Numéro 185 · Octobre 2022
Identité
Insaisissable identité ?
Isabelle Rak
L’identité malheureuse
Pierre-Henri Beugras
Dieu seul sait qui je suis
Roland Hureaux
Identité : le modèle trinitaire
P. Michel Gitton
Identité nationale et identité chrétienne
Cécile Thévenin
- p. 7-14
- p. 15-30
- p. 31-39
- p. 41-49
- p. 51-70
- p. 91-106
- p. 107-122
- p. 127-130
- p. 131-132
- p. 133-136
- p. 137-140
Éditorial, p. 7-14
Au-delà des passions que soulève aujourd’hui cette notion trop souvent réduite à sa dimension politique ou psychologique, la revue Résurrection a voulu dans ce numéro aborder la question de l’identité en revenant à ses significations premières. Le pluriel est ici de mise, car il s’agit de comprendre comment ce terme si courant, utilisé par les mathématiciens comme par les administrations, peut être compris en des sens quasiment contraires, évoquant tantôt ce qui est commun à un ensemble de personnes, à un groupe constitué, tantôt ce qui est spécifique de l’individu, ce qui constitue son unicité. Comment dépasser cette contradiction apparente ? Comment se penser comme unique, comme ayant du « prix aux yeux du Seigneur » (Is 43, 4) tout en reconnaissant que nous existons par et pour l’autre, par et pour le Créateur ?
Ce numéro développe une réflexion sur l’identité en trois temps : 1) la dimension personnelle, individuelle, en tension avec l’autre – et le Tout-Autre – mais partant du moi, de l’interrogation fondamentale : « qui suis-je ? » ; 2) la dimension duelle de la différenciation et de la relation hommefemme, si malmenée de nos jours ; et 3) une dimension collective, illustrée ici par une mise au point autour de l’identité nationale.
L’article d’Isabelle Rak qui ouvre ce numéro rappelle d’abord les deux sens, apparemment opposés, qu’a pris en français le mot « identité », et cherche, en s’appuyant sur les travaux de Paul Ricœur et d’Emmanuel Levinas, à dépasser cette contradiction. Ce que nous sommes est en fait très largement constitué de ce que nous avons reçu (le nom, la langue, la culture) ; nous ne nous construisons pas seuls, mais par la rencontre de l’autre, sans pour autant qu’elle mène à notre propre anéantissement. La stabilité requise pour le maintien de notre identité se fonde sur notre capacité à tenir une promesse faite à autrui, à en être responsable malgré l’usure du temps. Elle repose également sur la réponse à un appel, elle est une vocation qui n’est pas écrite d’avance, mais qui se découvre – et nous renforce dans notre être – dans la dynamique d’une relation vécue comme un don de soi. Mais si, comme l’affirme Levinas, l’expérience de l’autre touche à l’infini, c’est dans notre participation à la vie divine que se résout, en fin de compte, la dialectique identité/altérité, et c’est à la lumière des relations intra-trinitaires que nous comprendrons enfin ce que nous sommes vraiment.
Un aspect particulier – et très actuel – des problèmes soulevés par la question de l’identité personnelle est abordé dans l’article de Pierre-Henri Beugras autour de la question de « l’identité malheureuse » vue à travers le prisme de la victimisation. On pourrait y voir une interprétation abusive du message des Béatitudes, qui semblent donner un statut positif au malheur subi. Mais cette « identité victimaire » ignore que le message du Sermon sur la montagne vise la consolation qu’apportera l’avènement du Royaume de Dieu ; elle se réduit au contraire à une revendication qui vise à obtenir des privilèges particuliers, comme la réparation d’agressions généralement antérieures. Cette exigence n’a pas de limite, elle ignore toute réconciliation. Pour que cette identité victimaire n’ait plus de raison d’être, il faudrait effacer toute différenciation entre les hommes, et par là même toute notion d’identité. Or, le message des Béatitudes est tout autre : loin de nous enfermer dans une éternelle culpabilité – tâche qui revient à Satan – il nous libère de nos identités pécheresses pour nous conférer la seule identité qui puisse nous mener à notre plein accomplissement, à savoir l’appartenance au Christ.
En effet, comme le souligne Roland Hureaux, l’idée que nous nous faisons de notre identité est très subjective, elle ne peut nous donner qu’une image partielle, partiale de nous-mêmes, et pire encore, porteuse d’un jugement de valeur, parfois exagérément dépréciatif, mais qui devient de nos jours une forme avancée de narcissisme. En fait, nous ne pouvons pas répondre nous-mêmes à la question « qui suis-je ? ». Parce que nous ne nous sommes pas auto-créés, nous ne savons pas entièrement ce que nous sommes. Seul notre Créateur peut connaître notre identité, non pas comme un donné inébranlable qui nous assignerait un destin écrit d’avance, mais comme les moyens qu’il nous donne pour répondre à son appel, dont la Bible nous donne tant d’exemples, allant jusqu’au changement de nom qui révèle la vocation de l’appelé. Si Dieu seul nous connaît, nous sommes libérés à la fois du narcissisme et de la culpabilisation. Nous n’avons plus à nous juger nous-mêmes (1Co 4, 3), seul Dieu peut nous juger en parfaite justice, parce que lui seul sait qui nous sommes.
Les trois articles qui suivent se consacrent à la question très actuelle de l’identité de l’homme et de la femme. Le P. Valerry Wilson nous présente la réflexion qu’Origène a développée, dans ses Homélies sur la Genèse, sur une humanité créée homme et femme, comme créatures à l’image et à la ressemblance de Dieu. En s’interrogeant sur ce dont l’être humain est fait, il propose une réflexion sur ce qui relève de l’identité propre de l’homme et de la femme. Même s’il n’échappe pas toujours entièrement aux stéréotypes de son époque, notamment en associant de préférence le masculin à la raison et le féminin au cœur et à la conscience, Origène n’entend pas décrire la femme comme inférieure à l’homme : ces analogies sont comme une illustration de la complémentarité homme/femme, comme une reconnaissance de leurs différences. L’Alexandrin ira même jusqu’à associer la femme à la sagesse et à la « vertu », ce dernier mot évoquant d’ailleurs, par son étymologie, les qualités de force et de résistance traditionnellement prêtées aux hommes. Il montre par là comment la complémentarité homme/femme, voulue par Dieu dès la Création et vécue comme collaboration active entre les deux sexes, est constitutive de l’identité humaine.
En abordant la question de l’identité de genre face à la différence entre l’homme et la femme, Michel Boyancé montre en quoi les études sur le genre, dont le point de départ reposait initialement sur la nécessité légitime d’appréhender l’identité sexuelle au-delà de définitions purement biologiques, ont rapidement dérivé vers une remise en cause de sa réalité objective. Ce qui conduit à une négation du corps comme l’un des éléments constitutifs de notre identité. Si ces travaux ont pu montrer que la personne ne se réduit pas à son corps, permettant ainsi de disqualifier des notions figées de « nature » féminine et masculine qui justifiaient l’assignation arbitraire de l’un ou l’autre sexe à des tâches ou à des capacités prédéterminées, ils ont peu à peu conduit à l’effacement de la réalité corporelle de l’être humain, un effacement par lequel la féminité ou la masculinité ne sont plus que des « ressentis » purement subjectifs. Enfin, le grand absent de ces réflexions sur le genre, c’est le troisième terme de la relation hommefemme, l’enfant. C’est en retrouvant cette dimension liée à la fécondité que pourra se reconstruire une compréhension de la complémentarité des sexes, corporelle autant que psychologique, qui exprime pleinement la vocation profonde de cette relation, laquelle n’est rien de moins que d’instituer l’homme et la femme comme coopérateurs de la Création.
L’article du P. Michel Gitton, partant du récit de la Création en Gn 1, 27, se demande jusqu’à quel point la distinction homme-femme est constitutive de la définition de l’homme. Certes, la pensée moderne a fortement souligné en quoi la relation interpersonnelle contribue à l’être même de la personne, mais le lien homme-femme, et seulement celui-là, est-il intrinsèque à la nature humaine ? Pour répondre à cette difficile question, la contemplation des relations intratrinitaires permet de progresser dans la compréhension du problème, en rappelant que les différences entre les personnes divines se fondent exclusivement sur les relations qu’elles entretiennent entre elles, au point qu’on peut parler de relations subsistantes. Mais l’homme et la femme ne sont pas entièrement définis par leur relation, sauf si, comme le propose le P. Fessard, elle relève d’une « dialectique » par laquelle le face à face permet de dépasser l’affrontement pour le transformer en une communion qui suscite la vie, née d’un amour partagé qui devient une composante structurante de la nature humaine. On échappe ainsi à la tentation gnostique de la négation de la différence sexuelle, qui revient en fait à ignorer la dimension objective et structurante de l’altérité qui la fonde.
La dimension collective de l’identité est abordée, en conclusion de ce numéro, via la question de l’identité nationale, qui ne mérite ni l’excès d’honneur, ni l’indignité dont cette notion est trop souvent l’objet. Cécile Thévenin rappelle, dans la première partie de son article, des éléments d’information qui sembleront familiers à certains de nos lecteurs, mais qui s’avèrent des plus instructifs : la proportion croissante de naissances au sein de familles de culture musulmane (environ 20% des nouveaux-nés d’une classe d’âge aujourd’hui), l’auto-dénigrement systématique de la civilisation occidentale dans un grand nombre de média et même certains manuels scolaires, l’effondrement de la pratique chez les jeunes catholiques et leur faible sentiment d’appartenance à cette religion – bien qu’ils soient baptisés –, sentiment qui contraste fortement avec la fierté des jeunes musulmans… Face à cette évolution, l’athéisme ne peut défendre les fondements de notre civilisation et de notre mode de vie qui sont attaqués par ces évolutions, notamment dans notre héritage religieux. L’attachement de la majorité des Français, d’origine comme d’adoption, à ces traces de culture chrétienne encore si présentes sur notre sol, pourrait devenir un moyen pour reconstruire un sentiment d’identité sans arrogance et sans honte de soi. Il ne s’agit aucunement d’une récupération du christianisme à des fins nationales, voire nationalistes – qui a été depuis longtemps condamnée par le magistère1– mais, à l’inverse, d’un processus qui s’appuierait sur ce qui reste de culture chrétienne dans les sociétés occidentales pour entreprendre un début de ré-évangélisation. Une redécouverte de la foi chrétienne par le biais de la culture ou du peu qui reste des mœurs chrétiennes ne garantit sans doute pas la pleine authenticité ou la sincérité de la démarche, mais il faut espérer que la grâce divine et l’action des chrétiens puisse transformer cette première étape en une rencontre authentiquement personnelle avec le Christ et son Église. 1. Jacques PRÉVOTAT, « La condamnation de l’Action française par Pie XI », Publications de l’École Française de Rome, 223, 1996, pp. 359-395. L’auteur de cet article précise bien que Pie XI ne condamne pas le patriotisme, mais le « naturalisme politique » de ce mouvement, et en particulier l’instrumentalisation du catholicisme à des fins politiques.

11 articles
Se procurer ce numéro
Revue papier
L’exemplaire imprimé
Le numéro au format A5, expédié chez vous.
11,00 €
Vente et expédition assurées par Première Partie.
