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N° 79 · déc. 98-janv. 99.

Il n’est pas révolu le temps de Geneviève


Ce n’est peut-être pas un hasard si une des définitions les plus complètes que donne l’Église de la vie consacrée se trouve dans le très juridique Code de Droit Canon (CDC).

La vie consacrée par la profession des conseils évangéliques est la forme de vie stable par laquelle des fidèles, suivant le Christ de plus près, sous l’action de l’Esprit Saint, de sonnent totalement à Dieu aimé par-dessus tout, pour que dédiés à un titre nouveau et particulier pour l’honneur de Dieu, pour la construction de l’Église et le salut du monde, ils parviennent à la perfection de la charité dans le service du Royaume de Dieu, et, devenus si lumineux dans l’Église, ils annoncent déjà la gloire céleste. (can. 573, §1)

Le CDC précise par ailleurs, dans sa définition des membres du peuple de Dieu (can. 207) :

Par institution divine, il y a dans l’Église, parmi les fidèles, les ministres sacrés qui en droit sont appelés clercs, et les autres sont appelés laïcs. (§1)

Il existe des fidèles appartenant à l’une et à l’autre catégorie qui sont consacrés à Dieu, à leur manière particulière, par la profession des conseils évangéliques, au moyen de vœux ou d’autres liens sacrés reconnus et approuvés par l’Église et qui concourent à la mission salvifique de l’Église ; leur état, même s’il ne concerne pas la structure hiérarchique de l’Église, appartient cependant à sa vie et à sa sainteté. (§2)

Inutile de paraphraser ces textes. Il convient de les relire, d’y trouver campés le décor et le fondement d’un état de vie dont on voudrait simplement ici souligner quelques paradoxales beautés.

Etre dédié pour se donner

L’état de vie consacrée se définit d’abord et avant tout par la profession des conseils évangéliques (pauvreté, chasteté, obéissance). Il s’agit là d’une démarche personnelle et libre. « C’est un sacrifice volontaire, une oblation spontanée. Aucune loi, aucune nécessité, aucun précepte n’y oblige », dit Aelred de Rielvaux en parlant précisément de l’appel à la vie solitaire des recluses (La vie de recluse, SC 76, n.14, p.81).

Incluse en germe dans la consécration baptismale, la profession religieuse constitue pour la personne qui s’y engage le moyen particulier utilisé par Dieu pour la mettre à part pour son service. Cette mise à part (un des sens du mot consécration, avec l’envahissement par Dieu et l’immolation), est partagée par les clercs : « consacré à Dieu à un titre nouveau par la réception du sacrement de l’Ordre » (CDC can. 276, §1), sans oublier les époux chrétiens : « fortifiés et comme consacrés pour les devoirs et la dignité de leur état » (CDC can. 1134). Le moyen est différent (profession, ordre, mariage), le but est le même.

L’homme s’engage et Dieu met à part, la personne s’avance dans la grandeur de sa liberté et Dieu se la réserve, sous une forme ou sous une autre. Il reste dans l’être consacré quelque chose d’éminemment ‘passif’, livré au bon vouloir de Dieu. De cela, il devra se souvenir quand son chemin semblera s’écarter de ce qu’il avait entrevu au départ. Si véritablement «tous ses membres sont consacrés à Dieu, incorporés au Christ, dédiés à l’Esprit Saint » (Aelred de Rielvaux, op. cit. p.85), s’ils appartiennent exclusivement à Dieu en tout ce qui les concerne, dans son corps, son esprit, ses activités, ses relations, son travail professionnel et apostolique, sa famille, etc…, en vérité il ne s’appartient plus. Il s’est librement proposé et Dieu a disposé et continue à disposer. Car le oui initial devra passer par bien des ‘oui’ pour que toute sa vie soit véritablement et petit à petit consacrée. Nous entrons ici dans un deuxième paradoxe.

Voix intime et voix de l’Église

Il importe de garder au désir intime de consécration au Christ son caractère primesautier. L’histoire des saint(e)s est pleine de ces donations précoces où le confesseur, l’abbé, la supérieure, ne font qu’aider à exprimer et authentifier ce qui depuis longtemps brûlait le cœur de l’intéressé(e).

Le cas de la petite Geneviève, discernée par saint Germain d’Auxerre (Vème siècle), est prototypique. A l’évêque, si elle veut se consacrer au Christ, elle répond : « Soyez béni, mon père, de me demander ce que précisément je désire de tout mon cœur. »

Pas de limite d’âge ou de condition pour entendre l’appel, ni même de pleine ‘santé mentale’ (cf. les Petites sœurs disciples de l’Agneau qui nous disent : « trisomiques et consacrées, dans l’Eglise, c’est possible », Lettre aux amis de l’Arche, mai 1999). La petite dona Casilda, fiancée à 12 ans, nous est décrite par Thérèse d’Avila (Livre des fondations, chap. X-XI) : s’apercevant de sa moindre ferveur à réciter le chapelet et craignant dès lors pour son salut (!), elle s’enfuit et brave toutes les convenances, même l’ordre du roi, et entre finalement au Carmel.

L’appel peut prendre une forme déroutante et devra être éprouvé. Mais il s’impose de façon intime à l’intéressé(e), c’est un appel souverain, doux et impérieux. Il précède toutes les formes de réponses qu’on pourra lui donner.

Témoin la petite Jenny-Cécile Bruyère, future fondatrice avec Dom Guéranger de l’abbaye Sainte Cécile de Solesmes. A 13 ans, elle qui éprouve de grandes difficultés à s’ouvrir à son confesseur, avoue à l’abbé bénédictin qui la suit, que depuis sa plus tendre enfance, elle désire n’appartenir qu’à Dieu seul. Sans attendre, il s’appuiera sur cette aspiration à la chasteté pour la faire progresser vers les voies divines.

Pourtant, si le discernement opéré par le conseiller spirituel est souvent découverte d’un appel déjà présent en dehors de toute juridiction, la croissance de la réponse supposera un suivi. En raison des combats, d’abord, qui peuvent accompagner la réponse à l’appel entendu. En raison des illusions toujours possibles. Et surtout en raison de la multiplicité des ‘oui’ à donner pour correspondre au oui initial. Le lendemain de la rencontre célèbre entre Germain et Geneviève, l’évêque prend à cœur d’éprouver celle-ci. Il lui demande si elle est toujours d’accord, lui remet une croix et l’avertit : « Si l’attrait des beautés terrestres venait à dominer ton cœur, tu perdrais bientôt ta parure céleste qui doit être éternelle. »

La petite dona Casilda, elle, sera éprouvée en étant plusieurs fois renvoyée dans sa famille avant d’être définitivement admise au Carmel à l’issue d’une ultime fuite.

Quant à Cécile Bruyère, elle attendra trois ans avant que Dom Guéranger ne lui fasse prononcer à 16 ans son premier vœu de chasteté, donnant ainsi une forme encore très privée à son désir de consécration. Elle devra attendre encore plusieurs années avant de mener une vie bénédictine régulière, sans parler des épreuves de son abbatiat. Pourtant, elle peut dire : « Tout était consommé » (Dom Oury, Lumière et force, Mme Cécile Bruyère, Solesmes, 1997).

L’Église, en sa sagesse, n’a pas fait de la profession religieuse un sacrement. La profession n’est pas ordination. Elle reste d’abord quelque chose d’intime. Pourtant, si l’Église a institué un rite et parle de vœu ou de lien reconnu par elle, n’est-ce pas en vue de se porter garante et donc vérificatrice d’un bien très précieux ?

Dans son Dictionnaire des ordres religieux, dom Oury exprime lui aussi ce paradoxe en rapprochant le caractère intime de l’expression publique :

Cette consécration est une réponse à un appel divin ; à une vie de plus grande intimité. ‘Cette consécration sera d’autant plus parfaite que des liens plus fermes et plus stables reproduisent davantage l’image du Christ uni à l’Église son épouse par un lien indissoluble’ (p.85 ; citation de Lumen Gentium, 44).

Quelle stabilité dans un monde instable ?

Dans un monde par définition instable, « car elle passe, la figure de ce monde », l’ÉEglise s’attache à constituer pour les consacrés et à leur recommander un état de vie stable. Le terme revient trois fois dans les trois premiers paragraphes du chapitre consacré par la constitution Lumen Gentium aux religieux. Avec la tradition monastique, elle sait le danger du moine gyrovague, attaché aux illusions de sa volonté propre, errant entre les monastères sans s’attacher nulle part. Depuis Gethsémani, elle entend la voix du Christ : « Demeurez ici et veillez avec moi ». Depuis les moines du désert, elle sait le prix ascétique de l’attachement à la cellule, comme au lieu de la rencontre avec Dieu seul. Avec saint Benoît, elle offre aux moines un propos de stabilité.

En même temps, on la sait audacieuse, apprenant à suivre le Christ en une vie sans lieu où reposer sa tête, l’écoutant dire à ses Apôtres : « je vous ai établis afin que vous alliez », envoyant, dans les époques les plus troublées de son histoire, des consacrés en mission aux quatre coins du monde, permettant des formes de vie où « votre cloître sera la rue et les chambres des pauvres » (saint Vincent de Paul), où la clôture, pour cause de troubles révolutionnaires, se fera tout intérieure (fondations du P. de Clorivière).

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la vie consacrée que d’être ainsi à la fois stable et instable, enracinée et prête à toutes les audaces. La stabilité dans une communauté est le lieu où s’exerce l’attachement à Jésus seul : le cadre qu’elle propose doit permettre à la personne de s’enraciner toujours plus en Dieu, de s’établir en lui. Tel est le seul et unique but poursuivi. En même temps, le vocabulaire du mouvement est très présent, tant dans la règle de saint Benoît que dans les textes du magistère traitant des religieux. C’est que ce cadre assurant la stabilité intérieure permet une étonnante disponibilité, dans le cadre toujours plus vaste d’une volonté de Dieu sans cesse en action et dans la perspective de la cité céleste, seule demeure de l’âme. L’âme qui, dans le cadre de l’Eglise diocésaine ou d’une communauté religieuse, met au ciel sa demeure, pourra être envoyée partout où on l’enverra, pourra « suivre l’Agneau partout où il va », comme les vierges de l’Apocalypse.

En effet, le peuple de Dieu ne possède pas ici de demeure permanente, mais chemine, en quête de la cité future ; l’état religieux, qui rend ses adeptes plus libres à l’égard des soucis terrestres, manifeste donc davantage à tous les croyants les biens célestes déjà présents en ce monde, témoigne plus éloquemment de la vie nouvelle et éternelle acquise par la Rédemption du Christ et annonce avec plus de force la future résurrection et la gloire du Royaume céleste. (Lumen Gentium, n. 44)

Il nous semble que le dynamisme de ces trois paradoxes peut permettre à la vie consacrée d’affronter les défis de notre temps. L’être mis à part et consacré qui se donne librement, qui sait encore entendre la voix du maître intérieur à travers la voix de l’Église, qui trouve la stabilité intérieure malgré toutes les instabilités, saura proposer au milieu de toutes les tentations d’incertitudes personnelles et sociales, toutes les difficultés ecclésiales, tous les dangers d’une société ravagée, une vie qui éclaire à nouveau le mystère de l’homme. Car il n’est pas révolu le temps de Geneviève, qui, en des temps troublés, put faire briller le mystère du Christ, époux de l’âme.

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