En quoi l’anthropologue René Girard peut-il être considéré comme un des grands apologètes du xxe siècle ?
Girard ouvre une voie unique en montrant que connaître Dieu et comprendre l’homme, c’est la même chose. La religion n’est donc pas une spéculation qui éloigne des autres. Il montre que l’idée même de conversion a un contenu anthropologique. Cette idée que se convertir, c’est acquérir une capacité de voir sa vie autrement, il la relie à ce qu’il appelle la « perspective double » des Évangiles, qui montrent les disciples capables, après la Résurrection, de voir à quel point ils s’étaient trompés et à quel point leur regard sur Jésus était limité. La conversion est cet élargissement du regard et du cœur, qui permet d’accéder à un point de vue plus élevé, de démystifier ses désirs illusoires et de réajuster ses relations à autrui. Elle rend capable de se réconcilier, de se libérer de cette fascination mais aussi de cette haine qu’on peut avoir à l’égard de certaines personnes et de s’ouvrir à une véritable générosité.
Comment Girard s’est-il lui-même converti ? Il s’est converti en 1959 : l’évidence de sa conversion lui est apparue en étudiant des romanciers comme Dostoïevski, Stendhal, mais aussi Proust. Il a découvert qu’il était en train de se convertir en réfléchissant sur ce qu’il appelle la conversion romanesque, c’est-à-dire ce mouvement autocritique intérieur, ce renversement de perspective que l’on retrouve à la fin d’un certain nombre de grands romans, par lequel de grands écrivains accèdent à une forme de lucidité sur leur désir. Chez Proust qui ne s’est jamais reconnu comme chrétien, on trouve des phrases très significatives sur la démarche intérieure qui a rendu son travail d’écriture possible : faire le deuil d’une certaine image de soi, renoncer aux illusions du désir pour communier à l’éternité et révéler aux autres, par une écriture qui cherche à cerner au plus près la vérité du monde, quelque chose de cette éternité. Voilà qui a incontestablement une dimension mystique.
Comment résumer la contribution de René Girard sur le plan apologétique ?
Girard n’a cessé d’affirmer que la compréhension de l’homme qu’il a cherché à expliciter dans son travail anthropologique n’aurait pu émerger sans la Passion et la Résurrection du Christ. Il considérait sa pensée comme une reformulation dans le langage de la science d’une vérité sur la violence et les rapports entre les hommes déjà contenue dans la Révélation chrétienne. Sans le Christ, jamais cette vérité n’aurait pu éclater au grand jour. L’apport irremplaçable de Girard est d’avoir montré, d’une part, que la Passion est un lynchage raconté pour la première fois du point de vue de la victime innocente, et, d’autre part, que le message chrétien est une invitation à reconstruire l’humanité à partir et autour de cette victime innocente (qui en fait était Dieu). Cela n’avait jamais été formulé de cette façon-là. Au cours des derniers siècles, les théologies de la Passion ont oscillé entre une conception sacrificielle (le Fils s’offre en sacrifice pour apaiser la colère de son Père), et le constat évident que la morale évangélique pointe vers une tout autre idée de Dieu. On a même vu récemment des théologiens estimer qu’il ne fallait peut-être pas accorder une trop grande importance à la manière dont le Christ est mort, au regard de l’événement central que constitue la Résurrection. Pourtant les Évangiles accordent une place centrale au récit de la Passion. Girard aide à comprendre l’importance de la passion et le fait que sa signification anthropologique est en cohérence avec la prédication du Royaume.
Qu’est-ce qui chez lui peut en revanche freiner l’intérêt des chrétiens et des autres ?
C’est le versant très apocalyptique de sa pensée. Chez Girard, cette vision est moins théologique que liée à un pessimiste historique : il ne voit pas comment nos sociétés, sauf à se convertir radicalement à l’amour christique, vont éviter de s’auto-détruire. En cela il évacue trop vite le travail de l’Esprit. Un théologien comme James Alison1 montre qu’on peut, à partir des découvertes de Girard, voir les choses autrement. Il insiste notamment sur la différence entre la perspective eschatologique qui est celle du Nouveau Testament et la perspective apocalyptique qui imprègne certains écrits de l’Ancien Testament, l’idée d’une fin violente de l’humanité avec l’arrivée brutale de Dieu sur terre. Le message du Christ s’inscrit en faux contre cette perspective puisqu’il annonce que le Royaume est déjà parmi nous. Il se manifeste à travers les guérisons et autres signes accomplis par Jésus et se révèle pleinement dans le signe unique et définitif constitué par la Passion et la Résurrection. La venue du Christ, c’est-à-dire de Dieu, s’est faite sur la Croix. James Alison développe une vision eschatologique dans laquelle l’Éternité se révèle dès à présent, chaque fois que l’on reconnaît la victime (c’est-à-dire aussi le pauvre, l’exclu, le malheureux) au milieu de nous et que l’on rompt le cycle de la violence, chaque fois que l’on aime en vérité, tout simplement. Ce sont ces gestes d’amour qui construisent l’Éternité. Et c’est cette réalité déjà présente et en construction qui sera révélée au dernier jour comme une réalité transcendante.
En 1978, quand il publie Des choses cachées depuis la fondation du monde, où la réflexion anthropologique s’appuie explicitement sur la Parole biblique, Girard a-t-il été repéré et compris par les chrétiens ?
Ce livre a suscité beaucoup d’intérêt chez les chrétiens. La réponse est plus complexe du côté des théologiens qui ont vu arriver cet objet avec un certain embarras. En France, les chercheurs en sciences sociales se méfient beaucoup de l’apologétique et du mélange des genres, mais les théologiens aussi, qui ont tendance à considérer le domaine de la foi et la pensée théologique comme un domaine séparé, avec des règles qui lui sont propres. Pour ces derniers, Girard fait courir un risque de confusion des genres. De fait, on compte dans le monde anglophone des dizaines d’ouvrages de théologie de grande qualité qui prennent appui sur Girard, mais on n’en trouve pour ainsi dire aucun en langue française. Dans la sphère germanophone, on peut citer Raymund Schwager, un proche d’Urs von Balthazar, qui s’est intéressé à Girard dès la parution de La violence et le sacré (publié en France en 1972) et qui a écrit Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ? (Flammarion, 2011), une synthèse remarquable sur la violence dans la Bible qui montre l’importance des thèses de Girard pour comprendre le rapport entre les deux Testaments. Mais je souhaite surtout mettre en valeur le théologien anglais James Alison, qui fait un usage à la fois très fidèle et très créatif de la pensée de Girard, développant sur cette base des perspectives théologiques qui lui sont propres. C’est lui, à mon sens, qui a le mieux relevé le défi d’une théologie post-girardienne, à savoir le défi de concevoir Dieu comme exempt de toute violence à l’égard de l’humanité. Cela n’a rien d’évident car, comme je l’ai déjà dit, la théologie chrétienne a eu beaucoup de mal à penser le salut autrement qu’à travers l’idée d’un sacrifice de réparation pour apaiser la colère d’un Dieu vengeur. La théologie de James Alison déjoue ce piège sans rien sacrifier de la radicalité du message chrétien, c’est-à-dire sans gommer sa dimension eschatologique. Après l’avoir lu, il devient clair qu’une théologie qui aboutit à faire de Dieu un rival ou un ennemi potentiel de l’homme ne peut pas être dans la vérité.
On entend sans cesse répéter que c’est la religion qui suscite la violence et que le christianisme à cause de son âge avancé, voire de sa sénilité, serait comme un lion qui aurait perdu ses dents. Il a mordu jadis, comme l’Islam mord encore aujourd’hui…
Girard nous permet de sortir de ce piège, mais cela implique néanmoins un regard critique sur ce qu’a été le christianisme. Pour lui, redisons-le, la Passion et la Résurrection du Christ constituent un acte de dévoilement de la violence humaine et du fondement violent des sociétés humaines. Il montre, en outre, que Jésus avait clairement conscience des processus qui allaient le conduire à la mort (ces graines d’exclusion et de violence qui sont dans le cœur de l’homme) et qu’il s’est soumis délibérément à la violence pour la dévoiler et la démystifier, pour lui ôter son venin en quelque sorte, et nous permettre de nous en libérer. Quand l’auteur de la Lettre aux Hébreux dit que le Christ « s’est offert une seule fois pour enlever les péchés d’un grand nombre », il emploie un langage sacrificiel pour signifier la fin des sacrifices et le renversement de la logique sacrificielle. Il annonce la fin d’un monde où l’on ne peut faire la paix ni se réconcilier qu’en faisant couler le sang. Quand les évangélistes soulignent l’unanimité qui s’est faite contre Jésus, ils cherchent à suggérer que tous les hommes sont impliqués dans ce meurtre, qui apparaît ainsi comme une récapitulation et un dévoilement de tous les meurtres commis depuis l’origine de l’humanité, ce que vient aussi souligner la référence à Caïn et Abel dans plusieurs passages. Dans cette perspective, on comprend mieux la portée universelle de la parabole des vignerons homicides, qui tuent tous les envoyés du propriétaire de la vigne avant de s’en prendre à son fils. Dans un autre passage, Jésus fait référence aux crimes commis « depuis la fondation du monde » : c’est bien de toute la violence humaine, qui se répète de génération en génération, dont il est question. Quand Jésus traite les scribes et les pharisiens de « sépulcres blanchis », c’est pour leur reprocher de se croire meilleurs que leurs pères assassins, de ne pas reconnaître qu’ils sont eux aussi parties prenantes du mal qui conduit au meurtre. La pointe du message, ce n’est pas seulement que les hommes sont impliqués dans des logiques meurtrières, c’est aussi qu’Il va en mourir et que sa mort sera pour tous une chance de salut s’ils acceptent de reconnaître leur implication. Le Christ ouvre un nouvel imaginaire, une manière d’être ensemble qui n’exige pas de désigner des boucs émissaires, de faire des victimes ou des exclus, de laisser la moindre part à la violence. Cela suppose de s’unir autour de ceux qui sont victimes de la violence. D’où l’extraordinaire pertinence du symbole de la Croix. Les crucifix ont trop souvent été brandis comme un symbole de domination et de soumission : Girard nous permet de mesurer l’ampleur de la trahison ainsi commise. La Croix est un nouveau principe d’unité : les hommes doivent cesser de s’unir contre un ennemi ou un bouc émissaire, ne fût-ce qu’en en disant du mal. Nous avons tous eu l’occasion d’observer qu’un dîner entre amis devient tout à coup plus excitant quand on a trouvé quelqu’un dont on peut dire du mal. C’est tellement banal qu’on ne voit pas la violence que cela comporte, et jusqu’où cette violence peut mener – je pense bien sûr au harcèlement en milieu scolaire ou professionnel. Finalement, le merveilleux défi qui nous est proposé est au contraire de nous unir autour de ceux qui ont besoin de nous. Le Salut commence là.
Les chrétiens sont aussi invités à faire leur autocritique ? Les chrétiens ne sont pas à l’abri du sectarisme et de la bonne conscience, de la tentation bien compréhensible de considérer que le pécheur, c’est toujours l’autre. Il est difficile de ne pas catégoriser les gens en se mettant implicitement du bon côté. Girard nous aide à comprendre que toute la morale évangélique trouve sa clef de voûte dans la dénonciation des processus victimaires et de tout ce qui participe de près ou de loin à ces processus. Le Christ avait « l’intelligence de la victime », il avait une claire conscience des forces qui allaient se déchaîner contre lui et du fait que ces forces étaient l’expression d’un mal universel. La paille et la poutre, tendre la joue gauche, ne pas céder à l’emballement de la violence mimétique, couper court à tout ce qui entraîne à la rivalité et à la violence… De nombreuses paraboles évangéliques comme la brebis perdue ou le fils prodigue pointent vers un renversement radical de cette logique de mort, Girard nous permet de mieux le comprendre. Au « tous contre un » du mécanisme victimaire (l’unité construite au détriment de celui que l’on expulse) ces paraboles opposent l’image d’un égaré qui fait l’objet de toutes les attentions, ce qui est au fond exactement l’inverse.
L’interprétation que fait Girard de Satan est également très intéressante : Satan, c’est la personnification des différents aspects du processus mimétique et de la logique meurtrière. C’est à la fois le tentateur, celui qui provoque les jalousies, les rivalités, etc., c’est l’accusateur, c’est le diviseur. Et Girard relie cela au thème du scandale : ce mot propre au langage du Christ renvoie à toute une compréhension de la perversité des processus mimétiques : envie, jalousie, rivalité, démesure, etc. Comment René Girard remet-il aussi en perspective la morale chrétienne, qui suscite souvent l’incompréhension, voire le rejet ?
Girard pourrait permettre de rendre à nouveau légitime le discours moral du christianisme en le repositionnant comme un appel à une conversion anthropologique. Plutôt que d’être dans une logique du permis et du défendu, la prédication chrétienne devrait porter sur la mise en évidence du caractère potentiellement mortifère du désir mimétique. Qu’est-ce qui, dans nos désirs, reflète une relation perverse à autrui ? Les sociétés ont besoin d’une morale, de codes indiquant le permis et le défendu, mais les normes précises dépendent beaucoup des héritages culturels et des nécessités historiques. La question qui se pose au christianisme, c’est moins d’avoir sa propre morale que d’avoir un point de vue chrétien sur la morale. Le questionnement chrétien n’a d’intérêt que s’il va au fond des choses : qui choisissez-vous d’imiter ? Quel est le désir qui inspire vos propres désirs ? Est-ce que vous désirez vraiment selon Jésus ? Et d’ailleurs pourquoi faudrait-il imiter le désir de Jésus ? Tout simplement parce que Jésus est sans cesse plus aimanté par ce qu’il perçoit du désir de son Père, au point de ne faire qu’un avec Lui. Alors que nous, nous sommes attirés et dominés par des modèles humains, des individus qui nous fascinent, à qui nous voulons ressembler ou que nous voulons égaler. En se conformant au désir de Dieu, Jésus nous offre un modèle à la fois humain et transcendant qui exclut toute forme de rivalité.
Quels sont les fruits de cette morale chrétienne ? C’est la paix. « C’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. » (Jn 14. 27). Quand on a lu Girard, on comprend que ce qui ne va pas dans la paix que propose le monde, c’est que c’est une paix qui intègre toujours une part de violence, une certaine complicité avec la violence, et qui n’est donc pas une vraie paix. Aujourd’hui, notre manière de considérer les victimes a considérablement changé…
Girard dit que le souci des victimes est caractéristique des sociétés de culture chrétienne. Les peuples de l’Antiquité massacraient les prisonniers de guerre. Malheur aux vaincus ! C’était une règle que personne n’aurait eu l’idée de contester, une donnée de l’existence violente des sociétés humaines. Il suffit de lire L’Iliade et L’Odyssée pour le constater. Aujourd’hui, non seulement nous prenons en compte les victimes, mais en plus, le statut de victime confère des droits, des bénéfices symboliques. C’est évidemment un progrès, l’un des acquis du christianisme, mais qui ne va pas sans ambiguïté, quand la posture victimaire devient une manière détournée de légitimer la violence. On le voit chez les djihadistes, qui entrent dans la violence en disant « nos frères sont les victimes ».
Les victimes ne sont-elles pas en train de devenir des idoles ? Si on donne trop d’importance aux victimes dans le processus judiciaire, on risque de perdre de vue que la fonction première de l’institution judiciaire est de faire valoir le droit et de défendre la paix civile, en restant toujours du côté de la société. Le fait de concevoir la justice comme ce qui va donner satisfaction aux victimes est très équivoque, cela revient presque à en faire les substituts d’une transcendance qui fait défaut.
Nous croyons l’avoir évacuée, mais la violence n’a pas quitté nos sociétés…
Comment une société endigue-t-elle la lutte de tous contre tous pour qu’elle ne dégénère pas en affrontement sanglant ? Dans le monde moderne, la principale réponse trouvée par les hommes est l’économie de marché. Tant que la croissance est suffisante, la compétition économique est un substitut très efficace de la violence physique, mais il faut penser aussi au sport, et même aux compétitions électorales. La limite évidente du contournement de la violence par l’économie est que, quand l’économie va mal, il y a trop de perdants et que ça ne marche plus. On le voit ces jours-ci, les gens qui s’aperçoivent que les dés sont pipés et qui ne veulent plus jouer le jeu reviennent inévitablement à la violence. Notre société aura de plus en plus de mal à endiguer la violence par la compétition. La compétition est une violence régulée, limitée et qui se veut juste, mais beaucoup n’y croient plus. La tentation du retour à la violence brute n’a jamais disparu, c’est le moyen le plus simple de recréer des liens, de reconstituer un « nous » intégrateur. Quand on a lu Girard, on comprend trop bien pourquoi cette possibilité est toujours présente, comme une couche archaïque de nos fonctionnements collectifs qu’il est facile de réactiver. Pour le théologien girardien James Alison, c’est le corrélat anthropologique de l’idée de péché originel : nous sommes constitués de telle manière que nous ne pouvons pas vivre ensemble autrement qu’en exerçant une certaine violence et en fabriquant des victimes.
La postérité de René Girard est-elle à la hauteur de son apport chez les chrétiens ?
Du point de vue du christianisme, Girard laisse beaucoup de questions en suspens. L’une de ces questions est celle des rites chrétiens, dont il n’a jamais vraiment traité. Or, la question se pose : comment penser et rendre manifeste la différence radicale entre le rite eucharistique et les rites sacrificiels des anciennes religions ? C’est un vrai sujet. Dans l’histoire religieuse de l’humanité, le prêtre est le sacrificateur qui coupe le cou des poulets et saigne les moutons. Quand on parle du « sacrifice » de la messe, ce n’est certes pas en référence à ce sens archaïque, mais l’équivoque n’est jamais loin. Quand on dit « je me sacrifie pour mes enfants », le mot « sacrifice » est tout simplement synonyme de don. Dans l’évangile de Jean, il est abondamment question de don (« il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime »), mais le mot sacrifice n’est pas employé. Il faut être conscient des contresens toujours possibles, à cause des connotations riches et contradictoires du mot sacrifice. Il ne faut pas confondre le don par amour, l’ascèse en vue d’une transformation personnelle, et le sacrifice conçu comme une souffrance ou destruction volontaire exigée par Dieu, dans le cadre d’une relation comprise comme un marchandage permanent. Ces ambiguïtés ne sont pas sans conséquences pour la vie spirituelle, mais aussi pour la manière dont on comprend le rôle social de la religion. L’enjeu est de passer d’une théologie de l’échange à une théologie de la communication. Le problème de Dieu n’est pas d’obtenir réparation pour nos fautes, c’est de communiquer sa vie. Et tout l’enjeu de la vie spirituelle est de s’ouvrir à cet acte de communication. La souffrance existe, c’est un fait, mais le signe du royaume, c’est la guérison offerte gratuitement, ne l’oublions jamais. La Croix n’est pas une invitation à s’infliger des souffrances, mais le signe de la dignité de celui qui souffre, l’affirmation du fait qu’il est aimé de Dieu.
Mgr Maxime Charles rappelait souvent que le Christ nous a sauvés non par sa souffrance mais par son amour, qu’il a pu mettre une confiance filiale jusqu’au bout en son Père, là où aucun homme n’aurait gardé le lien…
Girard nous aide à sortir de ces équivoques, et à reconnaître qu’elles sont liées à notre propre ancrage dans la violence. Quand on est soi-même violent, on a du mal à imaginer un Dieu vraiment non violent. Dans plusieurs passages des Évangiles, ce que Jésus reproche le plus durement à ses interlocuteurs, c’est de se représenter Dieu comme quelqu’un de mesquin qui raisonne comme eux. Dieu est innocent du mal. Il a éjecté Satan comme il a éjecté la violence. Mais alors que dire du Déluge ?
La question est l’articulation du Nouveau et de l’Ancien Testament. La Bible est toute entière traversée par un mouvement de compréhension et de répudiation de la violence, mais on trouve dans l’Ancien Testament des récits qui appartiennent plus à l’univers archaïque qu’à celui du Nouveau Testament. L’Ancien Testament est à lire à la lumière du Nouveau et notamment du récit de la Passion, c’est ce que l’Église a toujours dit. Les textes qui constituent la Bible sont composites, on y trouve à la fois des textes inspirés et la mémoire de théophanies authentiques (Moïse sur le mont Sinaï, etc.), mais aussi des textes où Dieu a le visage d’une divinité archaïque. On reproche souvent à l’Ancien Testament, non sans raison, d’être un texte plein de violence, mais, ce qui est remarquable, c’est que – contrairement à l’Iliade, par exemple – cette violence est toujours présentée comme un scandale, un problème qui devra être dépassé. Il faudrait évoquer ici les psaumes, les textes prophétiques, etc., mais le texte le plus significatif du point de vue girardien est le récit du meurtre d’Abel. Il y est dit noir sur blanc que le fondateur des cités (Caïn) est un meurtrier réprouvé par Dieu. On ne saurait être plus clair sur le fait que l’ordre victimaire et sacrificiel sur lequel sont fondées toutes les civilisations humaines n’est pas un ordre divin. La violence existe, mais ce n’est pas ce qu’a voulu Dieu.
Propos recueillis par Clotilde Hamon et Samuel Pruvot
Bernard Perret, essayiste et vice-président de l’Association Recherches Mimétiques (http://www.rene-girard.fr/57_p_44417/association.html), a publié en 2018 un livre majeur sur l’apport considérable de l’anthropologue René Girard à l’intelligence de la foi chrétienne : Penser la foi chrétienne après René Girard, Ed. Ad Solem, 2018.
Note de bas de page
- James Alison, 12 leçons sur le christianisme, Ed. DDB, 2015. ↑