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N° 178 · juillet 2019
L’invention du trépied
Maxime Charles a sans doute, dès son premier ministère de prêtre (comme vicaire à Malakoff), ébauché ce que sera son intuition apostolique majeure : faire vivre à des fidèles laïcs l’essentiel de la vocation du baptisé sous le triple mode de la prière, de la théologie et de l’apostolat. On peut noter que cette énumération ne rejoint pas exactement la triple dignité qui caractérise, à la suite du Christ lui-même, le sacerdoce baptismal : être prêtre, prophète et roi, comme nous le redira le Concile Vatican II. Si la prière va bien avec la mission de prêtre, l’apostolat semble partagé entre le prophète et le roi et, quant à la théologie en tant que préparation à l’apostolat et à la prière, elle renverrait plutôt à un autre titre du Christ, celui de Didascale (Docteur). On sait que sur les sarcophages paléochrétiens, le Christ est représenté volontiers comme un philosophe.
Mais, pour l’instant, restons sensibles à ce qui caractérise l’intuition « carliste ». Et ce qui surprend d’abord, c’est le terme de « théologie », qui n’est pas évident dans le cadre habituel d’un programme tourné vers des laïcs. On attendrait plutôt : doctrine chrétienne, formation intellectuelle, voire tout simplement catéchisme pour adultes. En parlant de théologie, le P. Charles montrait une ambition peu banale, qui a fait réagir au début des personnes comme le cardinal Suhard qui trouvait que les étudiants de la Sorbonne avaient autre chose à faire que de suivre des cours de théologie (« ils ont déjà bien assez de cours comme cela ! »). Pour le clergé de l’époque, la théologie restait l’apanage des clercs, même s’il y avait des exemples de grands esprits comme Maurice Blondel, Jacques Maritain, Étienne Gilson ou bientôt Jean Guitton, qui s’y étaient risqués avec succès. Surtout la théologie comme savoir méthodique semblait encore aller de pair avec une méthode scholastique qui supposait une très forte technicité dans le vocabulaire et le mode de réflexion. Elle était alors peu accessible à des amateurs et supposait une réelle spécialisation. La chance (et la grâce) de Maxime Charles a été de vivre dans un temps où, par le double effet du renouveau patristique et d’un intérêt renouvelé pour la Bible, la théologie était en train de retrouver ses sources vives et se dégageait du carcan scholastique. Il avait perçu dans ses études d’abord, puis dans la rencontre de personnages comme les RR.PP. de Lubac, Daniélou, Bouyer et dans une moindre mesure Chenu, les voies d’une théologie qui était une rencontre heureuse avec une Vérité rayonnante, laquelle s’offrait autant au cœur qu’à l’intelligence. Avec son charisme propre, il sut allier une réelle profondeur de pensée avec une approche séduisante, voire drolatique du savoir théologique. Ceux qui l’ont connu savent qu’on ne s’ennuyait pas durant ses cours. Mais le plus remarquable, c’est qu’à son contact, la théologie reprenait une place dans la culture des baptisés. Le dogme n’était plus cette réalité intouchable où il ne fallait pas trop s’aventurer si l’on voulait garder la foi, mais il devenait un gisement précieux d’où l’on pouvait tirer peu à peu des trésors d’intelligence et de contemplation. Il n’y avait pas que les conséquences morales et politiques du christianisme qui pouvaient susciter l’intérêt et c’était nouveau.
Avec lui, tout était pénétré de théologie : les pèlerinages à Chartres qui permettaient année après année de mettre en lumière une « tranche » de la doctrine chrétienne, les montées d’hiver à Montmartre qui amenaient des milliers de jeunes à discuter d’un aspect de l’Incarnation du Verbe, tout en marchant par équipes sur les boulevards, les retraites, les préparations à l’adoration, etc. C’est que la piété elle-même se voulait « intelligente » : au lieu de patauger dans la subjectivité du priant qui se regarde prier et étale ses états d’âme, il s’agissait de contempler le Christ dans tel ou tel de ses « états », c’est-à-dire de ses attitudes intérieures, pleines de grâce et de vérité. Grâce à la pensée du Cardinal de Bérulle qui joua chez lui un grand rôle, les épisodes de la vie de Jésus n’étaient plus des évènements passés, mais c’était une réalité actuelle, où Dieu se donnait à voir à travers la sainte humanité du Sauveur. Dans cette optique, le pèlerinage en Terre Sainte proposé chaque année était l’occasion rêvée de pouvoir expliciter les principaux mystères de la foi chrétienne : la Rédemption s’étudiait en même temps qu’elle se vivait dans la rude montée du désert entre Jéricho et Jérusalem, l’intimité avec le Christ dans ses faits et gestes concrets se déployait dans les journées au bord du Lac de Tibériade et menait à une découverte renouvelée des sacrements, etc.
On pourrait croire que ce programme n’a pu réussir que parce qu’il s’adressait à des étudiants, habitués à échanger des idées, mais qu’il ne pouvait pas concerner le bon peuple chrétien. Or, la surprise, c’est que Maxime Charles, devenu Mgr Charles, réussit à le transposer à Montmartre pour les affiliés de l’adoration : hommes, femmes, foyers, jeunes professionnels, et jusqu’aux enfants. Cette invasion de la théologie, sous forme de cours, de week-ends, de sessions, de carrefours etc. se poursuivit pendant plus d’un quart de siècle et suscita même des vocations de théologiens, à travers la revue Résurrection.
Un autre terme dans le fameux « trépied » peut susciter l’étonnement, c’est celui d’« apostolat ». Même parmi ceux qui sont acquis à la nécessité d’évangéliser, il peut paraître excessif de résumer toute l’activité des laïcs dans l’Église à cette tâche. On préférerait donc des termes plus neutres comme « action », ou « service », voulant dire qu’il faut surtout s’engager et qu’un chrétien doit faire passer ses convictions dans ses actes etc. Loin de ces platitudes, le P. Charles avait la conviction que l’apostolat était au cœur de l’action des chrétiens dans le monde. Si l’Église n’est jamais tant dans sa vocation que lorsqu’elle transmet la parole et donne les sacrements, le disciple de Christ ne réalise jamais mieux la grâce de son baptême que quand il partage sa foi avec ceux qui ne l’ont pas ou pas assez. La phrase indéfiniment répétée de saint Augustin : « tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur et sans repos tant qu’il ne demeure en toi » voulait dire pour Maxime Charles que tout homme était fait pour Dieu et manquait le but de sa vie s’il n’entrait pas en contact avec lui. La conviction de la primauté du surnaturel (qu’il avait reçue en écoutant les cours du P. Guy de Broglie) ne voulait pas dire méconnaissance des autres aspects de la vie humaine, indifférence pour la misère concrète des hommes et oubli de la dimension politique de la charité. Après lui, la communauté Aïn Karem en a donné la preuve discrète, en développant le souci des pauvres dans le cadre de « l’Arche de Noé », mais, là encore, l’aide matérielle était la conséquence du désir apostolique, il s’agissait de prendre en compte l’homme tout entier – corps et âme – pour l’amener au Christ : lui proposer la beauté de la liturgie, la vie en fraternité, l’étude du catéchisme en même temps que le soin de toutes ses blessures. Il n’y a pas que les riches qui ont besoin d’entendre que « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu », c’est vrai aussi pour les pauvres, ils ont besoin d’amour, de beauté eux aussi, eux surtout.
L’apostolat avait évidemment pour le P. Charles le sens très clair d’un effort explicite pour proposer le contenu de la foi, de manière à ce qu’il soit compris de tous et que le sujet y donne à un moment donné son assentiment, ce qui le mettrait en mouvement vers l’Église et lui permettrait de recevoir les sacrements. Cette annonce peut, bien sûr, prendre divers moyens (seul ou en groupe, par la parole écrite ou orale, etc.), mais c’est au bout du compte la rencontre de deux libertés qui se joue : celle de Dieu et celle de l’homme, le missionnaire n’étant là que comme « catalyseur » de la réaction, destiné à s’effacer, le contact une fois établi. Il aimait à répéter la phrase de saint Paul (Rm 10,17) : « la foi naît de ce qu’on entend », tant la parole lui semblait le vecteur privilégié de l’annonce, parole vivante et audacieuse, mais aussi parole réfléchie et mûrie dans la prière. À cette condition, le christianisme devient une bonne nouvelle. Et toute la profondeur de la réflexion théologique vient ici à l’appui de la mission, car, pour toucher un seul être humain, si simple soit-il, il faut toute la profondeur de la Sagesse divine, la beauté des Écritures, la richesse de la tradition de l’Église, l’exemple des saints. On ne répond pas à l’attente des hommes avec des leçons apprises par cœur, mais en rejoignant le point où ils en sont dans leur chemin vers Dieu. Une fois perçues leurs objections, leurs défenses, leurs préventions, il s’agit sans doute d’expliquer, de justifier, d’argumenter, mais il faut surtout laisser passer dans toute sa fraîcheur la lumière qui jaillit du dépôt de la foi, plus montrer que démontrer, plus convaincre que chercher à vaincre.
Ajoutons qu’en mettant l’apostolat au cœur de la mission des chrétiens, le P. Charles rendait possible un type de collaboration tout à fait inédit entre prêtres et laïcs : attelés ensemble à la croissance de l’Église, la grâce sacerdotale trouvait à s’épanouir dans le partage d’un même souci d’évangélisation avec les missionnaires laïcs. La place du prêtre était claire : susciter, soutenir, nourrir l’élan évangélisateur et permettre aux missionnaires laïcs d’y donner toute leur mesure en proposant la foi à ceux qu’ils approchaient. C’est encore lui qui au bout de la chaîne était là pour accueillir et guider jusqu’aux sarments ceux qui avaient été touchés par l’annonce.
Le troisième terme (qui est en fait le premier) peut paraître plus banal : la prière fait forcément partie du bagage des chrétiens. Ceux-ci savent en principe qu’on ne fait rien de sérieux, si l’on ne commence pas par se mettre à l’écoute de Dieu et si l’on n’y revient pas bien souvent. Si le P. Charles se contentait de ce mot, c’est sans doute qu’il ne voulait pas préjuger du type de prière qu’il considérait comme nécessaire : oraison contemplative, adoration, rosaire, assistance à la messe, groupes de prière… tout cela avait sans doute place dans le programme d’une vie chrétienne fervente et il n’était pas le dernier à mettre en valeur tel ou tel de ces moyens. Mais la prière était avant tout pour lui une rencontre approfondie avec le Christ, le moyen d’entrer dans son intimité. Elle n’était pas seulement l’occasion d’une révision de vie ou la halte nécessaire pour reprendre des forces, elle était une sortie de soi, pour aller vers un autre, vers l’Autre, celui que je ne peux réduire à mes désirs et à mes idées. L’objectivité lui semblait être de règle, d’où l’importance qu’il attachait à la liturgie, comme exercice total où se joue le mystère du salut à travers les signes que nous donne l’Église.
La prière est liée à l’apostolat de plusieurs façons : elle est évidemment au principe de la démarche missionnaire. Sans elle, la doctrine chrétienne ne serait qu’un ensemble de croyances professées par une société déterminée et on ne voit pas pourquoi on chercherait à la répandre. Seule l’activité contemplative nous fait accéder à l’inépuisable beauté du mystère de Dieu et nous donne le désir de la partager, car, d’avoir entrevu une telle richesse sans la mettre à la disposition de tous ceux qui meurent de faim et de soif faute de la connaître nous devient alors insupportable. C’est encore elle qui accompagne l’apostolat, car celui-ci n’a rien d’évident, on sait qu’on s’y rendra ridicule aux yeux de beaucoup, on sait qu’on va rencontrer la contradiction : pour garder la foi face à la dureté de la rencontre avec l’incroyance, pour trouver les mots justes qui diront le moins mal possible la vérité qui nous éclaire, il n’y a que le souvenir des grâces du Seigneur qui peut nous faire tenir bon. Quand nous sentons soudain l’interlocuteur attentif et tout près de basculer, quels appels jaillissent de nos cœurs pour accompagner sa démarche, quels désirs de se faire tout petit devant Dieu et devant nos frères pour que le courant passe ! Quand l’apostolat a eu lieu, c’est encore vers le Seigneur que l’apôtre se tourne pour lui remettre le fruit de son travail, et même le sentiment de son échec. Ainsi notre œuvre sera-t-elle autre chose qu’un travail de propagande, mais une réalité surnaturelle.
Sans toujours l’expliciter, Maxime Charles joignait souvent à la prière la pénitence (au sens de mortification volontaire). Elle lui semblait particulièrement convenable pour l’apostolat, où il ne s’agit pas tant de vaincre des obstacles terrestres, mais les puissances invisibles elles-mêmes. Or celles-ci ne résistent pas à l’amour poussé jusqu’au don de soi, et la pénitence est une manière réelle, même si elle est toujours limitée par la prudence, de s’offrir pour Jésus et pour les autres.
Certains ont voulu prolonger le trépied en lui ajoutant, – tel le plateau, qui posé, sur trois pieds, permet de s’asseoir et travailler – la vie communautaire. C’est qu’en effet, elle aussi est un beau fruit de l’Esprit, on la voit s’établir dans l’Église des Actes des Apôtres en même temps que démarre l’évangélisation. Et elle n’est pas étrangère au rayonnement de l’Évangile : elle émane de frères qui ont fait déjà une expérience de la charité vécue entre eux (Jésus n’a-t-il pas envoyé ses disciples deux par deux ?), elle propose aux nouveaux venus un cadre chaleureux, où ils trouveront plus rapidement une place.
Ainsi résumée, la triple exigence du ministère baptismal a valeur de défi : elle récuse la théorie de l’ « enfouissement » naguère à la mode mais aussi le rêve plus actuel d’un christianisme qui nous mettrait à l’écart du monde pour cultiver tranquillement notre jardin intérieur. Elle récuse le partage des tâches qui confierait aux clercs et aux religieux les affaires du ciel et aux laïcs celles de la terre. Elle exclut aussi tout pessimisme morose devant le malheur des temps, en nous montrant que nous avons à peine commencé à travailler comme il faudrait, que le monde attend les disciples du Christ et que le christianisme commence à peine.
G.N.
Gabriel Nanterre, agrégé de Lettres classiques, ancien assistant à la Faculté des Lettres de Paris XII.
