Numéro 188 · Septembre 2023
Benoît XVI
- p. 9-12
- p. 13-38
- p. 39-58
- p. 59-64
- p. 65-82
- p. 83-88
- p. 89-94
- p. 95-97
- p. 99-102
- p. 103-105
Éditorial, p. 9-12
Il y a bientôt dix ans, après que Benoît XVI eut renoncé à l’exercice de sa charge pontificale, la revue Résurrection publiait un numéro en hommage au pape émérite (nouvelle série 156-157). À l’occasion de son décès récent, nous voulons une nouvelle fois, à travers ce numéro, manifester notre profonde reconnaissance à son égard, et notre proximité avec sa pensée théologique.
Nous lui devons deux articles de l’ancienne série (« Comment Dieu se donne à connaître », ancienne série 38, pp. 9-14, et « Annoncer Dieu aujourd’hui », ancienne série 50, pp. 82-96). Pour nombre d’entre nous, il a été un maître, tant par son apport positif sur des questions aussi fondamentales que celles des relations entre foi et raison, ou entre théologie et histoire, que par sa manière de les aborder.
La visée du professeur Ratzinger, devenu le pape Benoît XVI, a toujours été pastorale. En cela, il s’est démarqué de bien des théologiens qui avaient fini par s’enfermer dans un mode de pensée savant accessible aux seuls spécialistes. Cette remarque vaut non seulement pour la néoscolastique sclérosée dont, jeune professeur, il a voulu libérer la théologie, mais encore pour des courants théologiques plus récents, perméables à de nouvelles idéologies, et qui ont fini par fonctionner en système clos. Malgré son goût pour le travail intellectuel et sa capacité à participer avec brio aux discussions pointues entre érudits, il n’a jamais perdu son désir de transmettre de manière vivante les richesses de la tradition de l’Église au monde d’aujourd’hui. Il est assez fréquent de voir des pasteurs, ou des chrétiens engagés dans la mission, simplifier à l’extrême le contenu de leur message, avec la louable intention de l’adapter aux personnes éloignées de l’Église. Aux spécialistes, la réflexion théologique, et pour le plus grand nombre, un message immédiatement utilisable, simple, pratique (pieux ou moral), ne s’embarrassant pas de considérations doctrinales supposées superflues. Benoît XVI a fait le pari inverse : les vérités les plus hautes, celles qu’explore le travail théologique avec son appareil conceptuel, doivent pouvoir être transmises, de manière accessible, mais sans être édulcorées, au plus grand nombre.
La charité fait franchir l’espace qui semble opposer les deux pôles. L’Église enseignante a toujours voulu exercer cette charité au long de l’histoire, en transmettant fidèlement, par la catéchèse, les missions ou la prédication liturgique, le contenu de la foi reçue des apôtres. La charité demande que le langage soit accessible ; c’est une exigence fondamentale que connaissent les bons professeurs. Même si son ministère sur le siège de saint Pierre ne lui a plus guère laissé le loisir de poursuivre le travail théologique qui l’avait tant mobilisé quand il enseignait en Allemagne, il n’a pas perdu son talent de professeur d’université. Il l’a mis au service de sa mission de pasteur universel. Il a toujours gardé le goût de transmettre au plus grand nombre, dans un langage rigoureux et accessible, les trésors de la foi. On le voit tant dans ses homélies que dans ses textes magistériels, et de façon remarquable dans son ouvrage Jésus de Nazareth. Un événement, dont j’ai eu la chance d’être témoin, en donne une autre illustration, celui de la veillée avec les jeunes aux Journées mondiales de la jeunesse à Sydney, en juillet 2008. Il avait décidé de donner une catéchèse sur l’Esprit Saint à partir de celui qu’il a présenté comme le « grand saint Augustin », dont on peut penser que la majorité de son auditoire, composé de plusieurs centaines de milliers de jeunes du monde entier, n’était pas familière. Or il a bénéficié d’une attention tout à fait impressionnante, rarement vue lors des veillées des JMJ.
C’est l’annonce de la foi apostolique qui doit être le cœur, le contenu et la visée de la mission de l’Église. Comme l’a souligné Benoît XVI, les grandes difficultés que nous rencontrons aujourd’hui dans l’Église ne sont pas d’abord des questions de structure, ni de morale, elles sont d’abord liées à des questions de foi, c’est-à-dire à la connaissance du Dieu sauveur révélé en Jésus-Christ. Là-dessus, son apport reste capital. L’axe central de sa pensée est la vérité, c’est la foi, dans son rapport avec la raison et avec la culture. C’est sa principale contribution à la réflexion théologique contemporaine. Mais sa réflexion sur l’amour joue un rôle qui ne doit pas être sous-estimé. Elle lui est étroitement associée. Une clé nous en est sûrement donnée dans l’approche, plus existentielle et historique que métaphysique, qu’il a reçue de saint Augustin et de saint Bonaventure.
Dans son encyclique Deus Caritas est (2005), il réintroduit théologiquement l’éros (l’amour qui unit) dans la réflexion chrétienne sur l’amour. Il rappelle que l’amour reçu de Dieu (l’agapè, l’amour donné gratuitement) appelle une réponse de la part de l’homme, appelé à aimer comme il est aimé. L’injonction morale (le commandement de l’amour fraternel) qui découle de la révélation de l’amour inconditionnel de Dieu pour l’homme n’épuise pas le mystère chrétien : l’homme est appelé à l’union à Dieu, dans l’amour. L’amour est unitif, il s’épanouit dans la communion. Tout homme, pas seulement le chrétien appelé à approfondir sa foi, mais tout homme appelé au salut en Jésus-Christ, doit pouvoir avoir accès à la foi reçue des apôtres, pour répondre par sa foi à Celui qui se révèle. C’est dans cet espace que prennent place la liturgie, la prière contemplative, la vie ascétique et même la théologie.
Le travail théologique est un travail exigeant, qui requiert toutes les ressources de la raison et demande une nécessaire technicité. Mais son but est le service de la mission de l’Église. Aussi, le travail du théologien doit se déployer dans la charité. On peut parler d’une charité du théologien. J. Ratzinger/Benoît XVI l’a illustrée de façon éminente à travers son œuvre et à travers sa vie. C’est ce que voudrait montrer ce numéro. S’intéresser à la pensée de J. Ratzinger/Benoît XVI, c’est découvrir à la fois une richesse théologique, et une manière de faire de la théologie. Contenu et méthode sont intimement liés : Dieu s’est révélé dans une histoire, qui par la foi devient notre histoire. L’article du père Éric Iborra (« Théologie et histoire ») nous montre comment son approche de la théologie a été marquée par sa conception de l’histoire. Un deuxième pôle se révèle également structurant, comme nous venons de le souligner, celui du rapport entre éros et agapè (article d’Élie Collin, « L’amour selon Benoît XVI »). La méthode, ou l’approche, théologique de J. Ratzinger/Benoît XVI se révèle dans son ouvrage magistral en trois parties sur Jésus de Nazareth (article du père Denis Dupont-Fauville, « Un regard unifiant »).
La pensée de J. Ratzinger/Benoît XVI s’est développée dans un contexte intellectuel, marqué à la fois par l’histoire et par les circonstances de sa vie personnelle, que retrace l’article du père Jean-Yves Lacoste (« Éloge de Joseph Ratzinger »). Rémi Brague revient en particulier sur les questions soulevées dans les années qui ont suivi le concile Vatican II, auxquelles J. Ratzinger, comme les pères du Concile, a répondu par un retour aux sources, et sur l’aventure éditoriale de la revue Communio (« Un retour aux sources de la foi »). L’article de Roland Hureaux souligne les dimensions à la fois pastorales et politiques de sa pensée (« La diplomatie de Benoît XVI »). La cohérence profonde que J. Ratzinger/Benoît XVI a montrée tout au long de son existence dans sa pensée et dans son action, nous apparaît jusqu’à la fin de son pontificat, que le père Dupont-Fauville met de façon suggestive en parallèle avec celle de saint Jean-Paul II (« D’un pape à l’autre »).

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