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N° 181-182 · mai 2020

Les prophètes ont-ils parlé d’Adam ?


ONT-ILS PARLÉ D’ADAM ? L’effacement de la référence à Adam dans Isaïe 43,27 et Osée 6,7

De nombreux théologiens et philosophes contemporains, tels que Paul Ricœur, ont avancé l’idée que la doctrine catholique (et protestante !) du « péché originel » est une invention tardive, une spéculation n’ayant que peu de bases scripturaires. Il est aujourd’hui assez courant de soutenir que ce sont les Pères de l’Église, et particulièrement saint Augustin, qui auraient construit cette doctrine en s’efforçant de donner une assise conceptuelle au thème du premier péché.

Il convient à cet égard de reconnaître que peu de textes de l’Ancien Testament traitent de façon explicite du péché originel. Toutefois, en dehors du récit de Genèse 3, il y a un certain nombre de références à l’épisode de la « chute », à travers la mention de la figure d’Adam, et de sa faute, que ce soit dans la littérature sapientielle ou chez les prophètes. C’est ce que l’on constate, en tout cas, dans la Vulgate de saint Jérôme la traduction du texte biblique en latin qui a fait autorité pendant des siècles dans l’Église d’Occident. Pourtant, il apparaît que, depuis l’humanisme du xvie siècle et la Réforme protestante, la traduction de certains passages bibliques a eu tendance à s’écarter de la compréhension qu’en donnait la Vulgate en référence à la chute d’Adam.

Nous allons illustrer cette évolution des traductions, depuis la Vulgate jusqu’à aujourd’hui, à travers l’analyse plus particulière d’un verset, celui d’Osée 6,7, à l’appui duquel nous ajouterons Isaïe 43,27. Le but de cette démarche est de comprendre comment et pourquoi certaines traductions ont eu tendance à privilégier des choix de traduction qui ont, consciemment ou non, occulté la chute d’Adam, et amoindri les bases scripturaires de la doctrine du péché originel.

Précisons que l’enjeu est de taille : il s’agit de voir si le récit de la chute d’Adam a réellement une résonance dans le reste de l’Ancien Testament, s’il trouve un écho sérieux chez les prophètes ou si, au contraire, il est marginal. En d’autres termes, selon les mots de Paul Ricœur, s’agit-il de la « clé de voûte » de la doctrine biblique ou simplement d’un « arc boutant » ?

Passage de l’unanimité à la pluralité des traductions Pendant des siècles, la Vulgate, la traduction latine de la Bible par saint Jérôme, a eu une autorité indiscutable dans la chrétienté, à cause de son incontestable valeur, mais aussi parce que peu à peu elle a joui d’un quasi-monopole dans l’Église catholique, sanctionné par le concile de Trente (1546). Cette autorité explique que les premières traductions de la Bible en français, qui ont eu lieu au xiiie siècle, se soient tout naturellement servies de la Vulgate comme base de traduction. Il a fallu attendre l’invention de l’imprimerie par Gutenberg (première Bible imprimée en 1455) et la Réforme Protestante au xvie siècle, pour que les traductions de la Bible, depuis le latin ou les langues d’origine, se multiplient, prenant parfois leur distance vis-à-vis de la Vulgate de saint Jérôme.

Ces différences de traductions, liées souvent à des différences confessionnelles, ont affecté notamment les versets qui nous intéressent, Osée 6,7 et Isaïe 43,27, qui ont été traduits de diverses manières, en continuité ou en rupture avec la version de la Vulgate.

Cette dernière prévoyait en effet une nette référence à Adam dans le texte d’Osée : Ipsi autem sicut Adam transgressi sunt pactum, ce qui donne en français : « comme Adam, ils ont violé l’Alliance ». Certaines traductions ont conservé la référence à la transgression de l’alliance par Adam. C’est le cas par exemple de la première Bible française de Louvain (1550), la Saincte Bible par Pierre-Maurice Bogaert et Jean-François Gilmont. De la même manière, la Bible de Lemaître de Sacy en 1759, appelée aussi Bible de Port Royal, qui connut un fort retentissement pour son style littéraire élégant, ne s’écarte pas de la Vulgate. Il en est de même pour la Bible dite « de Castellion » de 1555, celle des Santi Pagnini (1528) ou encore la Bible de Zurich de 1543, pour ne citer qu’elles.

La première Bible à opérer une traduction distincte de celle de la Vulgate pour le verset d’Osée 6,7 est la Biblia Sacra, la première traduction protestante latine faite sur l’hébreu, de Sébastien Münster (1539). Celle-ci traduit ainsi le passage du prophète Osée : Ipsi autem sicut homines trasngressi sunt fœdus. Nous constatons que le nom propre Adam est remplacé par le nom commun homines : « hommes ».

Certaines traductions françaises de la Bible se font l’écho de cette innovation : c’est le cas notamment de la Bible de Genève, une traduction de Jean Calvin de l’Ancien et du Nouveau Testament. En voici le texte : Mais ils ont outrepassé l’alliance comme si elle eut été d’un homme. À nouveau, la référence au personnage d’Adam disparaît.

Ensuite, un certain nombre de versions protestantes de la Bible poursuivent ce choix de traduire « Adam » par « homme » (au singulier ou au pluriel, ce qui entraîne différentes interprétations). C’est le cas de La Sainte Bible, qui contient le Vieux et le Nouveau Testament, par David Martin (1707), ainsi que les révisions de celle-ci par Jean-Frédéric Ostervald, pasteur protestant suisse, avec illustrations (1779) et une édition en 1887, ou encore La Bible, traduction nouvelle avec introductions et commentaires, par Édouard Reuss, théologien protestant libéral (1876).

Cependant, il est utile de préciser que Martin Luther, désireux lui aussi de revenir à la Bible hébraïque, traduit « Adam » comme étant un nom propre. Il conviendra d’expliquer les raisons de ces choix.

S’agissant d’Isaïe 43, 27, la Vulgate traduit ce texte par Pater tuus primus peccavit, ce qui signifie en français « ton premier père a péché ». La plupart des traductions ultérieures ont conservé ce sens : « votre père » dans la Bible de Port Royal, « ton premier père » dans la Bible de Castellion, dans celle de Lefèvre d’Étaples ou dans la Bible de Genève. Cependant, certaines notes de bas de page semblent considérer que l’ancêtre en question serait Jacob et non Adam. Nous reviendrons également sur ce point.

Pourquoi trouvons-nous de telles différences de traductions ? Pourquoi le nom « Adam » est-il traduit uniquement comme nom commun dans certaines versions, alors que durant des centaines d’années, le choix de la Vulgate n’était pas remis en cause ?

Avant de répondre à cette question, il convient d’envisager les traductions les plus récentes de la Bible, leurs notes explicatives, et de tenter de comprendre les raisons de leurs choix.

Comment les traductions récentes justifient-elles la prise de distance vis-à-vis de la Vulgate ?

La Bible de Jérusalem dans son édition de 2005, traduit Os 6,7 par : « mais eux, à Adam, ont transgressé l’alliance ». La note de bas de page, précise toutefois que différentes traductions sont possibles : « comme un homme » ou « comme Adam (nom propre) » ou « comme Adam (lieu) », Adam qui serait, selon la note, un sanctuaire idolâtrique près de l’embouchure du Yabbok.

Le texte d’Isaïe 43,27, quant à lui, qui fait référence au « premier père », appelle une explication : « Ton premier père a péché », sachant que la note de bas de page précise qu’ « il s’agit certainement de Jacob ».

La TOB, dans sa version de 2010, se rattache au choix de la Vulgate en ce qui concerne le verset d’Osée : « Mais eux, comme Adam, ont transgressé l’alliance ». Précisons que la version de la TOB de 1975 s’était écartée de cette traduction : « Eux, comme des hommes, transgressent une alliance ». La TOB y est donc revenue dans la version de 2010. Par ailleurs, il est intéressant de constater que la note de bas de page de la TOB de 1975 évoque « la possibilité qu’Adam soit bien « l’homme » (Genèse 3), ou encore qu’il y ait eu une « légère correction » pour arriver à la compréhension du mot « Adam » comme étant un nom de lieu.

La traduction d’Isaïe dans la TOB 2010, comme dans celle de 1975, fait référence à « ton premier père ». Dans les deux cas, la note de bas de page considère que « le prophète fait allusion à Jacob »

Ensuite, si l’on regarde de plus près les traductions protestantes, et notamment celle de Louis Segond, dans son édition de 2013 qui fait autorité en monde protestant francophone, la traduction d’Osée 6,7 est celle-ci : « Comme Adam ils ont violé l’alliance » et celle d’Isaïe 43,27 « Ton premier ancêtre, déjà, a péché ». Il n’y a guère de note de bas de page permettant d’expliquer ces choix de traduction ; par contre les corrélats indiquant les passages bibliques parallèles évoquent curieusement Ezéchiel 16,3 : « ton père était un Amorite et ta mère une Hittite » et Romains 4,1-5 (Abraham qui a été choisi sans mérite de sa part). Mais à quel péché fait-on allusion ? Pas plus que pour Jacob, la référence n’est pas évidente.

Quant à la version de la Segond 21 de 1899, révisée en 1910, elle conservait pour Isaïe le sens classique : « ton premier père a péché ». En revanche, le texte d’Osée différait considérablement, il était traduit par « Ils ont, comme le vulgaire, transgressé l’alliance ». Nous constatons donc, comme pour la TOB, que la traduction plus ancienne avait occulté le nom propre « Adam », mais que la plus récente l’a réintégré.

Enfin, la Bible de King James, dans sa traduction française de 2011, révisant la version de 1611, nous ne trouvons plus pour Osée de référence à Adam comme nom propre « mais ils ont, comme des hommes, transgressé l’alliance. En revanche, pour le texte d’Isaïe, la référence au premier père est toujours présente : « Ton premier père a péché ».

Le sens d’Osée 6

Que faut-il conclure de tout cela ? Si l’on résume les différentes variantes d’interprétation du texte d’Osée, nous constatons que les traductions qui s’éloignent de la Vulgate le font généralement en considérant le mot hébreu adam comme un nom commun : « l’homme », sans parvenir pour autant à une traduction unifiée. Mais il existe aussi une tentative plus récente d’expliquer le mot comme un nom de lieu. TOB de 1975, de Segond de 1910, ou de la King James de 2011, le nom adam, est traduit par « homme » ou bien « humain ». D’ailleurs, dans Genèse 1,26-27, c’est bien le terme hébreu adam qui est utilisé lorsque Dieu dit « faisons l’Homme à notre image. » Il apparaît donc que, dans certaines bibles, on a choisi de traduire par « homme » ou « humain » chaque occurrence du terme adam.

Pourtant, dans le cas présent, le terme adam est précédé de la préposition ke (« comme »), qui semble indiquer un nom propre : « comme Adam ». Traduire le terme adam par « l’homme (en général) » semble donc un choix curieux, à moins de donner à l’expression un sens dépréciatif (« comme le vulgaire », c’està-dire comme n’importe qui, ou « comme de pauvres hommes qu’ils sont ») dont il resterait à trouver des équivalents dans la Bible. Jérusalem, par exemple, on propose que le terme Adam désigne plutôt un lieu. En effet, la note de bas de page nous explique qu’Adam serait « un sanctuaire idolâtrique près de l’embouchure du Yabbok ». Le seul appui de cette hypothèse est le passage de Josué 3,16, où est mentionné un lieu appelé « Adam » qui marque le point extrême atteint par les eaux du Jourdain quand elles ont reflué au passage des Hébreux. Il ne s’est passé là aucun évènement significatif. Nulle trace du prétendu « sanctuaire idolâtrique » où le peuple hébreu aurait transgressé l’alliance faite avec Dieu, tout cela est pure imagination. De plus on est obligé de corriger la préposition ke (« comme ») en be (« dans »). Cela fait beaucoup de suppositions gratuites pour écarter une interprétation, somme toute obvie !

Le sens d’Isaïe 43

Si l’on prend maintenant les différentes versions d’Isaïe 43,27, nous constatons qu’elles font toutes mentions du « premier père » ou du « premier ancêtre ». Mais elles diffèrent sur l’identification de celui-ci. Dans certaines notes de bas de page, ce « premier père » est interprété comme étant Jacob et non Adam. La Bible de Jérusalem est affirmative : « Il s’agit certainement de Jacob ». Il en est de même pour la TOB 2010 qui précise que « le prophète fait allusion à Jacob ». Il est vrai que quand nous lisons les versets qui précèdent le v. 27 du ch. 43 d’Isaïe, et ceux qui le suivent, les références à Jacob sont nombreuses (v. 22 : « Tu ne m’as pas invoqué, Jacob », v. 28 : « J’ai livré Jacob à l’anathème »). Cependant, rien dans le contexte du v. 27 ne laisse penser que celui-ci fait spécifiquement référence à Jacob. Il semble au contraire que le chapitre 43, traitant de manière générale de l’histoire d’Israël et de ses manquements, passe sans cesse d’une idée à l’autre sans réelle transition. Puisque Jacob est cité à la deuxième personne au v. 22, on pourrait comprendre que c’est l’ancêtre de Jacob, Abraham, qui est visé, – ce qu’a peut-être voulu dire Segond1. Par ailleurs, on comprend difficilement, s’il était fait référence à Jacob, de quelle « première faute » s’agirait-il et pourquoi celle-ci aurait de telles conséquences. Le choix de Jacob, comme « premier père » semble donc une solution de facilité pour éviter de prendre en considération la postérité adamique.

En résumé, nous avons donc : de certaines Bibles à s’écarter de la traduction de la Vulgate, en considérant soit qu’Adam est un nom commun (dans l’ignorance de la préposition qui le précède et alors même que le contexte semble suggérer qu’il s’agit d’une personne) soit d’un lieu (alors que nulle part dans les Écritures il n’est fait référence à une violation de l’alliance dans un lieu ainsi nommé) à conserver la traduction de la Vulgate mais en interprétant le « premier père » comme étant Jacob et non Adam, alors que les arguments qui semblent aller en ce sens sont assez faibles.

En dehors des justifications de ces choix, qui apparaissent plutôt faibles, il convient d’ajouter une hypothèse sur la raison de ces traductions.

Hypothèse sur l’occultation de la figure d’Adam Il n’est pas impossible que les difficultés que pose la théologie du péché originel aient eu une certaine incidence sur les différentes traductions. En effet, avec la Réforme Protestante, puis la philosophie des Lumières, et plus encore avec la méthode historico-critique d’interprétation de la Bible et un certain libéralisme théologique, la doctrine du péché originel a été abondamment contestée.

Il est donc envisageable qu’outre les raisons déjà exposées pour les options de traduction qui s’écartent de la Vulgate, il y ait eu une tendance à privilégier celles qui ne soutiennent pas le concept de péché originel. Cela peut expliquer les choix consistant à interpréter Jacob comme étant le « premier père » et non pas Adam dans le texte d’Isaïe, ou à exclure la compréhension d’Adam comme étant un nom propre dans le texte d’Osée.

Il est en effet fréquent dans certains courants théologiques de voir en Adam non pas une personne bien spécifique ayant eu une existence historique mais plutôt une figure métaphorique de l’humanité en elle-même, et chaque personne individuellement. Si ce sens symbolique n’est pas à exclure, bien au contraire, il semble que nous devons réellement tordre le texte lui-même pour ne pas voir dans les textes prophétiques une référence au personnage d’Adam de Genèse 3, malgré toutes les difficultés inhérentes à la traduction et à la multiplicité des manuscrits.

Alors que certaines traductions se donnent pour ambition de « corriger » la Vulgate, en rendant raison au sens réel du texte, elles semblent dans certains cas faire des choix qui, ont plutôt tendance à le détourner de son sens le plus évident. Dès lors, sur les différentes traductions des versets étudiés, celles qui ont affaibli le sens de la chute d’Adam, devront s’expliquer sur les nombreuses questions qu’elles soulèvent.

Il convenait, dans tous les cas, de rendre justice à la traduction de la Vulgate (et il est heureux de remarquer que certaines traductions s’en sont rapprochées après s’être dans un premier temps éloignées) en expliquant en quoi il est effectivement conforme aux textes bibliques de soutenir que le souvenir d’Adam comme « premier père » ayant chuté était bien présent dans l’imaginaire traditionnel du peuple hébreu.

T. B.

Thomas Belleil, 24 ans, étudiant en master 2 sciences religieuses à l’École Pratique des Hautes Études.. Actuellement en train de rédiger un livre sur l’évangélisation de rue et un mémoire sur l’engagement missionnaire des catholiques et des évangéliques.

Note de bas de page
  1. Les deux textes cités par Segond en marge de ce verset (Ez 16,3 et Rm 4,1-5) semblent plutôt indiquer qu’on met en valeur le choix de Dieu même si l’homme est défaillant, sans allusion précise à l’histoire. ↑

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