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N° 178 · juillet 2019
Étude, prière, apostolat
Monseigneur Charles avait commencé son ministère pastoral dans la première moitié du vingtième siècle et dans le cadre de mouvements apostoliques dont la devise était formulée ainsi : Étude, prière, apostolat, en abrégé E. P. A. Cette devise lui semblait judicieuse et il l’a gardée tout au long de sa vie. Il expliquait que l’équilibre entre ces trois réalités était fondamental. Il prenait l’image d’un tabouret qui ne peut tenir debout que s’il dispose d’au moins trois pieds de longueur égale. Si un pied manque, ou si les trois pieds ne sont pas de longueur égale, le tabouret devient inutilisable et, ajoutait-il avec humour, si on veut quand même s’asseoir dessus, on se retrouve par terre. Il en va de même affirmait-il dans toute vie chrétienne et tout mouvement apostolique.
Dans la direction spirituelle, on le voyait mettre en œuvre cette conviction. Il faisait régulièrement le point avec son dirigé pour vérifier que celui-ci accordait à l’étude, à la prière et au service du prochain une importance suffisante. Il souhaitait que la générosité dans les trois domaines soit de qualité comparable. De même dans l’organisation des innombrables mouvements qu’il a pris en charge ou dont il a eu l’initiative, il avait le souci de faire exister ces trois réalités. Il voulait maintenir une proportion toujours correcte entre la formation doctrinale, la prière communautaire et les activités consacrées à la recherche de la « brebis perdue ».
Pour tous ceux qui ont bénéficié de son influence, la référence à ce trépied est devenue comme une évidence. Elle inspire de façon consciente ou inconsciente leur vision pastorale. Le but de la présente note est d’en souligner le bien-fondé. Pour cela, il convient de préciser que la distinction entre ces trois réalités n’est jamais une séparation et que, dans la vie chrétienne, elles ne doivent pas être seulement juxtaposées mais, en quelque sorte, se féconder mutuellement. Cela apparaîtra plus clairement si l’on perçoit les liens de chacune d’entre elles avec les deux autres. Notre attention se portera d’abord sur l’étude puis sur la prière et enfin sur l’apostolat.
Le travail intellectuel exigé pour la prière et l’évangélisation
Il n’est pas question ici de disqualifier la récitation de formules et la vie liturgique. Celles-ci seront toujours nécessaires. Toutefois, si le chrétien a soif d’une relation plus vivante avec Dieu, l’oraison mentale devient centrale dans sa vie. Mais comment faire oraison sans méditation de la Parole de Dieu ? Et comment méditer celle-ci sans un minimum d’effort intellectuel ? Le tempérament et les capacités de chacun joueront alors un rôle déterminant pour orienter les lectures et le travail. Mais puisque Dieu est venu à la rencontre de l’homme en la personne de Jésus et que nous ne connaissons Jésus que par les saintes Écritures, la lecture de celles-ci et leur juste intelligence deviennent incontournables pour une authentique expérience spirituelle. À chacun de trouver les aides qui lui seront nécessaires pour aborder des textes qui demeurent marqués par une époque et une culture qui ne sont plus les nôtres.
Il en va de même en ce qui concerne l’évangélisation. Il ne s’agit pas de mépriser l’enthousiasme qui conduit tant de bons chrétiens à rendre témoignage au Christ ressuscité en prenant appui sur le fait que celui-ci a changé leur vie. Il demeure vrai que, le plus souvent, ce grand élan de générosité se heurte à des objections, des doutes et des perplexités. Notre évangélisateur en herbe prend alors conscience que le travail intellectuel pourrait l’aider. Ce travail devrait lui permettre au moins de ne pas se laisser déstabiliser. Mais il faut quelque chose de plus. Il convient que celui auquel on s’adresse sente qu’il a été compris, que sa part de vérité est reconnue. C’est alors seulement que ce qui lui est dit pourra lui semble digne au moins d’être pris en compte. L’évangélisateur ne peut se contenter de proclamer avec force les vérités du catéchisme, Il doit se demander comment ces vérités peuvent intéresser les personnes qu’il côtoie et qui souvent sont animées par de profondes réticences vis-àvis de ces vérités. La formation requise pour l’évangélisation ne peut se confondre avec l’endoctrinement trop souvent proposé par des groupes sectaires. Certes, elle doit enraciner dans la foi reçue des apôtres mais elle doit aussi ouvrir l’intelligence à la compréhension d’autrui.
La prière nécessaire pour un bon usage de l’étude et pour une juste pratique de l’évangélisation
Celui qui se lance dans l’étude de la sainte Écriture et de la théologie est exposé à deux types de tentations. Tout d’abord le découragement. L’étude comporte un côté aride. Les textes sont écrits dans des langues qui ne nous sont pas familières. L’honnêteté intellectuelle nous impose de tenir compte des recherches savantes. La cohérence et la portée de ces textes n’est pas évidente. En sens inverse, certains sont captivés par ces études pour diverses raisons. Lorsque l’étude devient le but, on est pris par la curiosité. On se spécialise. On rétrécit son champ de vision, on discute pour le plaisir de discuter. De ces deux tentations, la prière doit nous préserver. La prière est le moment où le chrétien peut s’interroger sur le contenu, la méthode, le projet de ses travaux intellectuels. S’il est découragé, il demande au Saint Esprit d’éveiller en lui les dons de science et d’intelligence. S’il voit qu’il cède à la curiosité, il peut se ressaisir. Il doit avec franchise se poser la question : « Est-ce que, au terme de ce labeur intellectuel, ma connaissance de Dieu a progressé, mon union avec le Christ est affermie ? » Si ce n’est pas le cas il doit avec l’aide de personnes compétentes redresser la situation.
De même celui qui évangélise sera soumis à des tentations. En cas d’échec, il risque de se décourager. C’est dans la prière que l’apôtre doit se renouveler intérieurement. Il pourra se remettre en cause, se demander dans quelle mesure il est responsable de cet échec, examiner quelles réformes il peut et doit entreprendre en ce qui concerne sa manière d’agir. Il peut aussi se souvenir que « Autre est celui qui sème et autre celui qui moissonne ».
Mais, si notre évangélisateur rencontre un certain succès, il est exposé à d’autres tentations. L’orgueil et la vanité peuvent se glisser dans sa manière d’agir. Il doit se souvenir de la célèbre maxime d’Hevenesi :
L’évangélisateur doit assurément tout mettre en œuvre pour obtenir des bons résultats. Mais il doit prier pour que Dieu agisse. Un grand danger menace l’apôtre qui ne se considère pas comme un simple canal de l’action surnaturelle de Dieu. Un tel orgueil peut nuire gravement à sa propre sanctification. Seule une prière fervente permet à la personne qui agit au service de Dieu de garder une certaine vigilance sur ses motivations et sur le déroulement de son activité.
L’évangélisation indispensable pour échapper à l’illusion L’étude et la prière sont des activités qui répondent à une aspiration profonde de l’homme. Elles peuvent se pratiquer de façon communautaire mais souvent aussi de façon individuelle. Allons plus loin, les plus hautes activités intellectuelles et spirituelles sont vécues dans la solitude. Elles peuvent alors exprimer un authentique contact avec Dieu. Mais elles peuvent aussi donner l’illusion de ce contact. Or l’amour authentique est incompatible avec l’illusion. L’amour exige une rencontre réelle avec une personne réelle qui manifeste qu’elle ne peut jamais être réduite à l’expérience que nous faisons d’elle. Le seul moyen de vérifier la qualité de notre relation avec Dieu est la rencontre du prochain. Comment prétendre aimer Dieu que je ne vois pas, si je n’aime pas mon prochain que je vois ? L’évangélisation est le meilleur moyen pour rencontrer le prochain. Il est vrai que certains pratiquent l’évangélisation en francs-tireurs. Le risque est alors de tomber dans une dérive sectaire, d’attirer des adeptes autour de sa personne et de vivre dans l’illusion d’une vie de charité. Il convient de souligner que seule l’Église évangélise et que l’évangélisation construit l’Église. Une authentique participation à la mission de l’Église nous renvoie nécessairement à l’autorité, à la fraternité et à l’accueil des nouveaux convertis. Elle est exigence de charité fraternelle. Si un chrétien catholique a le souci de collaborer sérieusement à la mission de l’Église, cela rejaillira nécessairement sur sa vie de prière et d’étude. Dieu se manifestera à lui, à la fois plus proche et plus grand. L’apôtre apprend ainsi à soumettre vraiment sa vie à celui qui est le seigneur et le maître de sa vie mais aussi son ami fidèle et son soutien dans les difficultés de chaque jour.
Conclusion
La devise « Étude, prière, apostolat », n’est pas un slogan ou une recette. Elle exige de nous que nous la méditions, que nous nous l’approprions, que nous en déterminions le bon usage, chacun en fonction de la grâce qui lui a été faite et du charisme que Dieu lui a donné. Monseigneur Charles nous l’a transmise, chacun de ses disciples s’est efforcé d’en vivre à sa manière. Puisse le lecteur de ces quelques lignes trouver avec l’aide de l’Esprit Saint comment cette devise peut l’aider dans sa quête du Dieu vivant.
L.S.
P. Laurent Sentis, prêtre, docteur en théologie. Professeur de théologie morale au séminaire de Toulon.
