Auteur : RÉSURRECTION

  • Quelle mission pour la prière ?

    Quelle mission est digne de prolonger la prière ? Quelle action peut se présenter comme la suite de la contemplation ? Contemplata aliis tradere disent les fils de saint Dominique (« transmettre ce qu’on a contemplé »). Mais n’y a-t-il pas un grand risque de voir la spiritualité se dégrader en une source de motivation pour une banale entreprise de promotion du catholicisme ? Mais, pour rester pure, la prière devrait-elle alors ignorer les labeurs apostoliques, se tenir sur la montagne avec Moïse, tandis que les Israélites se battent dans la plaine ? Le partage des tâches peut exister, mais à condition que les priants soient brûlés du désir de voir se lever une moisson de saints, et les missionnaires rêvent d’être cachés en Dieu. Sainte Thérèse d’Avila, pendant qu’elle fondait des carmels dans toute l’Espagne, préparait ses filles à aller aux avant-postes de la chrétienté, pour combattre l’hérésie luthérienne et convertir les infidèles.

    La prière chrétienne n’est pas une fuite dans l’intemporel : celui qui est contemplé a voulu habiter le temps des hommes, il a tissé une histoire avec eux et il la continue dans son Église. Pas moyen de connaître l’amour de Dieu « qui surpasse tout ce qu’on peut connaître » sans le voir lié au drame qui est celui de notre salut. La beauté même de ce que Jésus nous laisse entrevoir de l’être divin rend plus déchirant le spectacle de sa méconnaissance ou de son travestissement. Comment une chose pareille est-elle possible ? Comment ai-je ce privilège, moi qui n’ai en rien mérité cet honneur, d’accéder à ces vérités lumineuses, si tant d’autres (et des meilleurs) en sont privés ? Le contemplatif retrouve les accents de saint Paul intercédant pour ses frères de race et s’indignant de les voir, eux qui ont les alliances, les patriarches, les prophètes et même Jésus selon la chair, ignorer le Christ et, par le fait même, être coupés de lui. Comme on comprend le zèle de la petite Thérèse voulant manger à la table des pécheurs pour qu’un cœur aimant et croyant habite jusque dans ces lieux où Dieu est oublié et méconnu.

    La mission, quand elle passe aux actes, s’inscrit dans cette optique, et celle-ci ne se réduit pas à de pieuses intentions, ou même à une généreuse intercession. Évangéliser, c’est poursuivre le combat de la prière par d’autres moyens. « Ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes » (Ep 6,12). L’effort pour rejoindre nos frères et sœurs en humanité et leur partager la foi n’est rien d’autre que la tentative pour les arracher au Prince des Ténèbres, qui, à leur insu, dicte souvent leurs jugements, les rend captifs des modes, des idées « dans l’air », d’une vision du monde où Dieu n’a pas sa place. Ce combat est parfois très sensible sur le terrain et l’apôtre sait qu’il doit prier et offrir pour permettre à son interlocuteur de s’affranchir des influences qu’il a subies et ouvrir les yeux à la lumière.

    La mission est l’épiphanie de la gloire de Dieu dans notre monde. Comme le martyre, avec lequel elle a bien des accointances, elle met en jeu de pauvres êtres humains, ni meilleurs, ni plus intelligents que d’autres et, à travers leur faiblesse, elle manifeste la puissance de Dieu qui transforme les cœurs. C’est en partie cela dont parle Jésus quand il met en avant le signe de Jonas : « Jonas fut un signe pour les habitants de Ninive » (Lc 11,30). Et quel est ce signe ? C’est le contraste entre la pauvreté du messager et l’importance de la transformation obtenue. Ce signe, il est souvent donné aux missionnaires et, à travers eux, à tous les hommes au cœur droit qui se convainquent que ce pouvoir n’est pas aux mains des hommes.

    C.S.

    Claire Segond, DEA en Anthropologie religieuse, animatrice de groupes de partage sur l’Écriture sainte.

  • Éditorial : Mai 68, cinquante ans après

    M AI 68 fut-il une « Pentecôte indéfrichée », « l’an zéro d’on ne sait quoi », comme voulait le croire Maurice Clavel ? Comme chrétien on peut définir le monde comme le lieu où l’homme veut se débrouiller seul. Un monde de lutte d’égos, de conflits et de vaines conquêtes. Ce monde, 68 semblait le contester, vouloir le faire disparaître pour qu’enfin il réponde aux aspirations profondes de l’homme : l’amour et la paix. Le « peace and love » pointait derrière les arguties marxistes-léninistes, maoïstes et trotskistes.

    Les institutions, Église, État, partis, familles étaient spectatrices et désorientées. Récupérations et manœuvres plus ou moins habiles ont clos une parenthèse, et pourtant quelque chose a changé. Les grands récits et la philosophie de l’histoire toujours plus ou moins chrétienne ont été contestés et déligitimés.

    François Châtelet disait dans une histoire de la raison « saint Augustin parlait de la fin des temps, Hegel de la fin de l’histoire, Marx de la fin du Capital ». Tous croyaient à un sens transcendantal, incarné par le Christ, l’Esprit absolu ou le prolétariat. Ces transcendances valaient la peine d’accepter la discipline, le devoir et ultimement le sacrifice. Elles détournaient des appétits immédiats et de l’argent, elles engendraient des saints et des héros.

    Paradoxalement, 68 semble avoir engendré des consommateurs à satisfaire et une restructuration, semble-t-il victorieuse, d’un capitalisme apte à tout digérer surtout ce qui lui semble le plus opposé.

    Ce numéro va tenter de projeter un nouvel éclairage sur cet événement paradoxal et ses conséquences qui ne le sont pas moins.

    En premier lieu, nous donnerons la parole à José Bové et Jean-Luc Marion qui explorent ce que cachaient, selon eux, les évènements de Mai 68. Après avoir observé le triomphe de la postmodernité, c’est sous l’angle de la musique et des témoignages que nous poursuivrons le parcours pour terminer sur la théologie des mouvements contestataires. Puisse ce regard nous permettre de discerner les enjeux de l’évangélisation des sociétés humaines désorientées qui cherchent, le sachant ou non, le Maître invisible de l’histoire.

    Pierre-HenriBeugras

    MAI68,CINQUANTEANSAPRÈS

    José BOvÉ, Jean-Luc MARION,

    Sinterrogés par Samuel PRUvOT amuel Pruvot : Mai 68 avait promis le paradis sur terre par la révolution. Cinquante ans après on a l’impression d’avoir récolté une terre dévastée par la crise écologique et de surcroît on a perdu l’espérance d’un paradis à venir. Comment expliquez-vous ce cruel paradoxe ?

    JoséBové : Je n’ai pas du tout cette analyse sur 68. Je dirais que 68 était inéluctable parce qu’il y avait à la fois une crise de l’autorité et un ajustement de la société qui devaient se réaliser. La logique économique et sociale conduit nécessairement à un moment ou à un autre à un réajustement.

    La crise de l’autorité est à mes yeux ce qui fut le plus important. Elle était observable à tous les niveaux de la société. En politique où l’autorité était vieillissante, mais aussi à l’école, dans les entreprises et dans les familles. Partout une vision de l’autorité largement obsolète était en train de craquer. N’oublions pas que, quelques années auparavant, les femmes avaient encore besoin de leur mari pour ouvrir un compte en banque. Même si les gens ne le vivaient pas nécessairement au quotidien, on était dans une société machiste.

    Par ailleurs on était au cœur des « Trente Glorieuses ». Ce que les sociologues et les économistes ont appelé le Fordisme était à l’œuvre. Ce procédé consiste à augmenter les salaires

  • Éditorial

    De façon constante, la foi chrétienne nous met en présence de faits qui relèvent du genre ‘miracle’ : c’est-à-dire d’après les dictionnaires : « fait surnaturel contraire aux lois de la nature ». La démythologisation entreprise depuis les Lumières a bien essayé de décaper la croyance en Dieu de ces oripeaux d’un autre âge, mais force est de constater que la recherche du miracle, loin de décliner, se porte très bien aujourd’hui, non seulement dans l’Église catholique (qui a canonisé, il n’y a guère, un des plus grands thaumaturges de tous les temps, le Padre Pio), mais aussi dans de nombreux cercles d’inspiration plus ou moins chrétienne. D’ailleurs il est frappant de voir que chez ceux-là mêmes qui se réclament d’un rationalisme sans faille, l’ésotérisme, le magnétisme, voire la magie pure et simple fleurissent plus que jamais.

    C’est le signe que ce monde, de mieux en mieux connu et maîtrisé par la technique, ne peut suffire à la quête de l’homme, et que tous rêvent d’un ailleurs qui se joue des limites du présent et où une puissance supérieure convierait l’homme à plus et à mieux.

    Reste à savoir si ceci est un rêve ou une réalité. La foi en Dieu n’est pas l’illusion d’une Toute-Puissance capricieuse qui se jouerait des lois de la nature. Le Dieu de la Bible a donné aux éléments du monde une structure stable et il ne bouscule pas à volonté les causes physiques qui dirigent les phénomènes. S’il le fait, c’est au nom d’une connaissance plus grande qu’il a des réalités que nous voyons et toujours dans une intention, qui n’est pas d’étonner ou de faire peur, mais d’accompagner la Révélation progressive de ses intentions sur l’homme.

    Le miracle, comme le dit saint Jean, est un signe, il dit quelque chose de Dieu et du Christ, il montre certes la puissance divine, mais aussi sa bonté, son attention aimante pour l’homme en peine, il annonce la transformation qui sera un jour celle de toute la création. Il révèle que ce monde peut fonctionner selon une autre modalité et que, le péché une fois vaincu, les éléments retrouveront leur souplesse, leur fluidité et que la dégradation ne sera pas inéluctable.

    Ce numéro, conçu au départ pour le pèlerinage à Chartres, comporte un aperçu sur le dossier biblique des miracles que l’on pourrait développer, mais qui est ici ressaisi dans le cadre des miracles de l’Évangile. Le Moyen Âge est ensuite mis en valeur, car jamais sans doute autant qu’à cette époque le miracle n’a joué un rôle aussi fort dans la vie des croyants. Loin d’être un tissu de superstitions, la foi aux miracles de l’homme médiéval se révèle une confiance sans limite faite à Dieu qui se penche sur la souffrance des hommes. Les temps modernes voient les premières approches d’une réflexion critique sur le miracle, que Blaise Pascal cherche à conjurer à sa façon. Mais c’est le positivisme du xIxe siècle qui de façon massive a le plus cherché à éliminer le miracle, en posant son impossibilité a priori, au nom d’une science conçue comme un savoir absolu et définitif. Une note sur l’authentification des miracles de Lourdes permet de se faire une idée du sérieux de la procédure et des critères que l’Église utilise aujourd’hui pour parler de « miracle ».

    Reste à comprendre le profond enracinement du miracle dans la doctrine chrétienne, c’est ce que tente la synthèse finale.

    Nous avons en outre la joie d’accueillir un article d’exégèse biblique dû au frère Martin de la Croix Gilloux, sur un tout autre sujet : l’apparition de Jésus à Marie-Madeleine au matin de Pâques. C’est un aperçu plein de fraîcheur qui renouvelle notre regard sur le Noli me tangere. À sa façon, il concourt à nous montrer la puissance de renouvellement dont le Christ ressuscité est porteur.

  • Saint Augustin par lui-même

    À partir de quelques-uns des travaux de participants au séminaire d’été 2015 de Communio, consacré aux Confessions de saint Augustin, ce numéro aborde plus spécifiquement la question de la connaissance de soi et du « lieu » que recherche tout homme en quête de ce qui le dépasse.

    Quand on parle de « Confessions », on pense en premier lieu à un discours sur soi. Et l’on trouve en effet chez saint Augustin un récit autobiographique où sont analysées les différentes étapes de sa conversion et de son cheminement théologique et spirituel. Comme le montre l’article de Régis Schneider, saint Augustin commence par rechercher la sagesse des philosophes grecs, celle de Socrate, du Gnôti séauthon, du « connais-toi toi-même » gravé sur le temple de Delphes. Centrée sur l’exploration de l’homme intérieur, et non sur la connaissance pour elle-même, cette quête s’avérera bien vite une impasse pour le futur évêque d’Hippone, lorsqu’il découvre à quel point cette recherche, loin de l’éclairer sur l’essence même de l’homme, en renforce au contraire l’inaccessibilité. L’homme ne peut en effet se connaître en se donnant une définition de lui-même, mais en la recevant de Dieu, dont il partage, parce qu’il est créé à sa ressemblance, le caractère inconnu et inconnaissable.

    On découvre ensuite, grâce au travail de Jean Lédion, comment cette recherche de Dieu est inséparable d’un récit de son histoire personnelle, de sa propre expérience spirituelle, de ses propres avancées philosophiques et théologiques. Dès ses œuvres de jeunesse, saint Augustin se « confesse » à ses lecteurs, bien avant les Confessions qui sont au centre de ce numéro ; mais comme sa recherche de Dieu ne s’arrête jamais, le récit de sa quête se poursuit jusqu’à ses derniers écrits, jusqu’à ses Rétractations, qui rectifient et complètent ses réflexions passées. À travers ce parcours, on découvre que la pensée de saint Augustin est avant tout une méthode, celle d’un perpétuel chercheur d’un Dieu qui seul peut permettre de comprendre l’homme et le monde.

    Benoît Sibille analyse cette quête comme celle d’un « lieu » qui n’est ni spatial, ni ontologique. En effet, si, comme l’écrit saint Augustin au début des Confessions, il s’agit de comprendre le mouvement par lequel l’homme recherche son lieu propre, et si l’homme est en Dieu – ou Dieu en lui – comment appréhender ce déséquilibre qui l’attire hors de lui-même, comme s’il était un « poids » soumis aux lois de la gravitation ? Ce mouvement n’est rien d’autre que l’amour, mais un amour qui est d’abord donné par un Autre, avant que le sujet soit capable d’y répondre. La recherche ne trouve son objet que si elle accepte d’être soumise à la seule initiative divine. C’est ainsi que s’introduit dans la pensée augustinienne la question de la temporalité, induite par l’inévitable « retard » de la réponse humaine à l’initiative aimante de son Créateur.

    À travers l’évocation de la Règle de saint Augustin, Philippe Richard montre comment la vie conventuelle, et surtout la vie de prière et de louange qui en est le centre, conduisent à une dépossession qui, paradoxalement, permet au sujet de recevoir ce qui lui est en propre. L’être se trouve en cet abandon de soi opéré dans la liturgie et l’oraison, qui sont le lieu véritable donné par Dieu pour lui permettre de le connaître et de l’aimer.

    Enfin, la méditation de Lauren Bergier à partir de la formule latine de saint Augustin : Pondus meum, amor meus apporte aux propos précédents sur le « lieu » de Dieu une illustration toute spirituelle, où le don de Dieu est celui de l’Esprit Saint qui seul peut nous mener au repos tant désiré par l’auteur des Confessions.

  • Les miracles

    De façon constante, la foi chrétienne nous met en présence de faits qui relèvent du genre ‘miracle’ : c’est-à-dire d’après les dictionnaires : « fait surnaturel contraire aux lois de la nature ». La démythologisation entreprise depuis les Lumières a bien essayé de décaper la croyance en Dieu de ces oripeaux d’un autre âge, mais force est de constater que la recherche du miracle, loin de décliner, se porte très bien aujourd’hui, non seulement dans l’Église catholique (qui a canonisé, il n’y a guère, un des plus grands thaumaturges de tous les temps, le Padre Pio), mais aussi dans de nombreux cercles d’inspiration plus ou moins chrétienne. D’ailleurs, il est frappant de voir que chez ceux-là mêmes qui se réclament d’un rationalisme sans faille, l’ésotérisme, le magnétisme, voire la magie pure et simple fleurissent plus que jamais.

    C’est le signe que ce monde, de mieux en mieux connu et maîtrisé par la technique, ne peut suffire à la quête de l’homme, et que tous rêvent d’un ailleurs qui se joue des limites du présent et où une puissance supérieure convierait l’homme à plus et à mieux.

    Reste à savoir si ceci est un rêve ou une réalité. La foi en Dieu n’est pas l’illusion d’une Toute Puissance capricieuse qui se jouerait des lois de la nature. Le Dieu de la Bible a donné aux éléments du monde une structure stable et il ne bouscule pas à volonté les causes physiques qui dirigent les phénomènes. S’il le fait, c’est au nom d’une connaissance plus grande qu’il a des réalités que nous voyons et toujours dans une intention, qui n’est pas d’étonner ou de faire peur, mais d’accompagner la Révélation progressive de ses intentions sur l’homme.

    Le miracle, comme le dit saint Jean, est un signe, il dit quelque chose de Dieu et du Christ, il montre certes la puissance divine, mais aussi sa bonté, son attention aimante pour l’homme en peine, il annonce la transformation qui sera un jour celle de toute la création. Il révèle que ce monde peut fonctionner selon une autre modalité et que, le péché une fois vaincu, les éléments retrouveront leur souplesse, leur fluidité et que la dégradation ne sera pas inéluctable.

    Ce numéro, conçu au départ pour le pèlerinage à Chartres, comporte un aperçu sur le dossier biblique des miracles que l’on pourrait développer, mais qui est ici ressaisi dans le cadre des miracles de l’Évangile. Le Moyen Âge est ensuite mis en valeur, car jamais sans doute autant qu’à cette époque le miracle n’a joué un rôle aussi fort dans la vie des croyants. Loin d’être un tissu de superstitions, la foi aux miracles de l’homme médiéval se révèle une confiance sans limite faite à Dieu qui se penche sur la souffrance des hommes. Les temps modernes voient les premières approches d’une réflexion critique sur le miracle, que Blaise Pascal cherche à conjurer à sa façon. Mais c’est le positivisme du XIXe siècle qui de façon massive a le plus cherché à éliminer le miracle, en posant son impossibilité a priori, au nom d’une science conçue comme un savoir absolu et définitif. Une note sur l’authentification des miracles de Lourdes permet de se faire une idée du sérieux de la procédure et des critères que l’Église utilise aujourd’hui pour parler de « miracle ».

    Reste à comprendre le profond enracinement du miracle dans la doctrine chrétienne, c’est ce que tente la synthèse finale.

    Nous avons en outre la joie d’accueillir un article d’exégèse biblique dû au frère Martin de la Croix Gilloux, sur un tout autre sujet : l’apparition de Jésus à Marie-Madeleine au matin de Pâques. C’est un aperçu plein de fraîcheur qui renouvelle notre regard sur le Noli me tangere. À sa façon, il concourt à nous montrer la puissance de renouvellement dont le Christ ressuscité est porteur.

  • Éditorial

    À partir de quelques-uns des travaux de participants au séminaire d’été 2015 de Communio, consacré aux Confessions de saint Augustin, ce numéro aborde plus spécifiquement la question de la connaissance de soi et du « lieu » que recherche tout homme en quête de ce qui le dépasse.

    Quand on parle de « Confessions », on pense en premier lieu à un discours sur soi. Et l’on trouve en effet chez saint Augustin un récit autobiographique où sont analysées les différentes étapes de sa conversion et de son cheminement théologique et spirituel. Comme le montre l’article de Régis Schneider, saint Augustin commence par rechercher la sagesse des philosophes grecs, celle de Socrate, du Gnôti séauthon, du « connaistoi toi-même » gravé sur le temple de Delphes. Centrée sur l’exploration de l’homme intérieur, et non sur la connaissance pour elle-même, cette quête s’avèrera bien vite une impasse pour le futur évêque d’Hippone, lorsqu’il découvre à quel point cette recherche, loin de l’éclairer sur l’essence même de l’homme, en renforce au contraire l’inaccessibilité. L’homme ne peut en effet se connaître en se donnant une définition de lui-même, mais en la recevant de Dieu, dont il partage, parce qu’il est créé à sa ressemblance, le caractère inconnu et inconnaissable.

    On découvre ensuite, grâce au travail de Jean Lédion, comment cette recherche de Dieu est inséparable d’un récit de son histoire personnelle, de sa propre expérience spirituelle, de ses propres avancées philosophiques et théologiques. Dès ses œuvres de jeunesse, saint Augustin se « confesse » à ses lecteurs, bien avant les Confessions qui sont au centre de ce numéro ; mais comme sa recherche de Dieu ne s’arrête jamais, le récit de sa quête se poursuit jusqu’à ses derniers écrits, jusqu’à ses Rétractations, qui rectifient et complètent ses réflexions passées. À travers ce parcours, on découvre que la pensée de saint Augustin est avant tout une méthode, celle d’un perpétuel chercheur d’un Dieu qui seul peut permettre de comprendre l’homme et le monde.

    Benoît Sibille analyse cette quête comme celle d’un « lieu » qui n’est ni spatial, ni ontologique. En effet, si, comme l’écrit saint Augustin au début des Confessions, il s’agit de comprendre le mouvement par lequel l’homme recherche son lieu propre, et si l’homme est en Dieu – ou Dieu en lui – comment appréhender ce déséquilibre qui l’attire hors de lui-même, comme s’il était un « poids » soumis aux lois de la gravitation ? Ce mouvement n’est rien d’autre que l’amour, mais un amour qui est d’abord donné par un Autre, avant que le sujet soit capable d’y répondre. La recherche ne trouve son objet que si elle accepte d’être soumise à la seule initiative divine. C’est ainsi que s’introduit dans la pensée augustinienne la question de la temporalité, induite par l’inévitable « retard » de la réponse humaine à l’initiative aimante de son Créateur.

    À travers l’évocation de la Règle de saint Augustin, Philippe Richard montre comment la vie conventuelle, et surtout la vie de prière et de louange qui en est le centre, conduisent à une dépossession qui, paradoxalement, permet au sujet de recevoir ce qui lui est en propre. L’être se trouve en cet abandon de soi opéré dans la liturgie et l’oraison, qui sont le lieu véritable donné par Dieu pour lui permettre de le connaître et de l’aimer.

    Enfin, la méditation de Lauren Bergier à partir de la formule latine de saint Augustin : Pondus meum, amor meus apporte aux propos précédents sur le « lieu » de Dieu une illustration toute spirituelle, où le don de Dieu est celui de l’Esprit Saint qui seul peut nous mener au repos tant désiré par l’auteur des Confessions.

  • « Pondus meum, amor meus » : Méditations sur les Confessions

    « Et voici que m’apparaît en énigme la Trinité, que tu es, toi, ô mon Dieu. Toi, Père, tu as fait le ciel et la terre dans le principe de notre sagesse », qui n’est autre que ta Sagesse ‒ ton Fils, par toi engendré, égal à toi. Il est l’enfant qui jouait devant toi « avant tous les siècles » (5,6).

    Saint Augustin voit dans le « ciel du ciel, la terre invisible et incomposée et l’abîme ténébreux » l’image de la ‒ une seule ‒ créature spirituelle. Elle reste informe jusqu’à ce qu’elle se tourne vers toi, la Sagesse, ce Principe dans lequel le ciel, comme la terre, a été fait. À ce moment-là, elle devient vie « toute belle », c’est-à-dire, emplie de sens, pleine de béatitude et de beauté, vie angélique. C’est le royaume encore plus haut que ce ciel « créé entre l’eau et l’eau », plus haut que l’abîme qui tient notre planète en suspension comme une goutte d’eau, ciel visible et invisible peuplé de myriades et myriades (5,6).

    Après le Père et le Fils vient l’Esprit, qui « était porté au-dessus des eaux ». Cette phrase conduit saint Augustin à l’aporie : pourquoi avoir parlé d’abord de la créature, ne fut-ce spirituelle, avant de t’avoir mentionné, qui es plus une Personne que nous ne le sommes ? Lors de la création (en figure, voyons la rédemption), tu étais porté au-dessus des eaux‒non au-dessus du Père, ou du Fils, mais au-dessus des eaux créées (6,7).

    En effet, l’Esprit Saint, que toi, Père, nous as donné, « répand », comme le dit saint Paul, « ton amour dans nos cœurs ». Il nous instruit sur les réalités d’en haut, il nous montre la voie plus haute que toutes, il s’incline pour nous devant Dieu afin de nous faire voir par sa lumière, la Lumière, de nous faire connaître « la science suréminente de la charité du Christ » (7,8).

    Là où la cupidité, dit saint Augustin, « nous entraîne par son poids vers les abrupts de l’abîme », ton amour nous élève. Ce désir d’avoir en dehors de toi devient de plus en plus dévorant à mesure que nous nous éloignons de toi, comme si ton absence devait créer au centre de la personne un effet d’aspiration. Mais ton amour « nous élève par ton Esprit-Saint porté au-dessus des eaux ». Ces eaux sont la géographie de notre cœur, de ses désirs ‒ « des soucis » et « de la sécurité ». L’Esprit nous sépare de « ces eaux sans substance », du désir d’avoir en dehors de toi, autre que toi, jusqu’à ce que notre cœur se dresse uniquement « vers toi ». Notre volonté dispersée et flasque devient ainsi comme une flèche, ramassée en elle-même et prête, enfin, à l’emploi ; mais ce mouvement ne se fait que grâce à l’Esprit-Saint. Ce qui n’était que distension et dispersion devient alors intention ‒ ton intention, et non la mienne, qui n’existe pas (7,8).

    « L’ange a sombré, l’âme de l’homme a sombré et ils ont révélé l’abîme » de la création spirituelle, la création libre, image et différence, créée par et pour l’amour, si tu n’avais pas dit, au commencement de tout, « Que la lumière soit ! ». Saint Augustin voit en cette commande l’instant où « ta cité céleste », où tout esprit angélique, s’est attaché à toi « dans l’obéissance ». Ces créatures, muables, se reposent ainsi en ton Esprit immuable. Pour appuyer cette interprétation, il cite saint Paul : « le ciel du ciel est maintenant lumière dans le Seigneur » (Ep 5,8). La « misère inquiète des esprits qui sombrent » n’est qu’à la mesure de leur dépouillement : ils ne peuvent dès lors goûter qu’à leur propre insuffisance. Quant à moi, j’attends le jour où mes ténèbres seront enfin tout illuminées du « plein midi » de ta Présence (8,9).

    « Ô mon Dieu, donne-toi à moi, redonne-toi » ; donne-toi à moi sur la croix, redonne-toi à moi dans l’Hostie et dans le secret de ta présence ; « Car voici que je t’aime ». Et s’il manque quelque chose à mon amour, c’est toi qui me la montrera ; c’est ainsi que toute ma vie ne deviendra qu’une course « vers tes embrassements », jusqu’à ce que tu me cacheras au plus « secret de ta face », comme l’enfant au sein de sa mère. Et en effet, je ne désire pas vivre en dehors de toi, même regardée de tous mes semblables comme une étoile qui n’en est pas une, mais vivre, vraiment vivre, en ton plein jour, où l’on ne voit que toi. Mieux vaut une heure sur le parvis de ton lieu que mille jours ailleurs. « Toute opulence qui n’est pas toi n’est qu’indigence » et l’unique chose que je demande aux autres créatures est de me parler de toi. Elle est là, leur richesse véritable (8,9).

    Ce n’est que grâce à ton Esprit, qui est gratuité, lui qui s’appelle le « don de Dieu », que nous nous trouvons en repos ; notre repos, dit saint Augustin, est « notre lieu ». Comme le feu tend vers le haut et la pierre vers le bas, le poids conduit chaque chose à son lieu. Si l’ordre des amours dans l’âme est violé, « c’est l’inquiétude » de l’eau dans l’huile; quand l’ordre est respecté, « c’est le repos » et chaque chose rentre à sa place. « Mon poids, c’est mon amour. » Grâce à ton Esprit qui embrase nos cœurs, nous nous envolons comme autant de montgolfières (9,10). (Regarde, lecteur, ce léger mouvement. Ne la sens-tu déjà, la flamme du feu qui t’élève ?)

    Seigneur, ton Esprit est ce don de ton cœur qui l’unit à mon cœur. Il est celui qui enflamme et qui met en route, qui fait chanter le Cantique des degrés de l’amour et de l’humilité, le Magnificat de ta créature comblée, soupir de l’Épouse qui repose auprès de l’Époux. « Et là nous placera la volonté du bien, ta volonté à Toi, et alors, nous ne voudrons rien d’autre qu’y rester à jamais » (9,10).

    [/(Traduction de Patrice Cambronne avec quelques modifications mineures)
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  • Il est né de la Vierge Marie

    Les débats autour des crèches dans les lieux publics ont réveillé tout un fond de questions qui semblent finalement bien étrangères à la nature même de la fête que célèbrent les chrétiens. L’évènement le plus discret qui soit, qui n’a eu tout juste que deux témoins, a tellement secoué le monde qu’on en vient à se poser à son propos des questions très compliquées qui concernent la société, les valeurs de la laïcité, la place de la religion dans la culture, etc.

    En faisant de la naissance de Jésus, fils de Joseph, le point de départ d’une ère nouvelle, les chrétiens ont si bien réussi, ils ont si profondément pénétré l’imaginaire des hommes des cinq continents avec l’image de la crèche, si complètement proposé le dogme central de leur foi, l’Incarnation, à l’intelligence de tous, que le monde, qui voudrait tourner la page, est encore obligé de compter avec l’Enfant de Bethléem : soit pour le nier comme fait d’histoire (ce qu’on a tenté, paraît-il, à l’Unesco), soit pour le récupérer, comme on le fait beaucoup aujourd’hui, mais, pour cela, il faut faire semblant de l’accepter un peu, tout en cherchant à limiter son influence à un folklore inoffensif, ‒ ce qui n’est pas garanti de succès.

    Raison de plus pour les chrétiens de revenir à la source de leur foi et, sans renier l’extraordinaire développement (artistique, littéraire, social, etc…) qui a pu entourer et entoure toujours la fête de Noël, de remonter à l’évènement lui-même dans son incomparable profondeur. Car le seul malheur serait de faire disparaître Noël derrière le fatras des habitudes qui prétendent le célébrer, comme ces catholiques qui ne vont pas à la messe de minuit pour pouvoir faire tranquillement le réveillon.

    Retrouver l’évènement et son premier frémissement, c’est ce que nous voudrions tenter dans ce numéro. Resterait à reprendre ensuite quelques-uns des domaines où le mystère de Noël a tenté de se dire dans les formes de l’art et de la culture, a suscité des habitudes sociales, a généré un folkloreJean Birnbaum dans Le Monde des livres du 13/12/2013 rappelait le rôle joué par le Chant de Noël de Dickens (1843) dans la formation de l’imaginaire moderne de Noël, conçu comme fête de famille et comme moment d’échange festif autour des enfants. On dispose sur le sujet du travail de la sociologue Martyne Perrot : Le cadeau de Noël, Histoire d’une invention, paru chez Autrement en 2013.. Faute de temps et de compétence, nous ne l’avons pas fait ici, mais ce n’est ni mépris, ni rejet. Il est normal et même bon que le mystère liturgique déborde jusque sur la table familiale, mais, là encore, il faut pouvoir faire l’un sans oublier l’autre.

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    Ce qui nous est offert avec Noël, c’est moins de fêter l’anniversaire d’un grand homme que d’entrer dans un évènement toujours actuel : la communication du Verbe éternel de Dieu, qui se donne au monde. C’est à propos de Noël que s’est fixée la première théologie du mystère liturgique. On la fait généralement remonter à saint Léon le Grand, le pape contemporain du Concile de Chalcédoine, qui déclarait : « la fête d’aujourd’hui [Noël] renouvelle pour nous les premiers instants de Jésus, né de la Vierge Marie. Et lorsque nous adorons la naissance de notre Sauveur, il se trouve que nous célébrons notre propre origine ». Pour être plus explicite, il fait appel à la mystique paulinienne de l’assimilation au Christ, qui voit les chrétiens comme participants au mystère pascal, au point d’être morts et ressuscités avec le Christ (Rm 6,11), et même siégeant avec lui dans les cieux (Ep 2,6). Le pape saint Léon se contente d’ajouter aux mystères de la mort, de la Résurrection et de l’Ascension celui de Noël :

    Sans doute, chacun de ceux qui sont appelés le sont à leur tour, et les fils de l’Église apparaissent à des époques différentes. Pourtant, puisque les fidèles dans leur totalité, nés de la source du baptême, ont été crucifiés avec le Christ dans sa Passion, ressuscités dans sa Résurrection, établis à la droite du Père dans son Ascension, ils sont nés avec lui en cette Nativité.Saint Léon le Grand, Sermon 6 sur Noël (Sources Chrétiennes, no 22 bis, p. 138-142).

    Cette communion s’établit « dans le mystère », c’est-à-dire par le biais de la liturgie et des sacrements. Ceux-ci assurent l’efficacité permanente de l’évènement premier, unique en sa source, mais infiniment renouvelé dans ses effets. L’actualité de Noël n’est donc pas seulement de l’ordre du souvenir et de l’émotion, c’est un évènement passé qui est devenu objectivement présent pour nous, nous qui sommes un jour « renés » par le baptême, et qui n’arrêtons pas de renaître dans notre cheminement avec le Christ sous l’effet de l’Esprit Saint. Le thème de la naissance de Jésus dans nos âmes ne cesse d’accompagner le christianisme depuis les Pères, avec une insistance particulière dans la mystique rhéno-flamande, qui s’est efforcée de donner une assise conceptuelle forte à cette affirmation. L’article de sœur Sandra Bureau dans ce numéro rappelle les points essentiels de cette doctrine.

    Mais Noël ne nous donne pas seulement à voir présent l’effet, mais aussi la cause : l’évènement-source qui est à l’origine de tout, la Nativité elle-même, qui dans le Christ n’est pas du passé, comme peut l’être la naissance de chacun d’entre nous, elle est d’aujourd’hui, étant récapitulée dans le Ressuscité, comme chacun des mystères de sa vieOn rattache à l’enseignement de Pierre de Bérulle la mise en forme de la théorie dite de « la perpétuité des états du Verbe incarné ».. Aujourd’hui Jésus est naissant et pas seulement néLa chapelle du Val de Grâce à Paris est consacrée à Jésus naissant et à la Vierge Mère, comme on le voit à l’inscription gravée sur le fronton : Jesu nascenti Virginiq(ue) Matri.. Et cet état de naissance qui est le sien s’accomplit particulièrement pour nous dans la fête de Noël, car le calendrier liturgique de l’Église détaille pour nous les richesses infinies de l’être humano-divin du Christ, l’Épouse y revit en quelque sorte avec son Époux les différentes étapes de son existence parmi nous, en commençant par la première, la naissance.

    L’Orient chrétien, par d’autres voies, a mis en valeur le moment éternel que constitue la venue sur terre du Fils de Dieu. C’est spécialement ce qui se traduit dans l’icône de la Nativité, qui ne prétend pas fixer l’image d’un moment particulier de la vie de Jésus, mais diriger le regard vers l’abaissement salvifique du Christ-Dieu. Lire à ce sujet l’article de Jacqueline Silverio dans ce numéro.

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    La mystique de Noël ne peut en aucun cas être séparée de l’histoire. Si la Nativité a quelque chose à nous dire, si elle est vraiment la rencontre de Dieu et de l’homme, si elle n’est pas seulement une idée de cette rencontre, mais le don même fait à l’humanité, alors elle a pris place nécessairement dans notre espace-temps, dans ces circonstances-là et pas dans d’autres. Or, sur ce terrain, il semble particulièrement difficile, après deux siècles d’exégèse critique, de défendre l’historicité des récits de Matthieu et de Luc dans leur littéralité. On a fait valoir que ces textes truffés de références à l’Ancien Testament ressortissaient au genre midrash, c’est-à-dire qu’ils étaient une construction destinée à montrer que Jésus accomplissait les anciennes Écritures en manifestant les traits attendus de l’envoyé divin qu’un certain judaïsme avait mis en avant. Tout a donc été versé au compte des relectures pieuses : la conception virginale, la naissance à Bethléem, la venue des Mages, etc… Il faut beaucoup de courage pour renverser un consensus tacite, qui repose pourtant sur un monceau d’hypothèses non vérifiées. Certains, comme André Feuillet et Joseph Ratzinger, s’y sont pourtant risqués. L’idée que les faits les plus importants sur lesquels repose le christianisme seraient une élaboration relativement tardive de la communauté chrétienne suppose une créativité prodigieuse de la dite communauté, sans aucun souci de fidélité à ses origines ; or cela est démenti par tout ce qu’on peut deviner, dans les lettres de Paul, par exemple. Et puis, à ce compte, la foi chrétienne devient un effet sans cause : qui aurait pu croire en Jésus et lui vouer sa vie, si celui-ci n’est qu’une obscure figure sans épaisseur sur laquelle on a pu broder à l’infini ? Si l’on part de l’hypothèse inverse, c’est-à-dire de ce que les faits sont premiers et qu’ils ont été reçus par des témoins crédibles qui les ont interprétés à la lumière des textes des prophètes qu’ils connaissaient, et que cette lecture a préservé les données factuelles sur lesquelles elle reposait et assuré leur transmission jusqu’aux premières rédactions par les évangélistes, on s’aperçoit que tout s’explique beaucoup mieux. Notre ami Jérôme Moreau, partant du livre de Benoît XVI sur L’Enfance du Christ met en valeur cette méthode, qu’on a appelée « exégèse canonique », qui n’ignore rien des recherches critiques, toujours utiles, mais fait le pari d’admettre la fidélité de la transmission.

    Une meilleure connaissance des sources bibliques (à travers les Pères de l’Église et la tradition rabbinique) ne peut qu’élargir la compréhension que nous avons du mystère du salut. L’article de Marie-Claude Le Fourn, à travers l’exemple de trois figures féminines figurant dans la généalogie du Christ et dans son entourage proche permet de retrouver bien des fils qui rattachent l’enfant de Bethléem à l’attente complexe d’Israël.

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    C’est tout ce parcours qu’il faut entreprendre pour rendre justice à Noël : sans fondement historique, l’évènement disparaît et devient un mythe, sans expérience de la venue de Jésus dans la prière et les sacrements, il s’éloigne dans le passé et ne nous concerne plus. Aux catholiques d’aujourd’hui de réinvestir Noël et de lui donner tout son sens. Pour le plus grand bienfait des hommes et des femmes qui nous entourent.

  • « La création est un drame de l’Amour »

    « La création est un drame de l’AmourGeorges Bernanos, « Nos amis les saints » (Tunis, avril 1947) dans La Liberté pour quoi faire ?, « Folio / Essais », Gallimard, 1995, p. 230. »

    Cette affirmation forte et énigmatique figure comme la conclusion d’une conférence, que Georges Bernanos donnait en Afrique du Nord au soir de sa vie. Qui ne pressentirait sous ces quelques mots une intuition fulgurante du célèbre romancier français ? Le style même, sa concision et le choix des termes, nous y invite. À elle seule, elle fournirait matière à de nombreux développements, tant son sujet est important et mystérieux. Elle livre d’une certaine façon le testament spirituel de ce chrétien visionnaire. Toutefois, pour nous qui ne prétendons pas à une connaissance exhaustive de ses écrits, le meilleur commentaire reste la lecture attentive de cet entretien, dont nous verrons que cette phrase est tout à la fois le point d’orgue et le refrain. Cela nous servira de garde-fou pour nous prémunir des contresens qu’entraînent si souvent les grandes affirmations de ce genre, quand leurs explications ne les rendent pas insipides. L’auteur nous met d’ailleurs en garde, lui qui précisait : « Si les mots avaient gardé leur sens, je dirais que la Création est un drame de l’AmourIbid., p. 230.. » Il vaut donc mieux, pour nous, suivre à la trace ces mots, que nous retrouvons dans trois grandes affirmations de cet entretien. Il y est question des saints, et pour ainsi dire des saints par eux-mêmes. Depuis longtemps déjà l’auteur est hanté par ces êtres. Ils offrent, selon lui, la clé pour comprendre le monde, pénétrer le sens de la création. Et, sans la considération de leur Créateur et Sauveur, ils demeurent pour nous, réciproquement, invisibles, insaisissables. Il sait donc que sa tâche est ardue, et il assume le caractère résolument théologique de son propos. Mais il prend soin de parler des saints avant tout à ceux qui sont étrangers à la foi. Aussi il nous revient de rendre au mieux la portée universelle de sa parole, en nous aidant de la grâce propre au langage du romancierDans une autre conférence il fait une remarque éclairante sur sa façon de penser en général : « Je pose ainsi le problème, comme un romancier doit le poser : je me fiche des techniques, c’est l’homme que je vois. » Georges Bernanos, « Révolution et liberté » (Sorbonne, 7 février 1947) dans La Liberté pour quoi faire ?, p. 128..

    « La Création est un drame de l’Amour. » En la qualifiant ainsi, l’auteur nous renvoie à un lieu commun de la culture : le monde est à l’image d’un théâtre. On dit en ce sens que chacun a un rôle à y jouer, ou à défaut qu’il n’y trouve pas sa place. Cet art humain, qu’on hésite à inscrire parmi les divertissements, offre ainsi un moyen puissant de saisir de façon dynamique et unifiée l’œuvre humaine en général. Ici il est question plus particulièrement d’un drame. Laissons à des auteurs plus compétents le soin de définir précisément ce genre, qu’on dit être entre la tragédie et la comédie, ou d’y voir des prolongements possibles chez le théologien Hans Urs von Balthasar, qui aimait à parler de « dramatique divine ». Retenons simplement l’idée d’un jeu théâtral dans ce qu’il a de plus élémentaire : une histoire, un décor, des personnages. G. Bernanos prenait d’abord l’image d’un enfant qui joue au train mécanique pour montrer quel rapport nous entretenons avec le théâtre du monde, les saints en particulier. N’allons pas tout de suite imaginer quelque chose de grandiose.

    S’il s’agit d’un drame, il doit bien y avoir une histoire, des intrigues. La vie offre de multiples résistances, et rien de grand ne se fait sans un certain combat. Mais le romancier fait remarquer que « le scandale de l’univers n’est pas la souffrance, (mais) c’est la libertéGeorges Bernanos, « Nos amis les saints », p. 224, 230. ». Voilà ce qui résiste ultimement, ce qui peut faire tomber, ce qui fait souvent tomber, ce qui appelle en premier un dépassement au sein de la comédie humaine ou de l’économie divine – nous déterminerons cela plus précisément par la suite –. La remarque est capitale, car elle définit le nœud du drame, ce autour de quoi tout se noue nécessairement. Sans admettre cela il est impossible de comprendre ce que G. Bernanos dit en parlant plus loin du « drame de l’Amour ». Nous aurons le plus souvent tendance à ramener le nœud de l’affaire du côté de la souffrance, au sens où l’on parle de quelque événement dramatique. Dans ce cas l’amour est perçu surtout comme ce qui est mis à l’épreuve, ce qui rencontre inévitablement un destin tragique. Il l’aimait, elle l’aimait, mais … Or l’auteur s’y oppose explicitement : selon lui l’amour suppose en premier lieu la liberté. « L’amour est un choix libre, ou il n’est rienIbid., p. 219. », martèle-t-il. Le nœud est là, intérieur et insensible.

    Cela ne va pas de soi, que se présente au premier plan, pour le plus grand nombre, « ce scandale permanent de la souffrance et de la misèreIbid., p. 223. ». Aussi, avant d’affirmer son caractère second en déclarant l’amour plus décisif, il propose deux raisonnements par l’absurde afin de fonder son propos. Si nous postulons que la souffrance est le nœud ultime du drame qui se joue ici-bas, alors il faut regarder comment y prennent part premièrement Dieu et deuxièmement les hommes. Du côté divin, la logique voudrait dans ces conditions que le Tout Puissant réduise à néant tous ces maux. Ce serait sa façon de triompher, de mener au bout son œuvre. Or le chrétien remarque que Dieu ne procède pas par accumulation de miracles, de sorte que son œuvre principale demeure immédiatement insensible et que l’évidence de la foi ne puisse être réduite à quelque chose du style de « 2+2=4 ». À ce sujet, Georges Bernanos a des propos virulents et fameux contre certains convertis qui sont aussi hommes de lettres à son époque et contre ceux qui les admirent et en font le cœur de leur apologie. Il estime que bien souvent la conversion incline à cacher ce qui relève de la condition commune des hommes et dont la foi ne nous affranchit pourtant pas. Non seulement ils pèchent ainsi par orgueil, mais ils trompent les hommes sur le cœur du mystère.

    En contrepoint, du côté humain du drame, il propose l’exemple des saints, tels que François d’Assise et Vincent de Paul. Si la souffrance était l’ultime scandale, ces hommes plein d’attention pour la vie auraient dû se révolter, tomber dans le désespoir ou dénier à la vie toute positivité, tandis qu’ils l’ont acceptée humblement, sans la comprendre, et se sont dévoués tendrement au service des souffrants. L’existence des saints rompt avec ce postulat, plus répandu encore au lendemain de la guerre, selon lequel la misère est le pire des maux. L’auteur fait par ailleurs remarquer que la société technocratique s’avère souvent plus cruelle que la nature qu’elle juge telle, en délaissant par exemple des mal-portants que la nature laisse pourtant survivre, ou en multipliant les risques de destruction de la terre avec la prolifération des armes chimiques et nucléaires. Quand elle n’élimine pas le malade avec sa maladie, elle organise la cruauté. Au fond l’affrontement avec la nature diffère substantiellement de toutes formes de collaboration avec elle. Il conduit par lui-même à la mort. La confiance exclusive dans le progrès technique constitue donc, selon lui, la plus grande méprise de notre époque. L’affirmation, que nous méditons, la dénonce indirectement, mais radicalement – nous y reviendrons.

    Le drame ne se joue pas d’abord au niveau des souffrances, mais sur un autre plan : celui de la liberté humaine, des libertés humaines. C’est là que se joue le tout. Ainsi l’histoire a-t-elle un décor, un lieu, que les hommes n’ont pas posé eux-mêmes. Nous pourrions parler de maison humaine non faite de mains d’hommes. Mais G. Bernanos nous met en garde contre toute assimilation de cette réalité avec un abri d’où l’on observerait le monde au chaud. Il dénonce vigoureusement les fausses certitudes des chrétiens, qui se croient bien installés dans l’Église, tandis que leur béatitude ressemble bien plus à celle des imbéciles qu’à celle des saints. Car leur patrie est au Ciel, et ils sont pour le moment itinérants. Il en va de même pour les sages, qui sécrètent autour d’eux comme une coquille afin de se trouver partout chez eux. Lui ne demande qu’admettre une chose, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse pour l’incroyant : « Dieu est Amour, la Création est un acte d’amourIbid., p. 220. ». Comme telle, elle est un mouvement, une relation dynamique. Mais il nous invite à la considérer comme un lieu, comme le théâtre du drame. C’est la raison pour laquelle il parle d’elle plutôt que de la Rédemption comme d’un drame de l’Amour. Car, si le Créateur et le Sauveur est le même, dans l’ordre des dispositions la Création est première, plus englobante. Il parlera du Christ, de sa charité, mais il juge non moins important aujourd’hui de « [ne pas se faire] une idée trop imparfaite de l’éminente dignité de l’homme dans la création, [de le mettre] à sa place dans la création, à la place où Dieu l’a élevé afin de pouvoir y descendreIbid., p. 229.. »

    Une fois de plus cela ne va pas de soi. Pour un déiste, tel Voltaire, la création est conçue comme « l’œuvre de la seule intelligenceIbid., p. 222. ». Certes ils affirment l’existence de Dieu, mais la réalité qui en découle est tout autre que celle que nous contemplons dans la foi. G. Bernanos tourne en dérision les chrétiens, et spécialement les ecclésiastiques, qui se félicitent de telles « professions de foi » de la part de philosophes. Seraient-ils aveugles ? Ne voient-ils pas que Dieu n’est ici qu’un artisan ? Un technicien supérieur ou suprême aurait pu dire le romancier, lui qui tient en horreur l’hégémonie de la technique. Voilà le blasphème par excellence. Mais il ne suffit pas de se moquer d’une telle confusion, encore faut-il manifester le fond de l’erreur. Comme ailleurs, il raisonne par l’absurde. Jamais un tel Dieu n’aurait pu créer des êtres doués de liberté. De même qu’il faut plus qu’une théorie matérialiste pour rendre compte de l’homme moral, pour rendre compte des saints il faut plus qu’un déisme. Bref, sans création libre voulue pour elle-même, il n’est pas de théâtre du tout : « le saint serait aussi déplacé dans ce monde qu’un poète lyrique à l’école des Ponts et ChausséesIbid., p. 220. … », fait-il remarquer avec une pointe d’humour.

    Le décor n’a rien d’accessoire. Il n’est pas non plus indifférent au drame. En quoi consiste donc cette création ? Ici le romancier a préféré une fois de plus l’image pour illustrer sa pensée. À partir des paroles du Christ à la SamaritaineJn 4, 14. – « l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle » –, il propose une sorte de géographie de la création, qui pourrait bien parodier la caverne de Socrate, le tout étant inversé. « La citerne profonde ouverte sous le cielIbid., p. 229. » comporte en quelque sorte trois lieux. En haut le ciel, le monde physique. Il n’est pas étranger à la création, comme le considère la science dans sa recherche, mais il est animé de l’intérieur. G. Bernanos dit de la Vie, qu’elle est « cette énergie mystérieuse, immatérielle, à quoi la physique moderne réduit la matière elle-mêmeIbid., p. 220.. » Il ne s’étend pas sur ce sujet, qui le mériterait pourtant, car il se tourne rapidement vers l’intérieur de la citerne. À la surface il remarque les débris, les branches brisées, les feuilles mortes. Ce sont les activités extérieures de l’homme, signe d’une vitalité seconde, passagère, qui peuvent obstruer la vie intérieure, son accès. Il s’en dégage parfois une odeur de mort, car les œuvres finissent par pourrir dans cette humidité. L’eau, c’est l’âme, la pensée libre. Elle est limpide et pure sous la couche malsaine. Mais sa profondeur peut être aussi cachée par la lumière qui se reflète à la surface. Cette lumière froide, c’est l’intelligence raisonnante, l’esprit, qui ne vivifie pas, qui ignore l’âme, mais qui permet de disposer les choses en surface. Au fond il y a « la lumière incréée qui baigne la création toute entièreIbid., p. 229. ». Là « l’âme se retrouve dans son élément natalIbid., p. 229. », l’Esprit Saint qui l’a créée et dont elle se distingue. Cette profondeur sans borne, avec laquelle l’homme est en contact immédiat, nous permet d’aimer « par un mouvement profond irrésistible de l’âme qui engage toutes les facultés à la fois, qui engage à fond toute leur natureIbid., p. 224.. » Pour sa description, G. Bernanos s’inspire explicitement de la distinction anthropologique traditionnelle entre le corps, l’esprit et l’âme – bien qu’il intervertisse le sens convenu habituellement des mots « esprit » et « âme » –. Il prend soin de souligner le caractère englobant de la création, mais aussi et surtout sa profondeur. Car il y insiste : « nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, parce que nous sommes capables d’aimerIbid., p. 229.. »

    La définition de l’homme est d’un enjeu capital. « Comme une telle expression est mystérieuse et redoutable, (s’étonne-t-il,) mais comme elle a perdu peu à peu sa signification par l’usage ainsi qu’une pièce de monnaie son effigie, pour avoir passé dans trop de mainsIbid., p. 221. ! » G. Bernanos n’a cessé d’exprimer cette conviction dans ses conférences, après avoir affiné sa compréhension de l’être humain dans ses romans. Mais la topographie ne suffit pas. Il faut en quelque sorte plonger, explorer cette citerne profonde, cette troisième dimension, qu’on ne connaît souvent que par ouï-dire, comme la quatrième des physiciens. En un mot, « engagez son âme !Ibid., p. 225. » Non seulement c’est bon, mais c’est même requis pour la découvrir, tant il est vrai qu’elle demeure inaccessible à l’intelligence seule. Nous avons dit de la liberté humaine qu’elle est l’enjeu du drame, qu’elle en est aussi le lieu, qu’elle découle de Dieu, de sorte que le drame prend une dimension cosmique et théologale. Il convient désormais de parler de ses personnages, de ses acteurs : le rôle principal, le Créateur et le Sauveur, et les seconds rôles, les saints, ses amis et nos amis.

    Le romancier dit au sujet des derniers que « le mystère de la Création s’accomplissait en euxIbid., p. 225. ». Il prend alors en exemple un homme et une femme quelconques. En ce moment le premier, « joint les mains et du fond de sa misère, sans bien savoir ce qu’il dit, ou sans rien dire, remercie le bon Dieu de l’avoir fait libreIbid., p. 224.. » En ce moment la seconde fait monter vers Dieu sa plainte résignée auprès de son enfant mort. Ce pourrait être l’une des Mouchette, tant son dénuement est grand. Mais chacun d’eux est traversé profondément par l’offrande du Christ à son Père. « Cette femme harassée, ce pauvre homme, se trouvent au cœur du mystère, au cœur de la création universelle et dans le secret même de DieuIbid., p. 224.. » Entre eux, avec eux, se forment la communion des saints. Réalité étonnement vaste, dont la révélation complète nous réserve certainement des surprises. Car ils existent une solidarité dans ce drame, au point que le romancier pense tout d’abord à comparer les saints à des agents ferroviaires, qui servent au transport pour le Paradis. Seconds rôles et souvent marginalisés à vue humaine, ils n’en sont pas moins nécessaires. Ceux sont eux qui pénètrent le sens de la Création. Sans eux le drame tourne à la sinistre tragédie.

    Parvenus à ce point, nous pourrions nous demander à bon droit s’il n’y va tout de même pas un peu fort. Que les saints soient admirables, certes. Mais sont-ils si utiles au monde ? G. Bernanos sait qu’on n’a pas manqué de considérer, même parmi les chrétiens, la sainteté comme un luxe. Ce ne fut jamais le cas, car eux seuls expriment la vérité de la création. Seulement aujourd’hui l’illusion n’est plus possible, il ne nous est plus permis d’être dupes, tant ils manquent à notre société technocratique. Faut-il donc attendre des hommes providentiels ? Ses derniers mots sont sans appel : « l’heure des saints est toujours à venirIbid., p. 230.. » C’est la foi qui parle. Il veille à distinguer le consentement intérieur à l’Amour, qui fait d’eux d’autres Christ, du génie esthétique et de l’héroïsme. « Le génie de l’amourIbid., p. 229. » n’est pas réservé nécessairement à quelques-uns, comme nous l’entendons pourtant souvent dès qu’il est question de mystiques. « Le saint ne dépasse pas [l’humanité], il l’assume, il s’efforce de la réaliser le mieux possible […], il s’efforce d’approcher le plus près possible de son modèle Jésus-ChristIbid., p. 228.. » Et il ajoute : « La foi que quelques-uns d’entre vous se plaignent de ne pas connaître, elle est en eux, elle remplit leur vie intérieure, elle est cette vie intérieure même par quoi tout homme, riche ou pauvre, ignorant ou savant, peut prendre contact avec le divin, c’est-à-dire avec l’amour universel, dont la création toute entière n’est que le jaillissement inépuisableIbid., p. 229.. » Le scandale vient donc de la démission des comédiens, de nos refus de nous risquer. Nous voudrions vivre de nos rentes, mais « le saint (…) vit sur son capitalIbid., p. 225. ».

    Bien des objections pourraient encore être faites. L’affirmation est énorme en effet. Une dernière question retient pourtant notre attention. Tout ne serait-il donc qu’intérieur et invisible ? Plus grave encore, ne serions-nous pas contraints, avec les saints, à un isolement les uns à l’égard des autres, comme des acteurs qui répéteraient partout dans leur imaginaire la même pièce sans jamais la jouer ensemble pour de vrai ? A ce sujet G. Bernanos a une intuition géniale. Tout ce qui est dit des saints individuellement est dit de leur communion. Aussi affirme-t-il que « l’Église visible est ce que chacun de nous peut voir de l’Église invisible, selon ses mérites, et la grâce de Dieu. »Ibid., p. 227. Les saints en sont les premiers témoins, eux qui n’en sont pas restés aux scandales, qui n’ont pourtant pas manqué d’agiter leur troupe. Comme pour la création, il s’agit d’entrer dans leur regard. Encore faut-il accepter de renoncer à l’idée qu’on pourrait se faire de cette compagnie, en particulier celle d’une « congrégation de surhommes »Ibid., p. 228., œuvre d’un Dieu déiste. Car du fait même de son Auteur et de ses membres elle est bien plutôt, selon les dires de l’orateur, « une maison de famille, une maison paternelle. » Et il ajoute : « il y a toujours du désordre dans ces maisons-là, […] j’ai l’expérienceIbid., p. 228. … » Il n’y a donc pas lieu de l’accuser d’élitisme ou de gnosticisme. Si sa vision nous entraîne vers les profondeurs de l’homme, ce n’est pas sans affirmer avec force notre solidarité dans ce drame, ni considérer avec beaucoup d’estime les réalités les plus humbles de ce théâtre.

    « La Création est un drame de l’Amour », disait G. Bernanos. Il nous livre là une conviction très personnelle : la vision des saints. Nous avons cherché à en suggérer la richesse. Pour conclure il nous faut insister sur son actualité. Rappelons-nous les circonstances de la conférence. Le romancier était effaré par le monde matérialiste, qui se profilait à son époque. « La liberté, pour quoi faire ? » s’exclamait Lénine. À ses yeux l’ironie du révolutionnaire russe traduisait bien le fond du problème au sujet des revendications libérales du monde moderne. La libération, suite à la seconde guerre mondiale, n’y avait rien changé. On se gargarisait du mot. Mais qui prêtait attention à la réalité ? Les efforts de reconstruction, nécessaires et louables en eux-mêmes, cachaient l’essentiel pour l’orateur. Il faut répondre au marxiste comme au capitaliste. Les hommes sont faits pour aimer, pour risquer leur liberté. Ils ne sont pas « faits » comme les produits d’une industrie bien rodée, ni « faits » pour elle. Il existe en effet un abîme entre l’acte créateur et les œuvres humaines, que G. Bernanos ne cherche pas à combler. En nous parlant des saints et du mystère de la création, il nous appelle à descendre en nous-mêmes, à leur suite et en leur compagnie, pour que le drame divin se joue jusqu’au bout. C’est le beau risque à prendre, dont aucune technique ne nous dispensera, pas plus en 1947 qu’en 2017. Car les eaux vives de la citerne ne sont pas celles du fleuve de l’histoire, ou plutôt elles en sont les seules sources véritables. Il dit ailleurs en effet : « Vous voyez vraiment ce grand fleuve qui emporte l’humanité d’un mouvement majestueux, irrésistible … Mais moi, je vois que ce sont les hommes qui font l’histoire. […] Il ne s’agit pas maintenant d’arrêter le cours du fleuve, ou même de le remonter. Il s’agit, tout au contraire, de lui ouvrir une issue, d’ouvrir une issue à l’histoire. Le monde moderne ne se meut pas trop vite. Il se meut de moins en moins. […] [Il] tend à l’immobilité, car c’est être immobile que de tourner en rondGeorges Bernanos, « L’esprit européen et le monde des machines » (Genève, 12 septembre 1946) dans La liberté pour quoi faire ?, p. 203-204.. » L’accélération, que tout le monde constate aujourd’hui et qui nous préoccupe tant, ne doit pas nous tromper. Tant que le rideau n’est pas levé, rien ne peut vraiment se jouer. Mais les paroles du romancier sont là, comme les trois coups au théâtre. En annonçant le drame de l’Amour, elles nous rappellent à notre monde et nous pressent de faire enfin jouer notre liberté. Qu’avec lui nous espérions contre toute espérance le passage des saints, la vie du monde à venir.

  • Éditorial

    Les débats autour des crèches dans les lieux publics ont réveillé tout un fond de questions qui semblent finalement bien étrangères à la nature même de la fête que célèbrent les chrétiens. L’évènement le plus discret qui soit, qui n’a eu tout juste que deux témoins, a tellement secoué le monde qu’on en vient à se poser à son propos des questions très compliquées qui concernent la société, les valeurs de la laïcité, la place de la religion dans la culture, etc.

    En faisant de la naissance de Jésus, fils de Joseph, le point de départ d’une ère nouvelle, les chrétiens ont si bien réussi, ils ont si profondément pénétré l’imaginaire des hommes des cinq continents avec l’image de la crèche, si complètement proposé le dogme central de leur foi, l’Incarnation, à l’intelligence de tous, que le monde, qui voudrait tourner la page, est encore obligé de compter avec l’Enfant de Bethléem : soit pour le nier comme fait d’histoire (ce qu’on a tenté, paraît-il, à l’Unesco), soit pour le récupérer, comme on le fait beaucoup aujourd’hui, mais, pour cela, il faut faire semblant de l’accepter un peu, tout en cherchant à limiter son influence à un folklore inoffensif, – ce qui n’est pas garanti de succès.

    Raison de plus pour les chrétiens de revenir à la source de leur foi et, sans renier l’extraordinaire développement (artistique, littéraire, social, etc.) qui a pu entourer et entoure toujours la fête de Noël, de remonter à l’évènement lui-même dans son 10 RÉSuRReCtIon

    incomparable profondeur. Car le seul malheur serait de faire disparaître Noël derrière le fatras des habitudes qui prétendent le célébrer, comme ces catholiques qui ne vont pas à la messe de minuit pour pouvoir faire tranquillement le réveillon.

    Retrouver l’évènement et son premier frémissement, c’est ce que nous voudrions tenter dans ce numéro. Resterait à reprendre ensuite quelques-uns des domaines où le mystère de Noël a tenté de se dire dans les formes de l’art et de la culture, a suscité des habitudes sociales, a généré un folklore1. Faute de temps et de compétence, nous ne l’avons pas fait ici, mais ce n’est ni mépris, ni rejet. Il est normal et même bon que le mystère liturgique déborde jusque sur la table familiale, mais, là encore, il faut pouvoir faire l’un sans oublier l’autre.

    Ce qui nous est offert avec Noël, c’est moins de fêter l’anniversaire d’un grand homme que d’entrer dans un évènement toujours actuel : la communication du Verbe éternel de Dieu, qui se donne au monde. C’est à propos de Noël que s’est fixée la première théologie du mystère liturgique. On la fait généralement remonter à saint Léon le Grand, le pape contemporain du Concile de Chalcédoine, qui déclarait : « la fête d’aujourd’hui [Noël] renouvelle pour nous les premiers instants de Jésus, né de la Vierge Marie. Et lorsque nous adorons la naissance de notre Sauveur, il se trouve que nous célébrons notre propre origine. » Pour être plus explicite, il fait appel à la mystique paulinienne de l’assimilation au Christ, qui voit les chrétiens comme participants au mystère pascal, au point d’être morts et ressuscités avec le Christ (Rm 6,11), et même siégeant avec lui dans les cieux (ep 2,6). Le pape saint Léon se contente d’ajouter aux mystères de la mort, de la Résurrection et de l’Ascension celui de Noël :

    Sans doute, chacun de ceux qui sont appelés le sont à leur tour, et les fils de l’Église apparaissent à des époques différentes. Pourtant, puisque les fidèles dans leur totalité, nés de la source du baptême, ont été crucifiés avec le Christ dans sa Passion, ressuscités dans sa Résurrection, établis à la droite du Père dans son ascension, ils sont nés avec lui en cette nativité.2

    Cette communion s’établit « dans le mystère », c’est-à-dire par le biais de la liturgie et des sacrements. Ceux-ci assurent l’efficacité permanente de l’évènement premier, unique en sa source, mais infiniment renouvelé dans ses effets. L’actualité de Noël n’est donc pas seulement de l’ordre du souvenir et de l’émotion, c’est un évènement passé qui est devenu objectivement présent pour nous, nous qui sommes un jour « renés » par le baptême, et qui n’arrêtons pas de renaître dans notre cheminement avec le Christ sous l’effet de l’Esprit Saint. Le thème de la naissance de Jésus dans nos âmes ne cesse d’accompagner le christianisme depuis les Pères, avec une insistance particulière dans la mystique rhéno-flamande, qui s’est efforcée de donner une assise conceptuelle forte à cette affirmation. L’article de sœur Sandra Bureau dans ce numéro rappelle les points essentiels de cette doctrine.

    Mais Noël ne nous donne pas seulement à voir présent l’effet, mais aussi la cause : l’évènement-source qui est à l’origine de tout, la Nativité elle-même, qui dans le Christ n’est pas du passé, comme peut l’être la naissance de chacun d’entre nous, elle est d’aujourd’hui, étant récapitulée dans le Ressuscité, comme chacun des mystères de sa vie3. Aujourd’hui Jésus est naissant et pas

    Notes de bas de page
    1. Jean BIRNBAUM dans le Monde des livres du 13/12/2013 rappelait le rôle joué par le Chant de noël de Dickens (1843) dans la formation de l’imaginaire moderne de Noël, conçu comme fête de famille et comme moment d’échange festif autour des enfants. On dispose sur le sujet du travail de la sociologue Martyne PERROT : Le cadeau de noël, Histoire d’une invention, paru chez Autrement en 2013. ↑
    2. Saint LÉON le GRAND, Sermon 6 sur Noël (Sources Chrétiennes, n° 22 bis, p. 138-142). ↑
    3. On rattache à l’enseignement de Pierre de Bérulle la mise en forme de la théorie dite de « la perpétuité des états du Verbe incarné ». ↑