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Numéro 189 · Mai 2024

L’Église et l’école de la France

Saint Jean-Baptiste de La Salle et l’invention de l’école moderne
Frère Jean-Louis Schneider

L’identité de l’enseignement catholique au risque du contrat d’association
Pierre-Henri Beugras

Les leçon de Mai 68 ou la déconstruction conservatrice
Jean Chaunu

Éditorial, p. 9-12

Il y a exactement trente ans, Résurrection sortait un numéro1 sur « L’école catholique au-delà de la laïcité ». Il y était question de la nécessité de refonder l’enseignement catholique par un retour aux sources, avec l’exemple de saint Jean Bosco pour les banlieues, de ne faire de la laïcité ni une peur ni un anesthésiant, de se souvenir de deux cents ans de guerre scolaire, de s’inquiéter plus généralement d’un naufrage du système scolaire, anticipation d’un crépuscule de l’homme.

Aujourd’hui, un établissement catholique, Stanislas, se trouve sous les feux de l’actualité et les coups de ses ennemis. Soyons clairs, les attaques contre cet établissement concernent ultimement son identité catholique clairement assumée et affichée. Il faut donc y voir une violente attaque contre le magistère même de l’Église. Les dénonciations et les attaques en justice des propos des prêtres lors de leurs prédications suivront celles des enseignants en instruction religieuse du collège Stanislas.

Il faut y voir aussi la continuité d’une guerre scolaire vieille de 230 ans sans que l’argumentaire du camp laïc varie d’un iota, et d’une rancœur jamais assouvie soixante-cinq ans après la loi Debré du financement public des établissements catholiques. « L’affaire Stanislas » ressemble aussi, de ce fait, à une rediffusion télé, comme Sissi impératrice ou plutôt un Don Camillo… Elle exprime également les débats qui existent aujourd’hui sur le niveau scolaire mais surtout sur l’identité des établissements catholiques.

Trente ans après, les thématiques sur l’école restent donc d’actualité ! Néanmoins ces années passées ont accentué les effets de contraste ; Stanislas, Saint-Jean-de-Passy, ou les Chartreux à Lyon sont parvenus, avec bien d’autres établissements – y compris hors contrat –, à une identité catholique forte, alors que, dans beaucoup d’autres structures, elle a continué à s’effacer, voire à disparaître. Le contraste est devenu également encore plus fort avec l’enseignement public. La création, depuis presque vingt ans, de deux cents établissements indépendants dits « hors contrat » par an, en dit long sur la situation du système scolaire français. Bref, nous aurions pu parodier le livre d’Edward Gibbon sur Rome en intitulant le numéro : Le déclin et la chute du système scolaire français et de son enseignement catholique. Ce qui nous intéresse, au-delà de ces débats scolaires, c’est la problématique théologique qui est en jeu. Les problématiques politiques sur cette question nous sont familières : laïcité, niveau scolaire, citoyenneté, place de l’enseignement catholique, etc. Ce qui l’est moins, c’est de tenter de cerner ce qui unifie un enseignement. Pour l’école catholique, nous verrons qu’il ne peut s’agir que de la personne du Christ et de l’économie du Salut. Pour l’école de la République, ce fut le rationalisme et la grandeur de la patrie. Pourtant, il semble bien que les deux écoles aient oublié leurs fondamentaux.

La question théologique en jeu est de savoir si le cœur de la mission enseignante de l’Église est de participer à un service de bien public ou de permettre la rencontre avec le Christ. Bien sûr, les deux perspectives ne s’opposent pas, mais force est de constater que l’une a pris le pas sur l’autre, alors que l’on peut dire que la rencontre avec le Christ étant vitale pour notre salut éternel, négliger ce principe équivaut à une non-assistance à personne en danger. D’un certain point de vue, l’enseignement catholique français a, par le contrat, peut-être sauvé le système scolaire français, mais c’est au prix d’une crise de son identité.

Si des sujets de ce numéro font écho à ceux d’il y a trente ans, ils n’en sont pas la reprise. En premier lieu, nous avons souhaité nous interroger sur l’Église enseignante. Pourquoi cette constance à enseigner, non seulement la foi, mais aussi les disciplines profanes ? Clélie Winisdoerffer tente de répondre à cette question en nous démontrant que la dimension eschatologique de la révélation est le principe unificateur du savoir. Il est donc évident que son effacement partiel ou complet ne peut qu’entraîner une crise identitaire des structures enseignantes de l’Église et désorienter les hommes, et les catholiques en particulier.

Le frère Jean-Louis Schneider nous montre, avec Jean-Baptiste de La Salle, cette unité de foi et d’action qui fait de son œuvre éducative l’invention de l’école moderne. Cependant, si on lui doit la forme scolaire actuelle, il nous donne le principe de réussite de celle-ci par une simple citation : « L’école chrétienne est une école où l’on apprend à vivre en chrétien », suggérant ainsi que la « citoyenneté » n’est qu’une conséquence de ce principe, non une fin.

L’école républicaine a finalement adopté la forme scolaire inventée par Jean-Baptiste de La Salle, et a ainsi atteint une certaine grandeur en gardant précieusement la culture de valeurs morales fondamentales pour le sens du labeur et le sens de la discipline, tout en faisant de l’amour de la patrie le principe unificateur de l’ensemble. Roland Hureaux, par une analyse fine de la laïcité de Jules Ferry, nous montre la richesse de notre héritage républicain et comment une autre révolution, celle de 1968, continue à déconstruire l’héritage des fondateurs catholiques et républicains. Roland Hureaux souligne le caractère totalitaire de cette entreprise de déconstruction : elle chasse familles et institutions qui voudraient lui échapper, ceux qui choisissent les établissements hors contrat, ou l’école à domicile, ou comme une ministre le collège Stanislas pour ses enfants, comme nous l’expliquions au début de cet édito.

Magali Piron reprend la fameuse question de la laïcité pour en souligner les divers aspects et son évolution la plaçant face à des contradictions qui semblent insolubles. Celle-ci, ayant été initialement pensée par opposition au catholicisme, est incapable de comprendre l’islam et se fonde par ailleurs sur des valeurs universalistes contestées par l’idéologie dominante.

Au cœur de ces problématiques, comment se situe l’enseignement catholique contemporain, et qu’est devenue son identité ? Pierre-Henri Beugras s’interroge sur la double conséquence du contrat d’association permis par la loi Debré 1959 et l’effondrement de la pratique chrétienne et des vocations dans la décennie suivante, marquée par la massification de l’enseignement. Une Église de France, un peu trop sûre d’elle-même peut-être, mais surtout passant d’un cléricalisme réactionnaire à une vision progressiste, déploie par ses clercs et laïcs l’énergie du désespoir pour maintenir une institution attaquée de toutes parts et enlisée dans la jungle administrative. Cependant, les ressources de l’Église lui permettent toujours un retour aux fondamentaux bibliques et théologiques, replaçant le Christ sauveur à sa juste place pour aller de l’avant dans sa mission enseignante.

Dans une perspective identique, Gatien Havet nous montre la situation complexe d’un enseignant chrétien aujourd’hui. Souvent isolé, il doit trouver et s’appuyer sur une communauté telle que la définit le Christ lui-même : « Vous reconnaîtrez mes disciples à l’amour qu’ils se portent. » Bien sûr, il insiste aussi sur la formation, revenant ainsi au principe unificateur du savoir sans lequel rien n’est possible.

Michel Emmanuel nous fait découvrir la charte de la Maîtrise de Montmartre conçue par Mgr Maxime Charles et le père Christian de Chergé en 1967. Ce document est un témoignage historique des problématiques présentées dans ce numéro : il faut le lire au regard de ces dernières.

Enfin, Jean Chaunu analyse sur le fond l’entreprise de déconstruction symbolisée par Mai 68. Il la résume par la formule « déconstruction conservatrice » nous conduisant, non à un âge d’or, mais à un âge archaïque. Tel est sans doute le paradoxe terminal du progressisme. Gardons bien à l’esprit qu’il y a des choses qui durent et d’autres qui font semblant de durer.

Étant donné qu’une société sans école, comme le souhaitait Ivan Illich2, n’est pas près d’advenir, il y aura sûrement d’autres numéros sur ce sujet. En attendant, puissions-nous trouver dans ces lignes l’inspiration des fondateurs de congrégations enseignantes et d’écoles pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

Notes de bas de page
  1. N° 50, février-mars 1994. ↑
  2. Ivan Illich, Une société sans école, Seuil, Paris, 1971. ↑

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