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N° 176-177 · avril 2019

G.K. Chesterton et les paradoxes de la foi chrétienne


Ce n’est plus la nuit, mais déjà le matin.

Hilaire Belloc (1870-1954) Préambule : Chesterton, un apologue atypique Si la contribution de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) à la tradition apologétique catholique demeure une découverte récente en France, c’est sans doute en raison du caractère tardif de la traduction des deux monuments que nous lui devons dans ce domaine.

Il aura ainsi fallu attendre 2004 pour accéder au texte français de L’Homme éternel (1925), et même 2010 en ce qui concerne Orthodoxie (1908) dont Paul Claudel avait néanmoins traduit un chapitre.

Le musicien auteur de ces lignes ne fait pas mystère de son anglophilie, un trait de caractère qui lui vaut la soupçonneuse incompréhension de beaucoup de ses pairs : comment peut-on à la fois être Français et aimer pour de vrai Purcell ou Britten ?

Cet a priori négatif face à toute production culturelle de la perfide Albion fournit pourtant la meilleure raison pour expliquer l’invraisemblable mépris dans lequel la pensée de Chesterton fut entretenue pendant un siècle de ce côté-ci de la Manche. En réalité, l’extrême britannicité crânement assumée par notre homme heurtait jusque-là de front l’approche typiquement gallicane – bien trop sérieuse ! – de la défense rationnelle du christianisme.

Qu’est-ce donc que l’apologie selon Chesterton ? L’apologétique est, on le sait, cette science aussi étrange qu’inexacte prétendant tirer des raisons objectives de croire à la Révélation à partir de l’intime conviction d’un sujet – ladite conviction servant de prétexte à des arguments logiques et démontrables en faveur de la foi.

Au regard de cette définition, Chesterton se trouve par principe en décalage avec ses grands prédécesseurs, dans la mesure où il précise à de nombreuses reprises qu’il ne prétend convaincre personne, encore moins convertir quiconque. On est donc très loin de la démarche affichée par saint Augustin d’Hippone ou saint Thomas d’Aquin…

C’est que Chesterton, en inlassable chercheur de la vérité, est d’abord un homme d’une rare intransigeance quand il s’agit d’honnêteté intellectuelle, qui ne saurait se contenter d’énoncés lapidaires ou d’idéaux opportunistes. De son propre aveu, la loyauté est la vertu qu’il cultive avec le plus d’assiduité.

Élevé dans un environnement déterministe et matérialiste typique de son époque, il commence logiquement par rendre hommage à son milieu, voyant dans la religion la plus monstrueuse des superstitions archaïques. Mais dans sa quête du sens profond de l’existence – un itinéraire épique motivé par une curiosité insatiable doublée d’un sens aigu de l’honneur –, notre gentleman finit par trouver bien malgré lui dans le christianisme la vérité qu’il cherchait sans le savoir depuis sa venue au monde.

Nous verrons plus loin comment. Ce qui nous importe pour l’instant, c’est que le philosophe anglais, en écrivant Orthodoxie puis L’homme éternel, cherche d’abord à jeter un regard lucide sur sa propre conversion, plutôt que proposer celle-ci en modèle à son lecteur. Bien plus, lorsqu’il démarre son travail d’apologiste en 1908 avec le premier opus cité, Chesterton n’a pas encore demandé le baptême qu’il ne recevra qu’en 1922. Il se place donc dans la position fort originale d’un défenseur du christianisme extérieur à l’Église.

De ce fait, on se sent libre d’adhérer ou non à un propos dont le ton, parfois décalé jusqu’au loufoque, achève de convaincre que son auteur n’est pas là pour faire la leçon puisqu’il ne se prend guère lui-même au sérieux. Pas de doute : la méthode chestertonienne, dégagée de l’obsession rhétorique et spéculative des Latins pour se concentrer sur l’analyse factuelle, est anglaise !

Au lieu de raisonner sur un mode doctoral, Chesterton affecte donc de divaguer avec humour, dans un exercice littéraire où le plaisir de manier une plume acérée demeure palpable de bout en bout, tout en menant le lecteur par des voies détournées vers l’examen critique de ses certitudes établies. Intrigué, on plonge alors avec une curiosité perplexe dans les méandres de sa pensée touffue, et l’on s’attache bientôt à ce personnage tragi-comique capable de partir d’un grand éclat de rire à propos des questions les plus graves de l’existence.

Page après page, cependant, se dessine la trame d’un parcours à l’implacable logique, et les énigmes se résolvent une à une sous nos yeux comme autant de surprises révélées au terme d’un suspense haletant. Chesterton possède en effet un art consommé de la dramaturgie philosophique, puisant volontiers ses exemples dans la réalité la plus triviale afin de mieux confondre le pédantisme jargonnant de ses adversaires1.

D’où lui vient ce talent de narrateur ?

Chesterton l’avoue très clairement : son inspiration primordiale lui vient des contes de fées que lui racontait sa nourrice. Pour lui, rien de plus sérieux, rien de plus réel qu’un bon mythe immémorial pour saisir les enjeux fondamentaux de l’existence ! Chesterton est indubitablement un conteur : à ses yeux la vérité s’incarne dans une histoire. Il sera en cela le grand inspirateur de la foi de J.R.R. Tolkien et de C.S. Lewis, leur transmettant cette idée que le monde est une insondable merveille en soi, une authentique œuvre d’art, un théâtre de la vie, pour qui sait s’arrêter et contempler avec les yeux du cœur.

Notre philosophe en est en effet convaincu : pour atteindre la pleine maturité à l’âge adulte, il importe de conserver un regard d’enfant émerveillé sur le monde. Ce qui revient à considérer l’Invisible en qualité de Personne bienveillante cachée derrière toute chose de la création, fût-elle banale2.

L’apologétique de Chesterton étant discursive, les champs ouverts au commentaire de sa singulière méthode apparaissent pour ainsi dire infinis. Le présent article se propose d’en examiner un aspect particulièrement saillant, qui se trouve être l’examen des grands paradoxes du christianisme. En effet, alors que l’habitude consiste à dégager les propositions apparemment contradictoires du christianisme afin de mieux le confondre, Chesterton se sert justement de ces paradoxes pour mieux montrer en quoi les chrétiens ont raison de croire !

Notre présentation suivra plus particulièrement les premiers chapitres d’Orthodoxie, dans lesquels notre philosophe raconte la découverte progressive de ces paradoxes aussi fascinants qu’inquiétants. Avec lui, nous referons le chemin pour tenter de comprendre ce qui fait brusquement basculer Chesterton dans la foi catholique, emportant d’un seul coup toute son adhésion intellectuelle, et indissociablement toute son âme d’homme3. Nous parviendrons du même coup au cœur de sa pensée apologétique, qui présente la doctrine catholique non comme un corpus de thèses auxquelles il faudrait souscrire, mais comme une vérité ardente en mouvement contenant tout le mystère de l’humanité.

Aimer le monde sans être du monde

Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde.

(Jn 17, 15-16)

Gilbert Keith Chesterton a toujours été, du plus loin qu’il s’en souvienne, un être heureux d’exister. La source de cette joie du quotidien, notre homme la trouve dans le souriant consentement au caractère inexplicable de cette vie.

Il y a des choses que la raison n’envisagera jamais totalement, et c’est là une bonne nouvelle, car, privé de mystère, l’homme sombre rapidement dans une folie autocentrée desséchant son existence et le monde qui l’entoure : Aussi longtemps que le mystère existe, la santé mentale est préservée : c’est en supprimant le mystère qu’on engendre un état morbide4.

La foi en un locus métaphysique empêche l’humanité de sombrer dans un matérialisme qui l’enfermerait dans sa finitude :

Ainsi, l’homme ordinaire a toujours été sain d’esprit parce qu’il a toujours été un mystique. Il ne refuse pas la pénombre. Il a toujours un pied sur terre et l’autre dans le royaume des fées. Il se donne toujours la liberté de douter de ses dieux, mais aussi (à la différence de l’agnostique contemporain) celle de croire en eux. Il accorde toujours plus d’importance à la vérité qu’à la cohérence.

La terre et le ciel ; le réel trivial et l’intangible merveilleux. Immédiatement, vient le premier de tous les paradoxes issus de cette apparente opposition :

S’il voit deux vérités qui semblent se contredire, il les accepte toutes les deux avec leur contradiction. (…) L’homme peut tout comprendre à l’aide de ce qu’il ne comprend pas. Le logicien morbide voudrait que tout soit compréhensible, et il ne parvient qu’à tout rendre mystérieux. Le mystique accepte qu’une seule chose soit mystérieuse, et tout le reste devient intelligible.

Muni de cette confiance en l’ineffable qui est déjà un acte de foi, Chesterton peut se mettre en route vers la source du mystère. Un premier indice lui est donné par la vie même qui anime la création, une vie bien trop miraculeuse en soi pour être le fruit du hasard : J’avais toujours cru que le monde impliquait de la magie ; je me disais à présent qu’il impliquait peut-être un magicien. Et cela indiquait la présence d’une émotion profonde et subconsciente, à savoir que le monde où nous vivons a un dessein, et que s’il y a un dessein, il y a une personne. La vie m’était toujours d’abord apparue comme un conte ; or, s’il y a un conte, il y a un conteur.

Aussitôt postulée l’existence d’un Artiste créateur originel et omnipotent, Chesterton s’éloigne néanmoins de la conception déiste ou maçonnique réduisant Dieu à un grand architecte de l’univers que la raison humaine pourrait englober :

Il y a quelque chose de personnel dans le monde comme dans une œuvre d’art, [mais] quelle que soit sa signification, cette signification est violente, dans le sens notamment où elle se dérobe sans cesse à nos tentatives de l’enfermer dans une représentation conceptuelle.

Cette violence « centrifuge », comme la désigne Chesterton, permet au passage de se défaire de la conception antique qui était celle des Stoïciens et qui voulait que le monde soit régi par un équilibre immuable et serein entre bien et mal : le meson5. Le philosophe anglais pressent justement que toute création est un éclatement, un deuil de la fusion, une aventure qui seule peut rétablir l’unité entre les forces contraires de l’optimisme et du pessimisme. On peut alors commencer à aimer le monde avec loyauté, ressentir une tendresse naturelle pour lui et l’habiter avec amour :

Ce qui importe, ce n’est pas de se dire que le monde est trop triste pour être aimé ou trop joyeux pour ne pas l’être ; ce qui importe, c’est que lorsqu’on aime une chose, sa joie est une raison de l’aimer, et sa tristesse une raison de l’aimer davantage.

Ici intervient le second paradoxe jalonnant l’itinéraire intérieur de Chesterton, dans la mesure où pour lui, il est urgent de sortir des certitudes figées qui conduisent l’homme au confort de l’inaction. Il faut d’abord s’armer d’un ardent désir et se jeter moult défis hors d’atteinte si l’on veut se laisser une chance d’approcher le mystère de la vie :

Pour nos objectifs titanesques de foi et de révolution, ce dont nous avons besoin n’est pas l’acceptation glaciale du monde comme un compromis, mais le moyen de passionnément le haïr et de l’aimer passionnément.

Or voici que le christianisme apparaît précisément à notre philosophe comme la réalisation parfaite de cette impossible synthèse :

Alors je me souvins que l’on accusait justement le christianisme (…) d’être à la fois trop optimiste à l’égard de l’univers, et trop pessimiste à l’égard du monde.

Comment aimer ce monde à la folie sans devenir son adorateur ? Ce questionnement fondamental permet à Chesterton de découvrir la première pierre angulaire du génie du christianisme, celle qui autorise à sortir de la fatalité panthéiste :

Dans ce dilemme (pareil au nôtre), le christianisme se présenta soudain et offrit une singulière réponse. (…) Cette réponse fut pareille à un coup d’épée : elle trancha, sans fusion sentimentale d’aucune sorte. Bref : elle sépara Dieu du cosmos.

En effet, si Dieu est personnel et qu’il a créé un monde distinct de Lui-même, il devient possible d’aimer le monde sans être attaché aux biens de ce monde : À partir de ce système, on pouvait combattre toutes les forces de l’existence sans déserter le drapeau de l’existence. On pouvait être en paix avec l’univers tout en étant en guerre avec le monde.

Cette découverte conduit Chesterton tout près de la conversion. Jusqu’alors, il éprouvait plutôt la sensation d’être un optimiste, mais à la manière du monde, comme beaucoup de nos contemporains agnostiques, c’est-à-dire quelqu’un s’évertuant à se réjouir d’être en apparence adapté au monde, et fait pour lui. Or, écrit-il, je découvris qu’il existait un optimisme chrétien, fondé sur le fait que nous ne sommes pas adaptés au monde. (…) J’entendis que j’étais à la mauvaise place, et mon âme chanta de joie, comme un oiseau au printemps. Cette découverte me fit rouvrir et illuminer des chambres oubliées dans la sombre maison de mon enfance. Je savais désormais pourquoi l’herbe m’avait toujours paru aussi étrange que la barbe verte d’un géant, et pourquoi il m’arrivait d’éprouver chez moi le mal du pays.

C’est avec ces lignes si émouvantes évoquant la « nostalgie de Dieu » qui nous tenaille parfois le cœur que Chesterton achève son voyage préparatoire. Pour lui, arrivé à ce point, il est temps d’ouvrir les yeux du cœur sur l’Invisible.

Le christianisme lieu de tous les inconciliables Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages.

(1 Co 1,27)

Il est très difficile de défendre ce dont on est totalement convaincu. Il est relativement plus facile de défendre ce dont on n’est convaincu qu’en partie.

Si le christianisme se présentait à la pensée humaine comme un monolithe facile à appréhender, ses contempteurs en viendraient facilement à bout. En effet, l’univers dans lequel nous vivons conservant une grande part de mystère, une doctrine qui prétendrait l’expliquer dans sa globalité est déjà suspecte aux yeux d’un esprit sage. Le christianisme est crédible précisément parce qu’il est irréductible à un système de pensée : il est crédible en ce qu’il interroge, bouleverse, choque les esprits bien faits. En découvrant cela, Chesterton ne célèbre nullement le scepticisme qui depuis Gorgias doute de tout, jusqu’à l’existence même de l’univers. Au contraire, il assume que c’est le mélange imparfait d’évidence et d’impensable contenu dans le christianisme qui lui a soudain permis de se réconcilier avec son âme.

À travers le tiraillement intérieur qu’il vit entre ses certitudes matérialistes et son désir d’idéal, le philosophe anglais constate avec stupéfaction que le christianisme va jusqu’à épouser et même incarner les contours accidentés de son propre déchirement :

Non seulement [le christianisme] déduit des vérités logiques, mais dès qu’une déduction devient illogique, il découvre pour ainsi dire une vérité illogique. Il est non seulement dans le vrai à l’égard des choses, mais il ne se trompe que là où les choses se trompent. Le projet du christianisme s’adapte aux irrégularités secrètes, et s’attend à l’inattendu. Il est simple quand il s’agit de la vérité simple, mais il est obstiné quand il s’agit d’une vérité subtile.

Parvenu à la conviction qu’il n’est pas à sa place dans le monde tout en aimant le monde, Chesterton cherche la source d’une telle anormalité. Or ce ne sont guère les apologistes chrétiens qui le convertissent – il se défend d’en avoir jamais lu une seule ligne ! Non, ce qui le fait basculer, c’est l’idée soudaine que le doute à l’égard du doute, lorsqu’on aime la vie d’un cœur sincère, ouvre la voie à cette folle alternative qu’on appelle la foi : et si, après tout, c’était le christianisme qui était vrai ?

Un jour qu’il referme un ouvrage du penseur capitaliste Herbert Spencer, Chesterton s’écrie, horrifié : « Tu m’as presque persuadé d’être chrétien ». Il ajoute alors : « J’étais sur une voie désespérée » :

Tandis que je lisais ou relisais tous les exposés non chrétiens ou antichrétiens sur la foi, (…) une impression lente et effrayante grandissait peu à peu dans mon esprit, à l’instar d’un graphique – l’impression que le christianisme devait être quelque chose de tout à fait extraordinaire. Car non seulement il admettait (…) les vices les plus ardents, mais il avait apparemment le don mystique d’associer des vices qui semblaient les plus incompatibles. On l’attaquait de tous côtés, et pour toutes sortes de raisons contradictoires.

S’ensuit un inventaire non exhaustif – et absolument désopilant – des critiques habituellement formulées à l’encontre de la foi et de l’Église, présentées par paires paradoxales :

Le christianisme, selon ses détracteurs, serait à la fois coupable de sévérité tranchante et agressive, et de bonhommie sensuelle et déprimante. Il véhiculerait une tristesse inhumaine en empêchant les hommes, par des larmes et des terreurs morbides, de rechercher la joie dans la liberté et la nature, mais il réconforterait aussitôt ces derniers en leur promettant un paradis idiot, par le truchement d’une providence semblable à une chambre d’enfant aux murs roses et blancs. Dès lors, Chesterton s’interroge : comment les chrétiens pourraient-ils se montrer aussi pessimistes et optimistes en même temps ? Et comment leur doctrine pourrait-elle être à la fois un masque noir sur un monde blanc, et un masque blanc sur un monde noir ?

Par ailleurs, le christianisme serait cette religion qui dévirilise les hommes en les rendant semblables à des moutons dans les monastères, pourtant la même religion se serait aussi rendue vectrice de la colère la plus démesurée et la plus horrible de l’histoire humaine, inondant la terre de sang et l’enfumant jusqu’au soleil.

Voilà Chesterton de plus en plus perplexe : quelle est donc, demande-t-il, la nature d’une chose que l’on injurie d’abord parce qu’elle refuse de se battre, et ensuite parce qu’elle ne cesse de se battre ?

Plus loin, notre philosophe s’arrête sur la seule objection apparemment valable à ses yeux : si le christianisme a vocation universelle, que dire du salut de ceux qui n’ont pas eu l’heur de naître en terre chrétienne ?

Chesterton avance à ce sujet un curieux paradoxe. Lorsque l’on parle d’éthique commune à toutes les pensées les plus archaïques – grecque, hindoue ou chinoise –, la morale serait immuable, et toujours valable aujourd’hui, car tous les hommes partageraient supposément le même sens religieux. Au contraire, lorsqu’on parle du christianisme, il deviendrait loisible d’instruire le procès du seul groupe de croyants auquel la morale chrétienne s’applique, au motif que, dans l’histoire de l’Église, cette morale aurait évolué au cours du temps. Ce que Chesterton résume d’un piquant trait d’esprit :

Nous pouvons nous fier à l’éthique d’Épictète parce que l’éthique n’a jamais changé. Mais nous ne pouvons nous fier à celle de Bossuet car l’éthique a depuis changé. Elle a changé en deux cents ans, mais pas en deux mille ans.

Vient ensuite le célèbre argument du mariage, de la sexualité et de la famille. Dans un chapitre antérieur, Chesterton a posé les bases de ses convictions sur ce brûlant sujet à l’aide d’une assertion cocasse : il se déclare opposé à la polygamie qui, d’après lui, affaiblit le miracle d’entrevoir le mystère d’une seule femme. Autant vouloir entrer au paradis par cinq portes à la fois, proteste-t-il.

Or, remarque notre philosophe, on reproche généralement à l’Église d’avoir attaqué la famille, en imposant le célibat des prêtres et en enfermant les femmes dans les monastères, tout en ayant construit un tabou culpabilisant autour de l’acte sexuel. Mais alors, comment la même Église peut-elle encourager a contrario le mariage et la procréation, interdisant aux femmes au foyer la solitude et la contemplation ?

Chesterton se fait là encore l’avocat du diable, avec une redoutable rouerie. Ceux qui invoquent, s’amuse-t-il, certaines Épitres et la messe de mariage pour prouver le mépris de l’Église envers l’intelligence des femmes ne seraient-ils pas les premiers à railler les offices chrétiens essentiellement fréquentés par… des femmes ?

En outre, que dire d’une religion tour à tour accusée d’être celle des crève-la-faim en guenilles, des robes de bure et des pois secs, puis dénoncée pour sa pompe et son ritualisme, ses sanctuaires de porphyre et ses chasubles d’or ? Et ainsi de suite…

C’est alors que Chesterton revient à son idée première : le christianisme a séparé Dieu du cosmos, afin que l’homme ait quelqu’un à espérer en dehors du monde. Or, à la lumière des défauts paradoxaux reprochés à la religion chrétienne, notre philosophe entrevoit l’unique porte pour sortir du triste compromis avec le monde que proposaient des sagesses antiques comme le stoïcisme ou le bouddhisme. Au sujet de l’optimisme et du pessimisme, écrit-il, nous ne voulons pas d’un amalgame ou d’un compromis : mais les deux à la fois au summum de leur énergie : l’amour et la colère brûlant l’un et l’autre.

Le rire et les larmes. La gloire et l’humilité. La sainteté et l’humanité. La paix des cloîtres et le combat de Saint-Georges contre le dragon. L’action de grâce et le cri de détresse. La vie en plénitude, en fait : la vie en surabondance…

Cela, seul le christianisme peut le contenir, en ce qu’il est la seule religion qui donne le courage de vivre jusqu’à en mourir, incarné dans un quotidien bien réel : « Celui qui perdra sa vie la sauvera » n’est pas une sentence mystique à l’usage des saints et des héros. C’est le conseil quotidien aux montagnards et aux marins. Et plus loin : Le christianisme (…) a brandi (…) l’étendard de la chevalerie : le courage chrétien, qui méprise la mort, et non le courage chinois, qui méprise la vie.

Avancer au large, donc, corps et âme déployés vers ce risque insensé qu’est la vie au risque du Dieu-amour : voilà la clé pour pratiquer cet adage si équivoque : charité bien ordonnée commence par soi-même, et trouver enfin le juste regard sur le monde et ses habitants : celui même du Christ ! Ce que Chesterton résume d’un apophtegme bien senti que Pascal n’aurait point désavoué :

On ne peut guère trop se sous-estimer. On ne peut guère trop surestimer son âme.

Et voici que se dévoile à notre penseur le second paradoxe fondamental découvert par le christianisme : si l’être humain tient enraciné au plus profond de lui ce moi haïssable6, mais plus profondément encore cette âme, arche du Dieu vivant plus intime que le moi à soi-même, alors l’homme est certes responsable mais point définitivement coupable. En cela, il peut du coup être sauvé.

Car le christianisme a séparé le crime du criminel. Nous devons pardonner jusqu’à soixante-dix fois sept fois. Mais le crime, nous ne devons pas le pardonner une seule fois. Autrement dit, faire jour après jour de notre mieux – et pour le reste s’en remettre à la grâce – pour ne laisser aucune chance au démon de s’emparer de notre âme – cette part d’éternité en nous –, afin de se laisser peu à peu identifier à la charité du Christ, et paraître pur au jour du Jugement.

Faire sien le regard du Christ, explique Chesterton, c’est entrer dans la fascination pour la dignité d’Homme présente en chaque homme, et laisser place à cette véritable tendresse, non dénuée de force ni d’autorité, qu’est la charité chrétienne.

La doctrine chrétienne, écrit-il plus loin, a décelé les singularités de la vie. Elle n’a pas seulement découvert la règle, elle a aussi prévu les exceptions. Elle applique en cela la perfection divine dans sa lumineuse simplicité à la faillibilité humaine dans son infinie complexité :

Ceux qui prétendent que le christianisme a découvert la charité le sous-estiment : n’importe qui peut découvrir la charité. (…) Mais découvrir le moyen d’être en même temps charitable et sévère, voilà qui était anticiper sur un étrange besoin de la nature humaine. Car personne ne souhaite être pardonné d’un grand péché comme si c’était un péché anodin.

Voilà comment l’Église réussit le tour de force de survivre malgré les crises et les dissensions les plus effroyables depuis deux millénaires :

Tout ce que fit l’Église (…) fut d’empêcher [les forces contraires la travaillant sans cesse] de s’évincer mutuellement. Et plus loin : Le christianisme est pareil à un énorme rocher déchiqueté et romantique : bien qu’il oscille sur son socle au moindre choc, il trône là depuis mille ans parce que ses irrégularités exorbitantes s’équilibrent parfaitement. Dans une cathédrale gothique, les colonnes sont toutes différentes mais toutes nécessaires.

C’est ce que Chesterton appellera, dans la fin de son livre au chapitre huitième, le roman de l’orthodoxie, qui inscrit l’action de l’Esprit Saint non pas selon le cours d’un long fleuve tranquille, mais au travers de l’histoire turbulente d’enfants voulus libres, potentiellement indisciplinés, par leur Créateur, puisque pleins de vie et donc de contradictions :

Car ce n’est pas un troupeau de moutons que conduit le berger chrétien, mais un troupeau de taureaux et de tigres, de terribles idéaux et de doctrines dévorantes, chacun d’eux assez fort pour se transformer en une fausse religion et dévorer le monde.

Conclusion : actualité de l’apologétique chestertonienne Ainsi, dit Dieu, parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid, ni bouillant, Je vais te vomir de ma bouche

(Ap 3,15)

En ce début de millénaire où il est de bon ton de revendiquer son relativisme, y compris chez certains catholiques heurtés à l’idée même qu’une vérité puisse exister, l’apologétique se fait assez logiquement rare, sinon discrète7. La peur d’être taxé de prosélytisme tient beaucoup à cette idée aussi tenace que mensongère selon laquelle proclamer la vérité selon notre foi en Celui qui l’incarne reviendrait à mépriser tous ceux qui se tiennent à l’écart de l’Église. Il importe de sortir rapidement de ce syllogisme mortifère. L’évangélisation prouve bien au contraire que c’est la fermeté d’une foi rayonnante, appuyée à la fois sur l’intelligence critique et l’humble soumission au mystère, qui fonde l’autorité de l’apologiste et conduit les âmes sur le chemin d’une conversion dont Dieu seul a la clé.

Une certaine école de pensée, très en vogue ces trente dernières années, préconisait de se maintenir à tout prix dans une posture d’écoute et d’ouverture, tant vis-à-vis des autres religions que de l’agnosticisme. S’ouvrir, oui, mais au prix de quels compromis avec la vérité qui seule nous rendra libres ?

Quant à écouter, c’est évidemment l’étape indispensable au démarrage de tout dialogue. Mais à quoi bon, si aucun effort n’est mené pour apparaître comme un interlocuteur crédible, enraciné dans une solide connaissance de la foi ? Et que répondre, si nous n’avons rien à professer a priori, rien à contester en retour, en un mot si l’on feint d’être d’accord en tout avec la partie adverse ?

Enfin, si chaque mot doit être pesé au trébuchet de la diplomatie humaine afin de ne pas choquer l’autre, comment annoncer cette vivante vérité qui nous fait vivre ? Le Christ fut-il diplomate avec la Samaritaine, envers les pharisiens et jusque devant ses juges ? Y a-t-il une once de « tolérance », au sens premier de « supporter un moindre mal » dans la bouche de Jésus ?

Dans un certain « dialogue » interreligieux, lorsque des émissaires sont envoyés à des représentants catholiques, on a l’impression que les premiers pourraient faire leur la fameuse réplique de Louis de Funès, odieux patron de société dans Rabbi Jacob : « Écoutez, faites comme d’habitude : vous promettez tout et vous ne donnez rien ».

Mais serait-ce que nous n’avons rien, nous non plus à proposer en dehors de lénifiantes protestations de bienveillance, comme si nous avions à nous excuser d’être chrétiens ? N’avonsnous d’autre ambition que nous hasarder à d’artificielles convergences pour dissimuler la richesse unique de la Révélation chrétienne dans l’histoire humaine ?

Il semble que cet affadissement du sel de la terre que nous vivons aujourd’hui avait déjà été pressenti par Chesterton qui en ressentait les prémisses. Il se plaignait en effet de ce que la modestie a cessé d’être au service de l’ambition pour s’emparer de la conviction, ce qui n’était jamais censé arriver. Un homme était censé douter de lui-même, mais pas de la vérité, et c’est l’inverse qui est en train de se produire.

En d’autres termes, lorsqu’il est amené à témoigner de sa foi, le chrétien contemporain ne doute généralement pas du bien-fondé de son intention, mais il lui arrive trop souvent de méconnaître Celui au nom duquel il s’exprime. Ce qui l’amène à rester au milieu du gué en face de son interlocuteur : « J’ai raison de croire ce que je crois – du moins le supposé-je –, mais vous aussi avez sûrement vos raisons propres de croire différemment : restons-en là… ». Chesterton qui n’a pas ces prudences, assène que le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon.

On comprend mieux alors que le « christianisme bisounours » du second xxe siècle ait évité de trop se pencher sur Chesterton, lui qui dénonce l’emprise de l’émotionnel horizontal sur la religion avec une rare virulence ! Selon notre penseur, en effet, la pitié compassionnelle du chrétien qui voudrait le bien au moyen de l’unique gentillesse, sans rien de la contrepartie violente et acérée que la vérité réclame, condamne le monde à rien moins que l’anarchie : c’est parce qu’il est trop humain [que ce chrétien candide] est réellement l’ennemi de la race humaine.

Terrible accusation, à méditer en regard des dérives humanitaires qu’une certaine Église occidentale a pu connaître ces dernières décennies, à tel point que le pape François a pu dénoncer avec force, dès le tout début de son pontificat, la tentative de ramener l’Église à « une simple ONG »…

Et si, au contraire, nous redevenions fiers du Christ à la manière dont nous l’enseigne saint Paul8 ? L’évangélisation réclame des chrétiens compétents, comme le rappelait récemment un évêque à des jeunes, ce qui implique ne pas avoir peur de son ombre. Ne sommes-nous pas appelés, de fait, à témoigner des exigences de la vie chrétienne vécues jusqu’au bout, afin de révéler au monde le bon, le vrai et le beau, ainsi que la liberté dont le choix de suivre le Christ porte le germe ?

Chesterton le rappelle de façon prophétique : le monde moderne est saturé de vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. Songe-t-il, en écrivant ces mots, à la Bête de la Terre décrite au chapitre 13, verset 11 de l’Apocalypse de saint Jean, parée d’un visage d’Agneau mais parlant comme le Dragon ? Notre philosophe le pressent : l’intelligence humaine est libre de s’autodétruire.

À ses yeux, il est urgent de restaurer à ces vertus chrétiennes leur humilité primordiale sous peine de voir sombrer la dignité même de l’homme, sans cesse tenté par l’illusion babélienne de se faire l’égal de Dieu. Ce sont des hommes humbles de cœur pour mieux être fiers du Christ que Chesterton appelle de ses vœux. Si nous avons peur, explique-t-il, nous userons de nos qualités humaines par orgueil en refusant de nous abandonner à l’Esprit de sagesse, de force et de discernement :

Dès que la religion disparaît, la raison disparaît. Car elles ont toutes deux une même nature primordiale et autoritaire. Ce sont deux méthodes de démonstration qui ne peuvent être démontrées en tant que telles. En détruisant l’idée de l’autorité divine, nous avons en grande partie détruit l’idée de cette autorité humaine qui nous permet de tenir nos comptes.

Tout l’intérêt de la méthode chestertonienne consiste à constater le non-sens flagrant auquel mène inévitablement le fait de se passer de transcendance. Son génie consiste à nous en convaincre en nous racontant une histoire grisante, déroutante, haletante ; une histoire à nulle autre pareille : celle de l’orthodoxie catholique !

N’est-ce pas précisément la capacité d’allier une pensée rigoureuse à une annonce prophétique qui nous manque aujourd’hui, où nous avons bien souvent la sensation d’osciller entre démagogie éhontée et tautologie rébarbative lorsque nous parlons du Christ ? N’aurions-nous pas plutôt besoin d’un récit pour enraciner notre foi dans une histoire intime : la nôtre, qui par sa vivante sincérité et son unique sacralité, pourrait trouver un écho dans le cœur de nos contemporains ? Comme l’affirme gaiement Chesterton :

Les doctrines que nous confessons se doivent d’être inscrites dans de strictes limites, ne fût-ce que pour permettre à l’homme de jouir des libertés humaines universelles. Celle de rire de soi, par exemple. Mais encore : L’Église doit faire preuve de circonspection, ne fût-ce que pour permettre au monde d’être insouciant.

Prendre Dieu au sérieux, sans se prendre au sérieux, finalement.

O.B.

Nota : G.K. Chesterton fut proclamé defensor fidei par le pape Pie XI. La cause de sa béatification entrera prochainement dans sa phase d’examen par la Curie romaine. Récemment, Chesterton fut cité par le pape François dans l’une de ses homélies à Sainte-Marthe, à propos de l’hérésie chrétienne, « une vérité devenue folle ».

Olivier Bardot, né en 1975, marié, cinq enfants. Études littéraires et musicales. Direction d’ensembles vocaux au conservatoire supérieur de Paris. Directeur musical du Chœur Stella Maris. Compositeur de musique liturgique. Formateur musical au séminaire de la communauté Saint-Martin.

Notes de bas de page
  1. Orthodoxie fait immédiatement suite à Hérétiques, un livre assez violent rédigé trois ans plus tôt par Chesterton pour dénoncer la légèreté de pensée et l’inconséquence philosophique dont il lui semblait que ses contemporains faisaient preuve. La critique, notamment George Slythe Street, lui avait alors reproché de se contenter de démolir les thèses les plus en vue dans l’Angleterre d’alors sans chercher à proposer une doxa cohérente en guise de justification. C’est là tout le propos d’Orthodoxie. ↑
  2. On peut voir dans cette conviction profonde l’influence que Léon Tolstoï (converti au christianisme en 1879) eut sur Chesterton, même si ce dernier tenait son manque de loyauté à l’égard de l’Église orthodoxe pour la preuve d’un rationalisme aussi orgueilleux que blâmable. ↑
  3. Il s’agit du chapitre sixième, pivot de l’ouvrage, dont le titre est précisément Les paradoxes du christianisme. ↑
  4. Toutes nos citations en italique se rapportent à l’unique traduction française disponible d’Orthodoxie par Lucien d’Azay aux éditions Climats, 2010, particulièrement les pages 15 à 162. ↑
  5. On retrouve aussi cette conception du μεςον grec dans l’antique cosmogonie chinoise taoïste, dans laquelle le yin et le yang, principes négatif et positif indissociables, s’interpénètrent et s’engendrent mutuellement, afin d’équilibrer les forces de mort et de vie. ↑
  6. Selon la célèbre formule extraite des Pensées de Blaise Pascal. ↑
  7. Notons tout de même l’excellente Brève apologie pour un moment catholique de Jean-Luc Marion, Grasset, 2017. ↑
  8. Rm 15,17. ↑

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