← Rechercher dans les archives

N° 178 · juillet 2019

Quelques convictions sur l’enseignement de la théologie


D’avoir enseigné la théologie à de nombreux laïcs dans l’intention avouée de les former pour l’apostolat constitue la part la plus stimulante de mon ministère. Je voudrais tenter de mettre par écrit quelques-uns des choix qu’il a fallu faire et qui ont orienté ce travail.

La Théologie est nécessaire

La première question que l’on rencontre est celle de l’utilité même de la théologie proprement dite (dogmatique, comme on dit), alors qu’apparemment ce qui leur conviendrait mieux serait une apologétique de bon niveau, écartant les principales objections faites au christianisme et fournissant un argumentaire efficace face aux attaques dont l’Église est la cible, etc. La réponse donnée par Mgr Charles et le courant qui émane de lui est de ne pas séparer a priori l’étude du contenu de la foi (la théologie) de sa présentation à ceux du dehors (l’apologétique) : la meilleure défense de la foi est encore la mise au jour de ses richesses propres. L’opposition entre les deux naît quand la théologie se réfugie dans une configuration abstraite, soit de type scholastique, soit dans une problématique de confrontation avec la modernité – sans qu’aucun effort soit fait pour montrer la cohérence de ces vérités, leur justesse prodigieuse, leur parfaite coïncidence avec les plus hautes aspirations du cœur humain. Si, au contraire, on rapproche les deux, on n’a certes pas l’illusion de démontrer à ceux du dehors la vérité de la doctrine chrétienne, mais on montre les trésors qu’elle renferme et, dans cette présentation, peut naître la foi. Celle-ci, comme nous l’a enseigné le P. Rousselot1, n’est pas de voir là où il n’y a rien à voir, mais de se mettre par grâce dans la bonne lumière, pour voir ce qui, de fait, se donne surabondamment à voir.

Donc, au lieu d’équiper les futurs missionnaires d’un lourd argumentaire, qui ne coïncidera presque jamais avec le dialogue réel qu’ils auront à soutenir sur le terrain avec un incroyant concret (agnostique, athée, juif, musulman, etc.), il s’agit de former l’intelligence et le cœur du témoin du Christ, de lui donner le sens des vérités surnaturelles, de l’éveiller à la suprême sagesse du mystère de Dieu. On n’en fera pas en général un spécialiste de la théologie universitaire (certains peuvent s’y destiner et ce sera un grand bien pour tous), mais on lui donnera assez de bases, pour qu’il soit à même, à l’improviste, de mobiliser ce qu’il sait (voire de deviner ce qu’il ne sait pas encore !) pour donner une réponse intelligente à celui qui cherche et, dans les cas où il est vraiment démuni, à avouer son ignorance en se promettant de chercher et de trouver la réponse au plus tôt.

La théologie ainsi pratiquée n’est pas moins rigoureuse que l’autre, elle ne cherche pas coûte que coûte à faire entrer l’enseignement de la Bible, celui des Pères et du Magistère dans les cases d’un « prêt à penser » formulé à l’avance, elle accepte d’être toujours plus élargie au contact de ses sources, mais aussi affinée grâce à la confrontation avec les positions les plus modernes. N’ayant pas peur de la contestation, et faisant confiance à la vérité rayonnante du dépôt confié à l’Église, elle pourra s’engager sans appréhension sur tous les forums du monde.

Dieu a parlé

La seconde question est celle de son point de départ.Va-t-on partir d’une notion jugée centrale, d’un principe premier dont on déduira tout le christianisme : l’amour, la relation, etc. ? Même si certains se sont risqués à ce jeu, non sans brio, il faut reconnaître que cette procédure est risquée, parce que, tout simplement, elle oublie que le point de départ n’est pas nous, mais Dieu, Dieu qui le premier s’est mis en mouvement vers l’homme. Il faut revenir à cette certitude : avant toute élaboration, il y a une initiative qui nous précède. Par rapport à elle, il nous faut toujours être prêt à remettre en cause notre compréhension, car il y a un donné sur lequel nous buttons et nous n’avons pas prise. C’est pourquoi le mot Révélation qui désigne avant tout l’acte de Dieu se révélant désigne aussi un contenu, une parole révélée qui a retenti dans l’histoire, et qui in fine se condense dans des textes énonçant des faits et leur interprétation. Bien sûr, il ne faut pas méconnaître l’objection « herméneutique ». Nous ne sommes pas assez naïfs pour ignorer qu’il n’y a pas de parole brute qui ne s‘exprimerait dans un langage déterminé, des coutumes, un cadre de pensée qui l’a précédée et jusqu’à certain point la conditionne, mais nous savons aussi que Dieu a le pouvoir de bousculer les cadres où il s’inscrit, de juxtaposer des approches différentes et de renouveler les perspectives. Le seul préalable nécessaire dans une religion de la parole est d’ordre linguistique : il faut une langue pour s’entendre, mais hors de cela, tout le reste sera donné, au fur et à mesure, dans la relation de parole avec l’interlocuteur.

Ce point de départ est grandement nécessaire par rapport à l’apostolat futur. Le missionnaire n’est pas destiné à convaincre son interlocuteur d’un système de pensée particulièrement bien construit, il n’est pas l’interprète d’une doctrine humaine, il est le témoin ébloui d’une Vérité qui à la fois le dépasse et le convoque à toujours plus d’approfondissement, pour répondre à l’inépuisable richesse de son contenu. Finalement il n’est pas destiné à être le professeur qui disposerait d’un savoir qu’il voudrait faire absorber à son élève, il est coude à coude avec lui dans la quête de la Vérité, avec juste une longueur d’avance. Le monde a plus besoin de témoins que de professeurs, disait le saint pape Paul VI2. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un contenu à transmettre.

Cette longueur d’avance, c’est de savoir où trouver la vérité. En l’occurrence, le catholique logique avec sa foi acceptera l’argument d’autorité (que l’incroyant pour l’immédiat ne peut accepter), c’est sa manière à lui de reconnaître le primat de la Révélation. Il sait que cette vérité qui le précède, qu’il n’a pas inventée, est déposée dans le trésor de la Bible et de l’enseignement de l’Église, ou, pour être plus exact, dans la Tradition dont le premier état se trouve dans les Écritures inspirées3 et qui se continue par les Pères, les spirituels, les Conciles, les papes. Il accepte donc a priori de la recevoir de ces sources autorisées avec un assentiment de foi, assentiment qui s’adresse au Christ source de la vérité révélée.

Il faut être intelligent

Accepter l’enseignement de l’Église, d’accord, mais dans la pratique, sur quoi s’appuyer ? L’apprenti théologien pourrait rêver de disposer d’un ensemble de propositions univoques, qui contiendraient toute la doctrine catholique rangée par chapitres, disponible. Eh bien non ! Des livres de ce genre ont existé, mais ils ne sont pas très utiles. Ils prétendaient enfermer la vérité révélée dans des formules définitives, qui n’étaient ni celles de l’Écriture, ni celle des Pères de l’Église, ni d’aucune source vivante qui nous a transmis la Révélation. Le Catéchisme de l’Église Catholique, lui-même n’est pas cela : il suffit de l’ouvrir pour voir qu’il rend compte de l’élaboration de la doctrine, qu’il

fournit des textes de plusieurs époques etc., qu’il montre la complexité des mots employés. L’histoire y est présente.

La Révélation n’est pas un magasin de citations disponibles pour meubler l’exposé qu’on fera d’une question théologique. Il faut apprendre à ne pas réduire l’énoncé d’un dogme à quelques lambeaux de texte détachés de leur contexte, la Révélation n’est pas un recueil d’oracles qui nous atteindraient dans leur simple matérialité, il faut faire l’effort de s’instruire du sens des mots, de connaître l’erreur qui est exactement visée dans telle condamnation, d’apercevoir l’histoire complexe d’une question qui a rebondi plusieurs fois au cours de l’histoire de l’Église. Plus que d’esprit de système, il faut un esprit de finesse, de discernement, pour « sentir avec l’Église », pour entrer dans la logique du développement du dogme.

Mais cet examen ne sera pas encore suffisant, car le dossier rassemblé (ce qu’on appelle la « théologie positive ») ne répond jamais complètement aux questions d’aujourd’hui, il appelle un complément indispensable : la reprise de tous ces éléments dans une synthèse claire qui fasse apparaître la manière dont il convient d’articuler la réponse attendue (c’est la « théologie spéculative »), en dialogue souvent avec des contestations actuelles. C’est ainsi que « tout scribe devenu disciple du Royaume est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13,52). C’est là qu’éclatera la lumière qui peut émaner de tout ce travail, le petit canton d’intelligibilité patiemment conquis sur le flou, l’à-peu-près, le jargon dont on badigeonne d’habitude nos ignorances.

Adorer ou mourir

Il ne suffit pas de saupoudrer de prières l’étude que l’on fait de la théologie. Celle-ci a partie liée avec la prière contemplative. Pendant des siècles, elle a trouvé refuge dans les cloîtres, où elle était directement associée à la liturgie et à la rumination aimante de la Parole de Dieu. C’est là qu’ont germé des chefs-d’œuvre de réflexion et de contemplation comme le Proslogion de saint Anselme ou son traité sur l’Incarnation rédemptrice (Cur Deus homo). Les Victorins au xiie siècle avaient un projet unitaire où l’enseignement de la doctrine sacrée prenait place dans un programme canonial. Il n’est pas sans intérêt ne noter que, peu avant sa mort, saint Thomas d’Aquin, qui avait renoncé à continuer son œuvre théologique, consacra son dernier enseignement à commenter le Cantique des cantiques pour les cisterciens de Fossa Nova. Impossible de parler de Dieu (c’est cela après tout que veut dire théologie) sans parler à Dieu. Les concepts que nous utilisons pour parler des choses divines sont d’abord faits pour la louange. Les proclamations de foi elles-mêmes sont des hymnes qui se chantent au cours de la liturgie (le Credo de Nicée, le Symbole de saint Athanase).

C’est dans la prière que s’éprouve la distance entre notre vie présente et les réalités dont traite la théologie. Elle nous fait prendre conscience de l’inconvenance du langage univoque qu’on est tenté d’employer : je ne peux pas parler de Dieu en collant sur lui les significations qui s’appliquent aux données de ce monde. Mais, d’un autre côté, puisque Dieu s’est révélé et qu’il a parlé, nos mots ne sont pas complètement disqualifiés, il faudra seulement les employer avec doigté en sachant qu’ils disent et cachent en même temps la réalité, laquelle nous dépasse toujours. C’est ainsi que des termes travaillés de l’intérieur par la prière pourront se charger d’une densité nouvelle : personne, nature, relation, hypostase, ne seront pas des outils comme les autres, mais une façon d’approcher le mystère incandescent du Dieu vivant.

L’adoration eucharistique, plus que toute autre forme de prière, correspond bien à la démarche du théologien en herbe qui se forme pour l’apostolat : là il apprend que tout est donné et que tout est caché en même temps, que sa méditation ne construit pas un objet de pensée mais qu’il reçoit avant toute élaboration un don inestimable. Il voit que l’initiative de Dieu

n’est pas prisonnière de la « clôture du discours » puisqu’elle fait exister dans le champ même du monde sensible une réalité nouvelle, bien que cachée. Et c’est tout le mystère du Christ qu’il apprendra peu à peu à épeler, d’adoration en adoration.

Puisse l’école de théologie qu’a été et qu’est toujours Résurrection continuer à former les apôtres du xxie siècle !

M.G.

P. Michel Gitton, ordonné prêtre en 1974, membre de la communauté apostolique Aïn Karem.

Notes de bas de page
  1. Les yeux de la foi, 1910, réédition Ad Solem 2010. ↑
  2. Encyclique Evangelii nuntiandi (1975). ↑
  3. Vatican II, Constitution Dei Verbum, §8. ↑

Dans le même numéro