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N° 176-177 · avril 2019
Vers une renaissance de l’apologétique ?
L’apologétique peut se définir simplement comme une prétention à démontrer les motifs de croire. À ce titre, elle est donc caractéristique de la modernité et du primat de la raison qu’elle induit. Là se situe le paradoxe de l’apologétique nommée par la suite « théologie fondamentale » : on prétend ainsi établir les fondements rationnels d’une religion révélée, ce qui semble contradictoire dans les termes. En effet, ce qui est révélé n’est-il pas, par définition, ce qui est impossible à atteindre par la raison ?
Néanmoins le développement d’un athéisme à prétention rationnelle, toujours plus ou moins présent, justifiait bien une défense afin de ne pas laisser la Foi au domaine du sentiment et de la seule piété.
Force est de constater que l’apologétique traditionnelle bataillant sur le front du rationalisme est devenue au mieux inopérante du fait de l’effondrement de ce dernier, au pire totalement obsolète. Suffit-il donc de rester sur ce constat et passer complètement à autre chose, ou est-il possible qu’une nouvelle forme de défense et illustration de la pertinence du christianisme émerge des décombres de la modernité ?
De la mort de l’apologétique traditionnelle Ce qui meurt a dû naître. L’apologétique est née de l’autonomie croissante de la raison allant à son terme, jusqu’à l’indépendance totale de cette dernière.
De son côté, l’Église enseigne aux nations une Révélation ordonnant la totalité du savoir. Le Christ Alpha et Omega est le centre de gravité total, autour duquel gravite toute sagesse, puisque la Sagesse de Dieu en lui s’incarne. Connaître, c’est rencontrer le Christ vrai homme vrai Dieu, dont le nom est Jésus de Nazareth. Il n’y a là rien à défendre ou démontrer, il faut recevoir.
Néanmoins, et dès le départ, il y a, par le fait même d’annoncer à tous, confrontation avec les visions et sagesses du monde, définies par saint Paul comme « folies aux yeux de Dieu » (1 Co 1). L’effacement progressif de l’influence directe des écoles philosophiques grecques, l’épicurisme, le stoïcisme, le platonisme, l’aristotélisme, concomitant à celui du paganisme, plaça provisoirement la théologie dans un fragile monopole du savoir.
La confrontation de saint Thomas d’Aquin avec Aristote, mais surtout la Renaissance mettront un terme à cette situation. Les sagesses et la raison retrouvent leur autonomie. La folie de la Croix, Sagesse suprême, doit se défendre face à la raison qui par nature ne peut admettre la folie, expression même de l’irrationalité.
C’est vraiment au xixe siècle que l’apologétique devint une sorte de discipline, répondant au triomphe du rationalisme, notamment dans son expression positiviste. Comte, figure centrale du positivisme discernait trois âges : l’âge théologique où à chaque phénomène est attribuée une cause surnaturelle ; l’âge métaphysique où un principe surnaturel unique est cause de l’ensemble des phénomènes ; et enfin, l’âge positif où l’homme, devenu adulte, renonce à s’interroger sur l’origine et la fin pour devenir physicien et ne s’attacher qu’au comment des choses, non au pourquoi. L’Église opposa à cette position un argumentaire thomiste encadré par la philosophie d’Aristote. Mais la bataille était perdue d’avance, puisque le principe de l’argumentation est justement métaphysique, ce qui est rejeté par le scientisme.
Dès Kant, foi et métaphysique sont jetées en dehors de la science. « J’ai limité le savoir pour faire place à la foi » dit Kant dans la Critique de la Raison pure. Pour la première fois dans l’histoire de la pensée la philosophie est séparée de la science. Ainsi le mariage de la théologie et de la philosophie dans l’apologétique sera impuissant face au scientisme qui affirme l’indépendance de la « vraie » science par rapport aux principes premiers.
C’est donc d’une mauvaise appréhension des changements du rapport de l’homme à la vérité qu’est venue la mort de l’apologétique. En effet, la science érigée en savoir absolu, selon le modèle de la mécanique en physique, va éclater en une multitude de sciences. La notion même d’une vérité englobante va disparaître, inaugurant ainsi le règne de la post-modernité. Le temps où les chrétiens disputaient aux hégéliens et aux marxistes la pertinence de leur vérité est révolu. Les chrétiens eux-mêmes, s’ils restent croyants, ne considèrent plus la vérité comme une notion évidente. Ainsi, comme Chateaubriand le dit dans le Génie du christianisme, ce dernier doit-il désormais se défendre devant ses propres enfants. Mais cette défense ne peut passer par une apologétique soumise au principe de non-contradiction ou de raison suffisante comme l’exprime Vincent Caraud1. Les vérités froides et discutables de la philosophie auxquelles l’apologétique s’est soumise l’ont tuée. Les conditions d’une renaissance
L’apologétique ne peut plus soumettre l’objet de la foi à un quelconque argumentaire philosophique et ce pour deux raisons : – La première de principe théologique : la Révélation ne saurait être déductible d’une appréhension rationnelle de la réalité, a fortiori d’une réalité surnaturelle. La raison ne saurait rendre compte de l’irruption de Jésus vrai homme et vrai Dieu à Nazareth au cœur de l’histoire humaine.
– La deuxième du fait de la crise de la raison universelle : l’universalisme des Lumières est autant, si ce n’est plus, contesté que les dogmes catholiques.
L’annonce de la foi ne se heurte donc plus à de grands systèmes athées, mais à l’ignorance indifférente. Il s’agit donc, pour défendre la Révélation, de fissurer le mur du matérialisme pratique et de la quête égoïste de l’épanouissement individuel. Le matérialisme pratique peut se définir par l’occupation de l’espace mental par le désir sans fin de l’acquisition d’objets. Le mariage, par exemple, digéré par une armée de préparatifs divers où l’assortiment de la décoration de table avec le thème de couleur vestimentaire efface la gravité de l’échange des consentements ou encore la succession de plus en plus rapprochée de dates à surconsommation, soldes, Noël, Saint Valentin, etc. La pression quotidienne exercée sur l’ensemble du conditionnement matériel de nos existences efface toute considération sur le sens de celle-ci.
L’épanouissement individuel n’est alors qu’une extension de ce premier élément. Se « détoxer » et se « ressourcer » deviennent les éléments finaux du triomphe de l’immédiat. Ils ne sont là que pour recréer les conditions d’un appétit de consommation.
Face à cette situation, l’ascétisme chrétien, comme celui des rationalistes ou des révolutionnaires, est balayé. C’est donc sur la présentation d’un véritable « mode de vie alternatif » que peut renaître une apologétique. Les lueurs de lucidité de nos contemporains sur l’état du monde et sa destruction accélérée offrent l’opportunité de présenter l’écologie intégrale de la Révélation.
Par ailleurs, si les grands récits mythologiques, bibliques, ou progressistes, ne semblent plus rencontrer d’échos, il n’en est pas de même de leur réécriture contemporaine dans le domaine de la fiction. Du Seigneur des Anneaux de Tolkien en passant par la Guerre des Étoiles et Harry Potter, il semble que tout récit mettant en scène le combat entre le bien et le mal retentisse de manière planétaire. Ainsi s’exprime ce que Jung appelle les archétypes, thèmes universels cachés dans tous les mythes et toutes les légendes et dont l’inconscient personnel et collectif ne peut se passer.
Une nouvelle apologétique devrait donc se fonder en premier lieu sur les grands récits bibliques, plutôt que sur les structures abstraites de l’entendement. Ainsi elle ferait droit au primat du révélé sur la compréhension rationnelle. En second lieu, il lui faut développer et préciser l’écologie intégrale de la Révélation, telle qu’elle s’ébauche depuis Jean-Paul II et chez le Pape François dans son encyclique Laudato si. Enfin, une apologétique se doit d’être une pédagogie et partir de ce qui fait écho du révélé dans la création des récits contemporains. Ainsi, Lewis et Tolkien ont conçu leurs romans Le monde de Narnia et Le Seigneur des Anneaux pour familiariser leurs lecteurs avec ce que nous avons reçu de la Révélation.
De nombreux prêtres et catéchistes partent de ces récits pour conduire leur auditoire à comprendre la source qui les inspire. Ils réinventent ainsi des apologétiques sans confusion avec le cœur de la théologie biblique et patristique. Une apologétique sans rationalisme
Écologie intégrale et grands récits deviennent les contrepoisons de l’individualisme égocentrique. Le premier combat frontalement le matérialisme pratique, les seconds réveillent la quête personnelle et collective du sens de la vie, ils permettent de réinstruire les chrétiens des fondements de la Révélation et éveillent la curiosité spirituelle endormie.
Bien plus, une renaissance de l’apologétique requiert un renoncement à la tentation d’un rationalisme théologique. Un prêtre éducateur, Henri Bissonnier (1911-2004) peut nous conduire sur la voie d’une apologétique d’un nouveau genre. Ce prêtre voulut élaborer un catéchisme pour les enfants atteints d’handicap mental sans renoncer à les instruire des aspects les plus riches du mystère chrétien. Dans son ouvrage, Pédagogie de résurrection, Henri Bissonnier développait une catéchèse moins « raisonnante » et plus tournée vers l’intuition et l’association d’idées. Alors qu’il était considéré comme impossible de transmettre le contenu formel de la foi à ceux qui ne pouvaient accéder à la raison spéculative, il s’est attaché à construire une catéchèse trinitaire, alors même que certains considéraient que la Trinité était un sujet déjà trop compliqué pour la catéchèse des enfants et même pour les adultes.
Le piège dans lequel est souvent tombée l’apologétique traditionnelle est de s’attacher à une certaine idée des conditions rationnelles auxquelles doit satisfaire la foi. En partant de ce qui est le moins rationnel en apparence, le mystère de la Trinité et la Résurrection, le P. Bissonnier « défend » et « illustre » la foi en son cœur même. En effet quel intérêt y a-t-il à faire admettre l’existence de Dieu, si on ne parvient jamais à entrer dans l’intimité de la relation divine ? Au lieu de partir du naturel pour s’élever au surnaturel, n’est-il pas préférable de partir du surnaturel révélé pour penser autrement le réel qui nous entoure ? Eclairé par cette lumière, le réel et l’histoire justifient la pertinence de la foi. L’amour trinitaire révélé dans la Résurrection transfigure tout ce que nos intuitions concernant les relations humaines nous disent, alors que la demarche inverse suscite un anthropomorphisme théologique qui n’est guère convaincant.
Notre époque, dans la confusion où elle se trouve, ne permet plus de partir de la notion de nature, dont la réalité est éclatée en une quantité de domaines avec leurs définitions respectives. C’est du cœur du mystère révélé qu’il faut partir pour enseigner les chrétiens et le monde pour rendre crédible cette civilisation de l’amour annoncée par saint Jean Paul II.
P.-H. B.
Pierre-Henri Beugras, né en 1961, chef d’établissement dans l’enseignement catholique, professeur de philosophie. Membre de la communauté apostolique Aïn Karem.
Note de bas de page
- « L’apologétique inactuelle, apologétique actuel », Communio xxxix/1-2, janvier-avril 2014, p. 19-32. ↑
