Auteur : RÉSURRECTION

  • Éditorial Foi, croyances et superstitions

    Y a-t-il une spécificité de la foi chrétienne, par rapport aux autres croyances, religieuses pour la plupart, entre lesquelles se partagent les hommes ? Telle est la question que voudrait affronter ce numéro, tout en sachant qu’il est difficile aujourd’hui de vouloir se situer dans le débat public, qui suppose que chacun a la parole et doit être également respecté dans ses convictions, tout en affirmant que toutes les croyances de se valent pas, que certaines dégradent l’homme et qu’il n’y en a qu’une qui soit la plénitude de la Vérité révélée ?

    Nous voudrions partir de ce principe que le respect de l’autre, l’écoute, l’ouverture au dialogue – conditions nécessaires à toute confrontation saine des opinions et des croyances au sein d’une démocratie –, sont des conditions nécessaires, mais pas suffisantes, pour la poursuite de ce qu’il y a de plus noble dans la vocation humaine : la recherche exigeante de la vérité.

    Pouvoir dire que tout ne se vaut pas, qu’il est des croyances qui sont des superstitions, de fausses religions, des idéologies réductrices, qui ferment l’homme à la transcendance au lieu de l’élever, c’est la condition d’une parole vraie. Sinon, nous sommes dans la langue de bois et, au lieu de respecter l’élan qui porte tout homme vers l’absolu, nous mettons la flamme sous le boisseau, et ramenons tout à la mesure étroite d’une diplomatie sans horizon.

    Mais il doit rester clair que cette hardiesse suppose en retour d’accepter la réciproque et de laisser les autres, éventuellement, nous contester sur ce que nous affirmons – convaincus que nous sommes que tout homme porte en lui l’instinct du vrai et que l’échange sincère ne peut que contribuer à la paix et à l’avancée de tous.

    Ce numéro prétend simplement apporter sa contribution à la recherche de ce qu’il y a de spécifique dans la foi chrétienne. C’est pourquoi, après un rappel des orientations données par le Pape pour l’année de la foi, nous commençons par étudier de près ce mot très simple et souvent galvaudé de « foi », qui porte en lui les deux dimensions – objective et subjective – qui caractérisent l’adhésion à Jésus-Christ.

    L’article du P. Laurent Sentis nous introduit à cette originalité du christianisme, qui est le lien entre le contenu de la foi et la manière même dont elle s’est propagée : par les Apôtres, qui ont fondé les Églises et leur ont transmis en même temps la doctrine du salut.

    L’article d’Adélaïde de Montpellier et de Jérôme Levie nous fait pénétrer dans ce document incomparable, fruit du témoignage apostolique, qu’est le symbole des Apôtres. Ils nous montrent comment la première expression des vérités fondamentales s’est sédimentée autour d’un double axe : trinitaire et christologique.

    Le P. Michel Gitton amorce une réflexion sur l’exigence de vérité que comporte nécessairement la foi chrétienne, il s’agit d’un rapport complexe, car la foi n’est pas la science, mais elle se fonde néanmoins sur la conviction que le Christ, Verbe de Dieu, est cette Vérité même, et que de lui découle toute pensée vraie, avec laquelle peut consonner l’intelligence de tout homme. D’où l’audace évangélisatrice qui est la sienne.

    L’article de Clément Pussiau nous conduit dans les parages de la psychologie des profondeurs et de l’histoire des religions pour nous montrer simultanément l’universalité du sentiment religieux et ses dérives possibles.

    La lettre d’un de nos amis vient conclure cette partie en montrant comment la vérité revendiquée par le christianisme a pu se retourner contre lui, quand elle a été vécue dans un contexte identitaire, où le credo est instrumentalisé pour faire pièce à ceux du dehors.

    Nous accueillons avec joie dans ce numéro, sous la rubrique Varia, l’article d’un de nos anciens collaborateurs revenu parmi nous, complétant le témoignage rendu dans le précédent numéro sur Mgr Charles.

    Que nos lecteurs n’hésitent pas à entrer dans le débat soulevé par ce numéro et nous fassent l’honneur de réagir aux positions que nous avons voulu défendre, dans le seul désir de servir la Vérité qui nous dépasse.

  • Éditorial

    La figure de Maxime Charles, bien souvent évoquée dans la revue Résurrection, présente de multiples facettes dont certaines n’ont été explorées que récemment. A l’occasion de la thèse de Michel Emmanuel « Devenir prêtre dans l’entre-deux-guerres : les années de formation de Mgr Maxime Charles » soutenue en décembre 2011, Résurrection propose une nouvelle évocation de son fondateur. A travers certains aspects de ses années de séminariste et de jeune prêtre, les articles de ce numéro permettent d’identifier les lignes directrices de la pensée et de l’action de Mgr Charles, qui ont inspiré les mouvements qu’il a fondés par la suite, que ce soit au centre Richelieu ou à la basilique de Montmartre, ainsi que la revue Résurrection qui lui rend aujourd’hui un nouvel hommage.

    Le numéro s’ouvre sur l’article de Michel Emmanuel sur « l’énigme Charles », qui rappelle les principales étapes de l’enfance et de la jeunesse du fondateur de Résurrection, où se dessine la personnalité singulière d’un jeune homme brûlant du désir d’évangéliser, comme en témoigne son action à Malakoff, paroisse ouvrière et communiste, sur la base d’une très solide assise théologique, la formation des cadres étant déjà une priorité à ses yeux. Son zèle missionnaire ne faiblira point par la suite, au prix d’une certaine singularité, voire d’une marginalisation, d’un prêtre qui ne peut se contenter d’une « mystique de l’enfouissement » en vogue dans l’Église de France durant la deuxième moitié du XXe siècle. La raison de cette remarquable fidélité à cette vocation missionnaire réside cependant avant tout dans un amour intense et radical pour le Christ, comme en témoignent ses écrits précédant son ordination.

    On ne saurait poursuivre cette évocation de Maxime Charles sans évoquer son grand inspirateur, le cardinal de Bérulle, fondateur de l’Oratoire en France et initiateur de l’École française de spiritualité. L’article du P. Gitton rappelle en quoi la pensée et la piété de Bérulle, associées à un sens élevé de la dignité sacerdotale et de ses degrés hiérarchiques, ont été trop rapidement oubliées, voire rejetées, par les tenants de ma modernité théologique de l’après-guerre. Et pourtant, cet « Apôtre du Verbe incarné » qu’était Bérulle a magistralement montré, en prenant pour modèle l’humanité du Christ, comment notre propre humanité était transformée par l’Incarnation du Verbe, non pas tant par la gloire que l’homme est appelé à partager avec le Christ que par cette dépossession de soi, cette consécration totale à Dieu que Jésus a assumée durant sa vie terrestre. Et c’est en suivant cette pensée si originale sur l’Incarnation, associée à un sens aigu du caractère sacré du sacerdoce, que Maxime Charles a su répondre à sa vocation de prêtre et d’évangélisateur.

    L’historiographie de Mgr Charles, évoquée dans l’article de Donatien du Thuyt, s’est nettement étoffée ces dernières années avec au moins deux thèses et plusieurs articles dans la revue Résurrection et quelques autres périodiques. De ce rapide panorama biographique, où transparaît chez Mgr Charles un mode de transmission essentiellement oral, se dégagent quelques lignes de force : la vision de la Révélation comme un événement, mieux encore, une personne, Jésus-Christ, avant d’être un ensemble de notions discursives ; une expression claire, excluant le jargon et la pédanterie, sachant exprimer dans un langage compréhensible toutes les nuances de la théologie ; et enfin un attachement indéfectible à l’enseignement de l’Eglise, sur la base d’une doctrine crue « toujours et partout », qui ne se laisse pas ébranler par la question des sources historiques.

    Enfin, le texte inédit « Ite et vos » est un extrait d’un cahier que Maxime Charles, encore séminariste, rédigea en 1933 suite à une expérience originale de pèlerinage missionnaire en France avec quelques amis séminaristes. Le récit de la vie quotidienne de ce petit groupe au jour le jour, de ses activités d’évangélisation et de sa vie spirituelle est assorti de considérations plus fondamentales concernant la vie sacerdotale et surtout, la recherche inlassable d’un équilibre bien compris entre le corps et l’esprit, le visible et l’invisible, notamment au sein de la liturgie. Cette piété « qui s’adresse aux sens », qui fuit l’abstraction desséchante et qui ne craint pas de se montrer, se veut avant tout manifestation visible et vivante d’une vie intérieure qui brûle de communiquer à autrui l’expérience unique de la rencontre avec Jésus-Christ. Piété enracinée dans une formation intellectuelle solide, et qui, loin de niveler les individualités, cherche à en valoriser le caractère singulier, à encourager la responsabilité, au sein d’une vie communautaire bien comprise « sans conformisme, sans uniformité ». Dans ces quelques pages se dessine déjà la figure de l’abbé Charles tels qu’on le connaîtra dans ses missions ultérieures. De sa première paroisse à Malakoff jusqu’à la basilique de Montmartre, il se montera, selon le mot célèbre du cardinal Daniélou, « l’homme d’action le plus théologien et le théologien le plus homme d’action ».

  • Foi, croyances et superstitions plan-guide pour le pèlerinage de Vézelay, 2-3 juin 2012

    Y a-t-il une spécificité de la foi chrétienne, par rapport aux autres croyances, religieuses pour la plupart, entre lesquelles se partagent les hommes ? Telle est la question que voudrait affronter ce numéro, tout en sachant qu’il est difficile aujourd’hui de vouloir se situer dans le débat public, qui suppose que chacun a la parole et doit être également respecté dans ses convictions, tout en affirmant que toutes les croyances de se valent pas, que certaines dégradent l’homme et qu’il n’y en a qu’une qui soit la plénitude de la Vérité révélée ?

    Nous voudrions partir de ce principe que le respect de l’autre, l’écoute, l’ouverture au dialogue – conditions nécessaires à toute confrontation saine des opinions et des croyances au sein d’une démocratie –, sont des conditions nécessaires, mais pas suffisantes, pour la poursuite de ce qu’il y a de plus noble dans la vocation humaine : la recherche exigeante de la vérité.

    Pouvoir dire que tout ne se vaut pas, qu’il est des croyances qui sont des superstitions, de fausses religions, des idéologies réductrices, qui ferment l’homme à la transcendance au lieu de l’élever, c’est la condition d’une parole vraie. Sinon, nous sommes dans la langue de bois et, au lieu de respecter l’élan qui porte tout homme vers l’absolu, nous mettons la flamme sous le boisseau, et ramenons tout à la mesure étroite d’une diplomatie sans horizon.

    Mais il doit rester clair que cette hardiesse suppose en retour d’accepter la réciproque et de laisser les autres, éventuellement, nous contester sur ce que nous affirmons – convaincus que nous sommes que tout homme porte en lui l’instinct du vrai et que l’échange sincère ne peut que contribuer à la paix et à l’avancée de tous.

    Ce numéro prétend simplement apporter sa contribution à la recherche de ce qu’il y a de spécifique dans la foi chrétienne. C’est pourquoi, après un rappel des orientations données par le Pape pour l’année de la foi, nous commençons par étudier de près ce mot très simple et souvent galvaudé de « foi », qui porte en lui les deux dimensions – objective et subjective – qui caractérisent l’adhésion à Jésus-Christ.

    L’article du P. Laurent Sentis nous introduit à cette originalité du christianisme, qui est le lien entre le contenu de la foi et la manière même dont elle s’est propagée : par les Apôtres, qui ont fondé les Églises et leur ont transmis en même temps la doctrine du salut.

    L’article d’Adélaïde de Montpellier et de Jérôme Levie nous fait pénétrer dans ce document incomparable, fruit du témoignage apostolique, qu’est le symbole des Apôtres. Ils nous montrent comment la première expression des vérités fondamentales s’est sédimentée autour d’un double axe : trinitaire et christologique.

    Le P. Michel Gitton amorce une réflexion sur l’exigence de vérité que comporte nécessairement la foi chrétienne, il s’agit d’un rapport complexe, car la foi n’est pas la science, mais elle se fonde néanmoins sur la conviction que le Christ, Verbe de Dieu, est cette Vérité même, et que de lui découle toute pensée vraie, avec laquelle peut consonner l’intelligence de tout homme. D’où l’audace évangélisatrice qui est la sienne.

    L’article de Clément Pussiau nous conduit dans les parages de la psychologie des profondeurs et de l’histoire des religions pour nous montrer simultanément l’universalité du sentiment religieux et ses dérives possibles.

    La lettre d’un de nos amis vient conclure cette partie en montrant comment la vérité revendiquée par le christianisme a pu se retourner contre lui, quand elle a été vécue dans un contexte identitaire, où le credo est instrumentalisé pour faire pièce à ceux du dehors.

    Nous accueillons avec joie dans ce numéro, sous la rubrique Varia, l’article d’un de nos anciens collaborateurs revenu parmi nous, complétant le témoignage rendu dans le précédent numéro sur Mgr Charles.

    Que nos lecteurs n’hésitent pas à entrer dans le débat soulevé par ce numéro et nous fassent l’honneur de réagir aux positions que nous avons voulu défendre, dans le seul désir de servir la Vérité qui nous dépasse.

  • Plan-guide pour le pèlerinage de Vézelay du 2 et 3 juin 2012

    Dans le vaste supermarché planétaire, où sont présentes toutes les croyances, il est difficile aux chrétiens de s’orienter. Sommés de reconnaître que tout se vaut et que la seule valeur absolue est la tolérance, ils ont bien du mal à parler de la vérité à laquelle ils sont attachés et à la partager avec leur entourage.

    Il est important pour eux de retrouver la fierté de leur foi, qui n’est pas seulement une croyance comme une autre, mais une démarche parfaitement originale, qui répond à l’initiative d’un Dieu qui s’est penché vers l’homme.

    Ensuite, il leur sera possible de prendre en considération les différentes croyances et de pouvoir dialoguer avec elles.

    LE SALUT PAR LA FOI : LA FOI VUE DE DIEU

    1) Le dessein de Dieu : amener tous les hommes à lui dans une rencontre libre

    Dieu a créé l’homme pour une vocation qui fait de lui bien plus qu’un animal supérieur : il a été fait pour Dieu (et pas seulement par lui). La réussite de son humanité dépend donc de sa capacité de répondre à l’amour de Dieu pour lui.

    Il ne s’agit pas seulement d’une réussite morale, d’une vie inspirée par le souci du bien, mais bien d’une rencontre personnelle, où l’homme s’ouvre librement à Dieu pour le connaître et l’aimer.

    2) Cette rencontre a un nom : la foi

    La foi n’est pas d’abord une conviction personnelle au sujet de Dieu ou de la vie avec lui, elle est la réponse que l’homme peut donner à Dieu lorsque celui-ci se révèle à lui. Elle n’est pas la condition fixée par Dieu (ou par l’Église) pour que les hommes soient sauvés, elle est ce salut lui-même, dans la mesure où, là et là seulement, s’opère la jonction de la liberté humaine et de la liberté divine.

    La foi est par principe un don total, un engagement définitif : devant l’immensité du don de Dieu, l’homme, qui découvre qu’il est appelé par grâce à y participer, ne peut que se livrer sans condition à celui qui lui tend les bras.

    Mais la foi est un don sérieux, qui requiert de l’homme réflexion et maturité : c’est tout l’homme qui va à Dieu, avec son cœur et son intelligence. Dieu ne prend pas l’homme par surprise, il patiente et se plie à ses délais.

    3) La rencontre est rendue possible par la venue du Fils et le don de l’Esprit

    Le Père a envoyé son Fils, pour qu’il soit connu « en longueur d’onde humaine ». C’est à travers un visage d’homme que Dieu vient au-devant de l’homme. Ainsi, il n’écrase pas son partenaire, il tamise sa propre puissance et lui offre néanmoins un accès direct à Dieu.

    La foi, c’est accueillir cette initiative, la reconnaître et y entrer librement, c’est accepter que Dieu soit assez fou pour nous donner son Fils. C’est croire qu’il a pu accepter qu’il meure pour nous, c’est reconnaître qu’il ne l’a pas laissé prisonnier de la mort, mais qu’il l’a rendu à la vie pleinement, l’élevant à sa droite pour faire de lui le juge des vivants et des morts.

    L’Esprit, don de Dieu, vient fissurer toutes nos citadelles d’incrédulité, il prépare les cœurs à la rencontre du Christ, permet de lire les signes que celui-ci nous donne, fortifie nos élans vers la vérité et l’amour et rend féconde la rencontre.

    4) La rencontre s’étend à travers l’Église apostolique

    Pour que cette rencontre atteigne tous les hommes de tous les temps, sans cesser d’être une rencontre personnelle, la Bonne Nouvelle est communiquée par des hommes envoyés par le Christ. Mais c’est toujours lui qui est présent à chaque étape de la transmission, lui qui reste actif dans la parole, la prière et les sacrements de son Église. Et c’est l’Esprit qui nous le dispense goutte à goutte et nous imprègne de lui.

    L’Église ne fait donc pas écran au Christ, bien au contraire c’est par elle que se reproduit, à chaque génération, la rencontre première. C’est chaque homme qui jusqu’à la fin du monde est mis ainsi en présence de Jésus et peut répondre oui ou non à son amour. De ce choix dépend son sort éternel, car la vie éternelle était déjà dans cette rencontre.

    Concernant le cas de ceux qui n’ont pas pu bénéficier de l’annonce apostolique (morts avant lui ou en dehors de son Église), le dogme de la descente aux enfers nous apprend que, dans le mystère de sa mort, le Christ est allé proposer à ceux qui l’avaient attendu plus ou moins consciemment une rencontre mystérieuse. On peut penser que cela vaut non seulement de ceux qui vivaient avant sa naissance, mais de tous ceux qui n’ont pu le rencontrer, faute d’avoir entendu la Bonne Nouvelle.

    L’ACTE DE FOI : LA FOI VUE DE L’HOMME

    1) La foi, don de Dieu et démarche de l’homme

    La foi est une rencontre, où Dieu agit à la fois par les signes extérieurs qu’il donne et par la grâce intérieure de l’Esprit, qui, loin de court-circuiter la liberté humaine, la sollicite, la met en mouvement et accompagne sa démarche.

    L’action de Dieu est première, c’est Dieu qui nous a aimés le premier, et sans lui nous ne pourrions pas avoir la foi, ni nous mettre en marche vers lui. Pourtant la démarche humaine est requise, au moins pour ceux qui ont l’âge de raison. Sans elle, l’acte de foi serait nul et le baptême invalide.

    2) La foi, volonté et intelligence

    Dieu veut que les hommes viennent à lui de tout leur être, il ne veut pas d’une adhésion tronquée, ou uniquement sentimentale. La foi est un acte à la fois volontaire et intelligent, qui mobilise toutes les facultés humaines : on ne peut pas voir sans vouloir voir, mais la lumière qui commence à filtrer aide l’intelligence à repérer les indices et à les coordonner jusqu’à la quasi-certitude de la vérité.

    La sensibilité, souvent mise en mouvement par des circonstances extérieures (beauté du culte, sympathie pour certaines personnes déjà croyantes), n’est pas suffisante, mais, si elle est une mauvaise maîtresse, elle peut être une bonne servante : elle hâte la conclusion de la démarche et entraîne l’ultime adhésion dans un climat de ferveur et de joie.

    3) Vérités nécessaires

    La foi n’est pas seulement le fait de croire en Dieu, c’est-à-dire d’admettre son existence. Comme le dit saint Jacques : « Tu crois que Dieu est un ? Tu fais bien. Les démons le croient, eux aussi, et ils frissonnent » (Jc 2,19). La foi, c’est accueillir toute l’initiative de Dieu qui vient jusqu’à nous, c’est reconnaître (au moins pour les adultes et ceux qui ont l’usage de leurs facultés) le mystère de la Trinité et celui de l’Incarnation rédemptrice. L’Église a refusé de reconnaître la validité de baptêmes donnés en pays de mission sans un minimum de catéchèse.

    Pourtant, tout croyant qui accède à la foi n’a pas forcément une connaissance précise de toutes les vérités que l’Église professe, mais, dans la lumière qui lui a été donnée, il possède en germe tout le dépôt de l’Église, qu’il accepte pour l’instant globalement.

    4) La foi « opérant dans la charité »

    L’adhésion au Christ ne peut se concevoir sans une ferme volonté de l’homme de faire tout ce qui est en son pouvoir pour lui plaire. La foi au vrai Dieu suppose qu’on reconnaisse sa sagesse et sa bonté et qu’on veuille tout faire pour répondre à son projet sur nous-mêmes et sur le monde.

    La valeur de la foi ne se mesure pas aux réussites morales et spirituelles du croyant, qui restent soumises à des faiblesses récurrentes dues aux séquelles du péché originel. Ce dont l’Église veut être sure, c’est de la claire volonté du sujet de suivre les commandements du Christ. C’est pourquoi il est demandé au catéchumène d’exprimer son rejet de Satan, en même temps que sa volonté de suivre le Christ.

    5) La profession de la foi

    La foi, une fois admise, est destinée à être professée (confessée, exhomologeïsthaï) explicitement. Le Christ promet à ceux qui le reconnaissent devant les hommes de les reconnaître devant son Père (Mt 10,32). C’est à cette confession publique jointe à la croyance du cœur qu’est promis le salut (Rm 10,10).

    La confession de la foi peut aller jusqu’au témoignage suprême, celui du martyre, si les circonstances l’exigent et s’il n’est d’autre alternative que le reniement.

    LA FOI ET LES AUTRES CROYANCES

    1) Regard sur les croyances

    Les croyances présentes sur le marché ne forment pas un ensemble homogène : certaines sont des théories philosophiques ou morales, d’autres engagent l’homme dans un chemin avec le divin, qui suppose la reconnaissance d’une transcendance.

    D’autre part, il est incorrect d’accorder à toutes les croyances le même crédit : s’il en est certaines qui élèvent incontestablement l’homme et lui ouvrent un coin du ciel, d’autres le dégradent et l’abêtissent.

    C’est spécialement vrai des superstitions, qui sont souvent des croyances religieuses déviées. Au lieu d’ouvrir l’homme à Dieu et à son projet, elles prétendent utiliser le divin dans une vision utilitaire pour le mettre au service des désirs les moins nobles de la créature humaine. Cultivant l’irrationnel, elles forment souvent un système qui enferme ses adeptes dans un fonctionnement sectaire.

    2) Originalité de la foi

    La foi n’est pas sur le même plan que les autres croyances, même les plus respectables dans leur genre, qui reposent essentiellement sur l’homme, lequel se représente le divin à partir de ce qu’on lui a dit, pour l’honorer ou au contraire le nier. La conviction correspondante peut être très forte et déterminer des actes héroïques ou cruels, elle sera toujours distincte de la foi.

    La foi n’est pas une opinion sur Dieu ou sur le monde, elle est une réponse librement donnée à une personne, à Dieu qui se révèle, elle engage l’homme dans la suite du Christ et l’amène à unifier peu à peu toute sa vie autour de ce choix.

    3) Attitude à l’égard des « autres »

    L’existence d’autres croyances ne doit pas ébranler la foi du croyant, qui sait que son adhésion au Christ est une réponse à un don prévenant de Dieu, qui, sans mérite de sa part, lui a laissé entrevoir la vérité. Il ne saurait ni mépriser les tentatives méritoires que tant d’hommes ont faites pour se rapprocher de Dieu, ni considérer que chacun doit rester tranquillement chez soi avec ses idées.

    L’apostolat auprès des croyants d’autres religions doit être respectueux des élans sincères qui amènent les hommes sur le chemin de la vérité, sans illusion non plus sur le danger d’idolâtrie qui pèse sur toute croyance qui n’a pas été passée au feu de la révélation du Sinaï (« il n’y a de Dieu que Dieu ») et de la rencontre avec le Christ.

    4) Liberté religieuse et laïcité

    L’Église nous demande de respecter la liberté religieuse et de ne pas demander à l’État de réprimer les croyances qui s’opposent à la foi chrétienne (déclaration Dignitatis Humanae de Vatican II, 1965). Mais il n’est pas interdit de penser que des doctrines et des pratiques qui mettent gravement en péril certaines valeurs de la vie humaine pourraient légitimement être poursuivies par la loi.

    Néanmoins, là n’est pas le chemin normal pour triompher de l’erreur. Les armes de la conviction, celles des « fils de lumière », sont les plus convenables pour défendre et promouvoir la vérité. Et ce sont elles, le plus souvent, qui se révèlent aussi les plus efficaces à long terme.

    La rencontre sur un pied d’égalité de toutes les doctrines et de tous les cultes dans l’espace public peut être une chance pour les chrétiens, s’ils savent affronter avec foi et discernement une situation de concurrence, au lieu de rêver d’un protectionnisme devenu utopique.

    Le dialogue, le débat, supposent certes reconnaissance de l’autre, respect, mais non mise entre parenthèses de sa foi, ni même oubli du désir d’amener l’autre à partager le trésor que nous avons reçu (en acceptant d’ailleurs la réciproque).

    CONCLUSION

    L’avenir est à l’évangélisation, jeunesse de la foi.

  • Éditorial Le retour de la théologie

    L’objectif de cette livraison est de marquer le n° 150 d’une revue qui en totalise en réalité plus de deux cents (si l’on ajoute l’ancienne série). Mais puisque, en 1985, commençait une nouvelle série, marquée par le départ de Montmartre de Mgr Charles et par la diversification des centres d’intérêt, on peut considérer que ces cent cinquante numéros représentent une belle performance, pour une revue qui n’a jamais eu d’autre équipe de rédaction que des étudiants ou quelques jeunes chercheurs, assistés d’ecclésiastiques plus ou moins chevronnés.

    Toutefois, après la commémoration des cinquante ans de la revue en 2006, Résurrection ne va pas sombrer dans la mode de l’autocélébration, et le but n’est pas ici de retracer, une fois encore, les heures de gloire d’une entreprise qui, pour être persévérante, n’en reste pas moins très limitée dans son audience. Aussi la rétrospective se bornera-t-elle à publier – instrument de travail longtemps attendu – un index comportant tous les articles de la nouvelle série classés par noms d’auteurs. Pour faire bonne mesure, on y a joint l’index de l’ancienne série, qui lui non plus n’avait jamais été réalisé, et qui rendra certainement de grands services, vu surtout les noms prestigieux qui y apparaissent.

    Si la mémoire est nécessaire au théologien, qui ne part jamais de zéro, il lui est peut-être tout autant nécessaire de savoir lire les « signes des temps », comme y invitait naguère Jean XXIII. Non que l’actualité du monde, ou plus simplement celle de la théologie, soit d’elle-même porteuse d’un message divin, mais parce que notre histoire est traversée de ces moments-clefs (ces kaïroi, pour parler comme le Nouveau Testament) où se joue le jugement de Dieu sur une civilisation, sur une culture, et même un monde. Dans l’effondrement des ambitions idolâtriques qui ont soulevé les foules et provoqué les grandes mobilisations collectives du XXe siècle, l’humanité a fait l’épreuve de sa pauvreté, de son incapacité à se donner des buts et des valeurs, c’est là que peut jaillir quelque chose de la nouveauté du Verbe, une nouvelle donne qui ouvre l’avenir.

    La théologie n’échappe pas à cette situation « kaïrologique », elle aussi connaît des scléroses, des enfermements, l’illusion d’un pouvoir démiurgique sur la Parole de Dieu, toutes choses qui se terminent généralement par une aphasie prononcée. Le P. Bouyer, dans la terrible finale de son livre Le Père invisible, troisième partie d’une trilogie consacrée aux trois personnes divines, traçait un tableau saisissant de la déroute de la théologie chrétienne qui, porteuse de lumière pour le monde, après avoir éveillé l’intelligence des hommes aux plus profonds renouvellements, avait entraîné dans son déclin toute la culture occidentale, où seuls survivaient quelques îlots de lumière qui venaient parfois de très loin, loin en tout cas de l’enseignement universitaire de la théologie1.

    Sans entrer en tout point dans la vision catastrophique du P. Louis Bouyer, on peut néanmoins s’interroger sur le destin contemporain de la théologie. Avec le recul, on mesure mieux le don extraordinaire que Dieu a fait à son Eglise en ce XXe siècle, à travers le magistère doctrinal d’au moins cinq papes dont la stature intellectuelle et spirituelle a dépassé de loin la série de leurs prédécesseurs, mais aussi à travers la présence d’une concentration de théologiens de très haut vol, telle qu’il n’en avait peut-être pas existé depuis le Moyen Âge. Nous nous flattons d’avoir accueilli dans nos colonnes des contributions de Jean Daniélou, Louis Bouyer, Hans Urs von Balthasar, Henri de Lubac, Marie-Joseph Le Guillou et Joseph Ratzinger ; la série est impressionnante, mais d’autres noms mériteraient de s’ajouter au palmarès.

    Si un tel renouvellement a été possible, au moment précisément où un assaut sans précédent menaçait toute l’intelligence de la foi (théologies de la mort de Dieu, lecture marxiste de l’Évangile selon saint Marc, l’Évangile au risque de la psychanalyse, lectures non confessionnelles de la Bible, etc.), c’est que nous avons vécu (et que nous vivons encore) une crise de type pascal où sont passés au crible tous les fondements de notre culture religieuse et où la pensée théologique doit accepter de se recevoir à nouveau de la Sagesse « pleine de nuances » (Ep 3,10) de Dieu, reçue dans l’adoration et éprouvée dans le choc venant de la rencontre de l’incroyance. Car tel est bien le site originel de la théologie : non un savoir en chambre, mais une parole reçue d’une confrontation tenace avec les sources de la Révélation et destinée au monde en attente de la lumière du Christ.

    Résurrection voudrait s’inscrire humblement dans ce programme. C’est pourquoi nous avons regroupé dans ce numéro diverses contributions qui tendent à mieux définir l’assise du travail théologique, en le situant dans son rapport à d’autres domaines du savoir (les sciences de la nature, Isabelle Rak), ou à la parole catéchétique (Sœur Marie-Lucile Bœuf et Gabriel Nanterre), ou encore à l’évangélisation de rue (Pierre-Henri Beugras et Michel Gitton). Sans doute la théologie peutelle effectivement soutenir la comparaison avec l’exigence scientifique, qui s’affronte à la réalité des faits : elle aussi doit se mesurer à un donné (la Révélation) qu’elle reçoit et qui lui fournit ses outils d’analyse. Mais s’impose à elle une autre requête, qui est de fournir la matière de ce qui sera transmis dans l’Église par les catéchètes et les missionnaires : ceci n’influe pas sur la rigueur de sa démarche, dont aucune considération apologétique ne doit amener à gauchir la ligne sous prétexte de mieux toucher son auditoire. Mais, au moment précis où, avec tout l’effort de la pensée, elle rejoint l’indicible du mystère, elle est en mesure d’apporter la lumière aux « tout petits » qui attendent cette nourriture de leur âme.

    Un article de Jérôme Moreau nous aide à percevoir comment, même au plus haut niveau de l’Église, peut fonctionner le pluralisme : puisqu’il s’agit là en l’occurrence de Jean-Paul II et de son successeur. La théologie, loin de se plier à une quelconque ligne du parti, paraît dans sa réalité la plus profonde comme la tension féconde entre des approches différentes d’un même mystère : la réalité est si pleine et débordante, qu’elle ne ressortit pas à un seul schéma explicatif et demande confrontation et échange.

    Ayant ainsi mieux marqué son terrain, Résurrection va pouvoir entreprendre, nous l’espérons, une nouvelle et féconde carrière au service de l’intelligence de la foi.

    Avec l’aide de tous ses amis.

    Note de bas de page
    1. L. Bouyer, Le Père Invisible, Approches du mystère de la divinité, Paris 1975, ch. XVII : « De la théologie dégradée en anthropologie religieuse aux philosophies idéalistes » – avant un dernier chapitre, programmatique, intitulé simplement : « Prospections ». ↑
  • Éditorial

    L’objectif de cette livraison est de marquer le no 150 d’une revue qui en totalise en réalité plus de deux cents (si l’on ajoute l’ancienne série). Mais puisque, en 1985, commençait une nouvelle série, marquée par le départ de Montmartre de Mgr Charles et par la diversification des centres d’intérêts, on peut considérer que ces cent cinquante numéros représentent une belle performance, pour une revue qui n’a jamais eu d’autre équipe de rédaction que des étudiants ou quelques jeunes chercheurs, assistés d’ecclésiastiques plus ou moins chevronnés.

    Toutefois, après la commémoration des cinquante ans de la revue en 2006, Résurrection ne va pas sombrer dans la mode de l’auto-célébration, et le but n’est pas ici de retracer, une fois encore, les heures de gloire d’une entreprise qui, pour être persévérante, n’en reste pas moins très limitée dans son audience. Aussi la rétrospective se bornera-t-elle à publier – instrument de travail longtemps attendu – un index comportant tous les articles de la nouvelle série classés par noms d’auteurs. Pour faire bonne mesure, on y a joint l’index de l’ancienne série, qui lui non plus n’avait jamais été réalisé, et qui rendra certainement de grands services, vu surtout les noms prestigieux qui y apparaissent.

    Si la mémoire est nécessaire au théologien, qui ne part jamais de zéro, il lui est peut-être tout autant nécessaire de savoir lire les « signes des temps », comme y invitait naguère Jean XXIII. Non que l’actualité du monde, ou plus simplement celle de la théologie, soit d’elle-même porteuse d’un message divin, mais parce que notre histoire est traversée de ces moments-clefs (ces kaïroi, pour parler comme le Nouveau Testament) où se joue le jugement de Dieu sur une civilisation, sur une culture, et même un monde. Dans l’effondrement des ambitions idolâtriques qui ont soulevé les foules et provoqué les grandes mobilisations collectives du XXe siècle, l’humanité a fait l’épreuve de sa pauvreté, de son incapacité à se donner des buts et des valeurs, c’est là que peut jaillir quelque chose de la nouveauté du Verbe, une nouvelle donne qui ouvre l’avenir.

    La théologie n’échappe pas à cette situation « kaïrologique », elle aussi connaît des scléroses, des enfermements, l’illusion d’un pouvoir démiurgique sur la Parole de Dieu, toutes choses qui se terminent généralement par une aphasie prononcée. Le P. Bouyer, dans la terrible finale de son livre Le Père invisible, troisième partie d’une trilogie consacrée aux trois personnes divines, traçait un tableau saisissant de la déroute de la théologie chrétienne qui, porteuse de lumière pour le monde, après avoir éveillé l’intelligence des hommes aux plus profonds renouvellements, avait entraîné dans son déclin toute la culture occidentale, où seuls survivaient quelques îlots de lumière qui venaient parfois de très loin, loin en tout cas de l’enseignement universitaire de la théologieL. Bouyer, Le Père Invisible, Approches du mystère de la divinité, Paris 1975, ch. xvii : « De la théologie dégradée en anthropologie religieuse aux philosophies idéalistes » – avant un dernier chapitre, programmatique, intitulé simplement : « prospections »..

    Sans entrer en tout point dans la vision catastrophique du P. Louis Bouyer, on peut néanmoins s’interroger sur le destin contemporain de la théologie. Avec le recul, on mesure mieux le don extraordinaire que Dieu a fait à son Eglise en ce XXe siècle, à travers le magistère doctrinal d’au moins cinq papes dont la stature intellectuelle et spirituelle a dépassé de loin la série de leurs prédécesseurs, mais aussi à travers la présence d’une concentration de théologiens de très haut vol, telle qu’il n’en avait peut-être pas existé depuis le Moyen Âge. Nous nous flattons d’avoir accueilli dans nos colonnes des contributions de Jean Daniélou, Louis Bouyer, Hans Urs von Balthasar, Henri de Lubac, Marie-Joseph Le Guillou et Joseph Ratzinger ; la série est impressionnante, mais d’autres noms mériteraient de s’ajouter au palmarès.

    Si un tel renouvellement a été possible, au moment précisément où un assaut sans précédent menaçait toute l’intelligence de la foi (théologies de la mort de Dieu, lecture marxiste de l’Évangile selon saint Marc, l’Évangile au risque de la psychanalyse, lectures non confessionnelles de la Bible, etc.), c’est que nous avons vécu (et que nous vivons encore) une crise de type pascal où sont passés au crible tous les fondements de notre culture religieuse et où la pensée théologique doit accepter de se recevoir à nouveau de la Sagesse « pleine de nuances » (Ep 3, 10) de Dieu, reçue dans l’adoration et éprouvée dans le choc venant de la rencontre de l’incroyance. Car tel est bien le site originel de la théologie : non un savoir en chambre, mais une parole reçue d’une confrontation tenace avec les sources de la Révélation et destinée au monde en attente de la lumière du Christ.

    Résurrection voudrait s’inscrire humblement dans ce programme. C’est pourquoi nous avons regroupé dans ce numéro diverses contributions qui tendent à mieux définir l’assise du travail théologique, en le situant dans son rapport à d’autres domaines du savoir (les sciences de la nature, Isabelle Rak), ou à la parole catéchétique (Sœur Marie-Lucile Bœuf et Gabriel Nanterre), ou encore à l’évangélisation de rue (Pierre-Henri Beugras et Michel Gitton). Sans doute la théologie peut-elle effectivement soutenir la comparaison avec l’exigence scientifique, qui s’affronte à la réalité des faits : elle aussi doit se mesurer à un donné (la Révélation) qu’elle reçoit et qui lui fournit ses outils d’analyse. Mais s’impose à elle une autre requête, qui est de fournir la matière de ce qui sera transmis dans l’Eglise par les catéchètes et les missionnaires : ceci n’influe pas sur la rigueur de sa démarche, dont aucune considération apologétique ne doit amener à gauchir la ligne sous prétexte de mieux toucher son auditoire. Mais, au moment précis où, avec tout l’effort de la pensée, elle rejoint l’indicible du mystère, elle est en mesure d’apporter la lumière aux « tout petits » qui attendent cette nourriture de leur âme.

    Un article de Jérôme Moreau nous aide à percevoir comment, même au plus haut niveau de l’Église, peut fonctionner le pluralisme : puisqu’il s’agit là en l’occurrence de Jean-Paul II et de son successeur. La théologie, loin de se plier à une quelconque ligne du parti, paraît dans sa réalité la plus profonde comme la tension féconde entre des approches différentes d’un même mystère : la réalité est si pleine et débordante, qu’elle ne ressortit pas à un seul schéma explicatif et demande confrontation et échange.

    Ayant ainsi mieux marqué son terrain, Résurrection va pouvoir entreprendre, nous l’espérons, une nouvelle et féconde carrière au service de l’intelligence de la foi.

    Avec l’aide de tous ses amis.

  • Éditorial Guérir les Blessures de l’âme ?

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    Une question pour aujourd’hui

    Les anciens avaient moins conscience que nous de la gravité des blessures de l’âme. Ils savaient le corps vulnérable, mais l’âme bien éduquée devait régner comme le pilote à la barre du navire, c’est seulement quand elle cédait aux pressions des passions venues du corps qu’elle semblait perdre sa souveraineté et connaître le trouble et la division. Bien sûr, la folie existait et posait question, mais elle semblait un châtiment des dieux.

    Dans le christianisme ancien, on croyait en général que l’ascèse et le combat spirituel suffisaient à régler leur sort aux maladies de l’âme. Il y avait bien sûr les cas de possessions, qui étaient traités par les exorcismes. Mais, dans le cas général, l’écart entre le vouloir et le pouvoir semblait à beaucoup inexistant.

    Nous sommes plus conscients que nos anciens de l’écart qui existe entre nos dispositions conscientes et les forces qui agissent en nous dans les profondeurs. La psychologie moderne, et particulièrement la psychanalyse, nous a mis devant la réalité de l’inconscient. Nous avons appris que nos discours et nos actes sont surdéterminés par des réalités enfouies profondément en nous.

    Néanmoins, il ne suffit pas de savoir pour guérir. L’anamnèse qui fait surgir les faits refoulés par l’inconscient, les traumatismes subis dans l’enfance, voire la généalogie parentale, etc., produit rarement la libération qu’on pourrait en attendre.

    Une réflexion qui part de la Révélation

    La Bible sait nous dire la vraie situation de l’homme : le comportement insensé de Saül (1S 19, 9-10), celui d’Ammon fils de David (2S 13, 15), etc., révèlent les troubles profondeurs du cœur humain. On nous dit que ce cœur est « compliqué et malade » (Jr 17, 9), saint Paul nous explique que nous faisons souvent le mal que nous ne voudrions pas et que nous n’arrivons pas à faire le bien que nous voudrions (cf. Rm 7,18-21) : notre volonté est blessée et notre intelligence elle-même se laisse souvent entraîner à juger de travers.

    L’Évangile nous fait assister à des cas où des êtres sont habités par des forces hostiles qui s’emparent de leur volonté et de leur esprit et les mènent là où ils ne voudraient pas aller. L’influence du démon est contrariée par les exorcismes que pratique Jésus et qui nous sont rapportés dans les Évangiles : souvent, il s’adresse directement au démon par-dessus la tête de sa victime.

    Mais, par dessus tout, la Bible nous fournit une histoire des relations entre Dieu et l’homme qui éclaire notre destin. C’est à elle que nous allons nous attacher.

    A. La blessure qui nous constitue : l’homme, être de désir

    Les sagesses qui prétendent insensibiliser ne respectent pas jusqu’au bout la vocation de l’homme

    Le bouddhisme, comme le stoïcisme, prétend éradiquer le désir, qui serait la source de tous nos malheurs. En acceptant sereinement son destin, en se soumettant à la loi de la nature, l’homme s’épargnerait beaucoup de peine. Au lieu de se rebeller contre la mort, il l’accepterait comme un « innocent et tranquille départ » vers un monde meilleur.

    Le rêve d’une humanité sans blessure est celui de l’homme d’aujourd’hui, qui voudrait se prémunir contre tous les dangers, colmater toutes les brèches par lesquelles pourrait surgir l’inconnu. Il s’agit de se cacher la réalité de la mort et de la déchéance, pour maintenir le rêve d’un être capable de toujours profiter de la vie. La science est censée lui apporter sans cesse le remède adapté à ses maux physiques, psychiques, sentimentaux… et lui fournir à la fin le moyen de disparaître sans souffrance.

    Face à cela, le christianisme, en mettant l’homme au pied du Crucifié, a toujours refusé de dédramatiser la condition humaine. C’est lui qui a donné à l’expérience de la mort toute sa gravité, là où les sagesses humaines ont cherché à la faire paraître comme normale et anodine. C’est lui qui, en faisant appel au désir de l’homme, a éveillé en lui une immense ambition de bonheur, de fraternité, d’infini, qui ne peut que se heurter aux faibles résultats obtenus ici-bas.

    Jésus nous avait prévenu : sa paix n’est pas comme celle du monde (Jn 14, 27). En un certain sens, il est venu apporter la guerre (ou la division : Lc 14, 51) et non la paix.

    La responsabilité d’être homme, c’est accepter la blessure qui nous décentre de nous-mêmes

    Le christianisme rencontre ici le meilleur de la psychanalyse lacanienne, qui a mis en valeur le concept de « rupture de la continuité inaugurale » (Spaltung) : l’homme est cet animal ouvert sur un désir qui le fait sortir de lui-même. Le père, en séparant l’enfant du rapport immédiat et fusionnel qu’il avait avec sa mère, l’a amené à avoir une relation possible avec son entourage, qui passe par la médiation du langage. L’expérience que l’homme fait de son humanité commence par une frustration salutaire. Et il en sera toujours ainsi.

    En oubliant la blessure, ou en voulant l’anesthésier, l’homme régresse et se limite. Le P. de Lubac peut dire (dans Paradoxes) : « Divisé, déchiré, déséquilibré même : faudrait-il dire heureux l’homme qui ne le serait pas ? […] Le respect de l’homme est fait en grande partie du respect de sa souffrance. »

    Retour aux origines : l’homme a été voulu par Dieu capable d’aimer, ouvert, et non autosuffisant.

    Plusieurs indices dans le récit de la Genèse :

    « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. » (2, 16-17) Dieu pose un interdit qu’il ne justifie pas : au milieu d’une vaste permission, il réserve un secteur dont l’homme n’est pas maître. En distinguant le permis et le défendu, il lui apprend que tout n’est pas égal, il éduque son désir pour qu’il ne se porte pas indistinctement sur le premier objet venu, il l’aide à mettre un ordre dans ses affections.

    « L’homme ne trouva pas l’aide qui lui soit accordée. Le Seigneur Dieu fit tomber dans une torpeur l’homme qui s’endormit ; il prit l’une de ses côtes et referma les chairs à sa place. Le Seigneur Dieu transforma la côte qu’il avait prise à l’homme en une femme qu’il lui amena. » (2, 20-22) Dieu lui-même inflige à l’homme une blessure, il pratique une brèche dans son autosuffisance : en retirant une côte, il ouvre la cuirasse. Ainsi naît la première relation vraiment humaine que connaît Adam.

    Remarquons que ces épisodes sont donnés antérieurement au péché des origines : la fragilité de l’homme, sa vulnérabilité, n’est pas un mal, elle ne le deviendra que quand il sera coupé de Dieu (c’est toute l’expérience de la « nudité », qui ne commence à poser problème que lorsque l’homme et la femme ne sont plus dans la lumière de Dieu). La blessure est même le signe de sa vocation, qui n’est pas une réalisation confortable à l’intérieur de ce monde, mais une ouverture à plus que lui, une excentration pour aller au devant d’une autre liberté.

    L’homme se trouve ainsi constitué comme cet animal très particulier qui ne trouve pas à s’épanouir dans son environnement et qui à cause de cela va partir à la découverte du monde.

    Le désir, même s’il est devenu douloureux, est l’ouverture par laquelle Dieu attire l’homme à lui

    L’expérience du désir tire l’être humain hors de lui-même pour le mener vers Dieu qui seul correspond à la profondeur de son désir. Mais pour y parvenir, Dieu fait appel à tous les désirs légitimes qui peuvent mettre l’homme en mouvement : désir de rencontrer l’âme sœur, désir de connaître le succès, désir d’avancer dans la connaissance, ces désirs, même mal orientés, souvent tragiques, sont une école pour s’arracher à l’indistinction première, à la contemplation narcissique de soi-même. Paul Claudel, dans le Soulier de Satin, parlant d’un amour pourtant adultère, fait dire à l’ange gardien qui veille sur Doña Prouhèze : « cet orgueilleux [son amant], il n’y avait pas d’autre moyen de lui faire comprendre le prochain, de le lui faire entrer dans la chair // Il n’y avait pas d’autre moyen de lui faire comprendre la dépendance, la nécessité et le besoin, un autre sur lui » (IIIe journée, scène 8).

    B. Nos blessures et la manière de les traiter

    Les causes de nos blessures

    Cette nature essentiellement désirante de l’être humain explique que, lorsque son désir est mal ordonné, l’homme soit atteint profondément dans son corps et dans son âme. La Bible nous donne une vision unifiée de l’homme, fait pour Dieu à la fois dans son cœur et dans sa chair. Lorsque l’amour de Dieu n’est plus à sa place, c’est tout l’homme qui est atteint.

    Certes le péché, dans son origine, est une attitude du cœur, éminemment intérieure et personnelle : un refus de confiance, une volonté de se saisir des dons déjà reçus pour les posséder sans référence au Créateur, une fuite devant sa responsabilité. Mais ses conséquences (que la Bible appelle parfois aussi péché, mais plus couramment mort) concernent tout l’être humain : la mortalité héritée d’Adam, la désorganisation du rapport au cosmos et la désintégration de projet de Dieu sur le couple humain.

    Le péché des origines ne se transmet pas seulement par imitation mais se propage par une sorte de solidarité invisible, image inversée de la communion des saints, car l’humanité avait été voulue en Adam famille et pas seulement individu. C’est pourquoi l’être qui naît, même s’il n’a pas commis de faute personnelle, est déjà porteur d’un double handicap : il hérite, d’une part, de la mortalité et de la souffrance, et, d’autre part, il fait l’épreuve en lui-même d’une propension au mal, d’une incapacité à rejoindre spontanément la volonté de Dieu. Le baptême, qui nous arrache à ladite néfaste solidarité avec Adam, ne nous retire pas les conséquences à la fois intérieures et extérieures de la séparation : désordre de la volonté (ce qu’on appelle concupiscence) et faiblesse de notre chair.

    Dans ce dernier domaine, il faut placer non seulement les maladies physiques, mais aussi les maladies psychiques, les blessures de l’âme, qui sont un mal subi, échappant largement à la responsabilité du sujet, même si le péché personnel n’est pas toujours étranger à certains désordres.

    D’autre part, il faut tenir compte de l’action du Démon, qui, ange déchu (et non pas Dieu du mal !), exploite tout ce qui affecte l’homme pour le détourner de Dieu et l’inviter au péché, à la défiance et au découragement. C’est lui qui utilise les pouvoirs qu’il a reçus de Dieu sur la nature pour semer des perturbations anarchiques dans l’œuvre du Créateur qui font parfois douter de sa bonté. Il est derrière les maladies du corps et de l’âme comme derrière les catastrophes naturelles.

    L’exemple de Jésus dans l’Évangile nous prouve que certaines maladies de l’âme ont une gravité particulière et requièrent un traitement spécial : l’exorcisme, qui n’est pas tout à fait identique avec les guérisons physiques qu’il provoque par ailleurs.

    Les blessures qui nous affligent et qu’il faut soigner

    À l’exemple de Jésus, le christianisme n’a jamais pris son parti des maux qui affectent l’humanité. Loin de prêcher un message de résignation, ou de se limiter à l’espérance de l’au-delà, il s’est attaqué à tous les symptômes du mal. Tout en redisant que l’homme doit avant tout se convertir et revenir à Dieu, elle n’a jamais cessé d’encourager les efforts des médecins et des chercheurs. Sur tous les plans, les chrétiens, les prêtres, les religieux et religieuses se sont dépensés sans compter pour soulager le fardeau de l’humanité souffrante, si bien que toutes les institutions ultérieurement mises en place par nos sociétés sont nées du travail de l’Église.

    Face aux maladies psychiques, plus difficiles à cerner, la démarche a été un peu plus hésitante. L’Église n’a jamais manqué de pratiquer l’exorcisme sur les cas qui paraissaient de l’ordre de la possession, en réservant néanmoins celui-ci au jugement de l’évêque et de ceux qu’il avait choisis à cause de leur discernement. Mais, à mesure que l’on prenait plus nettement conscience des blessures purement psychologiques, la sainteté chrétienne s’est appliquée à soulager autant que possible ces maux (cf. saint Jean de Dieu [1495-1550], qui avait éprouvé sur lui-même l’inhumanité des traitements parfois infligés aux malades mentaux). Et sans doute y a-t-il encore beaucoup à faire dans ce domaine.

    L’essor de la psychiatrie moderne, le développement des thérapies diverses a mis en pleine lumière tout un domaine qu’on ne peut ignorer. Les chrétiens comme les autres sont atteints de troubles qui ne sont ni des péchés ni des cas de possession. Il y a donc lieu de chercher la guérison autant qu’elle est possible, ou au moins le soulagement, car on ne peut rêver que tout soit réversible en ce domaine. L’accompagnement psychologique, les traitements médicamenteux, l’analyse (lorsqu’elle ne s’inspire pas d’une vision réductrice de l’homme), peuvent être légitimement employés, selon les cas et en faisant preuve de discernement.

    Récemment sont apparues dans l’Église des pratiques qui tentent de prendre en compte le caractère spécifique des blessures de l’âme et le fait qu’elles touchent de près au chemin spirituel que l’homme doit faire par rapport à Dieu, à son passé, à son prochain. Des confusions se sont sans doute produites, entraînant des mises en garde de l’Église, contre l’abus de pratiques mêlant thérapie et exorcisme, ou cherchant à traiter « l’arbre généalogique » de la personne, comme si nous étions porteurs de plus que de notre histoire personnelle. Ces mises en garde étant entendues, il n’en demeure pas moins que la prière, l’invitation au pardon, l’usage du sacrement de pénitence, une écoute respectueuse, peuvent être d’un grand secours pour tenter de surmonter certains blocages nés du passé et de conflits non résolus.

    La blessure que nous nous infligeons à nous-mêmes et qu’il faut combattre

    Le péché, maladie du désir


    L’homme, créé libre pour pouvoir se donner à Dieu qui est tout son bien, peut pervertir son désir et le tourner vers le néant. L’homme qui choisit un bien qui n’est pas Dieu est séduit par la part de beauté qui s’y trouve et qui est l’œuvre de Dieu mais, en le voulant sans Dieu, il le dépouille en fait de cette part d’absolu qui faisait toute sa valeur. Le fils prodigue de la parabole, en réclamant sa part d’héritage, ne revendique pas plus que ce qu’il n’avait, puisque, dans la maison du père, il avait tout ce que possédait son père – il veut n’avoir que la propriété d’un bien particulier, qui s’évapore à partir du moment où il en est le seul détenteur.

    Le péché, malgré l’impression qu’il donne au départ, n’est pas la recherche d’une vie plus libre, plus pleine et plus audacieuse, c’est au contraire une façon de réduire son horizon à la possession d’un certain nombre de satisfactions limitées. On pourrait analyser chacun des « péchés capitaux » comme une restriction du désir vrai et fort de l’Amour, une manière de se refermer sur la possession. Ce qui en fait les frais, c’est la capacité désirante de l’homme : le désir, émoussé par la possession, doit sans cesse chercher à recharger son potentiel de sensations, avant de s’effondrer, blasé et cynique, devant l’inconsistance des choses. Ce qui est à redouter, ce ne sont pas tant les « mauvais désirs », que l’absence de tout vrai désir, l’aboulie, qui laisse l’homme sans force, désireux d’une paix qui n’est plus qu’oubli et mort.

    C’était comme si l’on essayait de cicatriser la blessure d’amour infligée par Dieu à l’homme. Tout péché, dans son fond, est cela, même les « petits péchés », qui ne nous paraissent pas graves, mais qui nous enferment en nous-mêmes : petites rancunes, ou petits mépris que nous entretenons soigneusement, convoitises discrètes qui nous font effleurer du regard ou de la pensée l’intimité des corps, évaluations flatteuses sur nos capacités ou au contraire complaisance dans l’affirmation de nos manques, etc.

    La guérison du péché


    Seul l’amour peut guérir le manque d’amour. L’amour, c’est bien sûr d’abord l’amour prévenant de Dieu, sa miséricorde bouleversante, qui se penche sur nous. Mais Dieu lui-même ne pourrait rien pour guérir le péché, s’il n’avait trouvé le moyen de faire renaître dans le cœur du pécheur le désir, même infirme, même ambigu, de revenir en grâce. Dans le récit de l’enfant prodigue, le vrai miracle est que l’enfant, dans sa misère, ait repris le chemin de la maison paternelle, alors que tout devait l’en détourner. Le père lui-même n’a pas fait le chemin à sa place.

    Le Christ est venu sur terre, non seulement pour nous signifier le pardon divin, mais surtout pour faire à notre place le chemin douloureux du pénitent qui revient à la maison. Son offrande sur la croix est l’expression de l’amour de l’homme qui, mesurant l’abîme du péché et le prenant sur ses épaules, s’en remet totalement à Dieu, accepte toutes les conséquences de la faute et innocente Dieu du malheur du monde. Dans l’excès de ce don, Jésus nous communique son Esprit pour nous rendre « pénitents » à notre tour.

    La confession salutaire


    Le sacrement de « pénitence », qu’on appelle souvent aujourd’hui le sacrement du pardon, pourrait se dire bien plus justement le sacrement de la conversion. Pardonner, Dieu n’a jamais cessé de le faire, par contre, ce qui doit arriver, c’est notre « absolution », le fait que nos liens tombent et que nous retrouvions notre mobilité, pour aller au-devant de notre Père des cieux avec un cœur filial.

    Le confessionnal n’est pas seulement le lieu sympathique où nous est révélée la miséricorde de Dieu, elle est aussi le lieu tragique où, dans un véritable corps à corps, notre liberté nouée sur elle-même finit par s’ouvrir, sort de son repliement, de sa tristesse et de son dégoût, et accepte de s’exposer, dans une relation parfois éprouvante, à un autre (le prêtre), signe de l’Autre qui nous accueille. Si le péché est fuite devant la relation, enfermement dans le silence, notre retour en grâce suppose cette ouverture réalisée par la parole : parole de l’aveu qui essaie de dire maladroitement le manque, l’absence d’amour, l’occasion manquée, mais aussi parole du prêtre qui, en reprenant l’aveu et parfois en questionnant, transforme la matière encore informe de la confession en une vraie contrition doublée d’un ferme propos de ne plus recommencer. C’est sur ce travail que tombe l’absolution sacramentelle qui scelle la réconciliation ainsi réalisée.

    Le combat spirituel et l’ascèse


    C’est dans la lumière de la grâce reçue que peu à peu notre perception de la réalité du péché se précise et s’affine, car notre premier regard confond facilement le regret d’un comportement qui nous peine ou nous humilie, ou que nous savons contraire à l’idéal du groupe auquel nous appartenons, et l’authentique contrition, ce broiement intime du cœur devant l’amour de Dieu que nous avons bafoué.

    Nous devenons mieux capables de lutter, car nous voyons plus vite le point où la tendance, l’habitude, l’entraînement dû aux autres, sollicitent une ratification intérieure de notre part. Là où la tentation apparaît souvent après coup comme une occasion manquée de répondre à l’amour, nous devenons capables d’apercevoir la queue du diable : « J’ai vu, j’ai repéré mes espions, j’entends ceux qui viennent m’attaquer. » (Ps 91 [92], 12)

    La tyrannie du péché vient de notre crainte de souffrir : en renonçant à telle facilité, en rompant telle mauvaise habitude, nous redoutons un manque. Si nous nous engageons délibérément sur le chemin du don, en prenant même une longueur d’avance par la privation librement acceptée, nous coupons court à cet engrenage et nous retrouvons une part de notre liberté.

    L’homme retrouvant son unité


    La guérison du péché est une œuvre de longue haleine, elle dure toute une vie. Mais en même temps elle porte tout de suite du fruit. Elle rend à l’homme une part de sa liberté intérieure, malgré le poids des contraintes extérieures, elle restaure le dynamisme de son désir spirituel, elle lui permet de supporter les faiblesses et les manques en les vivant comme des participations à la croix du Christ, elle lui donne la conscience qu’il n’est jamais abandonné, que tout peut servir à le rapprocher de l’amour. Elle l’ouvre sur la misère des autres, elle lui donne l’occasion de faire des pas vers eux, de les porter visiblement et invisiblement dans leurs propres combats.

    Conclusion

    Il est important de montrer à nos amis que, en ce temps où tant d’hommes souffrent de blessures affectives ou psychologiques, le christianisme n’évacue pas leur souffrance et n’en reste pas à une vision culpabilisante qui verrait dans les désordres du psychisme les conséquences de mauvais choix de vie. Il fait confiance à tous ceux qui œuvrent en ce domaine et peuvent apporter d’authentiques soulagements.

    Mais il se doit d’éclairer par en haut la condition de l’homme souffrant et de refuser de s’engager dans la recherche de solutions qui méconnaîtraient la vraie grandeur de l’homme. L’homme même blessé reste avant tout un enfant de Dieu aimé et promis à l’éternité. Au fond de son cœur existe toujours un désir infini que Dieu seul peut combler. Ce désir peut avoir été abîmé, refoulé, travesti, il peut avoir subi la violence des autres, être prisonnier de ses peurs et de ses échecs, il est là. Le Christ médecin, avec d’infinies précautions, est à même de restaurer cet élan brisé, de rouvrir les sources vives et de permettre à ce pauvre d’entrer, vêtu comme un roi, dans le palais de son Père.

  • Guérir les blessures de l’âme ? dossier préparatoire au pèlerinage de Vézelay, mai 2011

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    Une question pour aujourd’hui

    Les anciens avaient moins conscience que nous de la gravité des blessures de l’âme. Ils savaient le corps vulnérable, mais l’âme bien éduquée devait régner comme le pilote à la barre du navire, c’est seulement quand elle cédait aux pressions des passions venues du corps qu’elle semblait perdre sa souveraineté et connaître le trouble et la division. Bien sûr, la folie existait et posait question, mais elle semblait un châtiment des dieux.

    Dans le christianisme ancien, on croyait en général que l’ascèse et le combat spirituel suffisaient à régler leur sort aux maladies de l’âme. Il y avait bien sûr les cas de possessions, qui étaient traités par les exorcismes. Mais, dans le cas général, l’écart entre le vouloir et le pouvoir semblait à beaucoup inexistant.

    Nous sommes plus conscients que nos anciens de l’écart qui existe entre nos dispositions conscientes et les forces qui agissent en nous dans les profondeurs. La psychologie moderne, et particulièrement la psychanalyse, nous a mis devant la réalité de l’inconscient. Nous avons appris que nos discours et nos actes sont surdéterminés par des réalités enfouies profondément en nous.

    Néanmoins, il ne suffit pas de savoir pour guérir. L’anamnèse qui fait surgir les faits refoulés par l’inconscient, les traumatismes subis dans l’enfance, voire la généalogie parentale, etc., produit rarement la libération qu’on pourrait en attendre.

    Une réflexion qui part de la Révélation

    La Bible sait nous dire la vraie situation de l’homme : le comportement insensé de Saül (1S 19, 9-10), celui d’Ammon fils de David (2S 13, 15), etc., révèlent les troubles profondeurs du cœur humain. On nous dit que ce cœur est « compliqué et malade » (Jr 17, 9), saint Paul nous explique que nous faisons souvent le mal que nous ne voudrions pas et que nous n’arrivons pas à faire le bien que nous voudrions (cf. Rm 7,18-21) : notre volonté est blessée et notre intelligence elle-même se laisse souvent entraîner à juger de travers.

    L’Évangile nous fait assister à des cas où des êtres sont habités par des forces hostiles qui s’emparent de leur volonté et de leur esprit et les mènent là où ils ne voudraient pas aller. L’influence du démon est contrariée par les exorcismes que pratique Jésus et qui nous sont rapportés dans les Évangiles : souvent, il s’adresse directement au démon par-dessus la tête de sa victime.

    Mais, par dessus tout, la Bible nous fournit une histoire des relations entre Dieu et l’homme qui éclaire notre destin. C’est à elle que nous allons nous attacher.

    A. La blessure qui nous constitue : l’homme, être de désir

    Les sagesses qui prétendent insensibiliser ne respectent pas jusqu’au bout la vocation de l’homme

    Le bouddhisme, comme le stoïcisme, prétend éradiquer le désir, qui serait la source de tous nos malheurs. En acceptant sereinement son destin, en se soumettant à la loi de la nature, l’homme s’épargnerait beaucoup de peine. Au lieu de se rebeller contre la mort, il l’accepterait comme un « innocent et tranquille départ » vers un monde meilleur.

    Le rêve d’une humanité sans blessure est celui de l’homme d’aujourd’hui, qui voudrait se prémunir contre tous les dangers, colmater toutes les brèches par lesquelles pourrait surgir l’inconnu. Il s’agit de se cacher la réalité de la mort et de la déchéance, pour maintenir le rêve d’un être capable de toujours profiter de la vie. La science est censée lui apporter sans cesse le remède adapté à ses maux physiques, psychiques, sentimentaux… et lui fournir à la fin le moyen de disparaître sans souffrance.

    Face à cela, le christianisme, en mettant l’homme au pied du Crucifié, a toujours refusé de dédramatiser la condition humaine. C’est lui qui a donné à l’expérience de la mort toute sa gravité, là où les sagesses humaines ont cherché à la faire paraître comme normale et anodine. C’est lui qui, en faisant appel au désir de l’homme, a éveillé en lui une immense ambition de bonheur, de fraternité, d’infini, qui ne peut que se heurter aux faibles résultats obtenus ici-bas.

    Jésus nous avait prévenu : sa paix n’est pas comme celle du monde (Jn 14, 27). En un certain sens, il est venu apporter la guerre (ou la division : Lc 14, 51) et non la paix.

    La responsabilité d’être homme, c’est accepter la blessure qui nous décentre de nous-mêmes

    Le christianisme rencontre ici le meilleur de la psychanalyse lacanienne, qui a mis en valeur le concept de « rupture de la continuité inaugurale » (Spaltung) : l’homme est cet animal ouvert sur un désir qui le fait sortir de lui-même. Le père, en séparant l’enfant du rapport immédiat et fusionnel qu’il avait avec sa mère, l’a amené à avoir une relation possible avec son entourage, qui passe par la médiation du langage. L’expérience que l’homme fait de son humanité commence par une frustration salutaire. Et il en sera toujours ainsi.

    En oubliant la blessure, ou en voulant l’anesthésier, l’homme régresse et se limite. Le P. de Lubac peut dire (dans Paradoxes) : « Divisé, déchiré, déséquilibré même : faudrait-il dire heureux l’homme qui ne le serait pas ? […] Le respect de l’homme est fait en grande partie du respect de sa souffrance. »

    Retour aux origines : l’homme a été voulu par Dieu capable d’aimer, ouvert, et non autosuffisant.

    Plusieurs indices dans le récit de la Genèse :

    « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. » (2, 16-17) Dieu pose un interdit qu’il ne justifie pas : au milieu d’une vaste permission, il réserve un secteur dont l’homme n’est pas maître. En distinguant le permis et le défendu, il lui apprend que tout n’est pas égal, il éduque son désir pour qu’il ne se porte pas indistinctement sur le premier objet venu, il l’aide à mettre un ordre dans ses affections.

    « L’homme ne trouva pas l’aide qui lui soit accordée. Le Seigneur Dieu fit tomber dans une torpeur l’homme qui s’endormit ; il prit l’une de ses côtes et referma les chairs à sa place. Le Seigneur Dieu transforma la côte qu’il avait prise à l’homme en une femme qu’il lui amena. » (2, 20-22) Dieu lui-même inflige à l’homme une blessure, il pratique une brèche dans son autosuffisance : en retirant une côte, il ouvre la cuirasse. Ainsi naît la première relation vraiment humaine que connaît Adam.

    Remarquons que ces épisodes sont donnés antérieurement au péché des origines : la fragilité de l’homme, sa vulnérabilité, n’est pas un mal, elle ne le deviendra que quand il sera coupé de Dieu (c’est toute l’expérience de la « nudité », qui ne commence à poser problème que lorsque l’homme et la femme ne sont plus dans la lumière de Dieu). La blessure est même le signe de sa vocation, qui n’est pas une réalisation confortable à l’intérieur de ce monde, mais une ouverture à plus que lui, une excentration pour aller au devant d’une autre liberté.

    L’homme se trouve ainsi constitué comme cet animal très particulier qui ne trouve pas à s’épanouir dans son environnement et qui à cause de cela va partir à la découverte du monde.

    Le désir, même s’il est devenu douloureux, est l’ouverture par laquelle Dieu attire l’homme à lui

    L’expérience du désir tire l’être humain hors de lui-même pour le mener vers Dieu qui seul correspond à la profondeur de son désir. Mais pour y parvenir, Dieu fait appel à tous les désirs légitimes qui peuvent mettre l’homme en mouvement : désir de rencontrer l’âme sœur, désir de connaître le succès, désir d’avancer dans la connaissance, ces désirs, même mal orientés, souvent tragiques, sont une école pour s’arracher à l’indistinction première, à la contemplation narcissique de soi-même. Paul Claudel, dans le Soulier de Satin, parlant d’un amour pourtant adultère, fait dire à l’ange gardien qui veille sur Doña Prouhèze : « cet orgueilleux [son amant], il n’y avait pas d’autre moyen de lui faire comprendre le prochain, de le lui faire entrer dans la chair // Il n’y avait pas d’autre moyen de lui faire comprendre la dépendance, la nécessité et le besoin, un autre sur lui » (IIIe journée, scène 8).

    B. Nos blessures et la manière de les traiter

    Les causes de nos blessures

    Cette nature essentiellement désirante de l’être humain explique que, lorsque son désir est mal ordonné, l’homme soit atteint profondément dans son corps et dans son âme. La Bible nous donne une vision unifiée de l’homme, fait pour Dieu à la fois dans son cœur et dans sa chair. Lorsque l’amour de Dieu n’est plus à sa place, c’est tout l’homme qui est atteint.

    Certes le péché, dans son origine, est une attitude du cœur, éminemment intérieure et personnelle : un refus de confiance, une volonté de se saisir des dons déjà reçus pour les posséder sans référence au Créateur, une fuite devant sa responsabilité. Mais ses conséquences (que la Bible appelle parfois aussi péché, mais plus couramment mort) concernent tout l’être humain : la mortalité héritée d’Adam, la désorganisation du rapport au cosmos et la désintégration de projet de Dieu sur le couple humain.

    Le péché des origines ne se transmet pas seulement par imitation mais se propage par une sorte de solidarité invisible, image inversée de la communion des saints, car l’humanité avait été voulue en Adam famille et pas seulement individu. C’est pourquoi l’être qui naît, même s’il n’a pas commis de faute personnelle, est déjà porteur d’un double handicap : il hérite, d’une part, de la mortalité et de la souffrance, et, d’autre part, il fait l’épreuve en lui-même d’une propension au mal, d’une incapacité à rejoindre spontanément la volonté de Dieu. Le baptême, qui nous arrache à ladite néfaste solidarité avec Adam, ne nous retire pas les conséquences à la fois intérieures et extérieures de la séparation : désordre de la volonté (ce qu’on appelle concupiscence) et faiblesse de notre chair.

    Dans ce dernier domaine, il faut placer non seulement les maladies physiques, mais aussi les maladies psychiques, les blessures de l’âme, qui sont un mal subi, échappant largement à la responsabilité du sujet, même si le péché personnel n’est pas toujours étranger à certains désordres.

    D’autre part, il faut tenir compte de l’action du Démon, qui, ange déchu (et non pas Dieu du mal !), exploite tout ce qui affecte l’homme pour le détourner de Dieu et l’inviter au péché, à la défiance et au découragement. C’est lui qui utilise les pouvoirs qu’il a reçus de Dieu sur la nature pour semer des perturbations anarchiques dans l’œuvre du Créateur qui font parfois douter de sa bonté. Il est derrière les maladies du corps et de l’âme comme derrière les catastrophes naturelles.

    L’exemple de Jésus dans l’Évangile nous prouve que certaines maladies de l’âme ont une gravité particulière et requièrent un traitement spécial : l’exorcisme, qui n’est pas tout à fait identique avec les guérisons physiques qu’il provoque par ailleurs.

    Les blessures qui nous affligent et qu’il faut soigner

    À l’exemple de Jésus, le christianisme n’a jamais pris son parti des maux qui affectent l’humanité. Loin de prêcher un message de résignation, ou de se limiter à l’espérance de l’au-delà, il s’est attaqué à tous les symptômes du mal. Tout en redisant que l’homme doit avant tout se convertir et revenir à Dieu, elle n’a jamais cessé d’encourager les efforts des médecins et des chercheurs. Sur tous les plans, les chrétiens, les prêtres, les religieux et religieuses se sont dépensés sans compter pour soulager le fardeau de l’humanité souffrante, si bien que toutes les institutions ultérieurement mises en place par nos sociétés sont nées du travail de l’Église.

    Face aux maladies psychiques, plus difficiles à cerner, la démarche a été un peu plus hésitante. L’Église n’a jamais manqué de pratiquer l’exorcisme sur les cas qui paraissaient de l’ordre de la possession, en réservant néanmoins celui-ci au jugement de l’évêque et de ceux qu’il avait choisis à cause de leur discernement. Mais, à mesure que l’on prenait plus nettement conscience des blessures purement psychologiques, la sainteté chrétienne s’est appliquée à soulager autant que possible ces maux (cf. saint Jean de Dieu [1495-1550], qui avait éprouvé sur lui-même l’inhumanité des traitements parfois infligés aux malades mentaux). Et sans doute y a-t-il encore beaucoup à faire dans ce domaine.

    L’essor de la psychiatrie moderne, le développement des thérapies diverses a mis en pleine lumière tout un domaine qu’on ne peut ignorer. Les chrétiens comme les autres sont atteints de troubles qui ne sont ni des péchés ni des cas de possession. Il y a donc lieu de chercher la guérison autant qu’elle est possible, ou au moins le soulagement, car on ne peut rêver que tout soit réversible en ce domaine. L’accompagnement psychologique, les traitements médicamenteux, l’analyse (lorsqu’elle ne s’inspire pas d’une vision réductrice de l’homme), peuvent être légitimement employés, selon les cas et en faisant preuve de discernement.

    Récemment sont apparues dans l’Église des pratiques qui tentent de prendre en compte le caractère spécifique des blessures de l’âme et le fait qu’elles touchent de près au chemin spirituel que l’homme doit faire par rapport à Dieu, à son passé, à son prochain. Des confusions se sont sans doute produites, entraînant des mises en garde de l’Église, contre l’abus de pratiques mêlant thérapie et exorcisme, ou cherchant à traiter « l’arbre généalogique » de la personne, comme si nous étions porteurs de plus que de notre histoire personnelle. Ces mises en garde étant entendues, il n’en demeure pas moins que la prière, l’invitation au pardon, l’usage du sacrement de pénitence, une écoute respectueuse, peuvent être d’un grand secours pour tenter de surmonter certains blocages nés du passé et de conflits non résolus.

    La blessure que nous nous infligeons à nous-mêmes et qu’il faut combattre

    Le péché, maladie du désir


    L’homme, créé libre pour pouvoir se donner à Dieu qui est tout son bien, peut pervertir son désir et le tourner vers le néant. L’homme qui choisit un bien qui n’est pas Dieu est séduit par la part de beauté qui s’y trouve et qui est l’œuvre de Dieu mais, en le voulant sans Dieu, il le dépouille en fait de cette part d’absolu qui faisait toute sa valeur. Le fils prodigue de la parabole, en réclamant sa part d’héritage, ne revendique pas plus que ce qu’il n’avait, puisque, dans la maison du père, il avait tout ce que possédait son père – il veut n’avoir que la propriété d’un bien particulier, qui s’évapore à partir du moment où il en est le seul détenteur.

    Le péché, malgré l’impression qu’il donne au départ, n’est pas la recherche d’une vie plus libre, plus pleine et plus audacieuse, c’est au contraire une façon de réduire son horizon à la possession d’un certain nombre de satisfactions limitées. On pourrait analyser chacun des « péchés capitaux » comme une restriction du désir vrai et fort de l’Amour, une manière de se refermer sur la possession. Ce qui en fait les frais, c’est la capacité désirante de l’homme : le désir, émoussé par la possession, doit sans cesse chercher à recharger son potentiel de sensations, avant de s’effondrer, blasé et cynique, devant l’inconsistance des choses. Ce qui est à redouter, ce ne sont pas tant les « mauvais désirs », que l’absence de tout vrai désir, l’aboulie, qui laisse l’homme sans force, désireux d’une paix qui n’est plus qu’oubli et mort.

    C’était comme si l’on essayait de cicatriser la blessure d’amour infligée par Dieu à l’homme. Tout péché, dans son fond, est cela, même les « petits péchés », qui ne nous paraissent pas graves, mais qui nous enferment en nous-mêmes : petites rancunes, ou petits mépris que nous entretenons soigneusement, convoitises discrètes qui nous font effleurer du regard ou de la pensée l’intimité des corps, évaluations flatteuses sur nos capacités ou au contraire complaisance dans l’affirmation de nos manques, etc.

    La guérison du péché


    Seul l’amour peut guérir le manque d’amour. L’amour, c’est bien sûr d’abord l’amour prévenant de Dieu, sa miséricorde bouleversante, qui se penche sur nous. Mais Dieu lui-même ne pourrait rien pour guérir le péché, s’il n’avait trouvé le moyen de faire renaître dans le cœur du pécheur le désir, même infirme, même ambigu, de revenir en grâce. Dans le récit de l’enfant prodigue, le vrai miracle est que l’enfant, dans sa misère, ait repris le chemin de la maison paternelle, alors que tout devait l’en détourner. Le père lui-même n’a pas fait le chemin à sa place.

    Le Christ est venu sur terre, non seulement pour nous signifier le pardon divin, mais surtout pour faire à notre place le chemin douloureux du pénitent qui revient à la maison. Son offrande sur la croix est l’expression de l’amour de l’homme qui, mesurant l’abîme du péché et le prenant sur ses épaules, s’en remet totalement à Dieu, accepte toutes les conséquences de la faute et innocente Dieu du malheur du monde. Dans l’excès de ce don, Jésus nous communique son Esprit pour nous rendre « pénitents » à notre tour.

    La confession salutaire


    Le sacrement de « pénitence », qu’on appelle souvent aujourd’hui le sacrement du pardon, pourrait se dire bien plus justement le sacrement de la conversion. Pardonner, Dieu n’a jamais cessé de le faire, par contre, ce qui doit arriver, c’est notre « absolution », le fait que nos liens tombent et que nous retrouvions notre mobilité, pour aller au-devant de notre Père des cieux avec un cœur filial.

    Le confessionnal n’est pas seulement le lieu sympathique où nous est révélée la miséricorde de Dieu, elle est aussi le lieu tragique où, dans un véritable corps à corps, notre liberté nouée sur elle-même finit par s’ouvrir, sort de son repliement, de sa tristesse et de son dégoût, et accepte de s’exposer, dans une relation parfois éprouvante, à un autre (le prêtre), signe de l’Autre qui nous accueille. Si le péché est fuite devant la relation, enfermement dans le silence, notre retour en grâce suppose cette ouverture réalisée par la parole : parole de l’aveu qui essaie de dire maladroitement le manque, l’absence d’amour, l’occasion manquée, mais aussi parole du prêtre qui, en reprenant l’aveu et parfois en questionnant, transforme la matière encore informe de la confession en une vraie contrition doublée d’un ferme propos de ne plus recommencer. C’est sur ce travail que tombe l’absolution sacramentelle qui scelle la réconciliation ainsi réalisée.

    Le combat spirituel et l’ascèse


    C’est dans la lumière de la grâce reçue que peu à peu notre perception de la réalité du péché se précise et s’affine, car notre premier regard confond facilement le regret d’un comportement qui nous peine ou nous humilie, ou que nous savons contraire à l’idéal du groupe auquel nous appartenons, et l’authentique contrition, ce broiement intime du cœur devant l’amour de Dieu que nous avons bafoué.

    Nous devenons mieux capables de lutter, car nous voyons plus vite le point où la tendance, l’habitude, l’entraînement dû aux autres, sollicitent une ratification intérieure de notre part. Là où la tentation apparaît souvent après coup comme une occasion manquée de répondre à l’amour, nous devenons capables d’apercevoir la queue du diable : « J’ai vu, j’ai repéré mes espions, j’entends ceux qui viennent m’attaquer. » (Ps 91 [92], 12)

    La tyrannie du péché vient de notre crainte de souffrir : en renonçant à telle facilité, en rompant telle mauvaise habitude, nous redoutons un manque. Si nous nous engageons délibérément sur le chemin du don, en prenant même une longueur d’avance par la privation librement acceptée, nous coupons court à cet engrenage et nous retrouvons une part de notre liberté.

    L’homme retrouvant son unité


    La guérison du péché est une œuvre de longue haleine, elle dure toute une vie. Mais en même temps elle porte tout de suite du fruit. Elle rend à l’homme une part de sa liberté intérieure, malgré le poids des contraintes extérieures, elle restaure le dynamisme de son désir spirituel, elle lui permet de supporter les faiblesses et les manques en les vivant comme des participations à la croix du Christ, elle lui donne la conscience qu’il n’est jamais abandonné, que tout peut servir à le rapprocher de l’amour. Elle l’ouvre sur la misère des autres, elle lui donne l’occasion de faire des pas vers eux, de les porter visiblement et invisiblement dans leurs propres combats.

    Conclusion

    Il est important de montrer à nos amis que, en ce temps où tant d’hommes souffrent de blessures affectives ou psychologiques, le christianisme n’évacue pas leur souffrance et n’en reste pas à une vision culpabilisante qui verrait dans les désordres du psychisme les conséquences de mauvais choix de vie. Il fait confiance à tous ceux qui œuvrent en ce domaine et peuvent apporter d’authentiques soulagements.

    Mais il se doit d’éclairer par en haut la condition de l’homme souffrant et de refuser de s’engager dans la recherche de solutions qui méconnaîtraient la vraie grandeur de l’homme. L’homme même blessé reste avant tout un enfant de Dieu aimé et promis à l’éternité. Au fond de son cœur existe toujours un désir infini que Dieu seul peut combler. Ce désir peut avoir été abîmé, refoulé, travesti, il peut avoir subi la violence des autres, être prisonnier de ses peurs et de ses échecs, il est là. Le Christ médecin, avec d’infinies précautions, est à même de restaurer cet élan brisé, de rouvrir les sources vives et de permettre à ce pauvre d’entrer, vêtu comme un roi, dans le palais de son Père.

  • Éditorial La Divinisation

    « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. » Cette formule, répétée à satiété par les Pères jusques et y compris chez saint Augustin, était largement passée de mode dans la théologie occidentale1, quand une meilleure connaissance de l’Orient chrétien la remit sur le devant de la scène. Néanmoins, le thème de la déification, ou divinisation, n’alla pas sans susciter des réserves de la part de ceux qui craignaient que l’Église ne se rallie tardivement à la philosophie des Lumières et remplace le culte de Dieu par celui de l’Homme. L’humanisme philosophique était encore trop présent dans les esprits pour qu’on ne voie pas dans cette exaltation de l’homme une manière d’en faire le rival de Dieu, s’affirmant dans son illusoire autonomie, réclamant des droits sans accepter d’avoir d’abord des devoirs, etc.

    Il revient au bienheureux pape Jean-Paul II d’avoir levé les ambiguïtés dès sa première encyclique, Redemptor hominis. S’il y déclare que « l’homme est la première route et la route fondamentale de l’Église » (§ 14), ce n’est pas pour promouvoir une vision horizontale de la destinée humaine, en oubliant la transcendance divine, c’est parce que l’homme concret est plus menacé que jamais et que, loin de devoir se mettre en garde contre son orgueil prométhéen, les chrétiens seraient bien inspirés de l’aider à reprendre confiance en lui-même, en retrouvant sa dignité, qui est précisément sa relation constitutive à Dieu.

    Le thème de la divinisation repose sur la conviction que le dessein divin sur la création est d’abord un dessein sur l’homme. La bonté du Dieu Trinité est avant tout philanthropia, amour de prédilection pour celui qui est la pièce la plus admirable, mais aussi la plus fragile, de son œuvre : l’être humain fait de chair et d’esprit, à la charnière du monde sensible et du monde invisible. Cet anthropocentrisme n’est pas naïf. La Révélation chrétienne sait que l’homme, créé lieutenant de Dieu sur la terre, chargé de la cultiver et de l’organiser, a largement manqué à sa mission et que l’enfant révolté a accumulé les ruines dans le jardin du Bon Dieu. Mais, en un temps où l’humanité de l’homme est si problématique, elle maintient la certitude que l’aventure personnelle de l’être humain est incommensurable aux grandeurs physiques ou cybernétiques, et qu’elle repose sur une nature qui, pour l’essentiel, coïncide avec sa puissance d’éternel dépassement, son ouverture sur l’infini, sa capacité d’aimer.

    Parler de divinisation est d’abord et avant tout une prise de position face à l’homme et à son avenir : loin d’encourager le rêve d’un simple perfectionnement individuel dans un monde condamné à la déchéance, l’assurance que l’homme est appelé à une communion transformante avec Dieu conduit à prendre au sérieux la totalité du dessein créateur. En Adam, c’est toute une humanité formant comme un seul corps que Dieu a voulu se donner comme fils ; en Jésus ressuscité, il a rassemblé toutes les créatures du ciel et de la terre sous un seul chef. Nul ne peut prétendre répondre à l’invitation toujours personnelle de Dieu sans se laisser prendre par cette philanthropia qui l’habite, sans élargir son cœur aux dimensions du monde.

    La tâche d’une théologie moderne de la divinisation est immense et amène à passer en revue presque tous les chapitres de la dogmatique (et de la morale). C’est ainsi qu’il ne s’agit pas d’opposer de façon simpliste l’insistance de naguère sur le péché et la réconciliation, et l’approche patristique de la déification. Il s’agit au contraire de reprendre dans l’optique positive de l’adoption filiale tout le sérieux de la réflexion qui s’est, pendant des siècles, concentrée sur le thème de la rédemption, en étant bien persuadés qu’il n’y a là que les deux faces de la même réalité, comme la cessation de la panne dit autrement le passage du courant électrique. Si le protestantisme a opposé au maximum la justification et la sanctification, faisant de la première un retour en grâce qui laisse l’homme dans sa misère profonde, le concile de Trente a maintenu la réalité de la grâce sanctifiante dans l’âme du baptisé. C’est le point sur lequel reviendra le P. Laurent Sentis dans ce numéro, en s’efforçant de l’éclairer.

    Mais il s’agit également de visiter à nouveaux frais la théologie sacramentelle, pour voir dans les sacrements, non seulement le lieu de notre divinisation, mais encore la mise en œuvre concrète de la pédagogie de Dieu qui, à travers chacun d’entre eux, réalise comme une mystérieuse synergie entre sa liberté et celle de l’homme. L’article du P. Michel Gitton s’efforce, dans un dialogue serré avec Jean Calvin, d’en montrer la réalité.

    Tout cela commence et s’achève dans la théologie spirituelle, qui n’est pas seulement un appendice à la théologie dogmatique, mais qui vérifie à chaque pas la pertinence des conclusions de celle-ci. C’est pourquoi notre collaborateur Simon Icard a pu retracer au début de ce numéro le chemin de contemplation que dessine saint Bernard. L’image de l’échelle, pour laquelle le grand cistercien a une affection particulière, n’aboutit pas à l’idée d’une ascension progressive par laquelle l’homme s élèverait au niveau de Dieu, mais met bien plutôt en lumière la nécessité d’un abaissement graduel, d’une humilité toujours plus grande, qui laisse à Dieu le champ pour qu’il agisse.

    Dans le même esprit on a voulu faire figurer une traduction de la lettre 2 de saint Maxime le Confesseur, la longue lettre sur la Charité, qui fait partie de ces textes souvent cités, mais peu accessibles, qui sont des jalons essentiels de la tradition.

    Dans la partie Varia, nous accueillons une chronique de notre ami Roland Hureaux sur la place du droit divin dans la constitution de la cité. Sans doute celle-ci, comme la précédente, amènera certains de nos lecteurs à réagir. Mais c’est cet échange qui fait la vie d’une revue.

    Note de bas de page
    1. Une exception notable, Mgr Louis Laneau, évêque missionnaire au xvIIe siècle, qui composa La Déification des Justes (1693), qui vient d’être réédité aux éditions Ad Solem (Genève, 1993). ↑
  • Éditorial

    La blessure intérieure fait recette. Notre époque est celle de la subjectivité malade, chacun d’entre nous cherche en conséquence à retrouver un équilibre, toujours plus menacé par le stress de la vie moderne, le déferlement des sons et des images, l’afflux des informations qu’on ne peut plus organiser ni digérer, la désorganisation des modèles parentaux, conjugaux, sociaux, le choc des cultures, etc., etc.

    Les techniques supposées apporter la paix et la guérison ont forcément du succès, les sagesses anciennes ou plus récentes sont scrutées avec un nouvel intérêt et les religions elles-mêmes sont sollicitées pour apporter des remèdes et fournir une pacification intérieure.

    Le christianisme n’est pas le dernier à se placer sur ce terrain. Sans parler des charlatans qui proposent des guérisons mirobolantes, les monastères et autres hauts lieux de prière se présentent non sans raison comme des écoles de silence, de paix, d’équilibre, qui peuvent contribuer à rendre la santé à des cœurs malades. Des communautés, généralement charismatiques, proposent divers parcours de guérison qui rencontrent un vif succès. Les sessions Agapé, par exemple, fondées sur l’expérience du Dr Dubois, attirent elles aussi tout un public de gens désireux de retrouver plus de liberté et de paix dans leur relation avec Dieu, avec les autres et avec eux-mêmes.

    Notre approche est néanmoins différente. Le christianisme n’a pas pour première mission d’apporter un remède au mal-être des Occidentaux de ce temps. Si blessure intérieure il y a, la foi n’est pas là pour nous distiller un anesthésiant qui nous rendrait d’un coup à l’aise et bien dans notre peau. La condition humaine est chose trop sérieuse pour qu’il suffise de réparer certains dysfonctionnements. Si le thème thérapeutique est présent dans la Bible pour parler du salut (cf. Ex 15, 26 ; Dt 32, 39 ; Tb 3, 17), il n’est pas le plus important. L’Ancien Testament déjà se méfiait de la figure du dieu guérisseur, largement présente dans les cultures du Proche-Orient ancien, pour lui préférer celle du dieu sauveur : le Dieu d’Israël n’est pas là pour réparer la nature humaine et lui permettre de poursuivre son cours comme avant, une fois changée la pièce défectueuse, mais il vient dévoiler le péché, source de tous les maux, et amener à une conversion radicale. Toutes les ambiguïtés de la guérison magique et du retour cyclique des saisons sont résumées dans ce passage d’Osée, où les Israélites rêvent d’un avenir plus heureux où Dieu est censé être présent au rendez-vous, or ce n’est qu’une illusion : Retournons vers le Seigneur. C’est lui qui a déchiré et c’est lui qui nous guérira, il a frappé et il pansera nos plaies.

    Au bout de deux jours, il nous aura rendu la vie, au troisième jour, il nous aura relevés et nous vivrons en sa présence.

    Efforçons-nous de connaître le Seigneur : son lever est sûr comme l’aurore, il viendra vers nous comme vient la pluie, comme l’ondée de printemps arrose la terre. (Osée 6,1-3)

    Le mérite de la Révélation chrétienne est de nous resituer dans une histoire bien plus longue que celle de notre vie, pour nous aider à comprendre d’où nous venons et où nous allons. Ainsi peut-elle se présenter comme l’annonce d’un salut et pas seulement comme une thérapie. À nous, il a été donné de connaître le projet de Dieu sur sa créature et ainsi de collaborer à l’œuvre de restauration qu’il a entreprise en son Fils.

    Le plus clair de que nous révèlent les Écritures, c’est que l’homme a été créé « être de désir », excentré de soi, blessé d’une blessure congénitale qui lui interdit à jamais toute satiété et tout repos en lui-même, et qui le projette en avant vers un autre être, « os de ses os et chair de sa chair », signe de l’Autre pour qui il a été fait et en qui seul il trouvera son repos. La Révélation, en fait de maladies de l’âme, parle surtout du péché, qui est au fond un échec de ce désir, non un mauvais désir, mais une régression, un repli sur soi, qui aboutit au dégoût et à l’impuissance. Tous les autres désordres sont contenus en germe dans celui-là, soit à titre de causes, soit plus souvent comme des conséquences.

    Il appartient peut-être à notre époque de faire le lien entre cette vocation désirante de l’homme et les blessures dont il est affligé, non seulement dans son corps, mais bien plus gravement dans son cœur et dans son esprit. Car les maladies de l’âme ne sont jamais que les retombées (involontaires le plus souvent) de cette capacité désirante de l’homme, quand elle ne trouve plus à se réaliser, quand elle a été brimée, mutilée, ou quand elle s’est trop longtemps trompée d’objet. Les soigner ne requiert pas tant un jugement moral qu’une écoute attentive et une parole de vérité.

    Les réflexions de Thibaud de La Hosseraye sur la blessure congénitale à l’homme ont le mérite de poser clairement la question et d’écarter le rêve d’une religion thérapeutique, seulement tournée vers un équilibre simplement humain.

    L’article de Michel Gitton attire notre attention sur la question du sujet humain, qui sera traitée d’une autre façon, dans l’optique de la philosophie moderne, par Jérôme Moreau. Il montre, à la lumière des Pères du désert, comment la vie spirituelle est facteur d’éveil intérieur et permet de faire surgir une liberté nouvelle derrière les conditionnements qui pèsent sur elle.

    Un plan de travail a été proposé dans le cadre du pèlerinage de Vézelay sur le thème qui est celui de notre numéro : « Guérir les blessures de l’âme », nous le faisons figurer comme un complément utile aux réflexions précédentes.