées et qui en concluent que le monde n’a pas été voulu par une intelligence, doivent bien reconnaître que la matière dont nous sommes constitués possède en puissance des capacités étonnantes dont la seule existence soulève le problème de son « être ». Ceux qui croient en cette Intelligence du monde que l’on peut appeler Dieu, peuvent être aussi parfaitement en accord avec ces théories darwiniennes où le hasard joue un si grand rôle, car ils penseront que le hasard ne peut faire que ce qui était en puissance dans les possibilités de la nature. Ils pensent fort justement que cette matière complexe avait les propriétés les plus étranges.

On se posera en effet toujours une question et ce sera justement celle de la philosophie : « Pourquoi existe-t-il un univers où la nature ait pu faire apparaître, en utilisant ses propres lois et causes, un homme pensant et intelligent ? ».

François Jacob, dans son dernier ouvrage La Souris, la Mouche et l’Homme , écrit (page 229) :

On se demande parfois s’il peut y avoir des limites à la recherche scientifique …

Il rappelle alors que c’est là une question récente. Il insiste sur le fait que, au XVIIIème siècle, les auteurs pensaient que la science résoudrait tous les problèmes, et il ajoute :

Mais de toute évidence, certaines questions ne relèvent pas de la science … quel est le sens de la vie ? Comment est-ce que tout a commencé ? Que faisons-nous sur terre ? La science n’a rien à dire face à de telles questions … la signification de la condition humaine, la destinée de la vie humaine. Non que ces questions soient futiles. Chacun de nous tôt ou tard se les pose…

Et Jacob estime alors que ces questions relèvent de la religion, de la métaphysique, voire de la poésie, mais il reconnaît qu’aucune science ne pourra jamais y répondre.

Il revient sur ce problème, quelques pages plus loin, dans le même livre, ce qui prouve bien que ces questions le hantent, et il ajoute à la page 236 :

Nous cherchons désespérément à savoir qui nous sommes, d’où nous venons, et ce que nous faisons ici.

Il est inutile de rappeler sans doute pour le lecteur que François Jacob adopte évidemment les idées de la théorie synthétique de l’évolution, c’est-à-dire la théorie des mutations dues au hasard, et sélectionnées. Il reconnaît pleinement par ce texte que la science ne répond pas à tous les problèmes. On est étonné que d’autres scientifiques ne veuillent pas entendre ces questions, un peu comme des sourds.

Le théologien Martelet, dans un petit ouvrage publié par l’Unesco, discute avec Atlan et lui dit :

Tel est en effet, le paradoxe radical de l’homme, qu’il soit, dans la nature et sur cette nature à laquelle il doit biologiquement d’apparaître, une question que la nature ne suffit plus à apaiser, puisqu’elle en est finalement la contestation même. L’homme est cet être d’où jaillit sur le monde la question des questions, indiscrète entre toutes. A partir du fait que la nature existe et qu’elle lui permet d’exister, l’homme ne questionne plus seulement sur le fonctionnement scientifiquement analysable de l’homme et de la nature, mais sur la raison d’être de l’humanité elle-même au sein de la nature.

Curieusement, Atlan ne répond pas à la question. Il reprend une explication scientifique, il donne l’impression que cela le contente, lui suffit parfaitement pour comprendre la Totalité de l’existence même du monde et de l’univers. Il manifeste ainsi un refus de voir qu’il y a pour un même problème deux types de questions. Ce n’est pas parce que, à la roulette, on a expliqué que le 3 sortirait statistiquement, dans un cas sur 37 que l’on a expliqué les « raisons d’être » du jeu de la roulette. Atlan ne paraît pas voir la différence entre le « comment » qu’il nous explique fort bien, et la « raison d’être », c’est-à-dire le sens des choses sur lequel Martelet l’interroge.

III – Un essai d’élimination du pourquoi

Pour essayer d’éliminer la question du Pourquoi, certains scientifiques ont estimé que l’on devait aujourd’hui considérer comme probable le fait que l’univers a toujours existé et qu’il a évolué de big-bang en big-bang, si l’hypothèse du big-bang est exacte. De toute façon ils tiennent absolument à l’idée qu’il y a eu des cosmos multiples. Évidemment ce sont là des hypothèses pures, mais elles ne sont pas illogiques. Nous ne connaissons pas ces problèmes qui appartiennent à la physique et à la cosmologie.

En simple observateur que nous sommes, nous constatons que ces questions sont à l’ordre du jour dans de nombreuses revues, et que, elles en font même parfois la Une. Dans le livre d’Alain Blanchard L’Univers, de la collection Domino, l’auteur écrit que pour certains auteurs il n’a jamais rien existé au delà du point zéro (Big-Bang) … mais il ajoute :

Pour d’autres au contraire il existe une myriade d’univers … où toutes les possibilités seraient réalisées sans distinction. L’homme serait apparu dans un de ces multiples univers…

Il précise que les auteurs de science fiction doivent être heureux de voir ce débat entrer dans la cosmologie moderne. Il déclare que, évidemment, ceci ne sera sans doute jamais vérifié, mais il ajoute après ces phrases entre parenthèses « même si la science nous a suffisamment réservé de surprises pour que la prudence soit de mise dans de tels propos. »

Les auteurs qui soutiennent ces théories ne cherchent pas d’ailleurs parfois à cacher pourquoi celles-ci les intéressent. Ainsi Lee Smolin dans un article intitulé « Une construction darwinienne de l’univers  » (La Recherche numéro spécial – Avril 1998) déclare qu’il veut montrer que ces nouvelles théories de la physique aboutissent à ceci :

Une théorie scientifique doit évacuer toute trace d’indice que le monde fut construit par un être extérieur. »

Et il ajoute plus loin :

Comme par définition, il ne peut rien exister en dehors de l’univers, une cosmologie scientifique doit nécessairement être fondée sur une conception selon laquelle l’univers s’est fabriqué lui-même.

Or à l’encontre de ce que croient les auteurs qui les soutiennent ces théories ne résolvent aucun problème. Deux auteurs belges, Demaret et Lambert, liés aux universités catholiques de Namur et Louvain, physiciens et spécialistes de la cosmologie, ont écrit deux livres importants sur ces questions. Demaret a souligné longuement dans son ouvrage paru aux éditions Le Mail en 1994, l’impact philosophique de ces idées ; il écrit, page 258 :

Quant au succès de l’hypothèse des univers multiples, elle s’explique par le fait qu’elle apparaît comme un moyen de justifier par le jeu des probabilités l’existence d’un univers extrêmement particulier tel que le nôtre et, en postulant, la réalisation effective de toutes les probabilités d’éviter les conclusions qu’un choix ait dû être opéré par un Etre distinct de l’univers matériel parmi une infinité de possibilités virtuelles, une conclusion qui constituerait un élément métaphysique extra scientifique.

Le même auteur répond aussi aux chercheurs qui pensent avoir supprimé le problème d’une Intelligence du monde, en admettant qu’il est éternel et qu’il y a un nombre infini d’univers, il ajoute alors plus loin :

De toute manière, le recours à un tel Univers composé d’une infinité de « mini-univers » n’élude aucunement le problème fondamental de la création du monde matériel, au sens métaphysique du terme ; celui-ci se trouverait même plutôt exacerbé, dans ce contexte d’infinitude spatiale et temporelle (c’est nous qui écrivons ce texte en caractères plus foncés).

Nous demandons au lecteur de méditer sur les dernières lignes de ce texte.

Dans toutes ces thèses, si étranges soient-elles, les auteurs qui ont cru résoudre le problème du Pourquoi des choses en le renvoyant à l’éternité de la matière et à l’immensité de l’univers, ont cru que cela donnait au hasard une infinité de possibilités. Dans cette infinité de possibilités, ils voyaient notre planète et notre situation comme le cas curieux où le hasard aurait fait apparaître un homme, susceptible de se poser des questions sur son propre destin et sur les raisons d’Etre de son existence.

En fait, ces auteurs ont commis la même erreur que ceux qui pensaient qu’avec le temps, à la roulette, le numéro 60 pourrait sortir, alors que justement ce numéro n’existe pas dans le jeu. Ils ont cru que l’auteur grec cité plus haut avait écrit « qu’on prodigue le temps, tout peut arriver » alors qu’il aurait écrit avec plus de précision, « qu’on prodigue le temps, tout le possible arrive ». C’est ce mot de « possibilités », c’est cette richesse en possibilités de la matière qui soulève des problèmes et amène à penser que l’homme et l’univers sont chargés de sens et ont une « raison d’être » comme l’écrit Martelet dans le texte que nous avons donné.

IV – Le dernier et principal problème : l’homme, la conscience, la pensée, l’intelligence, le langage.

Il se pose alors la question des propriétés particulières de l’homme. définies dans le titre ci-dessus. Nous avons écrit que les espèces, dans la très grande majorité des cas se constituaient peu à peu, et que sur le plan biologique elles évoluaient comme des flux de population par petites mutations de telle sorte qu’il était difficile de dire à partir de quel moment elles commençaient à être « espèce nouvelle ». L’évolution de l’homme paraît avoir suivi les mêmes règles et depuis longtemps les biologistes ont pensé qu’il s’était constitué lentement lui aussi sans qu’il y ait de saut visible entre les simiens ancestraux et lui.

Il est regrettable que l’on n’ait pas enregistré des discussions qui eurent lieu sur ce sujet à Paris, rue Madame au Centre Catholique des Intellectuels Français, dans les années 50. Les idées que nous allons développer se posaient déjà en effet à cette époque. On pourrait même dire qu’elles étaient dans l’air.

Cependant ces questions ne sont pas apparues dans le public, en France du moins, avant que lorsque le neurologue Changeux, en 1983, publia un livre sur ce sujet chez Fayard. Il déclarait que le cerveau fabriquait lui-même la conscience de soi, la pensée, l’intelligence, etc. Dans les années qui ont suivi, plusieurs ouvrages sur ce thème ont été écrits par des auteurs français ou traduits en langue française.

Cependant les neurologues n’apportent pas d’arguments directs à leur assertion. Ils décrivent seulement une structure qui, avec ses cent milliards de neurones et un nombre fabuleux de connections entre les neurones, doit pouvoir prendre conscience d’elle-même et réagir exactement comme réagirait l’intelligence. Il constate en somme qu’il y a une certaine corrélation entre les vivants qu’ils décrivent et le système de relation et de réaction de l’homme intelligent, mais ceci n’est pas un argument suffisant pour prouver que le cerveau prend conscience de ce qu’est l’individu qu’il coordonne. Les neurologues donnent aussi des expériences qui montrent que lorsque certaines régions du cerveau sont abîmées, des actions humaines sont perturbées ou annulées, mais ceci n’apporte pas non plus quelque chose à leur théorie car les arguments de type négatif ont peu de valeur. On peut imaginer qu’un jour viendra où avec des greffes de portions de cerveau ils apporteront des arguments positifs à leur thèse, mais cela est à la limite de la fiction.

Curieusement ce sont les biologistes zoologistes de plusieurs spécialités qui avaient apporté les premiers de forts arguments pour suggérer que c’est bien le cerveau qui sécrète la conscience de soi, la pensée, l’intelligence. Nous employons le mot « secrète » pour reprendre par jeu intellectuel le terme des physiologistes scientistes de 1900 qui disaient que le cerveau sécrète la pensée, comme le rein sécrète l’urine.

Les arguments des biologistes sont beaucoup plus structurés que ceux des neurologues . Nous allons les présenter en quatre points.

1/ On constate que sur la lignée qui va du primate, incontestablement singe, aux hommes récents, il y a un continuum anatomique pour la structure globale et notamment la structure du cerveau. Il est tel que l’on ne peut pas dire à partir d’un point quelconque : ici commence l’homme. Les continuums anatomiques parfaits ne se trouvent en paléontologie que dans des couches stratigraphiques qui se suivent, comme dans le cas des ammonites décrit dans l’article de France Catholique. Ici les pièces étudiées ont été trouvées et ramassées en des lieux différents ; il y a donc entre eux de petites différences, mais rien de vraiment marquant.

2/ Les études de comportements montrent que dans le monde animal, chez les espèces de mammifères actuellement vivantes, l’on voit apparaître peu à peu des aspects de comportement qui annoncent l’homme. La mémoire, par exemple, est très ancienne dans le monde animal, et n’oublions pas évidemment que sans mémoire il ne peut exister d’intelligence. Si l’on admet comme définition première et simple que l’intelligence est la reconnaissance des rapports logiques entre les choses, il est évident que pour reconnaître ces rapports il faut avoir le souvenir d’éléments déjà vus à un moment de sa vie, et raccorder ce souvenir à ce que l’on a vu à un autre moment. En outre il faut se souvenir d’éléments qui amènent à penser que ces rapports sont logiques.

3/ On a réalisé des travaux considérables sur le comportement des singes supérieurs actuels. On en conclut aujourd’hui que chez tous il y a des ébauches d’intelligence, et, pour le chimpanzé, certains auteurs n’hésitent pas à dire que cette espèce est intelligente. Voici les arguments qui conduisent les auteurs à ces opinions.

a/ Le chimpanzé construit des outils. Ainsi par exemple, il prend une petite branche d’arbre, enlève les rameaux latéraux et en fait un petit bâton lisse et flexible. Il l’enfonce dans un trou de termitière, des termites se posent sur le bâton. Le chimpanzé le retire de la termitière et le suce pour manger les termites dont il est friand.

b/ Chez les chimpanzés, on a vu parfois des chasses de proies organisées qui comportent des manœuvres de diversion et d’approche destinées à faire tomber les proies comme dans une souricière. On a écrit que cette technique ressemblait à celle de certaines tribus primitives humaines. Après la capture et la mort de la proie (souvent un autre singe) il y a partage avec certains rites. On notera que le possesseur du butin refuse parfois de la partager ! On a pu voir aussi que ce possesseur de butin garde parfois le cerveau. Il y a beaucoup d’autres faits de ce type qui donnent des images de calcul et de tromperies bien préparées, notamment à la période des amours.

c/ Le chimpanzé sait se reconnaître dans un miroir. On a bien prouvé qu’ici il savait que le miroir lui renvoyait son image, ce qui démontre qu’il possède une certaine conscience de lui-même. On a prouvé qu’il savait que le miroir lui renvoyait son image de la façon qui suit.

D’abord, lorsqu’il a saisi le phénomène, il cherche à voir des portions de son corps qu’il ne peut pas voir normalement : son dos et ses dents par exemple. D’autre part on a réalisé l’expérience suivante : on prend un chimpanzé accoutumé à se regarder dans un miroir, on l’endort, on colle sur son front un objet rouge, léger pour qu’il n’attire pas son attention à son réveil ; à ce moment, comme d’habitude il va se regarder dans la glace, et alors voyant l’objet il l’enlève, puis le sent et paraît l’étudier.

d/ Les essais de langage ont donné des résultats intéressants, mais très discutés. Les chimpanzés ont un pharynx qui ne peut pas donner des mots, mais ils ont un langage de gestes et de mimiques étonnant. Deux types de travaux ont alors été effectués pour en préciser la capacité. On a essayé dès 1966 de leur apprendre un langage de sourds-muets. En 3 ans, on a appris 130 mots à un chimpanzé devenu à cause de cela célèbre sous le nom de Washoe. D’autres sujets ont aussi donné des résultats assez proches. Les critères d’appréciation étaient sévères : on admettait par exemple que le singe avait compris s’il était capable d’utiliser spontanément des signes correspondant aux paroles. Dans un autre travail on apprit à la femelle Sarah et à d’autres femelles ou mâles à communiquer avec des figures fabriquées en plastique. Dans une autre expérience encore, on dessine des figures correspondant à un concept sur un clavier d’ordinateur. Ici l’ordinateur permettait au singe de demander, en appuyant sur une touche de la machine, de l’eau ou du lait, par exemple. On nota que la femelle Lassa protestait si à la place du lait on lui donnait de l’eau. Elle sut aussi protester contre de mauvais fonctionnements du distributeur de nourriture. Il lui est arrivé, fatiguée de ses expériences, de taper sur l’ordinateur « toi sortir de chambre ! ». On a critiqué ces expériences considérées comme du dressage. Buican, dans un de ses livres, a fait remarquer que dans diverses professions, on ne réagit guère mieux à certains mots.

e/ Chez une sous-espèce de chimpanzé, le Bonobo, découverte il y a longtemps, mais étudiée depuis 15 ans seulement environ, on a reconnu des attitudes vraiment humaines dans la façon de s’asseoir ou de se coucher. On notera d’autre part que le Bonobo effectue l’acte sexuel par devant.

f/ Cependant, il y a un point capital à noter : les grands singes n’ont pas le sens de la mort. Il y a bien quelques observations douteuses sur ce sujet, mais il semble nettement qu’ils prennent le mort, même si c’est leur enfant, pour un sujet endormi.

Précisons bien évidemment que les singes étudiés ici ne sont pas nos ancêtres directs, mais une lignée généalogique différente de la nôtre, mais voisine.(Dans le langage des spécialistes on dit « lignée phylogénétique »)

4/ Connaissant ces comportements des singes proches des hommes, et l’intelligence reconnue au chimpanzé par plusieurs spécialistes, on peut rappeler ce qu’ont vu les préhistoriens qui ont étudié les activités des anciens hommes par les industries qu’ils nous ont laissées : le silex et plus tard les os, les dessins. . . etc.

Ici on remarque d’abord que les premiers silex éclatés n’étaient guère plus difficiles à concevoir que la fabrication du bâton flexible par les chimpanzés. Ensuite on notera que ces industries ou ces débuts de civilisation ont évolué avec une extrême lenteur, et que, ici encore, on ne peut jamais dire : ici il y a un homme. On est d’ailleurs étonné de la lenteur de la complexification de ces premiers outils que les préhistoriens ont classés avec tant de soin en périodes et en sous-périodes.

[|*|]

Mais alors où est l’homme ?

La même question revient toujours.

Dans les premières pages de ce texte nous avons montré que le passage d’une espèce à l’autre se réalisait le plus souvent de façon très graduelle, notamment sur le plan anatomique que nous pouvons suivre avec les données de la paléontologie et de la zoologie moderne. Nous avons montré de plus que le passage d’une espèce à une autre était dans le temps, arbitraire. Pour l’homme nous venons de voir encore que l’on ne pouvait pas trouver une coupure anatomique qui permettait de situer les premiers hommes.

Il se peut cependant qu’il y ait eu une coupure psychologique dont évidemment nous ne connaîtrons jamais le lieu ni l’histoire, car elle n’a pas pu nous laisser de documents écrits : elle correspondrait à la prise de conscience par une tribu de son humanité.

Cette prise de conscience de notre situation humaine se serait évidemment produite chez des simiens nettement plus évolués encore que les chimpanzés que nous avons décrits, et dont la lignée des êtres fabriquent des outils de silex à un stade déjà un peu évolué. Dans cette thèse, l’outil n’est pas la marque de l’homme et les premières phases de la préhistoire ne seraient pas vraiment humaines, elles correspondraient à un simien fabricant d’outils.

On pourrait penser à première vue que cette prise de conscience s’est réalisée lentement, peu à peu comme le reste de l’évolution. Cependant il est connu chez l’homme que, dans l’enfance ou à l’âge adulte, il y a souvent des faits que l’on a vu sans y prêter son attention et dont brusquement on prend un jour conscience. « Prendre conscience » d’un fait est du reste devenu une expression de notre langue. Les marxistes ont écrit que les révolutions étaient le point d’aboutissement brusque, la prise de conscience de phénomènes qui couvaient depuis longtemps dans l’esprit d’une population. Au XIXème siècle, en comparant ces faits avec des données de la chimie, ils ont prétendu qu’il y avait régulièrement des sauts brusques dans l’histoire des évènements, dans toutes les structures de la nature : en chimie, en cosmologie, dans l’histoire des sociétés. Nous n’avons pas à discuter ici de cette généralisation bien exagérée. Par contre, l’existence de prise de conscience brusque pour l’homme seul ou pour une population est un phénomène classique. Les révolutions se déclencheraient parfois en quelques heures lorsque les hommes qui la feront sont préparés, on dira sont « mûrs ». Il suffit alors pour les lancer d’un bon tribun ou de quelques meneurs habiles.

Il nous semble que le passage d’un simien à un hominien a peut-être correspondu à un phénomène de ce type. Se comprendre homme serait alors une réflexion qui correspond à ce qui nous est arrivé à tous lorsque l’on prend conscience d’un fait auquel on n’avait jusqu’alors nullement réfléchi.

Descartes a raconté que dans la nuit du 11 novembre 1619, il avait eu des rêves qui l’avaient amené à consacrer sa vie à la méditation et à la philosophie.

C’est peut-être une nuit de méditation ou la nuit de discussions d’une tribu menées par un personnage qui avait réfléchi plus que les autres, qui a fait l’homme ! La naissance de l’homme aurait pu être ainsi plus probablement un fait psychologique, et non pas un fait biologique.

En tout cas, nous biologistes, nous n’avons aucune raison d’y reconnaître un caractère visible dans nos analyses de squelettes fussent-elles réalisées au microscope. Il est tentant de penser que cela correspond avec les premiers êtres qui enterrent leurs morts, les premiers qui pensent qu’il y a quelque chose après la mort, et donc un mystère de la vie, un mystère de son Etre. Ceci ferait remonter le vrai homme à peut-être seulement 100-150.000 ans, très environ.

Nous admettrions volontiers que ceci ne fut possible que lorsque l’intelligence eut atteint une certaine complexité, mais c’est là un phénomène que nous ne pouvons pas mesurer. Il fallait aussi sans doute que ces premiers préhommes qui allaient devenir hommes sachent déjà parler dans un sabir primitif. Le langage permet de faire passer des idées que des gestes seuls ne peuvent pas faire saisir pleinement, et il permet d’approfondir les idées. En fait le langage naît de l’alliance du cerveau et du pharynx, mais une fois né, par un retour des choses il accroît les capacités du cerveau.

Nous avons déjà proposé cette position lors d’une conférence réservée aux évêques protecteurs de l’Université Catholique de Lyon à la fin des années 60, et ces idées ne furent pas désapprouvées, car cette conférence fut publiée dans le bulletin des Facultés Catholiques de Lyon.

Il y a cependant ici un point important à revoir. Les neurologues, nous l’avons vu, ont écrit que la conscience de soi et l’intelligence sont apparues par émergence. Ils ont considéré qu’avec ce mot ils avaient tout dit, tout expliqué et parfaitement satisfait la curiosité humaine.

Nous croyons volontiers qu’il est commode d’utiliser le mot « émergence » pour expliquer l’origine de ces facultés humaines, et nous l’utilisons souvent nous-mêmes, mais cela n’est pas sans reposer le même problème : pourquoi, sur cette planète, a « émergé » un être intelligent ? Il fallait que ceci soit en puissance dans la nature.

Ceux qui se satisfont de cette explication ont oublié que, bien que leur thèse soit probablement exacte, suggérer, en employant le mot émergence que l’on a enfin tout compris, c’est parler comme les médecins de Molière de la vertu dormitive de l’opium.

L’étrange capacité de l’Évolution à faire apparaître des Etres vivants conscients et pensants lorsque leur système nerveux atteint un certain état de complexité est véritablement la propriété la plus étonnante des systèmes évolutifs. Le fait que la matière puisse prendre conscience de ce qu’elle est, à partir des seules lois de l’évolution, demeure le plus grand mystère de la nature. Il est évident que le pourquoi de ce phénomène est infiniment plus grand encore que toutes les questions que nous nous sommes posées jusqu’ici. Cela suppose évidemment que cette prise de conscience était en puissance dans la matière vivante et même dans la matière inanimée d’où est sortie la matière vivante.

On notera que nous éviterons de discuter ici du concept même de matière, nous savons que les physiciens ne voient pas clair sur ce sujet, mais cela n’a pas d’importance pour les discussions actuelles. Cependant, n’en déplaise aux neurologues, ces idées furent proposées bien avant eux.

Il serait facile de montrer, avec des textes de Teilhard de Chardin, que depuis longtemps cet auteur avait admis et prôné cette thèse. Nous sommes loin d’être toujours en accord avec le Père Teilhard, et nous savons que beaucoup de théologiens n’admettent pas ses conceptions théologiques, mais sur cette question, nous pensons exactement comme lui.

Dans cette position, on devra considérer la nature spirituelle de l’homme, c’est-à-dire ce qui est vraiment l’Esprit avec une majuscule, comme une relation de l’homme avec Dieu qui n’aurait rien à voir avec la pensée humaine, la conscience de soi et l’Intelligence. Le mot « Esprit » aurait donc deux sens, un sens populaire et un sens religieux.

Dans cette optique, cette première relation entre l’homme et Dieu se serait réalisée lorsqu’une tribu aurait atteint un stade suffisant de Pensée, de Conscience de soi et d’Intelligence.

Il y a un fait qui pourrait rester en discussion dans ce phénomène, c’est la liberté humaine que nous ressentons tous. Les philosophes préfèrent l’appeler souvent « le libre arbitre » humain. Les hommes l’admettent comme un fait qui vient du profond d’eux-mêmes. Les civilisations ont accepté aussi chez l’homme cette capacité de choix puisqu’elles ont créé des tribunaux et des punitions pour ceux qui n’obéissaient pas aux lois de la tribu. Si l’on punit, c’est que l’on admet que l’homme dans ses actions peut ne pas obéir à ces déterminations et que son intelligence est capable de décider avec un libre choix. Changeux appelait la matière cérébrale de la matière à penser, il faudrait plutôt dire que c’est une matière à penser et à choisir .

Que se passa-t-il pour que l’homme sache désobéir aux déterminismes de la nature ? Ici nous n’avons pas d’hypothèse. La prise de conscience que nous avons évoquée aurait-elle permis la naissance de la capacité de vouloir, peut-être, mais nous ne le savons pas.

[|*|]

Dans cette hypothèse sur la naissance de l’homme, ce phénomène qui dans sa complexité dépasse l’imagination, se serait en somme déroulé à un moment où la structure cérébrale aurait rendu capables de comprendre ce qu’ils étaient. Cette compréhension se serait réalisée dans le cadre même des propriétés physico-chimiques et biologiques des êtres vivants.

Le personnage de Laplace qui aurait vu la vie apparaître sur la terre aurait pu suggérer que cela devait se passer. Aujourd’hui, en tenant compte des indéterminismes de la physique et des lois du chaos, il dirait que ceci était seulement dans les possibilités de l’histoire de la vie. Certains hommes seront peut-être étonnés de cette vision des choses que nous partageons aujourd’hui avec d’autres biologistes.

Elle apparaît à ceux qui admettent ces idées, et en même temps croient en un Dieu père, plus naturelle, plus belle, moins invraisemblable, et surtout plus merveilleuse que toute intervention miraculeuse. Il leur paraît logique de voir le cosmos se développer suivant ses lois, faire des êtres vivants complexes et des hommes qui, par les lois de leur intelligence, sauraient le jour venu reconnaître leur Créateur. Cela nous paraît moins enfantin, plus à l’échelle de Dieu que toute autre explication. Les autres histoires nous rappellent celles de bons prêtres dans leur chaire, ne sachant comment raconter la plus belle histoire du monde à des fidèles qui n’avaient aucune culture. La tradition a raconté ici des mélanges de réel et d’imaginaire. On doit essayer de retrouver à travers ces légendes un probable réel. Bien sûr, en évoquant l’idée de la prise de conscience d’une tribu, nous ne prétendons rien d’autre que de construire ici une hypothèse, mais que peut-on faire de plus sur ces débuts d’humanité ?

Quant aux neurologues qui croient pouvoir faire de ce nouveau schéma un argument contre les positions religieuses des hommes, leurs arguments prouvent simplement qu’ils ne veulent connaître que la science, et qu’ils ne sont pas sortis du scientisme du XIXème siècle. Les biologistes philosophes penseront seulement que la propriété de la matière à construire des êtres intelligents, à certaines étapes très complexes de ses constructions, était inscrite en puissance dans cette matière depuis toujours.

En somme, nous insistons encore sur le fait que l’explication de l’homme par le hasard, et celle de son intelligence par le jeu des neurones, nous laisse toujours sur notre soif de comprendre pourquoi Nous sommes.

ANNEXE I

RAPPEL SUR LA REPRODUCTION DES VIVANTS ET LE SYSTÈME DES GÈNES

On sait que les êtres vivants sont tous composés de cellules ayant un cytoplasme et un noyau. Dans le noyau de ces cellules, il y a un double jeu de bâtonnets appelés les chromosomes qui contiennent les unités génétiques, les gènes, chargés de construire, au cours de son embryogenèse, un vivant, et ensuite de diriger son fonctionnement. Puisque le jeu de chromosomes est double, on dit qu’il y en a 2n.

Chez un vivant, puisque toutes les cellules ont 2n chromosomes, il y a dans toutes les cellules un double jeu de tous les gènes, mais chacun n’entre en fonction qu’au moment où il doit agir, et ensuite se met en sommeil. Nous ne situons ici évidemment que des cas simples.

Le fait que les chromosomes sont en double exemplaire signifie que chaque individu a un lot de son père et un lot de sa mère ; il a donc pour chaque caractère un gène de chacun de ses géniteurs.

Dans un organisme adulte, toutes les cellules se divisent fréquemment. Les chromosomes se divisent alors en 2. Ceci fait que les descendants de toutes les cellules du corps, de division en division, ont toujours 2n chromosomes. Les divisions fréquentes des cellules s’appellent mitoses.

Cependant dans les organes sexuels (testicules et ovaires) certaines cellules, à un moment donné, se divisent en deux de telle sorte que ses 2 descendants ont seulement n chromosomes. Ces cellules particulières à n chromosomes deviendront les spermatozoïdes et les ovules. La division cellulaire au cours de laquelle se réalise des cellules à n chromosomes s’appelle une méïose.

Lorsqu’un spermatozoïde et un ovule s’unissent au cours de la fécondation, ces 2 cellules apportant chacune n chromosomes, il se reconstruit ce que l’on appelle un œuf fécondé, c’est-à-dire une cellule à 2n chromosomes qui sera la première cellule de l’embryon.

C’est alors que se produisent les problèmes de différences de caractères entre le mâle et la femelle. Si 2 gènes correspondant à un caractère déterminé venant du père et de la mère sont semblables, il n’y a pas de problème. S’ils ne sont pas semblables, cela complique un peu les choses. Parfois l’un des deux domine l’autre. On dit que se sera un gène dominant, l’autre gène, le dominé, sera appelé récessif. Parfois les deux gènes différents donnent un caractère intermédiaire.

C’est sur ces gènes qu’apparaissent les mutations qui provoquent l’évolution. Dans les cas les plus simples c’est un très petit changement chimique des gènes, mais cela peut être beaucoup plus complexe. On peut estimer qu’il y a un peu moins d’une mutation sur 100.000 méïoses pour chaque gène. Chez l’homme il y a, dit-on, cent mille gènes, donc chaque homme se présente en moyenne avec une mutation par rapport à ses parents. Ces mutations correspondent en général à un très petit caractère modifié.

Les gènes sont composés d’acide désoxyribonucléique que l’on dénomme par le signe ADN. Ils produisent des substances qui sont des acides ribonucléiques (ARN) qui vont dans le cytoplasme des cellules apporter des informations : œil noir, doigts longs, muscles génétiquement faciles à développer, etc. Ils entrent en action seulement au lieu où ils se trouvent. Ainsi, comme il y a tous les chromosomes dans toutes les cellules, dans celles de l’œil et du doigt, il y a les mêmes chromosomes, mais dans l’œil les gènes de l’œil sont en action, dans le doigt, ils sont en sommeil, et inversement.

Tout ceci est évidemment très simplifié, pour le lecteur qui l’aurait oublié.

ANNEXE II

INCOMPRÉHENSIONS

Deux problèmes objets de fréquentes incompréhensions méritent quelques lignes

1/ On a mal compris le sens du mot « le plus apte ». Ce plus apte n’est pas forcément le plus fort. Il peut être au contraire le plus petit, le plus agile, celui qui résiste le mieux au froid ou à la chaleur, etc.

2/ On a dit que le darwinisme était basé sur une tautologie. On prétendait que les darwiniens disaient que celui qui survit est le plus apte, et en même temps que le plus apte est celui qui survit. C’est une stupidité que ne voient pas ceux qui n’ont pas étudié l’histoire de la construction de la théorie synthétique.

Pendant longtemps justement, on a hésité à croire que le survivant était le plus apte : de 1859, date de la principale publication de Darwin, jusqu’aux années 30 de ce siècle. A ce moment, des calculs mathématiques suggèrent pour la première fois la véracité de la thèse de Darwin, comme on l’a vu dans le texte. Ensuite on a cherché des preuves de ces faits. On les a trouvés. On les a vus dans des expériences de cages à population, et dans la nature sur les papillons, par exemple. Des ouvrages entiers ont décrit les expériences et les observations de ce type.

A ce moment, on prouve que, dans les circonstances données, c’est toujours le même mutant qui survit : œil sauvage des drosophiles en face des yeux bar, œil sépia en face des sauvages, papillon noir à la ville, papillon gris à la campagne, etc. Dans quelques cas, mais pas toujours, on sait pourquoi il en est ainsi : les papillons gris ou noirs sont mieux reconnus par les oiseaux suivant le lieu où ils se trouvent. Souvent, par contre, on constate que c’est toujours le même qui survit sans savoir pourquoi.

Il serait impensable et illogique d’imaginer que dans les expériences où on observe toujours que c’est le même type de sujet qui survit, ce sont les moins aptes qui survivent. Ce ne peut être que le plus apte. A partir de ce moment là, on peut généraliser, et, lorsque l’on verra survivre dans la nature, sans savoir pour quelle raison, ces types de sujets, on dira : il est plus apte que celui qui a tendance à disparaître.

La thèse de Darwin de la survie des plus aptes, au sens que nous avons donné à ce mot, est bien démontré par l’observation et l’expérience. Ce n’est pas une tautologie.

ANNEXE III

GLOSSAIRE

Acide nucléique : Substance située dans le noyau et constituant des chromosomes. L’acide désoxyribonucléique (ADN) constitue le support physique des caractères héréditaires chez les êtres vivants. Il contient, grâce à son organisation, l’information nécessaire à la construction embryonnaire du corps, et assure le fonctionnement de l’adulte, notamment la synthèse des protéines des protéines et des enzymes.

Son information est transcrite en un acide ribonucléique (ARN) messager qui se construit en creux en quelque sorte sur l’ADN et passe dans le cytoplasme en se localisant dans les nucléoles.

Acide désoxyribonucléique (ADN):cf Acide nucléique

Acide ribonucléique (ARN) : voir Acide nucléique.

Ammonites : Mollusques fossiles, tous disparus, de tailles différentes, ayant une coquille caractéristique ressemblant à un escargot géant plat. Malgré cette coquille, c’est un parent des pieuvres. La coquille très ornementée se fossilise très bien et peut donc être suivie d’étape en étape.

Cœlacanthe : Poisson considéré comme fossile, disparu depuis longtemps, et retrouvé à l’état vivant en 1939, puis plus tard dans les mers du sud-est de l’Afrique et du Canal du Mozambique. C’est par définition ce que l’on appelle dans le langage populaire un fossile vivant.

Drosophile : Mouche de très petite taille qui se développe dans les caves à vin, d’où le surnom de mouche du vinaigre. Elle sera, à partir de 1910, très utilisée pour les recherches en génétique et dans le domaine de l’évolution, car elle fabrique une génération en 3 semaines.

Golgi : Organite situé dans le cytoplasme et qui assure certaines sécrétions (voir plus loin le mot organite)

Jumeaux univitellins : Jumeaux provenant d’un seul œuf qui s’est divisé en deux dans les premiers stades du développement embryonnaire.

Mitochondries : Organites présents dans le cytoplasme des cellules animales et végétales, hormis de rares exceptions. Cette structure joue un rôle essentiel dans l’oxydation et le stockage de l’énergie

Neutralisme : Théorie évolutive suggérant que les gènes ne sont pas touchés par la sélection naturelle. Ils sont donc neutres. En réalité, il n’y a pas de neutralistes vrais, il y a simplement des biologistes qui disent qu’un certain nombre de gènes sont neutres, c’est-à-dire sans action pour la sélection D’autres en nient l’existence.

Nucléoles : Organites qui se constituent dans le noyau des cellules et apportent dans le cytoplasme des acides ribonucléiques (ARN) formés dans le noyau par des acides désoxyribonucléiques (ADN).

Organites : Structure existant à l’intérieur du cytoplasme des cellules. Exemple : mitochondries, appareil de Golgi. Chacun a une fonction particulière, la cellule a donc une fonction très complexe.

Ponctualisme : Théorie soutenant que les espèces passent par des phases où elles demeurent en stase, et ensuite deviennent brusquement une autre espèce. Cette thèse a été prônée par deux paléontologistes américains, Eldredge et Gould. Elle est très discutable, ce n’est pas celle que nous avons décrite ici.

Polyploïdes : Espèces qui se forment brusquement par le dédoublement du nombre de chromosomes au cours de la méïose. Ce phénomène est assez fréquent chez les végétaux, exceptionnel dans le monde animal. C’est presque le seul cas où une espèce nouvelle peut apparaître brusquement. Cependant celle-ci ne diffère de l’espèce parentale que par la taille, qui est en général nettement plus grande.

Protistes : Espèces unicellulaires qui se sont constituées à l’origine sur la terre et ont donné ensuite les métazoaires, c’est-à-dire des êtres vivants pluricellulaires. Autrefois, on les divisait en protozoaires (unicellulaires animaux), et protophytes (unicellulaires végétaux). Cette division est aujourd’hui abandonnée, car les protistes sont à la base de plusieurs lignées.

Stases : Pour les ponctualistes, l’espèce évolue en deux temps. Pendant de longues périodes elles ne se modifient pas, elles sont en stase. A la fin d’une stase, elles changent brusquement. Aucun argument sérieux ne peut prouver ces phénomènes, mais beaucoup de paléontologistes y croient.

Stratigraphie : Spécialité de la géologie qui s’occupe de l’étude des couches ou strates qui constituent les terrains.

Trichoptères : Insectes qui ressemblent à des papillons mais en diffèrent par de nombreux caractères anatomiques, à point tel que l’on en fait une famille spéciale dont viennent sans conteste les papillons.

Tritons : Espèces de batraciens ayant une queue, proches des salamandres, et dont les espèces sont très souvent aquatiques, parfois terrestres, ou l’un ou l’autre suivant l’époque de la vie.

TABLE DES MATIERES

L’EVOLUTION BIOLOGIQUE :
FAITS – THÉORIES – PHILOSOPHIE

Partie I Voir article France Catholique

Partie II Les théories explicatives de l’évolution

I – Le lamarckisme

II – Le darwinisme et la théorie synthétique actuelle

Section I – La théorie de la Théorie synthétique

Section II – Les questions qui font problème à la Théorie synthétique

I – Le passage d’une espèce à l’autre et l’histoire des chevaux

II – Le passage d’un grand groupe à l’autre

III- Les organes complexes

Sous-section A – Les caractères du vivant facilitant la construction des grands organes

1/ Complexité et simplicité de la matière qui constitue un être vivant. Le système multiplicatif dans la construction de la vie

2/ Le nombre des vivants

3/ Les propriétés étranges de la matière vivante

4/ La souplesse de la forme du corps de chaque être vivant adulte ou embryonnaire, c’est-à-dire la souplesse du phénotype

5/ Le rôle complémentaire des systèmes de l’embryologie

6/ L’efficacité du système des petites mutations

Sous-section B – Exemples de construction de grands organes

1/ Histoire de l’œil

2/ Autres exemples

3/ Peut-on généraliser ces observations ?

Section III – Travaux récents

Partie III Remarques épistémologiques sur la valeur des théories avancées ici

I – L’accord des scientifiques

II – Le prétendu changement périodique des théories scientifiques

III- Les fausses utilisations philosophiques des théories

Partie IV Réflexions philosophiques ou problèmes directement liés à la Philosophie

I – Qu’est-ce que la science ?

II – Epistémologie et philosophie

III – Un essai d’élimination du pourquoi

IV – Le dernier et principal problème : l’homme, la conscience, la pensée, l’intelligence, le langage

Annexes

LES ÉPOQUES GÉOLOGIQUES

Holocène actuel

Quaternaire

Pléistocène 1,5 Millions Homme

Tertiaire

Pliocène 5,3 à 1,6 M

Miocène 23 à 5,3 M

Oligocène 34 à 23 M

Éocène 53 à 34 M

Paléocène 65 à 53 M Mammifères, Papillons

Secondaire

Crétacé 135 à 65 M Oiseaux, Crustacés

Jurassique 205 à 135 Reptiles

Trias 250 à 205

Primaire

Permien 300 à 250

Carbonifère 355 à 300 Amphibiens, Mollusques

Dévonien 410 à 355

Silurien 438 à 410 Poissons

Ordovicien 510 à 438 Agnathes, Vers

Cambrien 570 à 510 Premières formes pluricell.

Éponges, Méduses

Précambrien 5 Milliards Origine de la vie

Dans le même numéro