Auteur : RÉSURRECTION

  • Éditorial

    « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. » Cette formule, répétée à satiété par les Pères jusques et y compris chez saint Augustin, était largement passée de mode dans la théologie occidentale Une exception notable, Mgr Louis Laneau, évêque missionnaire au XVIIe siècle, qui composa La Déification des Justes (1693), qui vient d’être réédité aux éditions Ad Solem (Genève, 1993)., quand une meilleure connaissance de l’Orient chrétien la remit sur le devant de la scène. Néanmoins, le thème de la déification, ou divinisation, n’alla pas sans susciter des réserves de la part de ceux qui craignaient que l’Église ne se rallie tardivement à la philosophie des Lumières et remplace le culte de Dieu par celui de l’Homme. L’humanisme philosophique était encore trop présent dans les esprits pour qu’on ne voie pas dans cette exaltation de l’homme une manière d’en faire le rival de Dieu, s’affirmant dans son illusoire autonomie, réclamant des droits sans accepter d’avoir d’abord des devoirs, etc.

    Il revient au bienheureux Pape Jean-Paul II d’avoir levé les ambiguïtés dès sa première encyclique, Redemptor hominis. S’il y déclare que « l’homme est la première route et la route fondamentale de l’Église » (§ 14), ce n’est pas pour promouvoir une vision horizontale de la destinée humaine, en oubliant la transcendance divine, c’est parce que l’homme concret est plus menacé que jamais et que, loin de devoir se mettre en garde contre son orgueil prométhéen, les chrétiens seraient bien inspirés de l’aider à reprendre confiance en lui-même, en retrouvant sa dignité, qui est précisément sa relation constitutive à Dieu.

    Le thème de la divinisation repose sur la conviction que le dessein divin sur la création est d’abord un dessein sur l’homme. La bonté du Dieu Trinité est avant tout philanthropia, amour de prédilection pour celui qui est la pièce la plus admirable, mais aussi la plus fragile, de son œuvre : l’être humain fait de chair et d’esprit, à la charnière du monde sensible et du monde invisible. Cet anthropocentrisme n’est pas naïf. La Révélation chrétienne sait que l’homme, créé lieutenant de Dieu sur la terre, chargé de la cultiver et de l’organiser, a largement manqué à sa mission et que l’enfant révolté a accumulé les ruines dans le jardin du Bon Dieu. Mais, en un temps où l’humanité de l’homme est si problématique, elle maintient la certitude que l’aventure personnelle de l’être humain est incommensurable aux grandeurs physiques ou cybernétiques, et qu’elle repose sur une nature qui, pour l’essentiel, coïncide avec sa puissance d’éternel dépassement, son ouverture sur l’infini, sa capacité d’aimer.

    Parler de divinisation est d’abord et avant tout une prise de position face à l’homme et à son avenir : loin d’encourager le rêve d’un simple perfectionnement individuel dans un monde condamné à la déchéance, l’assurance que l’homme est appelé à une communion transformante avec Dieu conduit à prendre au sérieux la totalité du dessein créateur. En Adam, c’est toute une humanité formant comme un seul corps que Dieu a voulu se donner comme fils ; en Jésus ressuscité, il a rassemblé toutes les créatures du ciel et de la terre sous un seul chef. Nul ne peut prétendre répondre à l’invitation toujours personnelle de Dieu sans se laisser prendre par cette philanthropia qui l’habite, sans élargir son cœur aux dimensions du monde.

    La tâche d’une théologie moderne de la divinisation est immense et amène à passer en revue presque tous les chapitres de la dogmatique (et de la morale). C’est ainsi qu’il ne s’agit pas d’opposer de façon simpliste l’insistance de naguère sur le péché et la réconciliation, et l’approche patristique de la déification. Il s’agit au contraire de reprendre dans l’optique positive de l’adoption filiale tout le sérieux de la réflexion qui s’est, pendant des siècles, concentrée sur le thème de la rédemption, en étant bien persuadés qu’il n’y a là que les deux faces de la même réalité, comme la cessation de la panne dit autrement le passage du courant électrique. Si le protestantisme a opposé au maximum la justification et la sanctification, faisant de la première un retour en grâce qui laisse l’homme dans sa misère profonde, le Concile de Trente a maintenu la réalité de la grâce sanctifiante dans l’âme du baptisé. C’est le point sur lequel reviendra le P. Laurent Sentis dans ce numéro, en s’efforçant de l’éclairer.

    Mais il s’agit également de visiter à nouveaux frais la théologie sacramentelle, pour voir dans les sacrements, non seulement le lieu de notre divinisation, mais encore la mise en œuvre concrète de la pédagogie de Dieu qui, à travers chacun d’entre eux, réalise comme une mystérieuse synergie entre sa liberté et celle de l’homme. L’article du P. Michel Gitton s’efforce, dans un dialogue serré avec Jean Calvin, d’en montrer la réalité.

    Tout cela commence et s’achève dans la théologie spirituelle, qui n’est pas seulement un appendice à la théologie dogmatique, mais qui vérifie à chaque pas la pertinence des conclusions de celle-ci. C’est pourquoi notre collaborateur Simon Icard a pu retracer au début de ce numéro le chemin de contemplation que dessine saint Bernard. L’image de l’échelle, pour laquelle le grand cistercien a une affection particulière, n’aboutit pas à l’idée d’une ascension progressive par laquelle l’homme s élèverait au niveau de Dieu, mais met bien plutôt en lumière la nécessité d’un abaissement graduel, d’une humilité toujours plus grande, qui laisse à Dieu le champ pour qu’il agisse.

    Dans le même esprit on a voulu faire figurer une traduction de la lettre 2 de saint Maxime le Confesseur, la longue lettre sur la Charité, qui fait partie de ces textes souvent cités, mais peu accessibles, qui sont des jalons essentiels de la tradition.

    Dans la partie Varia, nous accueillons une chronique de notre ami Roland Hureaux sur la place du droit divin dans la constitution de la cité. Sans doute celle-ci, comme la précédente, amènera certains de nos lecteurs à réagir. Mais c’est cet échange qui fait la vie d’une revue.

  • Le sacerdoce catholique à la croisée des chemins éditorial

    La crise que connaît le clergé dans l’Église catholique depuis au moins les années cinquante du XXe siècle n’est pas terminée. Malgré tous les espoirs de reprise (avec le Concile, avec l’arrivée des communautés nouvelles, après l’an 2000, etc.), tous les indicatifs sont à la baisse, et tendent inexorablement vers le bas. La démoralisation s’est installée un peu partout et les plans de relance qu’on pouvait encore proposer dans les années quatrevingt avec l’espoir de retourner la situation sont peu crédibles. On peut certes se dire que la crise est surtout européenne et liée aux pays dits développés, tandis qu’il est des pays, en Afrique notamment, où les séminaires sont pleins et les vocations nombreuses. Mais ne nous y trompons pas : même là certains effets délétères apparaissent déjà et, si la ferveur est réelle, le choc des modèles culturels issus des pays occidentaux n’a pas fini d’ébranler les bases de la vie sacerdotale, compte tenu surtout de la fragilité de la formation dans bien des cas.

    Dans ce contexte, il est impossible de ne pas prêter attention à la voix de ceux qui, constatant l’essoufflement d’un certain modèle sacerdotal, appellent de leurs vœux une profonde refonte de la conception même du ministère ordonné. Généralement ce qui est considéré comme la cause perdue, c’est la notion du prêtre séparé, homme de Dieu envoyé à un peuple pour le sanctifier et l’instruire. Le prêtre, s’il a un avenir, ne pourrait s’envisager que comme un acteur parmi d’autres, au sein d’une communauté où s’exercent des responsabilités plurielles. Et, dans cette perspective, le célibat sacerdotal est évidemment un anachronisme, pour ne pas dire une hypocrisie. De façon encore rampante, on voit apparaître des projets de solutions alternatives, le diaconat permanent étant pour certains la première étape en vue d’un clergé marié et bien inséré dans la « vie », comme on dit. Mais, derrière ce changement qu’on pourrait croire mineur, car il ne remet en cause, croit-on, qu’un aspect de la discipline ecclésiastique, c’est toute une vision de l’Église qui est en jeu : au lieu d’être cette enclave du ciel, venue d’ailleurs pour ouvrir ce monde à la provocation de Dieu et le préparer au retour du Seigneur, elle serait là, au contraire, pour lui permettre de se construire dans son autonomie, dans un sens toujours plus humain.

    Après les règnes de Jean-Paul II et de Benoît XVI, réputés hostiles à toute évolution en ce domaine, les partisans d’un changement radical fourbissent leurs armes en ce moment et le choc s’annonce rude.

    Ce numéro de Résurrection voudrait humblement apporter sa contribution à une refondation de l’identité sacerdotale, en partant de cette conviction que ce n’est pas le sacerdoce apostolique qui doit changer en se conformant aux modèles du monde, en renonçant à être le sel de la terre et la lumière du monde, mais c’est toute l’Église qui doit se renouveler dans sa fidélité au Christ, après des années d’affaiblissement intérieur. Ce dont souffrent les prêtres aujourd’hui, ce ne sont pas des prétendues contraintes imposées par l’autorité de l’Église, c’est de l’ambiance générale qui dévalue le sacrifice, qui relativise la foi, qui prône une fausse égalité.

    Conformément à sa mission intellectuelle, la revue Résurrection voudrait s’efforcer de fonder théologiquement ce qui est tout autre chose qu’une position de circonstance, ou un attachement au passé.

    Après l’habituel billet sémantique, qui nous permet de voir clair dans le sens des mots « prêtre » et « sacerdoce » et de comprendre la raison de ce double vocabulaire, on attachera une importance particulière à l’article consacré à l’École française, qui ne se veut pas seulement un point d’histoire des idées, mais qui formule ce qui est peut-être le fond de toute l’affaire, en posant la question : le prêtre remplit-il seulement une fonction ou est-il intérieurement transformé par la grâce de l’ordination ?

    Vient ensuite un article qui montre en quel sens le prêtre peut être vu comme l’« instrument conjoint » du Christ pour agir dans le monde : en envisageant la célébration de la messe bien au-delà du seul moment où le prêtre consacre les espèces in persona Christi, l’auteur veut nous faire sentir cette intime collaboration du Sauveur avec celui qui lui prête son corps, son cœur et toute sa vie.

    Un point sensible reste la place du prêtre dans une communauté qui a pris plus clairement conscience de sa dimension sacerdotale depuis le Concile Vatican II. En quel sens le prêtre doit-il rester un « séparé » ? En quel sens doit-il être le « père », le « berger » ? Toutes ces questions sont abordées franchement et reliées au cœur de la problématique de ce numéro.

    Un excursus en direction du cinéma ne sera pas inutile, car, si les images vues à l’écran peuvent conforter les stéréotypes concernant le prêtre, elles peuvent aussi dans certains cas les faire voler en éclats et aider à pénétrer dans l’aventure intérieure qu’est le sacerdoce catholique.

    Enfin un plan de travail, résultant du programme de préparation du pèlerinage à Vézelay 2010, permettra de camper rapidement un aspect important du sujet : le prêtre est celui qui maintient béante dans ce monde la provocation eschatologique, la brèche ouverte par le Christ, c’est pourquoi la contradiction le vise particulièrement.

    Ce numéro aurait mérité d’autres développements, notamment bibliques. Peut-être d’autres occasions nous serontelles fournies pour le faire.

  • Le prêtre, signe de contradiction dossier préparatoire au pèlerinage de Vézelay, mai 2010

    En choisissant ce thème pour notre pèlerinage à Vézelay, nous en savions pas combien il serait d’actualité : les calomnies sur l’Église s’attachent d’une manière particulière à discréditer la figure du prêtre (et celle du pape), en la présentant comme à la fois liée à des conceptions d’un autre âge, culpabilisante et hypocrite : les prêtres sont ceux qui prétendent imposer aux hommes une loi inhumaine, qu’ils ne respectent même pas eux-mêmes !

    Cette situation n’est pas nouvelle : il suffit de se rappeler l’anticléricalisme du XIXe siècle et du début du XXe. Déjà les fabliaux du Moyen Age se délectaient d’histoires croustillantes sur des curés débauchés, balourds ou trop rusés.

    Elle doit nous amener à approfondir un aspect particulier du ministère sacerdotal, lié à son côté prophétique : la contestation qu’il exerce sur les modèles de réalisation humaine au nom du projet de Dieu sur l’homme.

    Le Christ, signe de contradiction, annonce à ses disciples
    _ leur situation dans le monde

    1. « Il sera un signe de contradiction» : l’expression qui nous occupe vient de la prophétie du vieillard Siméon qui, avant de révéler à Marie sa maternité douloureuse (« un glaive de douleur transpercera ton âme »), dit de l’enfant qu’elle présente au Temple : « il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe de contradiction » (Lc 2,34) L’expression « signe de contradiction » peut aussi se traduire : un signe contredit, ou « contesté » [TOB]. La perspective est en tout cas celle d’un affrontement, où le Messie ne sera pas accueilli sans rencontrer de vives oppositions. Sa parole provoquera chute et relèvement, selon qu’elle sera reçue ou pas. Siméon poursuit un peu après « ainsi seront révélées les pensées secrètes d’un grand nombre ». Le thème de la « pierre d’achoppement » qui lui est aussi appliqué va dans le même sens (1P 2,8 ; Rm 9,33). Jésus vient bousculer le consensus mou et mettre ses compatriotes en devoir de choisir entre une fidélité exigeante au Dieu de l’Alliance ou les compromis avec le monde. Ce programme contraste avec l’annonce de la mission de Jean Baptiste qui semble beaucoup plus positive : « il ramènera beaucoup de fils d’Israël au Seigneur leur Dieu; et il marchera par devant sous le regard de Dieu, avec l’esprit et la puissance d’Elie, pour ramener le cœur des pères vers leurs enfants et conduire les rebelles à penser comme les justes, afin de former pour le Seigneur un peuple préparé » (Lc 1,16-17).

    2. Jésus revient plusieurs fois sur ce caractère difficile de sa mission, qui fait se lever des oppositions « qui a cru ce qu’on nous avait entendu dire ? » (Jn 12,38 citant Is 53,1), « ils m’ont haï sans raison » (Jn 15,25 citant sans doute le Ps 34 [35]). On croirait entendre Jérémie qui se plaint de devoir toujours annoncer des choses dures. Dès le début, saint Luc nous le montre affronté à l’incompréhension de ses compatriotes de Nazareth qui l’avaient pourtant écouté au départ avec sympathie (Lc 4,16-30). Saint Marc nous parle d’un complot contre Jésus dès le début de sa mission (Mc 3,6). D’où vient cette opposition ? De deux raisons principales :

    a) sa prétention à réinterpréter souverainement la Loi de l’Ancien Testament

    b) la révélation du mystère divin qu’il porte en lui (« toi qui es un homme, tu te fais Dieu » Jn 10,33)

    La première, contrairement à ce que nous serions tentés de croire, ne vient pas d’une revendication d’humanité face à l’étroitesse du ritualisme et du juridisme, dont nous sommes portés d’accuser le judaïsme. Dans la manière de faire de Jésus qui guérit plusieurs fois le jour du sabbat, provoquant la colère des juifs, il y a une revendication d’autorité qui étonne et scandalise. Les rabbins savaient bien qu’en cas d’urgence, pour sauver une vie, il fallait transgresser le repos sabbatique. Mais, précisément, Jésus voit une urgence là où personne d’autre ne la voit : ces hommes et ses femmes paralysés ou malades, ces disciples qui marchent le jour du sabbat et doivent se nourrir à la dérobée, pourraient bien attendre un autre jour pour être guéris ou pour faire la route, mais Jésus estime que, parce qu’il est là, parce qu’en lui le Royaume est en train d’arriver, il ne faut pas attendre, il faut manifester tout de suite la nouveauté de l’Heure prête à surgir.

    En réalité, l’opposition vient de la visée eschatologique qui est celle de Jésus : il sait lui que le renouvellement de toutes choses en Dieu a commencé, parce qu’il est là au milieu des siens. D’où son enseignement paradoxal et radical : les richesses de ce monde ne tiendront pas à l’heure de la visite de Dieu, les rires se changeront en pleurs, etc…

    De même, la manière dont il laisse entrevoir le mystère de sa filiation divine, sans jamais faire autre chose que de rendre témoignage à son Père, signifie qu’il ne peut taire sa mission qui est de révéler aussi parfaitement que possible le visage du Père, pour ramener à lui ses enfants dispersés.

    3. « comme des brebis au milieu des loups » (Lc 10,3), Jésus sait que ses disciples rencontreront le même type d’opposition que lui, parce qu’ils prolongent sa mission : « souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître « ; s’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi; s’ils ont observé ma parole, ils observeront aussi la vôtre. Tout cela, ils vous le feront à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé » (Jn 15,20-21). Le voyant de l’Apocalypse (12,17) montre le Dragon, impuissant sur Jésus qui lui échappe, poursuivre les autres enfants de la Femme (l’Église). Mais le Christ avant de les quitter les assure de son soutien et de son inspiration dans les difficultés : « mais prenez courage, j’ai vaincu le monde! » (Jn 16,33), « ne crains pas, petit troupeau, il a plu au Père de vous donner le Royaume » (Lc 12,33), « moi, je vous donnerai un langage et une sagesse que ne pourra contrarier ni contredire aucun de ceux qui seront contre vous » (Lc 21,15).

    4. Jésus et le monde : saint Jean nous fait sentir toute l’ambiguïté de ce monde, dominée par le « Prince de ce monde » (12,31 ; 14,30 ; 16,11), qui refuse de faire une place à Dieu et à son règne, ce monde qui le « hait » (7,7), pour le quel il refuse de prier (17,9), etc… et ce monde pourtant que Dieu a « tant aimé » qu’il lui a donné son Fils (3,16). Loin de diaboliser les réalités qui nous entourent, le Christ nous met en garde contre l’enfermement dont elles peuvent être porteuses, mais nous invite avec lui à les « sauver » (3,17).

    Le sacerdoce apostolique, inassimilable par le monde,
    _ maintient la provocation de Jésus-Christ

    Les prêtres de l’Église, loin d’être les fonctionnaires d’une société cléricale qui aurait peu à peu pris la place du Maître et qui aurait domestiqué son enseignement pour le mettre à son service, sont là pour empêcher ce monde de se refermer sur lui-même et de se prétendre autosuffisant. La succession apostolique, forme indépassable par laquelle se transmet dès le début l’enseignement du Christ et le pouvoir sacramentel, assure à l’Église de ne jamais se confondre avec le monde vers lequel elle est envoyée.

    1- L’histoire


    L’histoire des persécutions est là pour prouver que les pouvoirs terrestres, dans la mesure où ils se veulent maîtres du destin des hommes, ont particulièrement visé le clergé. Et ce n’est pas seulement parce qu’en s’attaquant à la tête, ils pensaient frapper le corps tout entier de l’Église. C’est plus profondément parce qu’ils trouvaient dans les détenteurs de la succession apostolique un principe de légitimité qui ne devait rien à l’État, et qu’ils y ont vu là une contestation insupportable.

    Quand Cyprien, issu du milieu de la magistrature, appartenant à la culture du monde dirigeant, refuse de recevoir les édits des empereurs qui exigent de chacun qu’il sacrifie aux dieux de la cité, il précise bien qu’il n’est pas un révolutionnaire, et qu’il prie pour les empereurs. Mais son refus d’un culte menteur revêt un sens exemplaire dans la mesure où, évêque, il représente plus que lui. C’est toute la cité antique, dans son côté totalisant (pour ne pas dire totalitaire), qu’il ouvre au Christ, seul Seigneur.

    L’opposition apparaîtra encore du temps de l’Empire chrétien, quand les empereurs se diront chrétiens mais sympathiseront avec les Ariens, ou quand les rois barbares, devenus les maîtres, se rallieront eux aussi à l’arianisme. Au nom d’un Christ qui n’est pas tout-à-fait Dieu, l’autorité politique a pu prétendre ériger sa loi en norme de vérité, réduisant les évêques à n’être que des fonctionnaires du pouvoir, tenus de suivre les décisions officielles. Face à eux, se sont dressés des hommes comme Athanase d’Alexandrie, Basile de Césarée ou Hilaire de Poitiers qui ont redit les droits des ministres du Christ, ceux-ci sont là pour manifester qu’il ne déserte pas l’histoire des hommes.

    Plus tard encore, au temps de la crise iconoclaste (VIIIe siècle), on a vu des empereurs persécuter le clergé et les moines, au nom d’une vision politique de l’Église, car pour eux la doctrine était au service de l’idéologie (pas d’image pour ne pas choquer les populations tentées par l’Islam). Les pasteurs qui se sont dressés contre eux l’ont fait pour garder au Christ toute sa place dans la société chrétienne : accepter les images du Sauveur, c’est reconnaître qu’il n’est pas perdu dans les cieux pendant que nous gérons entre nous les affaires terrestres : c’est encore lui qui par ses prêtres et ses évêques, maintient dans son peuple le « sûr charisme de la vérité », et empêche l’ordre impérial de s’absolutiser.

    La Réforme grégorienne au XIe siècle, en défendant le fonctionnement du clergé du contrôle des laïcs, veut marquer que l’Église n’est pas un rouage de la société, mais la perpétuelle contestation des modèles sociaux et politiques au nom de la seigneurie du Christ qui reviendra juger les vivants et les morts.

    La Révolution française en s’attaquant à la structure hiérarchique de l’Église n’était pas seulement tentée d’exporter le modèle démocratique jusque dans la société ecclésiale, il s’agissait de réduire une prétention insupportable qui consistait à dépendre d’un chef étranger (le pape) et à ses croire au dessus des lois ordinaires. Dans un tel cadre, l’Église ne pouvait être acceptée que si elle était au service d’une religion civile, universelle et tolérante, s’inscrivant rigoureusement dans les cadres de la société et destinée à former des bons citoyens et de bons soldats. Le clergé et les fidèles, qui, massivement, ont refusé ce modèle se sont inscrits dans la démarche d’une Église conduite au martyre pour rester fidèle à son Seigneur.

    Les régimes totalitaires du XXe ont particulièrement visé le clergé s’efforçant parfois de le séduire pour mieux le réduire, ou de l’éliminer d’une façon ou d’une autre. Il ne peut y avoir deux absolus qui coexistent : tant que le christianisme maintient sa prétention de représenter la royauté du Christ ici bas, il ne peut qu’entrer en conflit avec un ordre qui vise à organiser rationnellement la vie des hommes sur terre, sans reste. Le film Le 9e jour de Volker Schlöndorff montre clairement le marché qui est mis entre les mains du prêtre relâché pour quelques jours afin de faire cesser la résistance de son évêque : ce n’est pas de trahir son idéal spirituel qui lui est demandé, mais d’accepter que l’Église cesse de se croire une mission dans les affaires de ce monde et bénisse le système nazi.

    Plus subtilement, la situation actuelle dans les pays d’Occident est de museler ou de ridiculiser l’Église pour que le monde puisse continuer à dormir sur ses deux oreilles, à faire du commerce et à jouir sans entraves. Le prêtre qui prétend évangéliser ou enseigner au nom du Christ doit disparaître. Le pape doit se taire.

    2- la théologie


    Le Jeudi Saint, Jésus a institué la seule réalité qui puisse se reconnaître comme directement son œuvre : ni un livre, ni une méthode, mais douze hommes dépositaires du sacrement qui le rend à jamais présent au milieu des siens. C’est bien peu au regard du monde et de l’avenir qui s’ouvre, mais c’est assez pour placer au cœur de la vie des hommes une réalité suffisamment visible et durable, qui ouvre l’espace de son intervention dans tous les temps et dans tous les lieux.

    La succession apostolique est l’institution qui maintient dans l’Église l’ouverture « eschatologique » que Jésus a voulu lui donner : loin de remplacer l’attente de son retour, elle seule en maintient vive la trace. Le monde et chacune de nos vies ne peuvent définitivement s’organiser sans faire une place au Christ. Les diacres, prêtres et les évêques dépêchés par lui sont là pour le manifester : à la fois présents dans notre histoire et tirant leur légitimité d’autre chose que du monde où sont envoyés, ils entraînent ce monde vers le Seigneur qui vient.

    Le mode de vie paradoxal que l’Église a toujours voulu pour ses clercs (célibat ou continence totale ou partielle, relative pauvreté, dépendance hiérarchique) manifeste cette non-installation, qui, en eux déjà, ouvre ce monde à l’irruption du Christ. Certes, ils rejoignent par là les religieux et religieuses, qui, eux aussi, à leur façon, témoignent des réalités futures et indiquent au monde qu’il doit « passer », avant d’être repris dans la gloire. Mais la place hiérarchique qu’ils occupent dans l’Église et qui a des répercutions sociales inscrit cette ouverture dans la structure même du monde qu’il s’agit de transformer et d’amener au Christ. C’est comme une blessure féconde faite dans la chair de l’humanité, pour lui permettre de se laisser transformer par lui. D’où les réactions vives qu’elle provoque.

    Le sacerdoce apostolique permet aux fidèles du Christ
    _ de ne pas être « du monde » tout en étant « dans le monde »

    1- Une vocation pour tous


    Ce sont tous les fidèles du Christ qui sont invités à entrer dans l’ouverture eschatologique que Jésus est venu ménager dans notre vieux monde : « désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, ceux qui tirent profit de ce monde comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car la figure de ce monde passe » (1Co 7,29-31). C’est ainsi que tous ont une vocation « martyrielle » : face à la volonté de ce monde de s’absolutiser, face aux puissants qui veulent tordre les consciences et les obliger au mensonge, face aux séductions idolâtriques de l’avoir et du pouvoir, tous les baptisés sont tenus à rester fidèles à celui qui est la Vérité, au risque de leur situation, de leurs biens, de leur vie.

    Des siècles de chrétienté nous ont habitués à croire que nous, chrétiens, nous n’avions pas à nous opposer au monde, mais à l’améliorer par touches successives. Cela ne vaut que pour autant que la réalité de ce monde ne se dresse pas comme une totalité close qui barre le chemin le ciel. Le XXe siècle, qui fut le « siècle des martyrs », nous montre que le progrès de la culture, l’avancée de la démocratie et les améliorations sociales n’ont rien changé de la réalité oppressive du monde.

    2- Pas possible sans l’eucharistie et le sacerdoce


    Grâce au ministère sacerdotal des prêtres. L’eucharistie, qui fut célébrée dans des prisons ou sous les bombardements, est toujours venue soutenir ceux qui devaient aller jusqu’au bout de leur témoignage. Par elle, le Christ est venu réconforter ceux qui souffraient pour son nom, en se rendant présent à eux (cf. l’image de Jésus venant lui-même se donner en communion à saint Denys de Paris !) Quotidiennement, l’Église offre en tous lieux le sacrifice qui sauve ce monde qui l’ignore. Répandue sur toute la face de la terre, elle présente par la main de ses prêtres la divine victime au Père pour le salut de tous les hommes. Elle est ainsi ce paratonnerre que décrit l’Épître à Diognète (IIe siècle) : « les chrétiens sont comme détenus dans le monde, ce sont eux pourtant qui maintiennent le monde ». Sans elle, sans l’offrande du Christ, le monde serait devenu depuis longtemps un enfer. C’est pour faire cesser cela que les pouvoirs persécuteurs ont tenté si souvent d’empêcher la célébration de la sainte messe, conscients qu’il y avait là une ouverture insupportable vers un ailleurs qu’ils ne pouvaient contrôler.

    Grâce au ministère royal des prêtres. L’Église a besoin du sacerdoce, non seulement pour que les prêtres célèbrent toujours la messe en son sein, mais aussi parce que, sans eux, elle ne resterait pas longtemps tendue vers le retour du Christ et prête à s’offrir avec lui. L’expérience prouve que, sans prêtres, la communauté chrétienne est tentée de s’organiser comme une structure gestionnaire. Il s’agit alors d’assurer les fonctions principales pour ceux qui sont là, de répartir les forces et les responsabilités. L’évangélisation ne devient plus qu’un horizon lointain, le culte n’est plus qu’une manière de répondre aux besoins spirituels des uns et des autres.

    Grâce au ministère prophétique. Le prêtre (et c’est cela sa mission prophétique), parce qu’il vient d’ailleurs, parce que, même né dans le même peuple, il est d’abord l’envoyé par le Christ, n’ayant de comptes à rendre qu’à lui, voit plus loin que le troupeau rassemblé, il sait comme Jésus, qu’il a d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie, il ne peut se satisfaire du fonctionnement courant d’une institution bien huilée, il voit l’immensité des champs à moissonner, mesure le terrible déficit de sainteté en lui et dans les autres qui retarde l’explosion de la foi chrétienne dans les cœurs. Il ne se laisse pas impressionner par les puissances de ce monde qui cherchent à l’annexer, il refuse de s’incliner devant les prétendues urgences qui remettent toujours à plus tard l’œuvre du salut, il tend la main à tout homme de bonne volonté, fût-il athée, mais il se méfie des connivences qui flirtent avec le diable, sous couvert d’ouverture ou d’efficacité.

    En attendant son retour…Et il devient ainsi le guide de son peuple, l’aidant à regarder sans crainte l’avenir. Il lui permet de traverser les crises et à se construire lentement dans la charité, en attendant le jour béni où Jésus viendra mettre un terme à cette histoire cahotante.

    CONCLUSION :

    Notre thème permet d’affronter les questions les plus actuelles sur les prêtres, le Pape et l’Église et de les éclairer par en haut.

    Il nous aide à sortir d’une vision simplement sociologique de l’Église, sans tomber dans l’angélisme : l’Église hiérarchique n’est pas composée que de saints et de héros, mais, par sa nature même, elle présente une alternative au monde.

  • La prière des Heures, berceau de la théologie éditorial

    Résurrection ne sort pas de sa compétence habituelle en offrant à ses lecteurs ce numéro consacré à la Liturgie des Heures. Nous avons appris de nos maîtres que la prière contemplative était le lieu même de la plus profonde élaboration théologique, parce que c’est là, au point où « mystique » et « mystère » se rejoignent, que l’homme ne se contente plus de parler de Dieu, mais se laisse transformer par lui, non seulement dans sa volonté et ses affections, mais dans ses concepts mêmes.

    La Liturgie des Heures intervient ici comme un domaine particulièrement riche de la prière offerte aux enfants de l’Église. Et cela principalement parce qu’elle donne corps à la célébration de chaque mystère, lui permet de durer et de s’approfondir. Sans doute la célébration eucharistique est le sommet que rien ne dépasse, mais nous savons tous que, surtout dans nos liturgies d’Occident, la messe n’occupe qu’une faible part de la journée, que ses prières, les lectures et les chants du propre ne peuvent suffire à en présenter toutes les facettes, là où la Liturgie des Heures détaille bien davantage, joue sur la subtile correspondance des psaumes et des antiennes, des répons et des lectures, et nous permet de saisir le mystère liturgique non comme un épisode particulier de la vie de Jésus ou des saints, mais comme un point chargé d’innombrables harmoniques et qui renvoie à tous les autres points du cycle liturgique.

    La Liturgie des Heures est théologienne parce qu’elle nous fait entrer dans un rapport très particulier avec la Parole, que les médiévaux appelaient la Sacra Pagina. Cette Parole est donnée à la fois pour notre instruction (et combien de versets bibliques défilent chaque jour sous des formes variées, si l’on dit les sept offices de la journée !), mais elle devient aussi notre parole dans la prière des psaumes, nous y coulons nos propres inflexions, nous apprenons à la vivre de l’intérieur. Elle intègre même son propre écho, puisque l’Office nous donne à entendre (aux Vigiles, appelé aussi office des Lectures) de larges extraits des Pères de l’Église exégètes autorisés de la Parole biblique, et qu’elle nous fait prier sur des compositions hymniques toutes tissées de réminiscences scripturaires. Plus moyen après cela d’instrumentaliser la Bible ou d’y voir seulement un répertoire de citations bonnes pour illustrer des thèses !

    Bien d’autres aspects apparaîtront au fil de ce numéro, et notamment dans l’article de Sœur Sandra Bureau qui nous montre l’Office comme dialogue et dialogue trinitaire.

    Deux articles sont consacrés à l’histoire peu connue de l’Office divin, d’abord au premier millénaire, mais aussi ensuite dans l’Église latine. En complément figure une étude documentée sur l’Office byzantin.

    Un religieux d’une communauté nouvelle nous dit sa découverte de la Liturgie des Heures et les possibilités qu’elle a ouvertes à sa prière.

    Enfin un point particulier est abordé avec une étude sur les répons français de l’office des Vigiles.

    Souhaitons que ce numéro contribue encore à rapprocher les esprits soucieux d’une expression juste et profonde de la foi et les âmes assoiffées de Dieu. Car au fond, l’objectif est le même.

  • Éditorial

    La crise que connaît le clergé dans l’Église catholique depuis au moins les années 50 du XXe siècle n’est pas terminée. Malgré tous les espoirs de reprise (avec le Concile, avec l’arrivée des communautés nouvelles, après l’an 2000, etc…), tous les indicatifs sont à la baisse, et tendent inexorablement vers le bas. La démoralisation s’est installée un peu partout et les plans de relance qu’on pouvait encore proposer dans les années 80 avec l’espoir de retourner la situation sont peu crédibles. On peut certes se dire que la crise est surtout européenne et liée aux pays dits développés, tandis qu’il est des pays, en Afrique notamment, où les séminaires sont pleins et les vocations nombreuses. Mais ne nous y trompons pas : même là certains effets délétères apparaissent déjà et, si la ferveur est réelle, le choc des modèles culturels issus des pays occidentaux n’a pas fini d’ébranler les bases de la vie sacerdotale, compte tenu surtout de la fragilité de la formation dans bien des cas.

    Dans ce contexte, il est impossible de ne pas prêter attention à la voix de ceux qui, constatant l’essoufflement d’un certain modèle sacerdotal, appellent de leurs vœux une profonde refonte de la conception même du ministère ordonné. Généralement ce qui est considéré comme la cause perdue, c’est la notion du prêtre séparé, homme de Dieu envoyé à un peuple pour le sanctifier et l’instruire. Le prêtre, s’il a un avenir, ne pourrait s’envisager que comme un acteur parmi d’autres, au sein d’une communauté où s’exercent des responsabilités plurielles. Et, dans cette perspective, le célibat sacerdotal est évidemment un anachronisme, pour ne pas dire une hypocrisie. De façon encore rampante, on voit apparaître des projets de solutions alternatives, le diaconat permanent étant pour certains la première étape en vue d’un clergé marié et bien inséré dans la « vie », comme on dit. Mais, derrière ce changement qu’on pourrait croire mineur, car il ne remet en cause, croit-on, qu’un aspect de la discipline ecclésiastique, c’est toute une vision de l’Église qui est en jeu : au lieu d’être cette enclave du ciel, venue d’ailleurs pour ouvrir ce monde à la provocation de Dieu et le préparer au retour du Seigneur, elle serait là, au contraire, pour lui permettre de se construire dans son autonomie, dans un sens toujours plus humain.

    Après les règnes de Jean-Paul II et de Benoît XVI, réputés hostiles à toute évolution en ce domaine, les partisans d’un changement radical fourbissent leurs armes en ce moment et le choc s’annonce rude.

    Ce numéro de Résurrection voudrait humblement apporter sa contribution à une refondation de l’identité sacerdotale, en partant de cette conviction que ce n’est pas le sacerdoce apostolique qui doit changer en se conformant aux modèles du monde, en renonçant à être le sel de la terre et la lumière du monde, mais c’est toute l’Église qui doit se renouveler dans sa fidélité au Christ, après des années d’affaiblissement intérieur. Ce dont souffrent les prêtres aujourd’hui, ce ne sont pas des prétendues contraintes imposées par l’autorité de l’Église, c’est de l’ambiance générale qui dévalue le sacrifice, qui relativise la foi, qui prône une fausse égalité.

    Conformément à sa mission intellectuelle, la revue Résurrection voudrait s’efforcer de fonder théologiquement ce qui est tout autre chose qu’une position de circonstance, ou un attachement au passé.

    Après l’habituel billet sémantique, qui nous permet de voir clair dans le sens des mots « prêtre » et « sacerdoce » et de comprendre la raison de ce double vocabulaire, on attachera une importance particulière à l’article consacré à l’École française, qui ne se veut pas seulement un point d’histoire des idées, mais qui formule ce qui est peut-être le fond de toute l’affaire, en posant la question : le prêtre remplit-il seulement une fonction ou est-il intérieurement transformé par la grâce de l’ordination ?

    Vient ensuite un article qui montre en quel sens le prêtre peut être vu comme l’« instrument conjoint » du Christ pour agir dans le monde : en envisageant la célébration de la messe bien au-delà du seul moment où le prêtre consacre les espèces in persona Christi, l’auteur veut nous faire sentir cette intime collaboration du Sauveur avec celui qui lui prête son corps, son cœur et toute sa vie.

    Un point sensible reste la place du prêtre dans une communauté qui a pris plus clairement conscience de sa dimension sacerdotale depuis le Concile Vatican II. En quel sens le prêtre doit-il rester un « séparé » ? En quel sens doit-il être le « père », le « berger » ? Toutes ces questions sont abordées franchement et reliées au cœur de la problématique de ce numéro.

    Un excursus en direction du cinéma ne sera pas inutile, car, si les images vues à l’écran peuvent conforter les stéréotypes concernant le prêtre, elles peuvent aussi dans certains cas les faire voler en éclats et aider à pénétrer dans l’aventure intérieure qu’est le sacerdoce catholique.

    Enfin un plan de travail, résultant du programme de préparation du Pèlerinage à Vézelay 2010, permettra de camper rapidement un aspect important du sujet : le prêtre est celui qui maintient béante dans ce monde la provocation eschatologique, la brèche ouverte par le Christ, c’est pourquoi la contradiction le vise particulièrement.

    Ce numéro aurait mérité d’autres développements, notamment bibliques. Peut-être d’autres occasions nous seront-elles fournies pour le faire.

  • Éditorial

    Résurrection ne sort pas de sa compétence habituelle en offrant à ses lecteurs ce numéro consacré à la Liturgie des Heures. Nous avons appris de nos maîtres que la prière contemplative était le lieu même de la plus profonde élaboration théologique, parce que c’est là, au point où « mystique » et « mystère » se rejoignent, que l’homme ne se contente plus de parler de Dieu, mais se laisse transformer par lui, non seulement dans sa volonté et ses affections, mais dans ses concepts mêmes.

    La liturgie des Heures intervient ici comme un domaine particulièrement riche de la prière offerte aux enfants de l’Église. Et cela principalement parce qu’elle donne corps à la célébration de chaque mystère, lui permet de durer et de s’approfondir. Sans doute la célébration eucharistique est le sommet que rien ne dépasse, mais nous savons tous que, surtout dans nos liturgies d’Occident, la messe n’occupe qu’une faible part de la journée, que ses prières, les lectures et les chants du propre ne peuvent suffire à en présenter toutes les facettes, là où la liturgie des Heures détaille bien davantage, joue sur la subtile correspondance des psaumes et des antiennes, des répons et des lectures, et nous permet de saisir le mystère liturgique non comme un épisode particulier de la vie de Jésus ou des saints, mais comme un point chargé d’innombrables harmoniques et qui renvoie à tous les autres points du cycle liturgique.

    La liturgie des Heures est théologienne parce qu’elle nous fait entrer dans un rapport très particulier avec la Parole, que les Médiévaux appelaient la Sacra Pagina. Cette Parole est donnée à la fois pour notre instruction (et combien de versets bibliques défilent chaque jour sous des formes variées, si l’on dit les sept offices de la journée !), mais elle devient aussi notre parole dans la prière des psaumes, nous y coulons nos propres inflexions, nous apprenons à la vivre de l’intérieur. Elle intègre même son propre écho, puisque l’Office nous donne à entendre (aux Vigiles, appelé aussi office des Lectures) de larges extraits des Pères de l’Église exégètes autorisés de la Parole biblique, et qu’elle nous fait prier sur des compositions hymniques toutes tissées de réminiscences scripturaires. Plus moyen après cela d’instrumentaliser la Bible ou d’y voir seulement un répertoire de citations bonnes pour illustrer des thèses !

    Bien d’autres aspects apparaîtront au fil de ce numéro, et notamment dans l’article de Sœur Sandra Bureau qui nous montre l’Office comme dialogue et dialogue trinitaire.

    Deux articles sont consacrés à l’histoire peu connue de l’Office divin, d’abord au premier millénaire, mais aussi ensuite dans l’Église latine. En complément figure une étude documentée sur l’Office byzantin.

    Un religieux d’une communauté nouvelle nous dit sa découverte de la Liturgie des Heures et les possibilités qu’elle a ouvertes à sa prière.

    Enfin un point particulier est abordé avec une étude sur les répons français de l’office des Vigiles.

    Souhaitons que ce numéro contribue encore à rapprocher les esprits soucieux d’une expression juste et profonde de la foi et les âmes assoiffées de Dieu. Car au fond, l’objectif est le même.

  • Éditorial La Doctrine sociale de l’Église

    Pourquoi un numéro sur la doctrine sociale de l’Église dans une revue de théologie ? L’enseignement prodigué par le magistère depuis plus d’un siècle face aux mutations provoquées par la révolution industrielle n’est-il pas étroitement lié à des circonstances historiques contingentes, et ne court-il pas de risque d’une rapide obsolescence ?

    La dernière encyclique de Benoît XVI, Caritas in Veritate, signée d’un pape théologien, montre au contraire que cette doctrine sociale s’affine et s’approfondit avec le temps, non seulement en fonction des évolutions de notre univers économique, mais aussi et surtout à la faveur d’une authentique réflexion chrétienne fondée théologiquement sur la vérité, en dialogue avec toutes les pensées qui ont marqué le monde contemporain.

    Afin de mieux saisir l’impact des encycliques dites « sociales » sur l’implication de l’Église dans les questions économiques, Paul Airiau rappelle les conditions de l’émergence de ces documents pontificaux et les éléments de réflexion qu’ils proposent face à un contexte socio-économique éminemment changeant. Dès lors se pose la question de la pertinence d’une telle doctrine : apporte-t-elle des solutions appropriées aux problèmes du moment ? Est-elle mieux placée que les diverses théories économiques pour anticiper ou prédire ? Plus sérieusement, sa contingence intrinsèque ne pose-t-elle pas la question de sa réelle utilité ? Du moins est-elle la manifestation d’une fonction régulatrice, voire innovante, de l’enseignement social des papes. Et, de manière plus profonde, cette doctrine n’est peut-être en fin compte rien d’autre qu’une réflexion relevant de la théologie morale appliquée à la vie en société.

    C’est précisément sur cet aspect que se penche l’article du P. Sentis qui pose la question du statut théologique de la doctrine sociale. Celle-ci est en effet fondée sur l’affirmation fondamentale de la dimension sociale de l’homme, mise profondément à mal par l’individualisme contemporain et ses corollaires : l’auto-détermination de l’individu, la « privatisation » des lois et des comportements, l’absence d’un référent universel en matière de morale privée et publique. Une réflexion authentique sur la question sociale doit retrouver ce référent, qui n‘est autre que la « loi naturelle », véritable fondement anthropologique des sociétés humaines, et principe du droit positif des différentes civilisations. C’est dans ce dynamisme spirituel inscrit en tout homme qu’il convient de rechercher les réponses aux problèmes sociaux rencontrés par les communautés humaines, non sous la forme de solutions toutes faites, mais comme le fruit d’une réflexion et d’un engagement où l’imagination et l’énergie de tous sont hautement nécessaires.

    Michel Sollogoub présente de son côté une « réponse russe » aux bouleversements majeurs qui ont ébranlé les pays du bloc soviétique après la fin de l’URSS et la destruction de l’économie marxiste. La brutalité de la transition vers l’économie de marché a provoqué des drames humains autrement plus graves que la crise financière actuelle en Occident, et une réflexion chrétienne a rapidement vu le jour dans ce contexte. La position de l’Eglise orthodoxe semble de prime abord se démarquer de la doctrine sociale catholique sur des questions particulières comme celle de la propriété privée. Mais elle place au centre la liberté de la personne, une certaine dimension ascétique dans l’usage et la consommation des biens, le lien entre l’activité économique et la sanctification du travail humain, et surtout une relativisation des règles du monde capitaliste pour ceux qui, sachant que le Christ les a sauvés de la mort, portent sur le monde présent un tout autre regard. Le point central demeure la dimension ecclésiale et communautaire de l’action sociale, rejoignant par là les réflexions de l’article précédent.

    Deux articles plus ciblés viennent compléter cette problématique. Patrice de Plunkett propose une réflexion originale sur la question de l’écologie, qui pourrait prendre le pas sur les problèmes plus classiques de l’organisation de l’économie et de l’équilibre capital/travail, en repensant la notion de destination universelle des biens à la lumière de la fragilité de notre environnement et de la nécessité de le protéger contre une gestion désordonnée des ressources naturelles. Là encore est soulignée la nécessité de penser l’environnement comme une autre forme de bien commun, à protéger et à faire fructifier selon l’intérêt bien compris d’une humanité perçue comme un corps uni et solidaire, et qui peut ainsi proposer un nouvel art de vivre. Enfin, Matthieu Bréjon de Lavergnée développe, à travers l’exemple de la Société de Saint Vincent de Paul, une théorie du don qui prend en compte la nécessité de médiateurs entre le donateur et le bénéficiaire, la question de la dignité du pauvre, et en fin de compte la manière dont une juste pratique de la charité reste sans doute la meilleure solution pour recréer un authentique lien social lorsqu’elle est enracinée dans l’amour du Christ pour tous les hommes.

  • (Re)partir de l’Ascension éditorial

    L’Ascension du Christ et sa « session » auprès du Père font partie des plus anciennes formulations de la foi, elles figurent dans les différents credo de l’Église des premiers siècles, ainsi que dans les prières liturgiques les plus primitives, à commencer par l’anamnèse de la messe romaine.

    Le fondement scripturaire en est bien attesté, sous la double forme des récits plus ou moins développés (finales de l’Évangile de Marc et de Luc et chapitre 1 des Actes des Apôtres) et des nombreuses allusions à l’exaltation céleste du Christ.

    La réflexion patristique a particulièrement mis en valeur l’Ascension comme établissement du règne cosmique du Christ par l’assujettissement des puissances angéliques, et comme glorification complète de l’humanité assumée dans le Verbe incarné. Reviendrait à une réflexion plus moderne le mérite d’avoir mis en évidence le lien entre le départ visible du Christ et la naissance de l’Église, qui s’instaure dans le régime d’une absence rendant possible une présence (celle de l’Esprit Saint).

    L’exceptionnelle richesse du thème de l’Ascension n’empêche pas une relative désaffection constatée aujourd’hui, tant chez les fidèles que chez les théologiens. L’Ascension dérange, peut-être parce qu’elle semble encourager l’évasion vers le ciel et détourner d’une espérance séculière qui serait, paraît-il, le propre du Christianisme. Mais surtout elle en trouble plus d’un parce qu’elle pose un évènement, là où on ne voudrait voir qu’un message transmis. Que le Christ soit vivant, victorieux, près du Père, intercédant pour le monde, pourquoi pas ? Mais, par pitié, qu’on nous délivre d’une prétendue historicité qui supposerait qu’il s’est passé là quelque chose pour le Christ lui-même ! L’Ascension, dans cette perspective, ne ferait pas rentrer Jésus dans aucun nouvel état, elle ne serait qu’une manière de dire ce qui était vrai depuis Pâques, mais que les Apôtres comprirent seulement quand cessèrent les apparitions.

    Cette manière de voir dans chaque épisode évangélique un message, par lequel Dieu (ou le Christ) nous dirait ce que nous devons comprendre est malheureusement un défaut bien plus général : Noël nous fait percevoir l’intérêt que Dieu éprouve pour nous et la valeur de la créature humaine, la Croix nous manifeste l’amour de Dieu pour nous allant jusqu’à souffrir à notre place de ce qui nous fait mal, la Résurrection nous convainc que la mort n’est pas le dernier mot et que l’amour est plus fort etc… Tout cela est vrai, bien sûr, mais terriblement insuffisant, le salut n’est plus dans la chair, mais dans la connaissance que nous prenons d’un message divin. Cette Rédemption toute « gnostique » ne s’effectue plus à travers des péripéties concrètes de l’existence humaine de Jésus, c’est pourquoi la réalité des faits n’est plus si essentielle et peut être niée sans conséquences pour la « foi ». Il y a peu, notre ami le P. J.-P. Batut a montré, sur l’exemple de la Transfiguration, combien cette vision trop courte dépouillait les récits évangéliques de leur sève« La Transfiguration ou la conclusion de l’histoire remise à la liberté humaine », dans Communio 2008/1, pp. 41-57..

    Nous voudrions le montrer aujourd’hui sur le cas de l’Ascension. Priver la glorification du Christ de son épaisseur historique, c’est méconnaître le réalisme de l’Incarnation, comme nous le montre Isabelle Ledoux-Rak. Le présupposé qui veut que le terme des quarante jours n’introduise aucun changement dans le Christ ressuscité repose sur une vision du temps et de l’éternité que nous croyons possible de contester à partir des textes évangéliques eux-mêmes (article du P. M. Gitton).

    Reste à présenter d’autres contributions qui éclairent divers aspects du mystère de l’Ascension. Le « ciel » où Jésus pénètre n’est pas un domaine vide. La réalité du monde angélique, pour n’être pas matérielle, n’en est pas moins nécessaire à une vision équilibrée de la foi (article de P.-V. Desarbres). La liturgie, en faisant une place privilégiée à l’Ascension, permet au Temps pascal de nous proposer une plénitude à la fois dynamique et ouverte (article de J.-H. Sautel).

    Résurrection apporte là sa contribution à une question difficile et, il faut le dire, un peu occultée. Peut-on souhaiter mieux qu’une saine critique pour faire avancer la question ?

  • Foi et raison dans l’islam

    Pour éviter tout malentendu, lorsqu’on étudie la question du rapport entre la foi et la raison dans l’islam, il faut être conscient de l’arrière-fond avec lequel nous l’abordons spontanément, à savoir, le débat occidental sur la foi et la raison, et la recherche d’une articulation entre foi et raison. En Occident, le rapport entre foi et raison est devenu tendu lorsque ces deux sources de connaissance ont été opposées l’une à l’autre comme étant deux blocs de connaissances autonomes, l’un révélé, l’autre obtenu par l’homme par ses propres moyens. La raison, qui permet de confronter des idées et ainsi d’éliminer des opinions sans fondements, est considérée comme le moyen de ne recevoir que ce qu’on reconnaît comme vrai de façon certaine. Par opposition, on craint que la religion ne soit source d’illusions, car c’est un contenu de connaissance que l’on reçoit, au lieu de le construire. Face à la foi, la raison apparaît alors comme une garantie de réalisme contre les discours idéologiques engendrant superstitions et fanatisme, parce qu’elle offre la possibilité de confronter les idées ; dénominateur commun à tous les hommes, elle est le terrain sur lequel tous peuvent discuter, chercher la vérité, se comprendre, chercher des moyens de favoriser la paix. Ainsi, ce que nous attendons de la raison est la possibilité de confronter des idées entre elles et avec la réalité pour assurer leur validité et provoquer l’accord des intelligences.

    Cependant, le fanatisme n’est-il pas paradoxalement la manifestation d’une rationalité poussée à l’extrême, d’une cohérence qui se veut sans faille ? Les « fanatiques » n’agissent-ils pas en toute cohérence avec leur croyance ? N’y a-t-il rien de plus rationnel que d’agir en fonction de ce que l’on croit ? La raison, en effet, exclut les contradictions, recherche l’ordre, la cohérence. Il semblerait même que les Occidentaux manifestent bien plus de contradiction quand ils refusent d’agir selon leur foi. Si nous considérons que non seulement la raison, mais aussi une foi authentique, devraient mener à la paix, pourquoi l’unité des deux, c’est-à-dire la volonté de vivre en cohérence avec sa foi, mènerait-elle au fanatisme ?

    Pour clarifier le débat, il faut définir les termes. « Raison », dans le débat « foi et raison », désigne souvent l’ensemble des connaissances que l’homme peut acquérir par lui-même, par opposition à celles qu’il acquiert par la Révélation. On renvoie donc en fait à toutes les facultés naturelles de connaissance, y compris l’expérience. Mais, au sens strict du terme, la raison est une faculté qui permet de mettre de l’ordre, de la logique, dans les connaissances, et de construire ainsi un ensemble cohérent. En ce sens, on la distingue de l’expérience, source de connaissances singulières.

    Quant à la foi, elle est souvent considérée comme croyance en un « bloc » de connaissances révélées. Le concile Vatican I la définit comme « une vertu surnaturelle par laquelle, prévenus et aidés de la grâce de Dieu, nous tenons pour vrai ce qu’il a révélé »Vatican I, Dei Filius, 3.. Cependant, la foi comme adhésion à la révélation (fides quae) découle de la relation de confiance à Dieu (fides qua).

    Ceci permet de comprendre, d’une part, que le rapport entre raison et foi n’a pas toujours été conflictuel : la foi découlant de la confiance en Dieu ne s’oppose pas à la raison, mais, comme faculté qui ordonne des connaissances, elle l’appelle au contraire : la raison cherche à élucider l’expérience que l’homme a faite de la relation à Dieu et à rendre compte du contenu de la Révélation. C’est lorsque l’on assimile la raison à l’ensemble des connaissances que l’homme peut acquérir naturellement et que l’on considère la foi uniquement comme un « bloc » de connaissances autonomes que l’on oppose foi et raison. Lorsque l’on oublie le motif de la foi, la confiance en l’autorité de Dieu, confiance par laquelle (fides qua) nous adhérons aux dogmes, foi et raison ne se comprennent plus qu’en opposition.

    D’autre part, la distinction entre les deux sens donnés au terme « raison » permet de préciser en quel sens la raison peut protéger contre les illusions et le fanatisme. Les excès du rationalisme nous ont montré que la raison n’est pas une garantie absolue contre ces dangers et qu’elle peut mener au totalitarisme en construisant, puis en voulant imposer des utopies, cohérentes en elles-mêmes, mais ne correspondant pas à la nature de l’homme.

    La question n’est donc pas seulement de savoir si l’islam favorise l’usage de la raison, mais si l’usage fait de la raison est un moyen de lutter contre les illusions et le fanatisme. Il faut donc chercher à comprendre comment s’articulent foi et raison dans l’islam, puis étudier les conséquences de ce rapport.

    Certes, il est très difficile de parler de l’islam en général car on y trouve beaucoup de diversité. Néanmoins de grandes lignes peuvent être dégagées. L’essentiel de cet article concerne le sunnisme, largement majoritaire. Par ailleurs, le mouvement de renaissance apparu au XIXe siècle (nahda) n’est pas étudié ici.

    Nous partons du constat que dans le monde musulman, la raison a eu principalement un rôle juridique, ainsi qu’en témoignent les madrasas, écoles liées aux mosquées, essentiellement juridiques. Après avoir constaté ce développement historiquement, il faudra s’efforcer de comprendre s’il est lié à la religion musulmane ou bien s’il est le fait de circonstances historiques contingentes, et quelle place est malgré tout octroyée à la raison théorique, à laquelle nous pensons spontanément dans le cadre du rapport entre raison et foi.

    Perspective historique

    Le droit est rapidement devenu la discipline centrale en islam : « Dans les premiers temps islamiques, la majorité des musulmans dans les pays de langue arabe étaient sunnites, c’est-à-dire rejetaient l’idée d’un imam infaillible qui pouvait, en un sens, prolonger la révélation de la volonté de Dieu. Pour eux, cette Volonté avait été définitivement et complètement révélée dans le Coran et la sunna (tradition) du prophète, et ceux qui avaient la capacité de les interpréter, les oulémas (docteurs de la Loi, théologiens), étaient les gardiens de la conscience morale de la communauté. »Hourani, A., Histoire des peuples arabes, Seuil, 1993, p. 217. Ainsi l’interprétation du Coran, moyen privilégié d’accès à la volonté divine dans la vie concrète, fut vite institutionnalisée dans le droit jurisprudentiel (fiqh), droit sacré déduit de la sharī’a, la loi révélée. « Très tôt semble s’être instaurée une procédure réglementée pour la transmission du savoir religieux. Dans les mosquées […], les étudiants se groupaient en cercle autour d’un maître qui, assis contre un pilier, exposait un sujet en lisant un livre et en le commentant. Mais à partir du XIe siècle au moins, se développa un type d’institution consacrée en grande partie à l’enseignement du droit, la madrasa. »Ibid., p. 223. « Certaines institutions avaient pour but d’enseigner le Coran ou le Hadith, mais la principale finalité de la plupart d’entre elles était l’étude et la transmission du fiqh. »Ibid., p. 224.

    L’analyse rationnelle du Coran a d’abord un but juridique : « Ces principes n’étaient pas élaborés et discutés seulement pour eux-mêmes, mais parce qu’ils constituaient la base du fiqh, la tentative de prescrire en détail, par un effort humain responsable, le mode de vie (sharī’a) que les musulmans devaient avoir afin d’obéir à la Volonté de Dieu. Toutes les actions humaines, en rapport direct avec Dieu ou avec d’autres êtres humains, pouvaient être examinées à la lumière du Coran et de la sunna tels que les interprétaient les personnes qualifiées pour exercer l’ijtihād. »Ibid., p. 218-219. Ces écoles développèrent le droit islamique en cherchant à constituer un système de droit complet et immuable. Dieu a, en effet, révélé sa loi dans le Coran, de manière définitive, aussi les écoles tâchent de s’en approcher au plus près, s’en voulant des répliques exactes. Pour appliquer la loi divine dans tous les cas, le fiqh va chercher à constituer un système juridique complet.

    Pour cela, le fiqh se divise en deux parties : les furū’ (applications) et les ‘usūl (fondements). Les furū’ sont nécessaires pour déduire des principes de la sharī’a l’application aux cas particuliers. Dieu ayant entièrement révélé sa volonté dans le Coran, ce processus déductif devrait être suffisant. Cependant, à la lecture, le Coran ne se présente pas comme un code de droit complet, cohérent et explicite qui permettrait de déduire de ce que l’on doit faire dans chaque situation. Aussi, quoique les juristes cherchent au maximum à établir les lois au moyen de principes déjà établis, ils durent établir les principes spécifiques qui forment les fondements (‘usūl) du droit. La tradition a retenu les quatre principes suivants :

    le Coran (n’offrant pas un ensemble cohérent de prescriptions, les juristes établirent le principe de l’abrogeant et de l’abrogé : lorsqu’il y a des contradictions le dernier verset dans l’ordre chronologique de révélation abroge le précédent),

    la sunna, ou tradition au sens large. Muhammad est non seulement celui qui a transmis le Coran mais aussi le modèle du bon musulman. Aussi, les hadiths (paroles ou petits récits centrés sur une parole) ont un statut quasi-équivalent au Coran dans la pensée musulmane. La sīra (biographie de Muhammad), bien que d’origine tardive, joue un rôle important dans le même sens.

    le consensus, (ijmâ’) mais dont la valeur est déniée par les kharijites, les mu’tazilites ou les chiites.

    l’interprétation (ijtihād) selon les règles de l’analogie, qui permet de transposer les préceptes du Coran à d’autres cas, en remontant à la cause qui est au fondement d’une règle pour pouvoir l’appliquer de façon plus générale.

    De par la volonté de coller parfaitement avec une sharī’a idéale, la raison est utilisée en vue de l’élaboration d’un code, ou d’un système, juridique, complet et parfaitement cohérent en lui-même. Le droit islamique apparaît donc comme tout à fait rationnel en ce qu’il cherche à être cohérent, systématique. Pourtant, cette recherche de cohérence et de systématicité va affaiblir le développement de la pensée. Durant la phase de formation du fiqh, diverses écoles se sont développées. Or, le fiqh visant à donner une réplique exacte de la loi divine, cette diversité est contradictoire avec son but. Aussi, une fois les grands principes du fiqh établis, commença une phase de relative fixité : le nombre des écoles se réduisit à quatre, celles-ci se distinguant par le poids relatif qu’elles accordent aux ‘usūl al-fiqh (fondements du droit). Les savants musulmans considérèrent d’ailleurs ces différences comme mineures : « Les oulémas avaient pour tâche de conserver la tradition islamique et de garantir l’unité de l’oumma ; autant dire qu’il leur fallait gommer les divergences plutôt que de les faire apparaître au grand jour. »Mervin, S., Histoire de l’islam, Flammarion, 2000, p. 74.

    De plus, dès le Xe siècle, la majorité des travaux ne visent plus qu’à expliciter ou résumer les ouvrages précédents. C’est ce que d’aucuns ont appelé la fermeture des portes de l’itjihād.

    Ainsi, quoique la pensée juridique se soit figée durant une longue période, on constate une réelle recherche de rationalité et de cohérence de la part des musulmans. Deux questions se posent alors qui nécessitent d’approfondir la nature de la « foi » musulmane :

    Si l’usage principal qui a été fait de la raison est un usage juridique, est-ce dû à la nature même de l’islam ou simplement au contexte historique ? De même, si la pensée juridique s’est figée, est-ce dû à la nature même de l’islam ou simplement au contexte historique ?

    L’usage qui est fait de la raison permet-il d’éviter fanatisme et illusions ?

    Nature de la « foi » musulmane et conséquences quant à son rapport avec la raison

    Certaines caractéristiques de l’islam permettent de comprendre comment il a donné naissance à une pensée juridique, selon un processus dont il faut saisir la logique. Que ce processus soit logique ne signifie pas qu’une pensée non juridique est impossible en islam (l’histoire montre le contraire), ni que ce processus était inévitable, mais seulement que c’est une pente naturelle.

    L’islam est une « foi » dans une loi. Ainsi que l’indique la signification du terme « islam », ce qui compte d’abord est d’être soumis à Dieu, de lui obéir. La première question est donc de savoir ce qu’il convient de faire pour Lui obéir. La loi à laquelle Dieu demande d’obéir est contenue dans le Coran. Dans le christianisme, « l’objet révélé est une personne […] c’est son histoire qui constitue ce que Dieu révèle et qui constitue ce par quoi Dieu se révèle lui-même. Dans l’islam, le verbe de Dieu est devenu un Livre, supposé dicté mot à mot par Dieu et transmis tel quel par Muhammad. Il est non ce par quoi Dieu révèle ce qu’il est mais seulement ce qu’il veut. »Brague, R., « L’Islam, la foi et la raison : quel dialogue ? », in Kephas, n°21, janvier-mars 2007, p. 80. La « foi » en islam n’est pas d’abord confiance en une personne mais obéissance à une loi, sans nier la présence d’une notion d’obéissance en christianisme et de confiance en islam.

    Il en découle deux conséquences quant au rapport entre la foi et la raison. Tout d’abord, l’objectif étant de savoir comment agir, la tâche de la raison sera d’expliciter la loi coranique. En effet, la sharī’a contenue dans le Coran ne statue pas explicitement sur toutes les questions juridiques. Cependant, la Révélation est considérée comme une révélation complète de la loi de Dieu, particulièrement pour les sunnites, pour lesquels la volonté de Dieu est définitivement et complètement révélée dans le Coran et la sunna. Dès lors, il est nécessaire de faire appel à la raison pour élaborer un système de droit complet et explicite afin d’établir avec précision les préceptes auxquels doit obéir tout musulman. Il s’agit d’élaborer un système, c’est-à-dire un ensemble de lois (ou de connaissances) cohérentes entre elles. La loi islamique ne pourra, en effet, apparaître comme divine que si elle forme une totalité, qu’elle a réponse à tout et n’a pas besoin d’être rectifiée. Ainsi toutes les sphères (religieuse, morale, sociale) de la vie sont normées par cette loi. Pour établir un tel système, la raison recherche donc avant tout la cohérence avec elle-même, plus que la coïncidence avec la réalité.

    Par ailleurs, la foi se définissant par la croyance en un « bloc » de connaissances, de lois à appliquer, la raison se trouve face à deux sources de connaissances parfaitement autonomes : l’expérience et la RévélationDans le christianisme, la foi contient également un contenu révélé de connaissance et Dieu, dans l’Ancien Testament révèle sa Loi au peuple hébreu. Cependant, toutes ces révélations sont des supports de la relation entre Dieu et son peuple, la Loi n’est pas seulement révélée pour être appliquée, mais parce qu’elle signifie une alliance entre Dieu et son peuple, c’est bien la raison pour laquelle Jésus peut l’achever en rendant caduques certaines prescriptions. Par ailleurs, les textes sacrés ne sont pas la Parole de Dieu en elle-même mais le récit d’une relation à Dieu qui s’est déroulé dans le temps, c’est-à-dire d’une expérience réelle. Le contenu dogmatique qui en est issu est le résultat d’un travail d’interprétation, interprétation, non pas seulement de la lettre d’un texte, mais de l’expérience à laquelle il renvoie., et foi et raison vont s’opposer comme deux sources de connaissances autonomes. Ceci renforce la tendance de l’islam à créer un système cohérent en lui-même mais autonome par rapport à la réalité.

    Pour approfondir le rapport de la « foi » musulmane à la raison, il faut à présent étudier trois caractéristiques de son objet, la loi islamique : loi incréée, donnée par Dieu dans le Coran ; loi d’une communauté, l’oumma : communauté des croyants ; loi « remède ».

    Foi dans le Coran, foi en un texte incréé

    La question de savoir si le Coran est incréé, voire s’il est un attribut de Dieu, n’ait pas été tranchée tout de suite de façon unilatérale, mais son statut est tel qu’il est vénéré dans sa lettre dès les origines. Dès lors, prendre du recul et l’interpréter est très difficile : on ne peut l’interpréter comme un texte écrit par des hommes. S’il est incréé, son interprétation ne peut être qu’une déformation. Aussi la nécessité pratique de l’interpréter est quasiment contradictoire avec son statut. Celui-ci renforce donc la tendance des juristes à le considérer comme un système juridique complet (à partir duquel on peut juger de tout cas particulier) et à dissimuler autant que possible la nécessité de l’interpréter. C’est pourquoi, une fois les grands principes du fiqh mis en place, celui-ci va se figer. Toute innovation apparaît comme blâmable. « La doctrine islamique est supposée être presque toute entière dans le Coran et avoir été presqu’intégralement exprimée par les premiers musulmans. Par suite, l’hérésiographie rattachera systématiquement tout mouvement ou individualité de l’histoire à un personnage archétype des débuts de l’islam. »Urvoy, D., Histoire de la pensée arabe et islamique, Paris, Seuil, 2006, p. 59.

    Ainsi, l’islam a besoin de la raison pour constituer ce système juridique, mais s’efforce, en même temps, de la restreindre à la fonction de déduire l’application du droit, évitant remises en questions et controverses qui pourraient semer le doute sur la valeur de la lettre du Coran.

    La référence au prophète va dans le même sens. Le Coran n’étant pas un code de loi complet, les juristes ont considéré les hadiths et la sīra comme une source de droit, prenant le prophète comme modèle du bon musulman, renforçant la tendance de la pensée à se figer sur un modèle unique se trouvant dans le passé : « Chaque fois que l’islam s’est senti en difficulté, la tendance réactionnaire s’est souvent arrogé le droit de dicter sa position au reste de la société, rejetant les thèses novatrices pour mieux se cantonner à la tradition. »Chebel, M., L’Islam et la Raison. Le combat des idées, Perrin, 2006, p. 67. Ainsi, croire que le Coran est une loi incréée et que Muhammad est le modèle idéal du bon musulman amène à rechercher un code de droit complet et immuable, et pour cela rationnel.

    Foi dans le Coran, foi en la loi d’une communauté

    La loi révélée se caractérise aussi comme loi d’une communauté : l’oumma. Tous les musulmans sont en effet censés appartenir à une même communauté politique, unie par la sharī’a. Être musulman se traduit immédiatement par l’appartenance à une communauté, comme on le voit dans le débat au sujet de l’appartenance des pécheurs à la communauté. La loi coranique n’est, en effet, pas simplement une loi que chacun choisit d’adopter pour soi de façon personnelle, mais une loi qui vise à régir une communauté. Diverses réponses ont été apportées, oscillant entre un modèle de société idéale composée d’hommes purs respectant la loi donnée dans le CoranLes Kharijites ont une conception très rigide de la communauté, qui doit être entièrement soumise à la Loi. Doivent être exclus toute communauté qui ne respecterait pas à la lettre le Coran, ou tout musulman qui commettrait une faute grave. Selon eux, se fondant sur le Coran : « Combattez le parti qui est rebelle jusqu’à ce qu’il s’incline devant l’ordre de Dieu » (XLIX, 9), le jihad comporte la mise à mort ou la réduction en esclavage du fautif. , qui exclut par principe toute dissension, et des conceptions plus pragmatiquesLes Najdites, forme modérée du Kharijisme, n’ont pas voulu appliquer des règles d’exclusion aussi dures. Ils définissent cependant la foi par les obligations qui découlent du Coran et des paroles du prophète : la connaissance de Dieu et de ses messagers, l’acceptation des écritures, la reconnaissance de la vie et des biens des musulmans comme sacrés. « En revanche, tout ce sur quoi le Coran n’est pas explicite n’est pas obligatoire. Cela conduit à une vision plus souple qui a valu aux Najdites le surnom d’ ‘excuseurs’. » (Urvoy, D., op. cit., 2006, p. 68) Un acte isolé, même grave, n’exclut pas de la communauté, ni de l’entrée au paradis. Le refus du combat effectif ne rend pas incroyant, mais « hypocrite ». Cependant, le pécheur grave est un incroyant : « la persistance de la faute, même légère, […] ravale le croyant au rang d’ ‘associateur’. » (ibid., p. 68)
    Les murgites (adversaires des Kharijites) distinguent morale et foi. Il faut accepter les gouvernants pécheurs : le péché relève de la morale, non de la foi. Le pécheur grave est hypocrite, mais reste un croyant aux yeux des hommes car nous ne pouvons préjuger du reste. Les critères d’appartenance à la communauté sont la prière, faite en commun, l’aumône, qui fait l’objet d’une perception officielle, la profession de foi, acte personnel public.. L’appartenance se définira finalement par une obéissance minimale au Coran, à partir de ce que le Coran, les hadiths et la sīra décrivent comme devant être l’oumma, dont le modèle est la première communauté constituée autour de Muhammad, caractérisée principalement par son unité autour de son chef.

    Ceci renforce la tendance de la pensée islamique à constituer un système : toute dissension est perçue comme une menace pour l’unité de la communauté, on préfère éteindre les dissensions théoriques pour assurer l’unité politique. Par ailleurs, on s’interdit parfois de regarder la réalité des différences en raison du préjugé idéologique de l’unité de la communauté. L’empire s’étendant après les premières conquêtes, on s’aperçoit qu’il perd sa relative unité originelle : les penseurs musulmans s’efforcent de résoudre la question de son unité, de trouver une solution politique, mais refusent de questionner le postulat de l’unité du monde musulman.

    La croyance en une loi « remède »

    Une dernière caractéristique de la loi est d’être un remède : les hommes ont besoin d’une loi parce qu’ils dévient sans celle-ci. Les musulmans considèrent en effet que le monde, par lui-même, tend à se dégrader. Ainsi, après chaque révélation, les hommes ont altéré les textes : les juifs, la Torah ; les chrétiens, l’Évangile. C’est pourquoi Dieu est obligé de renouveler le don de sa révélation : « l’action de l’homme est nécessairement dégradante. Dieu est obligé d’intervenir par ses prophètes pour « restaurer », face aux déviations humaines. »Urvoy, D., op.cit., pp. 51-52.. L’histoire n’apprend donc aux hommes rien de nouveau, elle ne fait que répéter, sans l’approfondir, une même révélation. L’islam, qui détient la dernière révélation, la seule qui n’ait pas été altérée, a donc pour mission de protéger le monothéisme contre l’altération des textes sacrés. Considérer Muhammad et sa communauté comme des modèles renforce l’idée selon laquelle l’avenir est synonyme de dégradation. « Muhammad aurait dit : ‘La meilleure génération est ma génération, et ensuite celle qui la suit, et ensuite celle qui suit celle-ci.’ »Stark, R., Le Triomphe de la raison, Presses de la Renaissance, Paris, 2007, p. 25. La religion, la loi donnée par Dieu, apparaissent alors comme un rempart comme la dégradation du monde, un remède à la déficience de l’homme, d’où des crispations contraires à un développement libre de la raison : l’islam ne peut que craindre les critiques, les considérer comme mauvaises, sources de perversion, et chercher à se défendre en érigeant un système le plus clos possible (parce que complet et cohérent), que les attaques du monde extérieur ne peuvent pas atteindre.

    Cet usage de la raison a pour première conséquence de faire primer la raison pratique sur la raison théorique. Le danger est alors de conduire à perdre de vue la réalité : la raison pratique disant ce qui doit être, quand la raison théorique dit ce qui est, on risque de s’enfermer dans des illusions, de croire que ce que l’on veut voir exister est possible, voire existe réellement. En prenant pour modèle une société idéale qu’il s’agit d’instaurer, au lieu de commencer par considérer la société réelle, on risque d’aboutir à une idéologie tendant à imposer son idée à la réalité. Ceci est d’autant plus vrai que la foi musulmane est une croyance en un ensemble de lois qui sont reçues en « bloc », dans un livre unique, le Coran, sans se soucier de leur adéquation avec la réalité. Par ailleurs, la raison tend à se limiter à son rôle déductif, s’interdisant de s’interroger sur les fondements, attitude qui devient d’autant plus pesante que la raison cherche à constituer un système cohérent. Or le XXe siècle a montré comment la croyance en des utopies rationnelles, parfaitement cohérentes en elles-mêmes mais détachées de la réalité, pouvait mener au totalitarisme. L’islam n’est pas en soi un système totalitaire dans la mesure où il n’engendre pas un État-parti tout-puissant voulant, au nom d’une idéologie, créer un monde et un homme nouveaux, et imposant pour ce faire à la société un contrôle à l’aide de services de propagande et de répression omniprésents et requérant une adhésion des consciences. Néanmoins, l’islam cherche à appliquer une vision idéologique du monde à la réalité.

    Pourtant, l’islam ne conduit pas obligatoirement à un système clos : le droit islamique ne s’est pas élaboré seulement par un pur processus rationnel et systématique à partir du Coran, mais a pu tenir compte des traditions locales, des contextes particuliers… Cependant, plus l’islam revient vers le rapport à la loi qui lui est propre, plus il développe un usage purement déductif et visant à s’établir en système, et plus il risque d’engendrer un cadre idéologique.

    La place accordée par l’islam à la raison ne semble donc pas favoriser la recherche de la sagesse qui passe par des remises en question, par l’effort de la compréhension de l’autre, par une prise du recul par rapport à ses propres positions. Son souci systématique de cohérence et de complétude empêche un usage plus large, plus libre de la raison.

    La raison théorique

    Le rôle principal confié à la raison est certes juridique, mais les musulmans ne se sont pas contentés de ce seul usage de la raison : de grands théologiens ou philosophes ont réfléchi aux grandes questions de la vie humaine : la liberté humaine, la responsabilité, la nature, Dieu. On ne peut aborder la totalité de la pensée islamique, mais on tentera de voir comment les facteurs vus précédemment ont joué sur le contenu de cette pensée théorique. Après un bref panorama historique, on s’attachera à Al-Ghazali, penseur assez représentatif de l’islam, car il fait la synthèse des différents courants de son époque et il est considéré comme le penseur consensuel par excellence de l’islam, puis à Averroès, considéré comme le grand philosophe musulman et comme porteur de l’idée de tolérance.

    Pour voir comment les tensions vues précédemment se répercutent dans leur pensée, nous examinerons leur conception de la place à accorder à la raison vis-à-vis de la foi à travers la question de l’interprétation du Coran. Cette question a deux faces : dans quelle mesure l’interprétation du Coran, idéalement inexistante, est néanmoins possible et même nécessaire notamment en raison de son manque de clarté ? Quand est-elle licite, vu la menace que les divergences d’interprétations représentent pour l’unité de la communauté, une priorité en islam ?

    Place de la théologie (kalam)

    Divers courants de pensée spéculatifs se sont développés dans le monde islamique, avec pour but d’approfondir les vérités révélées du Coran et d’élaborer une sagesse sur le modèle de la philosophie grecque, mais ils ont le plus souvent été marginalisés par la communauté musulmane. Les mu’tazilites (sunnites, 750-1000) sont considérés comme les premiers théologiens spéculatifs en islam. Leur nom indique lui-même leur marginalisation : le Mu’tazil est « celui qui s’isole ». Ce mouvement se sépare de la pensée dogmatique. Il inspira ensuite plusieurs penseurs, mais le plus souvent en tant qu’il représentait un moyen de sortir de la pensée musulmane traditionnelle.

    À la fin du IXe siècle, les partisans du dogme du Coran incréé s’imposent et les thèses mu’tazilites sont condamnées. Les études se concentrent à nouveau vers le droit. « On cherche à renforcer le droit, à sacraliser la parole des imams en accordant, par exemple, des privilèges exorbitants à tous ceux qui s’investissent dans la conservation et dans la transmission de la parole prophétique. On dit que ce siècle avait entraîné une ‘fermeture’ en empêchant toute velléité d’interprétation nouvelle, mais aussi en combattant toute tendance divergente et en orientant le plus grand nombre de ses érudits vers des disciplines traditionnelles, à savoir le fiqh, la grammaire, le hadith, la récitation du Coran, la méditation sémantique de chaque vocable, les oraisons muettes ou jaculatoires pour renforcer la puissance magique du Livre sacré, etc. »Chebel, M., op. cit., pp. 70-71.

    De la même façon, dans le chiisme, un mouvement se marginalise donc lui-même pour pouvoir subsister : les « frères de la pureté ». Pour échapper aux hommes de pouvoir, ils choisissent l’anonymat et écrivent une encyclopédie entièrement anonyme.

    Al-Ghazali

    Al-Ghazali fut un penseur estimé : non contesté de son vivant, il fut ensuite considéré dans l’islam sunnite comme réalisant le consensus fondant l’unité des croyants. En matière de théologie, il s’insère dans l’ash’arisme qui veut adopter juste milieu entre la lecture purement littérale du Coran qui conduit à l’anthropomorphisme (notamment chez certains hanbalites qui refusent toute interprétation) et l’exégèse des mu’tazilites qui risque de défigurer le contenu des textes et de mener à des controverses menaçant l’unité de la communauté. Al-Ghazali constate, en effet, que les essais d’interprétation du Coran viennent de débats juridiques nés des luttes de pouvoir entre les juristes. Les luttes juridiques engendrèrent des luttes dogmatiques : la théologie devint ainsi la science des intrigants, non de ceux qui veulent servir la vérité. Ces dissensions mettent en danger la communauté musulmane. D’autre part, dans l’esprit d’Al-Ghazali, si le Coran, qui est la vérité elle-même, ne peut en principe être sujet à interprétation, celle-ci est rendue indispensable par ses versets anthropomorphiques, contraires à la foi musulmane en un Dieu transcendant, au-dessus de toute créature.

    Al-Ghazali recherche un juste milieu : « Qu’ils apprennent le chemin qui concilie les Exigences de la Loi et les nécessités de la raison. Qu’ils le sachent : ceux des anthropomorphistes qui croient nécessaire de se figer dans l’imitation aveugle et de suivre le sens apparent des textes, n’avancent ces doctrines que par faiblesse d’intelligence et pauvreté d’intuition, tandis que les philosophes et les mu’tazilites extrêmes qui s’engagent dans le libre usage de la raison au point d’attaquer les déclarations péremptoires de la Loi, n’avancent ces pensées que poussés par la malignité de leur pensée intime. Les uns tendent au défaut, les autres à l’excès. »Ghazali, Al-iqsihad fi’l-i’tiqad (Le Juste milieu dans la croyance), cité par Roger Arnaldez, « Al-Ghazali, Encyclopaedia Universalis, 1985, t. 8, p. 577. Al-Ghazali va in fine réduire au maximum la place de l’interprétation pour garantir l’unité de la communauté. Contre les mu’tazilites, il soutient que la foi n’est pas liée à une spéculation théologique : les compagnons du prophète ignoraient tout de la théologie et étaient de parfaits croyants. L’islam consiste d’abord à obéir à Dieu. Cependant, il est devenu nécessaire de réfuter les hommes ambitieux qui provoquaient ces débats, pour préserver la vraie doctrine et garantir l’unité de l’islam. N’est accordé à la raison que le rôle de réfuter les erreurs, le Kalam, ou théologie dogmatique, n’a de place que défensive, et secondaire : « il faut avant tout se référer au Coran, car ‘il n’y a pas d’explication après celle de Dieu’. » Urvoy, D. op. cit., p. 418. Il critique les théories de ses prédécesseurs, non en faveur des siennes, mais pour montrer la relativité de la raison.

    Al-Ghazali « s’efforça de définir les limites au sein desquelles le Kalam était licite. C’était essentiellement une activité défensive : la raison discursive et l’argumentation devaient servir à défendre la croyance juste dérivée du Coran et du Hadith contre ceux qui la niaient, et aussi contre ceux qui tentaient d’en donner des interprétations fausses et spéculatives. »Hourani, A., op. cit., p. 229. Pour que la raison ne mette pas en danger l’unité de l’oumma, il faut, selon Al-Ghazali, limiter le nombre de personnes qui s’y intéressent : le Kalam n’est utile que pour réfuter les erreurs ; ainsi, s’il faut que certains le pratiquent, les dissensions entre les écoles étant contraires à l’unité islamique, il faut en détourner le vulgaire qui ne pourrait qu’en être troublé. L’usage théorique de la raison existe mais il est limité à cause des impératifs pratiques auquel Al-Ghazali veut répondre.

    Dans l’ordre juridique, il « entérine la classification et la hiérarchisation des quatre ‘sources’ du Droit (Coran, Hadith, consensus et raison [istishāb, ou présomption de continuité et de cohérence de la Loi]). »Urvoy, D., op. cit., p. 416. La raison est nécessaire, mais n’a qu’une place minimale. D’une part, elle est réduite à imiter les raisonnements utilisés dans le Coran. « La raison existe, créée par Dieu ; on peut donc s’en servir ; mais c’est le créateur qui donne la matière qu’elle doit traiter et les normes qu’elle doit observer, alors seulement, elle est efficace. »Arnaldez, R., « Al-Ghazali », Encyclopaedia Universalis, France S.A., 1985, t. 8, p. 577. Dans La balance juste, Al-Ghazali met en forme les arguments du Coran pour en tirer des modes de syllogisme, en s’inspirant de la logique aristotélicienne. Par ailleurs, les opérations logiques d’Aristote : définition et démonstration, sont reprises, mais uniquement pour lier des mots et des termes, non des idées. En remontant aux idées, on risquerait d’outrepasser le sens du texte et de s’opposer à la volonté divine, d’autant plus que seuls les particuliers, créés par Dieu, existent, il n’y a ni essence commune ni analogie possible entre les êtres. Al-Ghazali préfère ainsi en rester au sens littéral du texte, plutôt que de remonter aux idées.

    Averroès

    Averroès s’oppose à Al-Ghazali, en montrant, non seulement qu’un musulman a le droit d’utiliser sa raison, mais aussi que c’est un devoir pour lui. Dans le Discours décisif, il explique que le Coran déclare obligatoire l’usage de la raison, à la fois pour produire des syllogismes juridiques permettant de statuer sur ce qui n’a pas été qualifié expressément par la Révélation (usage pratique), et pour connaître la création et son créateur (usage théorique).

    Une voie semble enfin ouverte pour la raison, mais il est confronté au même problème qu’Al-Ghazali : les dissensions idéologiques sont une menace pour l’unité de la communauté politique. Selon lui, Al-Ghazali ne fait qu’alimenter les controverses, parce que les ash’arites comme les mu’tazilites font une lecture dialectique des textes, et sont par là incapables de susciter l’adhésion des masses et de répondre aux problèmes de l’élite. Le point de départ d’Averroès est ainsi un souci d’unité politique, ce qui est compréhensible vu ses fonctions politiques. La question de l’unité politique, et des limites à imposer à la raison pour limiter les controverses, ne se pose qu’une fois résolu le problème de l’interprétation du Coran (jusqu’à quel point peut-on interpréter la parole de Dieu ?), qui rend nécessaire la raison.

    Averroès ne s’interroge pas sur la possibilité d’interpréter le Coran dans les mêmes termes que ceux d’Al-Ghazali. Al-Ghazali tâche de résoudre une contradiction interne à la foi musulmane : comment lire le Coran sans déboucher sur un anthropomorphisme contradictoire avec la transcendance de Dieu ? Averroès veut résoudre les contradictions entre foi et raison, ou plus précisément entre la raison interprétant le Coran et la raison interprétant la réalité, posant ainsi le problème du rapport entre foi et raison en des termes semblables aux nôtres. Il présente sa solution dans le Discours décisif : « Partout où il y a contradiction entre un résultat de la démonstration et le sens obvie du Texte révélé, cet énoncé est susceptible d’être interprété selon des règles d’interprétation conformes aux usages de la langue arabe. » Averroès, Traité décisif (trad. Marc Geoffroy), in L’Islam et la Raison, dir. Alain de Libera, G.F. Flammarion, Paris, 2000, p. 87. Il s’agit de le mettre en conformité avec la vérité philosophique par une exégèse appropriée. Averroès légitime le rôle théorique de la raison et montre qu’il existe des points de rencontres entre le Coran et la raison aristotélicienne. Ce rôle n’est d’ailleurs pas seulement légitime mais nécessaire : la raison philosophique va permettre de départager les querelles théologiques.

    Cependant, le Coran reste le critère ultime de vérité : « Il n’est point d’énoncé de la Révélation dont le sens obvie soit en contradiction avec les résultats de la démonstration, sans qu’on puisse trouver, en procédant à l’examen inductif de la totalité des énoncés particuliers du Texte révélé, d’autre énoncé dont le sens obvie confirme le sens l’interprétation ou est proche de la confirmer. »Ibid., p. 87. Il ne s’agit donc pas de mettre en accord le Coran avec la raison aristotélicienne : le critère de vérité d’un énoncé n’est pas la raison philosophique mais la lecture littérale du Coran. Bien que la raison intervienne pour mettre de l’ordre dans le Coran en distinguant les sourates demandant à être interprétées à partir des autres, elle est limitée : la lettre du Coran reste le garant ultime de la vérité et on ne peut aller au-delà de ce qui y est dit explicitement. C’est ainsi que dans Incohérence de l’incohérence, Averroès refuse la possibilité d’un discours sur ce qu’est Dieu : cela ne mène qu’à d’insolubles controverses, c’est pourquoi le Coran ne dit rien d’explicite, mais seulement que Dieu est au-delà de tout. Ainsi, Averroès, quoiqu’il souhaite donner une vraie place à la raison, la restreint par suite du respect qu’il a pour la lettre du Coran.

    Pour comprendre que la distinction entre deux types de versets du Coran, ceux qui doivent être interprétés et ceux qui ne doivent pas l’être, ne remet pas en cause la cohérence de la Révélation divine, il faut la doubler d’une autre distinction : celle de trois catégories d’hommes. Cette distinction va permettre de résoudre le second problème : comment éviter que l’interprétation du Coran ne mène à des querelles menaçant l’unité de la société ?

    Dans le Discours décisif, Averroès distingue trois catégories d’hommes : « Il existe une hiérarchie des natures humaines pour ce qui est de l’assentiment : certains hommes assentent par l’effet de la démonstration ; d’autres assentent par l’effet des arguments dialectiques, d’un assentiment similaire à celui de l’homme de démonstration, car leurs natures ne les disposent pas à davantage ; d’autres enfin assentent par l’effet d’arguments rhétoriques, d’un assentiment similaire à celui que donne l’homme de démonstration aux arguments démonstratifs. »Ibid., p. 85. La révélation est universelle mais, les hommes étant différents, le Coran s’adresse à eux par des moyens différents. Le Coran doit savoir s’adresser et à ceux qui ne sont pas capables de comprendre par démonstration et aux philosophes et savants en leur offrant matière à effort intellectuel. La distinction entre deux types de versets répond à cette distinction entre deux types d’hommes : « Les choses qui en raison de leur abscondité ne peuvent être connues que par la démonstration, Dieu a fait à ses serviteurs qui n’ont pas accès à la démonstration, à cause de leurs dispositions innées, ou de leurs habitudes ou à défaut des conditions [qui leur eussent permis] cet apprentissage, la grâce de leur en présenter des symboles et des allégories, et de les convier à accorder leur assentiment à ces symboles […]. C’est pour cette raison que le Texte révélé se dédouble en sens obvie et sens lointain : l’obvie, ce sont les symboles employés pour représenter ces idées, et le lointain, ce sont ces idées, qui ne se découvrent qu’aux gens de démonstration. »Ibid., pp. 88-89. Ainsi, l’interprétation est tout à fait légitime et nécessaire pour un certain type d’hommes. « Pour le philosophe, il est nécessaire d’interpréter, c’est pour lui une obligation légale, puisque sa connaissance lui a déjà montré que la formulation littérale du Texte révélé n’était pas elle-même le vrai, mais une représentation imagée du vrai. » Geoffroy, M., in L’Islam et la Raison, op. cit., p. 87. Ces passages sont pour lui des signes les appelant à entrer dans leur propre voie. Toutefois, « cette interprétation n’a pas à être connue de l’homme de la foule. »Ibid., p. 87. Car il est nocif d’autoriser l’accès à la science à ceux qui ne peuvent la comprendre.

    Averroès limite donc la légitimité de l’interprétation à certains versets du Coran et à certaines personnes, les philosophes. Outrepasser ces limites est mettre en danger la foi et l’unité des croyants. Dans Le Dévoilement des méthodes de démonstration, Averroès montre l’erreur du Kalam : chercher à interpréter tous les énoncés du Coran, alors que la plus grande partie ne sont aucunement destinés à l’interprétation, et par là mettre en danger la masse des croyants qui ne sont pas destinés à être philosophes. Il s’agit de les protéger contre les interprétations fallacieuses du Coran, et pour cela permettre à la masse de revenir au sens littéral afin qu’elle adhère fermement à l’islam.

    Ainsi, Averroès donne bien une place à la raison et la considère comme indispensable, mais, son rôle est bien délimité, en raison de l’objectif qu’il se fixe : garantir l’unité de l’oumma. La priorité donnée à la pratique, à la réalisation d’une communauté unie, a pour conséquence de limiter le déploiement de l’usage théorique de la raison. Averroès ira d’ailleurs jusqu’à affirmer que sa position n’aura de bénéfices que par l’intervention du souverain politique. Cette limitation de la raison oblige in fine le philosophe à assumer des contradictions. Ainsi, dans Incohérence de l’incohérence, il affirme que « la responsabilité du philosophe à l’égard des autres et de lui-même peut lui imposer de présenter à la face du monde une image non absolument conforme à ses convictions intimes ».Ibid., p. 196. Ainsi, malgré sa conviction contraire, le philosophe dira publiquement qu’il croit à la résurrection des corps car « ce dogme est indispensable aux vertus morales, théorétiques et des arts pratiques de l’homme ».Averroès, op. cit., in L’Islam et la raison, op. cit., p. 197.

    Il existe donc bien un usage tant pratique que théorique de la raison dans l’islam. Cependant, l’islam a tendance à en restreindre le rôle. La primauté de la loi conduit à délaisser la réflexion théorique au profit d’une réflexion uniquement pratique, qui a pour rôle d’établir un système complet, cohérent, et par là clos sur lui-même. Le risque d’un tel usage de la raison est de mener à une idéologie totalitaire. Il faut cependant noter que la pensée ne s’est pas toujours tenue dans ces bornes et a exploré toutes les grandes questions présentes dans la pensée grecque puis occidentale. Cependant, le statut donné au Coran et l’importance de la loi tendent à restreindre cet usage.

    Actuellement, des penseurs musulmans cherchent à développer une réflexion fondamentale dans le cadre de l’islam, à développer un « humanisme » musulman. Il faut espérer que cette recherche les conduira à développer un islam ouvert, mais cela ne sera possible que s’ils parviennent avant tout à s’extraire des cadres de pensées de leurs prédécesseurs.