Numéro 190 · Septembre 2024
La doctrine Catholique : Fixité ou évolution ?
L’Église qui n’a jamais erré dans la foi
Remarques sur l’unicité de la transmission de la foi
Père Gabriel Planchez
Chronique sémantique : le synode au fil des siècles
Jacques-Hubert Sautel
La stabilité doctrinale en procès
Père Michel Gitton
- p. 9-13
- p. 15-30
- p. 31-38
- p. 51-63
- p. 65-75
- p. 77-90
- p. 91-99
- p. 101-102
- p. 103-106
Éditorial, p. 9-13
On a besoin de stabilité, peut-être plus en ce temps que dans d’autres. Tout bouge tellement vite qu’on veut pouvoir se raccrocher sur l’essentiel à quelque
La doctrine catholique : fixitÉ ou Évolution ?
chose qui tienne bon, qui ne risque pas d’être périmé demain, comme nos ordinateurs qu’il faut sans cesse mettre à jour.
Ce besoin de sécurité se manifeste paradoxalement chez les plus jeunes : ils ont connu un système scolaire en perpétuelle réforme, qui n’apporte au développement personnel rien d’autre que l’acquisition de quelques compétences, sans vue d’ensemble. Quand ils accèdent à une foi personnelle, ils sont généralement à la recherche d’une vérité qui les structure et les élève. Aussi privilégient-ils les enseignements où tout n’est pas à la carte et où on peut trouver une nourriture solide.
Bien sûr, cette tendance doit être quelque peu éclairée, pour ne pas devenir un nouveau fondamentalisme. Il faut avertir ceux qui cherchent de la doctrine « pure et dure » que tout ne réside pas dans les mots, qu’il ne faut pas se figurer qu’on a répondu à une question quand on a mis un terme savant à la place d’une difficulté. Et, pour en revenir à la stabilité de la doctrine, il faut, avec ceux qui veulent fonder leur croyance sur des données objectives, les rendre conscients que l’immobilité n’existe pas et que répéter textuellement qui l’a écrit il y a quatre cents ans. Il est vain de mettre l’histoire en dehors de la compréhension des documents de la tradition de l’Église et d’abord de la sainte Écriture. Elle nous rattrapera à notre insu, comme on le constate, par exemple, chez les Témoins de Jéhovah qui veulent « la Bible, rien que la Bible et toute la Bible », et qui ne voient pas que leur manière d’aborder celle-ci a été pétrie par le scientisme du xixe siècle et que leur prétention de donner un sens univoque à des termes riches en harmoniques aboutit parfois à de vrais contresens !
Mais faudra-t-il pour autant renoncer à la sûreté d’une doctrine stable que Dieu nous donnerait pour appuyer notre foi ? Certainement pas : celle-ci, comme nous le disions plus haut, est plus nécessaire que jamais. Se fonder sur des croyances en perpétuelle évolution aboutirait à faire un tri entre diverses expressions de la foi et choisir ce qui va le mieux avec nos idées, pour ne pas dire : avec nos habitudes de pensée. Il y a une obéissance de la foi qui est une dimension essentielle de notre attachement au Christ et qui suppose que nous puissions nous heurter à des vérités qui nous dérangent. Pour cela, il faut que nous ayons pu nous assurer qu’elles font bien partie du « dépôt de la foi » (cf. 1 Tm 6, 20 ; 2 Tm 1, 14).
Et cela demande un certain travail : il ne suffit pas qu’une idée ait été énoncée une fois par un concile ou un pape pour qu’elle devienne parole d’évangile ; il y faut la continuité qui nous assure que cette pensée a été longuement portée dans le cœur de l’Église avant d’être pleinement validée. Il faut également que nous nous assurions que les mots qu’elle emploie ont bien le sens que nous leur prêtons, afin d’entrer dans la compréhension de ce qui est réellement dit. Ce travail de l’intelligence correspond à l’effort que nous devons faire quand nous rencontrons un nouvel interlocuteur : s’il a quelque chose à nous dire, nous devons apprendre à l’écouter, à comprendre sa manière de parler et son vocabulaire, etc.
La difficulté vient du fait que l’on se trouve rarement directement en contact avec l’enseignement infaillible de l’Église. Il existe, il est vrai, des livres comme le célèbre Denzinger1 qui recense tous les textes faisant autorité dans l’Église : canons des conciles, bulles des papes, décisions des congrégations romaines. Tout défile dans l’ordre chronologique, et un index aide à trouver le passage qui peut répondre à notre question. Mais à supposer qu’il y ait là la réponse exacte à notre interrogation, on s’aperçoit vite que les textes cités sont de divers ordres et qu’ils n’ont pas tous la même autorité. De plus, il faut souvent avoir en marge une explication du contexte pour voir la portée du texte et ce qui est réellement visé, positivement et négativement. Dans la pratique, ce que l’on va chercher c’est donc plutôt un manuel, comme le Catéchisme de l’Église catholique, qui nous facilite le travail et qui nous indique ce qu’il faut retenir des différentes sources, en nous fournissant un cadre explicatif qui relie, au sein d’une doctrine cohérente, les différentes affirmations de l’Écriture et de la Tradition. Nous avons là une synthèse très valable, portée par de grands théologiens au service et sous le contrôle de l’Église, mais, en tant que tel, le Catéchisme ne dit pas tout et reste un instrument pour approcher de la vérité des mystères du Christ.
Hors des cas de crises, où l’autorité de l’Église est obligée de prendre parti et d’engager son autorité, ce qui fait le quotidien de notre contact avec la doctrine chrétienne repose donc sur un enseignement théologique à plusieurs voix, qui poursuit son lent travail d’élucidation dans des prédications, des articles de revues, des ouvrages sur un thème. Sans doute ceux qui y travaillent avec le souci d’illustrer fidèlement la tradition de l’Église se font au maximum l’écho de son enseignement, mais il leur arrive de donner des prolongements inédits à certaines données constitutives de la foi, ils abordent des questions qui n’ont pas encore abouti à des propositions unanimes, ils risquent des hypothèses, etc. Bref, autour de la doctrine établie, il y a le travail des théologiens, qui n’est pas seulement une répétition mot à mot des formules canonisées par le passé, mais un effort d’élucidation pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des
La doctrine catholique : fixitÉ ou Évolution ?
âmes. Et ce travail prépare l’avenir, car c’est sur le fondement de ces réflexions que mûrira la doctrine de demain et qu’elle prendra forme, en rejetant ce qui est contraire à son inspiration profonde.
Le numéro 190 de Résurrection voudrait éclairer ce travail, en montrant ce qu’on peut attendre de la doctrine chrétienne, en tant qu’elle s’énonce dans des documents comme le Catéchisme de l’Église catholique.
Nous nous demandons d’abord quel type de pérennité est attendu de ces développements. Avec le père Gabriel Planchez, on s’interroge sur la prétention de l’Église catholique d’être porteuse d’une doctrine inchangée depuis ses débuts. L’article nous met d’abord en garde contre le danger d’un certain historicisme, qui voit dans toute forme élaborée de la pensée chrétienne des antécédents préchrétiens qui l’expliqueraient et donc la relativiseraient. Il met ensuite en valeur la « succession apostolique » qui sous-tend tout le développement de la doctrine catholique comme de son organisation, les deux étant liés, car « professer la foi et la transmettre sont deux aspects d’une même mission ».
L’article du père Michel Gitton cherche à répondre au malaise de tous ceux que dérange l’idée d’une vérité définitive, acquise par une autre voie qu’une conviction personnelle, celle-ci pouvant être atteinte soit au terme d’une expérimentation (comme dans les sciences physiques), soit par un raisonnement (comme en philosophie ou en mathématiques). Mais il reste la possibilité d’une vérité reçue dans la confiance que nous faisons à l’Église notre Mère, appuyée elle-même sur celle que nous mettons en Jésus-Christ.
Il restait à prendre un exemple concret de transmission fidèle d’un article de notre foi. Certains ont pu douter que saint Augustin soit resté strictement dans le cadre de la doctrine traditionnelle concernant la personne du Saint-Esprit, alors que saint Hilaire serait plus près de l’enseignement des Pères grecs. Jean Lédion nous montre que l’on a affaire à des présentations sans doute différentes, mais qui, en insistant chacune sur une donnée complémentaire, contribuent à la richesse de notre approche de la troisième personne de la Sainte Trinité.
Ambroise Schalchli nous explique que nous n’avons pas à choisir entre le « dogme » et la « mystique », comme si le premier terme recouvrait une vision abstraite et desséchée de la foi, là où le second aurait tout le charme du vécu, imprévisible et ouvert sur l’infini. Il montre à juste titre que c’est le dogme qui permet à la mystique d’être ouverte sur une vraie transcendance.
Avec Jacques-Hubert Sautel, on réfléchit à un des défis de l’heure, avec l’insistance de notre Saint-Père le pape François sur la « synodalité ». Il s’agit de mettre en valeur la nécessaire dimension collégiale, que l’Église a pu perdre quelquefois du fait de l’accent mis unilatéralement pour l’autorité du primat. Il nous montre que le mot même de « synode » indique une direction dynamique (hodos : chemin) prise ensemble (syn : avec).
Puisque l’on parle de l’avenir, l’article d’Alexis Perot aborde la question du « développement du dogme » explicitée jadis de façon magistrale par John Henry Newman (1801-1890, désormais canonisé). Il est de la nature de la doctrine de l’Église qu’elle se précise de plus en plus et qu’elle engendre des nouvelles affirmations qui ne font qu’expliciter ce qui était déjà en germe. Il s’agit d’un processus imprévisible qui se produit sous l’effet de circonstances contingentes, mais qui se déploie aussi selon une « logique imparable », quand on les regarde après coup.
Madame Le Fourn a résumé pour nous l’ouvrage d’UIf Ekman, issu du protestantisme luthérien, mais qui s’est rapproché de la foi catholique jusqu’à faire le pas et rentrer dans la communion de l’Église romaine. Or ce qui l’a amené à franchir ce pas, c’est incontestablement la certitude d’accéder ainsi à une doctrine sûre. Espérons que ce numéro contribuera à une meilleure compréhension du dogme, qui n’est en aucun cas une prison, mais qui doit être reçu comme une ouverture sur l’inouï de Dieu.
La doctrine catholique : fixitÉ ou Évolution ?
Note de bas de page
- Heinrich Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique, Cerf, Paris, 1997. ↑

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