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N° 176-177 · avril 2019
Chronique sémantique : l’apologétique
Voilà bien encore un gros mot, qui sent le fabriqué ! « Apologétique », « cybernétique », « cosmétique », que d’inventions pour contrefaire et détruire la nature, que de mots compliqués pour déformer la réalité, à une époque où nous avons déjà bien du mal à savoir ce qui est réel, ce qui existe autour de nous et en nous. – Mais, dira un savant, « apologétique » n’est rien d’autre qu’un dérivé du nom « apologie ». – Eh bien, voilà encore un mot qui sonne mal ! Car on le trouve dans des expressions fort inquiétantes : « faire l’apologie du terrorisme – ou du suicide », voilà bien ce qu’on entend exprimer ou dénoncer à longueur de journaux ou d’émissions télévisés ou radiodiffusés.
Si nous voulons essayer de prendre de la distance par rapport à ces réactions, que notre subconscient ou celui de nos contemporains véhicule peut-être, il faut revenir au point de départ de toute enquête sur les mots, au dictionnaire. Voici ce que dit un ouvrage contemporain :
Apologie, nom féminin : en français, le mot se dit d’abord d’un discours de défense, d’une justification, en droit et en religion, puis (1762) d’une justification, de quelque nature que ce soit. Le sens a glissé au xixe siècle vers l’idée d’éloge, aujourd’hui dominante1.
Il y a donc au point de départ l’idée de défense dans le mot « apologie », et le mot apparaît dans la langue française en 1488, à l’intérieur de La mer des histoires, un des premiers imprimés adaptant une chronique abrégée de l’histoire universelle, comme l’Occident aussi bien que l’Orient chrétien en connaissent durant tout le Moyen Âge2 :
Sainct Ambroise dit en son Apologie : « Que diray-je de David ? Que diray-je du roi Salomon ? »
« Apologie » vient de fait du latin apologia, qui est lui-même issu d’un terme grec dont il est la simple transcription : dans le grec classique, ce terme désigne, chez les orateurs, le discours de celui qui présente en justice sa défense (ou la défense d’un autre, jouant le rôle d’un avocat) contre son accusateur. Du coup, l’apologie devient un genre littéraire engagé, pour défendre ou réhabiliter un accusé ou un condamné : on pense à l’Apologie de Socrate écrite par Platon, ou celle rédigée par un disciple moins célèbre, Xénophon.
En français, « apologie » est donc un de ces mots savants, apparu à l’époque de la Renaissance, quand on allait chercher dans le latin antique de quoi exprimer des notions que le vocabulaire français, issu du long processus de dérivation du latin populaire, ne possédait pas. Qu’en est-il maintenant de son dérivé « apologétique » ? C’est cette fois un auteur bien connu, Bossuet, qui en fournit le premier exemple en 1681 :
Tibère, sur les relations qui lui venaient de Judée, proposa au sénat d’accorder à Jésus-Christ les honneurs divins. Ce n’est point un fait qu’on avance en l’air et Tertullien le rapporte comme public et notoire dans son Apologétique qu’il présente au sénat au nom de l’Église.3
On remarque une parenté entre les premiers emplois des deux termes « apologie » et « apologétique » dans notre langue, respectivement au xve et xviie siècle : ils interviennent chacun dans un texte littéraire qui possède une double dimension historique et religieuse ; en effet, à chaque fois, l’emploi repose sur un substrat latin et chrétien et sur un grand auteur (saint Ambroise, Tertullien), cité comme exemple d’un témoignage de foi en Jésus-Christ.
Il convient de remonter le fil de l’enquête. Un millénaire environ sépare ces emplois en français des deux auteurs latins auxquels ils font allusion : cela nous transporte dans l’Antiquité chrétienne, puisque Tertullien vivait à la charnière du iie et du iiie siècle et que saint Ambroise, le maître de saint Augustin, fut l’évêque de Milan à la fin du ive siècle. Mais eux-mêmes ne sont pas les inventeurs de ce genre de témoignages de foi chrétienne : bien qu’ils aient vécu dans la partie occidentale de l’Empire romain (Italie ou nord de l’Afrique) et aient utilisé le latin, ils s’inscrivent dans la tradition du iie siècle et des écrits rédigés en grec qu’on nomme « apologistes ». Nous sommes là aux origines de la foi chrétienne, dans la période qui suit immédiatement les textes conservés dans le Nouveau Testament et qu’on nomme « apostoliques » parce qu’ils sont placés sous le nom (et donc l’autorité) d’un apôtre.
Les premiers de ces « pères apologistes » sont Aristide d’Athènes, qui adresse une Apologie à l’empereur Hadrien vers 145 et saint Justin, plus connu, qui envoie sa première Apologie au successeur d’Hadrien, l’empereur Antonin dit « le Pieux », entre 155 et 157. Aristide comme Justin sont des laïcs, convertis de l’hellénisme, dont ils maîtrisent toute la culture philosophique et la technique rhétorique4 ; le but de leurs écrits est de réfuter les objections faites par les juifs comme par les Grecs à cette nouvelle religion qu’est le christianisme dans l’Empire romain. En effet, on peut dire, d’une manière un peu schématique, que le message chrétien répandu par les Apôtres s’est heurté à une triple contradiction : celle des juifs ; celle du monde grec ; celle du pouvoir politique romain.
Une telle contradiction au message chrétien n’est donc pas purement intellectuelle : un bon nombre de pères apologistes, à commencer par saint Justin, que l’Église a considéré comme martyr et qu’elle fête encore aujourd’hui chaque 1er juillet, ont payé de leur vie la défense de la foi en Jésus-Christ à laquelle ils se sont livrés dans leurs apologies. Il faut bien avoir présent à l’esprit que les apologies et l’apologétique chrétiennes reposent, en leur origine, sur cette double dimension de recherche et d’argumentation intellectuelle d’une part et du témoignage jusqu’au martyre sanglant de l’autre. La vie n’est pas séparable de la foi : en cela, les apologistes sont les dignes successeurs du Seigneur Jésus, comme chacun d’entre nous, baptisés en son sang, avons à le devenir, jour après jour.
Cet apport des pères apologistes a été conservé dans la mémoire chrétienne. En France, après les années de la Révolution française, sombres pour ce qui est de la pratique de la foi en Jésus-Christ, l’époque romantique a vu surgir une réflexion qui fait l’éloge de leurs écrits et de leur démarche. On citera bien sûr F.-R. de Chateaubriand :
Saint Justin, le philosophe, dans sa première Apologie, fait une admirable description de la vie des fidèles de ce temps ‘(…) Le jour du soleil (le dimanche), tous ceux qui demeurent à la ville et à la campagne s’assemblent en un lieu commun (…)’ L’Apologie de Justin était bien faite pour surprendre la terre. Il venait de révéler un âge d’or au milieu de la corruption, de découvrir un peuple nouveau dans les souterrains d’un antique empire5.
On remarquera dans ce passage la dimension positive des apologies sur laquelle insiste, à juste titre, Chateaubriand : l’apologie de Justin va au-delà d’une posture proprement défensive pour proposer la saveur de la vie chrétienne, comme un nouveau mode d’être coextensif à la révélation de Jésus-Christ, qui tranche avec les modes de vie anciens, non pas par le scandale, mais par la vérité d’un comportement qui dénonce la présence de l’Autre, de Dieu en nos cœurs et en nos vies6.
Mais Chateaubriand est aussi le témoin et peut-être le premier acteur du changement de perspective qui affecte l’apologétique chrétienne, au moins dans son expression française, après le Siècle des lumières et la Révolution française :
Chose étrange ! que le christianisme soit maintenant obligé de se défendre devant ses enfants, comme il se défendait autrefois devant ses bourreaux, et que l’apologétique aux Gentils soit devenue l’apologétique aux Chrétiens !7
Deux siècles après le romantisme, la France n’a plus connu de persécution sanglante contre les chrétiens – les attaques les plus violentes remontent aux débuts de la iiie République et au tournant du xixe et du xxe siècle, et si elles furent sévères contre les fonctionnaires et les congrégations religieuses, elles n’entraînèrent pas de meurtres comparables à ceux de la Révolution. Pour autant, on ne peut dire que le christianisme et singulièrement la religion catholique ne soient pas attaqués dans les media et l’opinion publique. Que veut donc dire aujourd’hui le mot « apologétique », quelle place peut-il avoir au xxie siècle dans le combat de la foi, ou dans l’annonce de l’Évangile ?
La lecture des textes pastoraux (encycliques, lettres apostoliques) publiés par les derniers papes offre, à ce propos, matière à plusieurs réflexions. Tout d’abord, le mot « apologétique » ne se rencontre plus guère dans les textes du pape François ou du pape émérite Benoît XVI ; « apologie » n’y est présent que dans des notes, où il désigne les ouvrages de Justin et de Tertullien évoqués ci-dessus8. Il est aussi employé une fois par Benoît XVI dans son exhortation apostolique sur la Parole de Dieu, à l’intérieur d’un développement sur l’appréciation de la recherche biblique par le magistère de l’Église9. Cet emploi confirme la règle : bien que l’exhortation apostolique, promulguée à la suite d’un Synode des évêques catholiques en 2008, soit adressée dans son préambule « aux évêques, au clergé, aux personnes consacrées et aux fidèles laïcs », c’est-à-dire à tout le peuple chrétien, il s’agit d’un texte de haut niveau intellectuel, eu égard à la personnalité de son auteur et au travail considérable effectué par les évêques, comme le rappelle l’introduction de l’édition citée10, et peu accessible à la majorité des catholiques d’aujourd’hui ou même des personnes ayant une certaine « culture générale ».
L’apologie chrétienne, l’apologétique, seraient-elles donc réservées à l’histoire de l’Église ou bien à une théologie de spécialistes, inaccessibles en quelque sorte à la pratique de la foi catholique aujourd’hui ? Les écrits des trois derniers papes fournissent deux autres éléments de réponse. Si le mot y est devenu rare et presque absent, ce n’est pas que la nécessité d’annoncer l’évangile a disparu, c’est que les conditions dans lesquelles l’annonce peut être faite et reçue ne sont plus globalement les mêmes. Sans avancer plus loin dans cette exploration qui dépasserait le cadre d’une chronique sémantique, je relèverai seulement deux affirmations complémentaires.
La première, extraite de l’encyclique Foi et Raison de saint Jean-Paul II, montre, avec la grande audace de pensée de ce grand pape, que l’annonce de l’évangile peut prendre appui sur une réflexion universelle à propos du sens de la vie, et que l’Église ne fait qu’apporter une réponse solide sur un terrain déjà labouré par la philosophie :
Parmi les divers services qu’elle [l’Église] doit offrir à l’humanité, il y en a un qui engage sa responsabilité d’une manière tout à fait particulière : c’est la diaconie de la vérité. D’une part cette mission fait participer la communauté des croyants à l’effort commun que l’humanité accomplit pour atteindre la vérité et, d’autre part, elle l’oblige à prendre en charge l’annonce des certitudes acquises, tout en sachant que toute vérité atteinte n’est jamais qu’une étape vers la pleine vérité qui se révélera dans la manifestation ultime de Dieu (cf. 1 Co 13, 12).11
Au lieu d’une attitude défensive suggérée par l’origine même du mot « apologétique », Jean-Paul II nous conduit ici à une évangélisation sans complexe, s’adressant à tout homme pensant. Dans la même perspective, la première lettre apostolique du pape François, après avoir souligné que l’annonce de l’Évangile à chaque peuple provoque une synthèse nouvelle avec sa civilisation, ajoute :
L’annonce à la culture implique aussi une annonce aux cultures professionnelles, scientifiques et académiques. Il s’agit de la rencontre entre la foi, la raison et les sciences qui vise à développer un nouveau discours sur la crédibilité, une apologétique originale qui aide à créer les dispositions pour que l’Évangile soit écouté par tous. Quand certaines catégories de la raison et des sciences sont accueillies dans l’annonce du message, ces catégories elles-mêmes deviennent des instruments d’évangélisation ; c’est l’eau changée en vin.12
De la sorte, la nouvelle évangélisation rejoint ici l’apologétique des premiers chrétiens, le témoignage de la foi, qui peut aller jusqu’au martyre. Il est simplement plus évident aujourd’hui qu’aucun disciple de Jésus ne peut s’en dispenser en se reposant sur des hérauts qui parleraient en son nom, mais qu’il doit, s’il en a la grâce, prendre part aux combats théologiques dans l’arène de la foi contre tous ceux qui l’attaquent, tenants de « l’athéologie », simples anticléricaux, agnostiques ou déçus de la foi chrétienne, et au moins, de façon nécessaire pour la survie de sa foi, former son intelligence et son cœur afin de pouvoir toujours rendre compte de l’espérance que le baptême a infusée en lui.
Notes de bas de page
- Dictionnaire historique de la langue française (dir. A. Rey), Paris, 1992, t. 1, p. 90. ↑
- Cette chronique avait d’abord été publiée en latin à Lubeck par Lucas Brandis en 1475. On trouve en l’adaptation en français dans plusieurs incunables conservés à la Bibliothèque nationale de France (voir Nicolas Petit, Les Incunables : livres imprimés au xve siècle ; http://classes.bnf.fr/livre/arret/ histoire-du-livre/imprimerie/03.htm). La citation provient du Trésor de la langue française (dir. P. Imbs), t. III, Paris, CNRS, 1984, p. 238. ↑
- J.-B. Bossuet, Discours sur l’histoire universelle, II, 12, éd. Mabre-Cramoisy, Paris, 1681, p. 383 (https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k57453c). Pour étayer cette affirmation qui semble surprenante, l’auteur fait référence précisément en note à Tertullien (Apologétique, V, 2), et à Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, II, 2). La consultation des textes montre que Bossuet reproduit à peu près exactement Tertullien, qu’Eusèbe cite explicitement lui aussi. De façon plus étonnante que deux passages de Justin, qui montrent avec vraisemblance que l’empereur Tibère, sous lequel le Christ Jésus a commencé sa vie publique (Lc 3, 1-2), a eu connaissance de l’existence et de la réputation de Jésus par un rapport de Ponce Pilate (Apologie I, 35, 9 ; 48, 3 ; voir éd. par C. Munier, Paris, Cerf, 2006 (Sources chrétiennes 507), p. 223, n. 5),Tertullien attribue au même Tibère la proposition d’accorder à Jésus les honneurs divins. Ce témoignage, qui a été souvent rejeté comme une invention apologétique, est en revanche défendu avec sérieux dans une étude approfondie des rapports entre le judaïsme, le christianisme naissant et le pouvoir impérial (M. Sordi, Les chrétiens et l’Empire romain, Neuilly, éd. Certamen, 2015 (trad.de l’italien I cristiani e l’Impero romano, Milan 19941, 20082), p. 21-27). L’auteur invoque l’attitude pacificatrice de Tibère (cf. Tacite, Annales, VI, 32, 1) comme inspirant une politique très tolérante de l’empereur à l’égard de la nouvelle religion, perçue comme généralement loyale envers le pouvoir politique et injustement persécutée par suite de l’hostilité des autorités juives (lapidation d’Étienne, décapitation de Jacques, cf. Ac 7, 57-58 et 12, 2), dans une province difficile à gouverner. ↑
- Voir N. Zeegers-Van Der Vorst, « Apologistes » dans Dictionnaire critique de théologie (dir. J.-Y. Lacoste), Paris, 20073, p. 93-95. ↑
- Génie du christianisme, I, 1, 8, Paris, éd. Migneret, 18032, t. I, p. 79-81 (gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k103262f). Il y eut quatre éditions de l’œuvre revues par l’auteur de son vivant ; celle-ci est la seconde, avec dédicace au Premier Consul (voir éd. P. Reboul, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, vol. I, p. 39-40). ↑
- On remarque que Chateaubriand cite ici le texte remarquable de saint Justin qui décrit pour la première fois l’assemblée eucharistique du dimanche (texte lu à l’Office des lectures du 3e dimanche du Temps pascal). ↑
- Génie du christianisme, III, 4, 2, Paris, éd. ibid. t. III, p. 159. É. Littré cite ce passage comme le premier emploi du mot « apologétique » au féminin – il était auparavant masculin, traduisant le neutre Apologeticum du titre de l’ouvrage de Tertullien (Dictionnaire de la Langue française, Paris, 1877, t. I, p. 243-244). Ce faisant, Littré souligne implicitement l’importance de ce passage dans l’évolution du sens du mot. ↑
- Voir, par exemple, Pape François, Laudato si’, ch. 2, § 99, n. 45 : « Justin, Apologia II, 8, 1-2 ; 13, 3-6 : PG 6, 457-458, 467 (éd. Bayard, Mame, Cerf, Paris, 2015, p. 81, 196) ». ↑
- « Le pape Pie XII, à l’inverse, se trouvait face aux attaques des partisans d’une exégèse soi-disant mystique, qui refusait toute approche scientifique. L’encyclique Divino afflante Spiritu, avec une grande finesse, a évité d’engendrer l’idée d’une dichotomie entre ‘l’exégèse scientifique’ pour l’usage apologétique et ‘l’interprétation spirituelle réservée à l’usage interne’ (…) » (Benoît XVI, Verbum Domini, § 33, Paris, 2010, éd. Lethielleux, p. 88-89). ↑
- « Avec lui [Benoît XVI], nous avons non seulement un théologien amoureux de la Parole, mais un expert à même d’en percevoir la plupart des subtilités ‘techniques’ » (P. Denis Dupont-Fauville, op. cit, p. 16). ↑
- Jean-Paul II, Fides et ratio, 1998, § 2 (Les 14 encycliques de Jean-Paul II, Téqui, Paris, 2005, p. 824). ↑
- Pape François, La joie de l’évangile, Paris, 2013, § 132, éd. Salvator, p. 105. ↑
