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N° 178 · juillet 2019
Quelle mission pour la prière ?
Quelle mission est digne de prolonger la prière ? Quelle action peut se présenter comme la suite de la contemplation ? Contemplata aliis tradere disent les fils de saint Dominique (« transmettre ce qu’on a contemplé »). Mais n’y a-t-il pas un grand risque de voir la spiritualité se dégrader en une source de motivation pour une banale entreprise de promotion du catholicisme ? Mais, pour rester pure, la prière devrait-elle alors ignorer les labeurs apostoliques, se tenir sur la montagne avec Moïse, tandis que les Israélites se battent dans la plaine ? Le partage des tâches peut exister, mais à condition que les priants soient brûlés du désir de voir se lever une moisson de saints, et les missionnaires rêvent d’être cachés en Dieu. Sainte Thérèse d’Avila, pendant qu’elle fondait des carmels dans toute l’Espagne, préparait ses filles à aller aux avant-postes de la chrétienté, pour combattre l’hérésie luthérienne et convertir les infidèles.
La prière chrétienne n’est pas une fuite dans l’intemporel : celui qui est contemplé a voulu habiter le temps des hommes, il a tissé une histoire avec eux et il la continue dans son Église. Pas moyen de connaître l’amour de Dieu « qui surpasse tout ce qu’on peut connaître » sans le voir lié au drame qui est celui de notre salut. La beauté même de ce que Jésus nous laisse entrevoir de l’être divin rend plus déchirant le spectacle de sa méconnaissance ou de son travestissement. Comment une chose pareille est-elle possible ? Comment ai-je ce privilège, moi qui n’ai en rien mérité cet honneur, d’accéder à ces vérités lumineuses, si tant d’autres (et des meilleurs) en sont privés ? Le contemplatif retrouve les accents de saint Paul intercédant pour ses frères de race et s’indignant de les voir, eux qui ont les alliances, les patriarches, les prophètes et même Jésus selon la chair, ignorer le Christ et, par le fait même, être coupés de lui. Comme on comprend le zèle de la petite Thérèse voulant manger à la table des pécheurs pour qu’un cœur aimant et croyant habite jusque dans ces lieux où Dieu est oublié et méconnu.
La mission, quand elle passe aux actes, s’inscrit dans cette optique, et celle-ci ne se réduit pas à de pieuses intentions, ou même à une généreuse intercession. Évangéliser, c’est poursuivre le combat de la prière par d’autres moyens. « Ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes » (Ep 6,12). L’effort pour rejoindre nos frères et sœurs en humanité et leur partager la foi n’est rien d’autre que la tentative pour les arracher au Prince des Ténèbres, qui, à leur insu, dicte souvent leurs jugements, les rend captifs des modes, des idées « dans l’air », d’une vision du monde où Dieu n’a pas sa place. Ce combat est parfois très sensible sur le terrain et l’apôtre sait qu’il doit prier et offrir pour permettre à son interlocuteur de s’affranchir des influences qu’il a subies et ouvrir les yeux à la lumière.
La mission est l’épiphanie de la gloire de Dieu dans notre monde. Comme le martyre, avec lequel elle a bien des accointances, elle met en jeu de pauvres êtres humains, ni meilleurs, ni plus intelligents que d’autres et, à travers leur faiblesse, elle manifeste la puissance de Dieu qui transforme les cœurs. C’est en partie cela dont parle Jésus quand il met en avant le signe de Jonas : « Jonas fut un signe pour les habitants de Ninive » (Lc 11,30). Et quel est ce signe ? C’est le contraste entre la pauvreté du messager et l’importance de la transformation obtenue. Ce signe, il est souvent donné aux missionnaires et, à travers eux, à tous les hommes au cœur droit qui se convainquent que ce pouvoir n’est pas aux mains des hommes.
C.S.
Claire Segond, DEA en Anthropologie religieuse, animatrice de groupes de partage sur l’Écriture sainte.
