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N° 183-184 · mars 2021
Chronique sémantique : la crainte et la peur
Crainte et peur : deux termes à la fois proches et antagonistes. « J’ai la crainte » disait l’adolescent avant de rencontrer son professeur principal, qui lui avait demandé de venir le trouver ; « j’ai peur » dit le petit enfant, tenant la main de son père dans une nuit sans étoiles. On perçoit bien que le premier sentiment porte en lui un mélange d’affections diverses, alors que le second paraît simple : la peur vous saisit aux tripes, tandis que la crainte travaille l’esprit et suppose une élaboration complexe de représentations qu’on contrôle ou combine plus ou moins.
Revenons au dictionnaire : les deux mots apparaissent comme différents par leur formation, car « crainte » dérive du verbe « craindre », alors que « peur » est, en français, un mot-racine, qui n’a que des descendants, « peureux, épeurer ». De ce point de vue, la peur apparaît dans notre langue comme une notion primitive par rapport à la crainte : il y a une certaine antériorité de l’usage du premier mot par rapport au second (xe / xiie siècle), comme nous l’apprend le Dictionnaire de l’Académie (9e édition, en ligne). Toutefois, si nous poursuivons la piste étymologique, nous arrivons à une constatation étonnante. En effet, « peur » vient, par l’ancien français, du latin pavor, lui-même issu du verbe paveo, qui signifie « être troublé par un sentiment violent » (F. Gaffiot, Dictionnaire latin-français, en ligne), tandis que « craindre » vient, après une altération de la première consonne, du latin tremere, « trembler, être agité ». En fin de compte, la différence originelle entre les deux racines semble une différence de degré entre deux états affectant aussi bien le corps que l’esprit : une simple agitation, la crainte ; un trouble violent, la peur.
Il serait cependant bien réducteur de s’en tenir à cette simple nuance ; car, si elle subsiste à l’arrière-plan de l’usage actuel, les mots se sont chargés en français de connotations bien différentes au fil des siècles. Dans la violence avec laquelle elle nous saisit, la peur ne laisse pas place à une évaluation raisonnable du danger. Le Dictionnaire de l’Académie cite les emplois bien explicites : « Une peur irraisonnée, instinctive, maladive, panique ». Dans l’histoire de notre pays, on parle de « la Grande Peur » pour désigner la jacquerie des paysans de l’été 1789, qui incendient les châteaux et détruisent les documents, minés par le soupçon que les nobles pourraient accaparer le fruit des récoltes de blé, en une période où la disette menace : une « fausse nouvelle », dirait-on aujourd’hui, a provoqué cette panique. Au contraire, la crainte admet des formes plus diverses, notamment parce qu’elle est suscitée par un événement qui n’est pas imminent et laisse donc une certaine place à la réflexion, ou du moins à des considérations et des délibérations intérieures. L’Académie donne comme première définition « Trouble mêlé d’inquiétude et d’appréhension devant ce qu’on se représente comme néfaste, dangereux, menaçant », et elle cite « la crainte de la mort, de l’enfer, du châtiment, des maladies, de la vieillesse ». Ce sont là des choses qu’on peut généralement « appréhender » avant qu’elles ne vous concernent directement.
Jusqu’à présent, nous n’avons pas abordé le registre religieux, pour lequel l’Académie cite sobrement deux expressions : « La crainte de Dieu, du jugement de Dieu » et un proverbe : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse ». La consultation d’un dictionnaire plus fourni – en fait véritable entreprise encyclopédique sur le langage, arrêtée en 1994 mais toujours en ligne –, le Trésor de la Langue Française informatisé (1994)1, permet d’avancer dans l’enquête, car elle examine un grand nombre d’emplois. On y trouve ainsi l’expression et le proverbe déjà cités, mais accompagnés la première d’une définition, le second de deux références bibliques : « Crainte de Dieu. Religion, piété envers Dieu. La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (Prov., I, 7 ; IX, 10 ». En outre, ce dictionnaire révèle un autre emploi religieux du mot « crainte », dans l’expression « don de crainte », précisément défini : « don du Saint-Esprit qui correspond à la vertu théologale d’espérance ».
Ces emplois sont riches d’enseignements. On y voit en effet deux approches différentes de la relation entre la crainte et la divinité, étant sous-entendu que l’étude concerne ici la religion chrétienne, ce qui n’est précisé explicitement par aucun de deux dictionnaires cités, mais qui apparaît dans les références et les exemples fournis à l’appui des définitions du TLFi (Livre des Proverbes ; Journal de J. Green). Dans le Dictionnaire de l’Académie, le fait d’allier dans une même proposition « crainte de Dieu » et « [crainte] du jugement de Dieu » laisse à penser que la « crainte de Dieu », est une forme comme une autre d’appréhension devant « ce qu’on se représente comme néfaste, dangereux, menaçant », selon la définition donnée ci-dessus. En revanche, la formulation du TLFi, « Crainte de Dieu. Religion, piété envers Dieu », ouvre une autre perspective, qui découle de l’analyse des lignes qui précèdent : il s’agit de prendre en compte le déterminant du mot « crainte », quand il exprime ce qui produit ce sentiment. Deux cas particuliers sont envisagés : d’une part celui où « le déterminant désigne l’autorité humaine » – on a alors une définition et des exemples : « Respect mêlé d’une certaine timidité. Crainte du directeur, des autorités ; la crainte de ses parents » ; d’autre part celui où le déterminant désigne Dieu lui-même – suit le passage que nous commentons : « Crainte de Dieu (…) commencement de la sagesse ».
Il apparaît ici que le dictionnaire informatisé offre une analyse plus fine de la notion de crainte, en mettant à jour une catégorie d’emplois du mot pour laquelle la perspective d’un mal ou d’un danger à venir n’est pas pertinente et doit être remplacée par la considération d’une personne, humaine ou divine, à respecter. La relation entre la crainte divine et les différentes formes de craintes devant des personnes humaines déterminées est encore renforcée par une autre expression citée par le TLFi : « Crainte révérentielle2. Celle qui naît du respect des parents ». Il semble bien que cette analyse affinée du mot « crainte » permet de mieux comprendre l’expression « crainte de Dieu », en montrant ses relations avec une expérience anthropologique fondamentale, le respect des ascendants, et en la distinguant du registre de la peur, sans que, pour autant, soit coupée toute relation entre les deux. Quel est en effet l’enfant, qui respectant son père ou sa mère, ne craindra que la violation claire et nette d’une consigne qu’ils lui ont donnée n’ait quelque conséquence douloureuse pour lui ?
Pour conclure, on peut affirmer que crainte et peur sont deux sentiments proches, qui évoquent une émotion plus ou moins forte devant une situation, une personne : cette émotion est de l’ordre du trouble, un trouble qui va de la simple inquiétude à l’effroi ou à la panique. Dans le cas de la crainte, l’émotion peut être tempérée par la raison, soit parce que l’objet de la crainte n’est pas un événement imminent, et laisse donc le temps de la réflexion pour prévoir ce qui peut se passer et agir en conséquence, soit parce qu’il est, à proprement parler, une personne – humaine ou divine3. Avec ces personnes en effet, l’homme partage la faculté rationnelle, ainsi qu’une image – ou une présence permanente – de la vie éternelle : la nature de la crainte est transformée par cet objet, qui ne se laisse pas réduire à un épiphénomène extérieur, mais qui se présente comme un autre moi-même, ou plus radicalement comme l’Autre, avec lequel je puis entrer en une relation de langage. Dès lors, la crainte que j’éprouve se nuance de respect, c’est-à-dire d’une estime de son objet comme méritant l’hommage de toutes mes puissances affectives et cognitives.
B.
immatérielle, mais doit être différenciée chez le chrétien à la mesure du choix qu’ils ont fait de participer ou non au plan bienveillant que Dieu a conçu pour l’humanité.
Notes de bas de page
- Site http://atilf.atilf.fr/tlfi.htm. Abrégé TLFi dans la suite du texte. ↑
- On trouve plus couramment aujourd’hui l’orthographe « révérencielle » (voir Dictionnaire de l’Académie, 9e édition, https://www.dictionnaire-academie. fr/article/A9R2390). ↑
- Je laisse de côté deux sortes de créatures vis-à-vis desquelles nous pouvons ressentir de la crainte plus que de la peur : les animaux, en particulier domestiques, dont nous pouvons prévoir certaines réactions ; les anges et les démons, par rapport auxquels la crainte s’impose, à cause de leur nature ↑
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