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N° 79 · déc. 98-janv. 99.

Balthasar à l’école de saint Ignace


Les Jésuites ont toujours souligné la place centrale des Exercices Spirituels de saint Ignace dans la sagesse de l’Église comme école de discernement. Il ne s’agit pas seulement d’une sagesse psychologique, au sens où un discernement permet de relire sa vie personnelle, d’ordonner ses affections désordonnées, de guérir sa volonté malade et de déchiffrer les signes envoyés par Dieu. Nous laissons à d’autres, plus sages et plus expérimentés, le soin de rappeler tout cela. Le texte de saint Ignace nous offre surtout le fondement de tout ce qui ne serait sinon qu’une approche pragmatique du « cœur compliqué et malade » de l’homme (Jr 17,9). Il faut se demander pourquoi il accorde une place si importante à l’appel reçu de Dieu et au discernement de cet appel dans la conduite de la vie chrétienne, sans pour autant remettre en cause la liberté de l’homme. Car cet appel n’est pas, comme une certaine mythologie ambiante le laisse parfois croire, une manifestation surnaturelle qui vient forcer la volonté de l’homme et le faire aller où il ne veut pas. Les nombreux écrits de Hans Urs von Balthasar ont su donner un éclairage un peu neuf sur cette conception de la vocation par le concept ignatien d’indifférence, entendu comme une école de disponibilité pour l’amour de Dieu quel que soit l’état choisi, et en même temps une école de contemplation, parce que contempler Dieu, c’est entrer en relation avec Celui qui nous appelle.

Saint Ignace et Balthasar

Balthasar a toujours considéré les Exercices comme étant d’abord une méthode d’élection, au cours de laquelle il a lui-même découvert sa propre vocation, événement qu’il narre dans une page restée célèbre :

Aujourd’hui encore, après 30 ans, je pourrais retrouver dans ce sentier perdu d’un bois, dans la Forêt Noire allemande, non loin de Bâle, l’arbre sous lequel je fus touché comme par un éclair subit. Ce qui se présenta alors à mon esprit, ce fut uniquement ceci : tu n’as rien à choisir, tu es appelé ; ce n’est pas toi qui servira, on se servira de toi ; tu n’as pas à faire de projets, tu n’es qu’une petite pierre dans une mosaïque déjà constituée d’avancePourquoi je me suis fait prêtre, Tournai, 1961..

Paradoxe d’un engagement radical qui semble être à première vue un abandon de toute volonté propre. Le paradoxe est fécond, il est à la base de la conception ignatienne de l’appel et de la disponibilité. Le préambule pour considérer les états présenté au début de la Seconde semaine le rappelle : il s’agit « tout en contemplant la vie [du Christ] » de « chercher et demander en quelle vie ou état Sa Divine Majesté veut se servir de nous » pour « arriver à la perfection en quelque état ou vie que Dieu Notre Seigneur nous donnera de choisir ». Balthasar n’a cessé de méditer ses pages dans de nombreux livres, il en a fait aussi la raison d’être de l’Institut séculier (communauté de vie consacrée dans le monde) qu’il fonda avec Adrienne von Speyr sous le nom de « Communauté St Jean »Cet article se fait l’écho des travaux récents du père Jacques Servais, s.j. sur la lecture par Balthasar de saint Ignace. A part son livre essentiel Christlicher Stand, qui ne traite pas seulement de saint Ignace, le théologien allemand ne fit jamais de synthèse. Les textes ont été réunis par J.Servais dans une anthologie, Une théologie des Exercices spirituels, Christus n°84, DDB, 1996. Il les commente avec une grande pertinence dans Théologie des Exercices spirituels, H.U. von Balthasar interprète saint Ignace, Culture et Vérité, Bruxelles, 1996..

La séparation des états

Selon Balthasar, la Genèse jette un regard pénétrant sur ce que fut l’état primordial de l’homme appelé à la relation avec Dieu dans un mystère d’épousailles avec la source de toute vie et de tout amour, où se rassemblaient mystérieusement les dimensions pour nous opposées que sont la pauvreté et la richesse, la virginité et la fécondité… « Résultat de la chute des premiers parents, la rupture de l’état primordial se marquera dans l’Église sous la forme de la séparation entre deux états de vie, l’état des commandements et l’état de la perfection évangélique, séparation qui trouve en réalité sa résolution eschatologique dans l’unique état (définitif) du Christ, un état supérieur qui réconcilie en lui lesdites dimensions antithétiques » écrit Jacques Servais en commentant Christlicher StandJ. Servais, op. cit., p.111.. Si l’on interprète dans cette perspective la séparation des états, l’élection chrétienne doit en retour se mettre au service de l’unité du Corps brisée par le péché originel, au service de la croissance de l’Église et de l’humanité. En effet, assumant cette séparation, le Christ la transfigure cependant par l’unité mystérieuse qu’il lui donne, lui qui a connu successivement l’état séculier et l’état appelé par Ignace « l’état des conseils » (la vie religieuse) sans pour autant être limité aucunement dans sa vie.

Pendant son chemin en ce monde, le Seigneur représente l’état séculier durant les trente premières années de sa vie […] L’état de Jésus pendant cette période est le modèle de l’état séculier, mais n’est pas l’état séculier lui-même. Car il n’est pas comme les autres hommes obligé par la nature d’être ce qu’il est, s’étant placé librement sous cette contrainte, il n’est pas issu d’un mariage naturel, il ne se soumet pas aux liens du mariage, caractéristiques de l’état séculier. Sa présence dans le monde est comme le voile de sa présence permanente dans le Père sans qu’on puisse dire que sa présence dans le monde soit à cause de cela en vérité un état choisi. […] Quand plus tard, au commencement de sa mission publique, il abandonne ce cadre, adopte une nouvelle forme de vie, fonde avec ses disciples une communauté nouvelle, il ne continue pas purement et simplement dans cette deuxième partie de sa vie ce qu’il a commencé dans la première, mais il marque, avec toute la rigueur voulue, la cassure qu’il y a entre les deux, et il met dans une lumière encore plus vive la singularité du premier état par le caractère tout autre du secondChristlicher Stand, p.155, cité dans l’anthologie de J.Servais p.142..

Le Seigneur au moment d’entrer dans son ministère public marque une rupture, délimite deux espaces distincts, tout en demeurant dans sa mission la source vers laquelle converge toute vocation. On voit d’emblée la nécessité de l’appel : si la vie chrétienne doit se mettre au service de l’unité du Corps, le Christ seul fait cette unité et rassemble ces membra disjecta ; c’est donc Lui le seul garant, c’est Lui qui vient imprimer sa marque et donner l’élan de cette marche.

Indifférence et liberté

C’est pourquoi il est nécessaire de nous rendre indifférents à toutes les choses créées, en tout ce qui est concédé à la liberté de notre libre-arbitre et ne lui est pas défendu… (Exercices spirituels, Servais p.151).

L’appel, selon l’intuition d’Ignace, va retentir au milieu de la contemplation de la vie du Christ faite dans l’indifférence, prête à tout accueillir, et conférera à chacun, en l’imprimant en lui par grâce, le genre de vie descendant d’en haut, où il peut, matériau entièrement malléable pour Dieu, répondre à sa volonté et la mener ainsi à la perfection de l’existence chrétienneLa Gloire et la Croix, Cerf/DDB, VII, p.160. (dans l’anthologie de J.Servais p.133)..

Balthasar insiste beaucoup sur le fait que saint Ignace requiert de celui qui pratique les Exercices l’indifférence. S’agit-il seulement de balancer également entre les deux états de vie qui s’offrent à l’homme, comme l’aiguille d’une balance lorsque les plateaux sont également chargés ? Comment alors pourrait s’exprimer le désir personnel de la rencontre avec Jésus, comment trouver dans cette apparente passivité la forme particulière que doit prendre dans une vie l’appel du Christ ? Or, cette indifférence requise est activeDe ce point de vue, saint Ignace reprend les mystiques rhénans qui insistent aussi sur l’indifférence (Gelassenheit) mais en s’en distinguant radicalement ; il ne s’agit nullement de rechercher un pur laisser-faire comme accomplissement de la vie : « l’abandon que les Rhénans placent à la fin se trouve chez Ignace au début : cette coopération de la créature se dépasse elle-même dans le processus central de l’élection » (La Gloire et la Croix, VII, p.161)., elle est l’approfondissement de la rencontre avec la personne du Sauveur, la découverte que notre centre est en Lui et non ailleurs ; elle devient le moment où peut croître et s’épanouir le désir ardent de Le connaître et de Le suivre. Cette pleine disponibilité oblige à comprendre qu’il n’y a pas les engagés et les autres, puisque chacun est appelé à remettre inconditionnellement sa vie entre les mains de Dieu, chacun est appelé à s’engager à la suite du Christ. C’est la forme concrète de cet engagement qui est simplement remise entre ses mains.

Cette attitude d’indifférence correspond à la rencontre de deux libertés, celle de l’homme et celle de Dieu. Mais dans l’appel à la sainteté que Dieu lance à l’homme, c’est la liberté infinie du Créateur qui a l’initiative de configurer la liberté de l’homme, puisque c’est Lui seul qui peut libérer l’homme de l’esclavage du péché. L’être humain se déploie en effet dans une tension entre fini et infini, il est « capax finiti et infiniti » mais cette soif d’un accomplissement au-delà de ses limites ne saurait le projeter dans un absolu qu’il construirait d’après ses propres forces, cette soif est inscrite dans sa condition de créature, elle est un don de Dieu qui nous a créés à son image. L’appel est donc différent en son fondement des projets que peut faire chacun en se déterminant seulement à partir de la dimension finie de sa liberté, sans en conclure pourtant que liberté finie et liberté infinie sont en conflit ; Dieu qui nous a créés permet que nos désirs profonds rencontrent Sa volonté. Cet abandon est certes un préalable au déchiffrement de la vocation à tel ou tel état de vie ; il apparaît également comme le fondement de l’existence chrétienne tout entière.

Élection

Il arrive pourtant un moment où il faut répondre, où il faut placer une bonne fois pour toute son être dans la dépendance de Dieu.

Peut-il y avoir à l’intérieur du temps fugitif un acte qui ramasse en un point notre temps tout entier, passé et avenir, et justement l’avenir incertain, l’offre comme un tout à Dieu dans son temps éternel et l’insère dans cette éternité ? […] Saint Ignace appelle cet acte electio, choix, élection et le décrit exactement comme la correspondance entre la volonté éternelle de Dieu sur ma vie personnelle et ma volonté de m’insérer librement dans cette volonté éternelleHomo creatus est, skizzen zur Theologie V, Johannes Verlag, 1986, p.49-50. (dans l’anthologie réunie par J.Servais p.158.).

Répondre et choisir. Cette disponibilité qui irrigue toute la vie se développe autour du choix d’un moment (la vocation au sens restreint). La liberté humaine ne saurait exister dans la pure virtualité, sans incarnation dans un engagement concret et limité. Le choix radical à opérer par le chrétien n’est donc jamais seulement l’annulation de certaines puissances de son être, ni même la mise à mort de certaines parties de nous-mêmes (un homme qui entre dans la vie religieuse renonce à toutes les femmes, un homme qui se marie renonce à toutes les femmes sauf une). Bien au contraire, la liberté s’accomplit parce qu’elle revêt une figure concrète« Si le sujet est ainsi dépouillé de toute forme propre, il peut se laisser remodeler, par la volonté infinie du Père, à l’image de son Fils, et recevoir une vie nouvelle qui, comme existence dans le Christ, est toujours une existence déterminée ». J.Servais, op. cit., p.339.. Ici, l’image du disciple remodelé par la volonté de Dieu rencontre l’une des intuitions profondes de Balthasar, qui fonde les développements de La Gloire et la Croix : la rencontre avec le Christ est rencontre d’une figure (Gestalt) qui s’est donnée à nous, qui s’impose avec une certaine évidence mais qui ne saurait être la somme de nos propres représentations. Cette forme concrète dans laquelle se manifeste la volonté de Dieu exprime aussi dans l’éclat qui la traverse sa toute-puissance, son absolue liberté de Créateur telle qu’elle excède toujours toute limitation. De même que le Christ est transparent à la volonté du Père, le disciple cherche analogiquement à devenir un transparent du Christ.

L’indifférence implique la contemplation du Christ qui appelle chaque homme

Les Exercices de saint Ignace sont une école de prière. Celle-ci y est vue comme une relation dynamique avec le Christ et non comme la représentation d’un objet mis à distance, que nous pourrions analyser selon un ordre purement rationnel et discursif. Ainsi la célèbre application des sens où le retraitant tente de se représenter par ses « sens » la scène qu’il médite doit s’entendre à la fois comme une manière de laisser toutes les dimensions de notre être (y compris l’imagination et l’affectivité) être saisis par le Christ – seul vrai recours face à la reconnaissance de notre péché – et comme une manière de nous faire « participer » à la scène évangélique, comme on pourrait participer à un drame. La métaphore théâtrale n’est pas ici sans intérêt : si nous devenons presque un « personnage » du drame, c’est que nous avons un « rôle » à y jouer. Jouer un rôle, n’est-ce pas accepter librement de mettre ses propres qualités au service de quelque chose d’autre, d’une figure qui est à la fois nous-même et qui dépasse ce que nous pouvions prévoir de nous ? La mission a quelque chose d’un rôle à jouer, d’un rôle débarrassé de toute aliénation et du seul plaisir esthétiqueCette capacité de l’expérience théâtrale à nous dire quelque chose de la mission est une autre idée force de Balthasar, qu’il développe dans le second volume de sa trilogie, La Dramatique divine. Parlant du théâtre baroque, il écrit ailleurs que l’homme y « joue le rôle qui lui est confié dans le ‘costume’ qui lui est prêté, et actualise, re-présente ainsi une partie du savoir éternel ». (La Gloire et la Croix, VII, p.163).. On peut penser ici à la réflexion célèbre du curé de Torcy dans Le journal d’un curé de campagne qui suggère que chacun de nous a un lien intime avec un épisode évangélique où il a sa place.

J’ai beaucoup réfléchi à la vocation. Nous sommes tous appelés, soit, seulement pas de la même manière. Et, pour simplifier les choses, je commence par essayer de replacer chacun de nous à sa vraie place, dans l’Évangile. Oh ! bien sûr, ça nous rajeunit de deux mille ans et après ! Le temps n’est rien pour le bon Dieu, son regard passe au travers. Je me dis que bien avant notre naissance – pour parler le langage humain – Notre-Seigneur nous a rencontrés quelque part, à Bethléem, à Nazareth, sur les routes de Galilée, que sais-je ? Un jour entre les jours, ses yeux se sont fixés sur nous, et selon le lieu, l’heure, la conjoncture, notre vocation a pris son caractère particulier. Oh ! je ne te donne pas ça pour de la théologie ! Enfin, je pense, j’imagine, je rêve, quoi !Le journal d’un curé de campagne, Presses Pocket, p.221. Le curé de campagne découvre alors qu’il s’est toujours vu participant à la sainte Agonie, comme un apôtre que le Christ venait réveiller de son sommeil.

Si la contemplation nous fait entrer dans une relation vivante, un dialogue d’amour, elle nous oblige aussi à répondre aux sollicitations de l’époux, à entendre sa parole brûlante qui nous appelle à sortir de notre torpeur, qui nous répète d’une manière chaque fois différente « suis-moi » L’idée d’appel a parfois été galvaudée pour devenir le mode selon lequel Dieu transmet ses messages à travers une multitude de signes cryptés. Pour saint Ignace comme pour Balthasar, il est l’école fondamentale de l’abandon de soi, le moment où notre être profond peut vraiment participer à la vie du Christ :

L’appel n’est pas seulement un présupposé qui fonde l’état chrétien, il est, au sens fort, l’essence de l’état ou vie chrétienne. Le lieu où demeurait le Christ, c’était la volonté du Père, le lieu du chrétien, c’est de demeurer dans la volonté du Père que la parole de vérité du Fils et son interpellation manifestent à tout moment et une nouvelle fois. Ce lieu est pour le Christ comme pour le chrétien ce qui fonde à la fois son état et sa vie ; vivre signifie être établi dans la volonté du Père.Christlicher Stand (en français, Les états de vie du chrétien), 2e édition, p.317. Cité par J.Servais, op. cit., p.179.

Comme on le voit à travers ces aperçus trop brefs, Balthasar tente de fonder la spiritualité ignatienne sur une réflexion théologique et métaphysique autour de la nécessaire disponibilité de l’homme. L’incomplétude de l’être attend d’être modelée par la grâce. Il existe ainsi une vraie cohérence entre la conception de l’appel au sens restrictif (qui commande le choix de l’état de vie) et de l’appel comme fondement de l’état chrétien (Dieu nous a aimés le premier). Le second commande le premier ; sans affirmer d’abord cette relation profonde entre l’homme et Dieu, tout conseil sur la vocation risque de tourner courtNous n’avons pas voulu discuter ici une idée traditionnelle de la spiritualité jésuite, maintenue par Balthasar : la distinction entre l’appel général et l’appel particulier. Pour Balthasar, le discernement d’une vocation à la vie séculière se définit négativement : c’est le fait de ne pas avoir reçu d’appel particulier : « aucun chrétien, parlant de lui-même, s’il a l’esprit sain et n’a pas été faussé par des préjugés, ne dira jamais qu’il a choisi le mariage en raison d’un choix divin, d’un choix qu’on pourrait comparer au choix et à l’appel que reconnaît en lui ou éprouve celui qui est appelé au sacerdoce ou à la suite personnelle du Christ dans l’état des conseils » (cité dans l’anthologie de J. Servais, p.145).. L’être s’accomplit à mesure que son désir de Dieu prend un visage précis, une forme qui est non forgée de toute pièce par le moi mais donnée puis assumée par l’homme qui la fait sienne comme il s’approprie l’amour que Dieu lui donne pour aimer en retour.

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