← Rechercher dans les archives
N° 79 · déc. 98-janv. 99.
Libres propos sur le manque de prêtres
Que faire ? La question de Lénine revient sans cesse, car un spectre hante la France, hante l’Europe, hante l’Occident : celui de la disparition des prêtres diocésains. Les prêtres meurent et ne sont pas remplacés – car la discipline ecclésiastique est ce qu’elle est, et les conciles du Latran sont passés par là.
Tout a été dit, ou presque, sur cette évolution préoccupante, grave, dramatique, terrible, affolante – vitale en un mot. Tout a été dit sur les conditions sociologiques qui peuvent expliquer ce déclin qui semble inéluctable des clercs. Les évêques de France se sont même saisis, une fois de plus, une fois encore, de la question, lors de l’Assemblée de Lourdes« La vocation des prêtres diocésains (CEMIOR) », À la veille de l’an 2000. Lourdes 1998. Assemblée plénière des évêques de France., Paris, Centurion/Cerf/Fleurus-Mame, 1999, pp. 111-145.. Le débat s’est ouvert, depuis longtemps, sur les voies à suivre pour remédier à cet état de choses pour le moins chagrinant. Moult solutions ont été et sont encore proposées, parmi lesquelles peuvent être relevées, notamment, l’appel renouvelé et de plus en plus fréquent, de la part d’évêques, de prêtres et de synodes diocésains, à l’abandon du célibat ecclésiastique et à l’ordination d’hommes mariés.
Pour la première solution, on pourra remarquer avec perfidie et sans charité pour nos frères protestants séparés (car ils sont, dans un monde occidental qui n’a pris conscience de l’Église orientale que depuis les effets de la Révolution russe, le référent implicite), que la possibilité offerte aux pasteurs de pouvoir assumer d’une manière visible leur sponsalité est loin d’assurer un nombre de ministres suffisants. Quant à la seconde, pour être crédible, elle supposerait pour le moins et en préalable – les questions théologiques et spirituelles étant mises de côté – que le salaire presbytéral connût une croissance plus que positive – à moins que l’on ne pousse à tout crin les femmes au travail, ce qui irait quelque peu à l’encontre des discours alarmistes sur la décomposition de la société liée à une dissolution des familles et de la transmission des valeurs dans laquelle le travail féminin est souvent incriminé –, alors que les finances actuelles de l’Église en France ne semblent pas être à même de le permettre – les fidèles sont-ils d’ailleurs prêts à augmenter leur obole dans la mesure nécessaire ?
Ce n’est pas vers ces solutions que l’on se dirigera ici. L’on n’entend même pas traiter le problème dans sa globalité et sa complexité. Simplement, il est quelques remarques qui, depuis quelque temps qu’elles nous trottent dans la tête, aimeraient galoper au grand jour. La bride leur est donc lâchée.
Le cléricalisme, voilà l’ennemi !
La lecture d’un quelconque ordo d’un diocèse quelconque – non pas que le diocèse soit une réalité quelconque, on l’aura compris, mais c’est au hasard que l’on fait le choix – laisse apparaître deux phénomènes intrigants.
Tout d’abord, l’Église de France est devenu une machine bureaucratique. Elle l’était déjà, à un niveau diocésain, il n’y a pas de doute là dessus. Mais elle l’est désormais à un niveau national. Un certains nombre d’organisations à responsabilité variable se sont constituées depuis le milieu du XXe siècle, afin tout à la fois de traiter à un degré national des questions qui avaient une importance nationale, et de mobiliser dans l’ordre et partout toutes les forces catholiques françaises pour une rechristianisation conquérante. Nul autre phénomène, à l’exception du nombre des discours, des allocutions, des messages, des audiences, et j’en passe, papaux, n’exprime aussi bien l’intégralisme foncier du catholicisme dans la société contemporaine. Il faut mettre toute la religion dans toute la vie, et donc constituer un organisme ecclésial spécialement chargé de chaque domaine de la vie, voire de chaque catégorie sociale (de l’agriculture au cinéma en passant par le monde ouvrier et les sages-femmes). Certes, des préférences sont visibles, encore aujourd’hui, traductions de strates historiques successives empilées les unes sur les autres, alors que la réalité qu’elles assumaient a parfois disparu : l’enseignement (le gros morceau), le monde rural et le monde ouvrier.
Ensuite, et c’est le second phénomène, ces instances nationales, qui ont leur répondant diocésain, ont la particularité d’être marquées par un degré de cléricalisation relativement important. Certes, des laïcs apparaissent, mais encore en petit nombre. Une solution ne serait-elle donc pas la décléricalisation de ces organismes, pour autant que cela soit possible ? L’on sait suffisamment que la hiérarchie a le dernier mot, même si c’est parfois difficile de nos jours, pour n’avoir pas besoin de placer un clerc à chaque niveau de responsabilité, pour n’avoir pas à verrouiller chaque poste de commandement. Je ne me leurre pas d’ailleurs. Il ne s’agit pas simplement d’une méfiance cléricale à l’égard des laïcs. Il est aussi beaucoup plus facile à un évêque – ou à un groupe agissant au nom de l’évêque – de mettre à l’écart un clerc récalcitrant. L’exercice de l’obéissance est une valeur fort bien attestée dans le catholicisme, et spécialement dans le cas des prêtres qui promettent obéissance à leur évêque.
Certes, des problèmes d’ordre juridique pourraient se poser. Un évêque aurait beau mander un laïc pour exercer une responsabilité (il s’agirait donc d’une mission, au sens ecclésial du terme), ne recruter que des catholiques à des postes de responsabilité pourrait passer pour une discrimination à l’embauche. Il ne serait de plus pas aussi facile de licencier un laïc pour faute ou désobéissance du point de vue catholique, ou attitude incompatible avec le catholicisme. Saint Nicolas du Chardonnet en a fait l’expérience amère avec son sacristain homosexuel… Quoiqu’il en soit, la question ne vaudrait-elle pas la peine d’être étudiée ? Elle est utilisée de manière croissante – mais pour des activités pastorales essentiellement. Après tout, est-il nécessaire que les archivistes, pour prendre l’exemple de cette noble et nécessaire fonction, soient des prêtres ? Est-il nécessaire que les avocats à l’officialité soient des prêtres ? Cela libérerait un certain nombre de prêtres de tâches administratives au profit de tâches apostoliques (célébrations de messes, distributions des sacrements, prédications de retraites, préparations au mariage, etc.) – et l’on a la faiblesse de penser qu’un tel contact plus accentué avec la réalité ne serait pas spirituellement et psychologiquement mauvais pour le personnel ainsi restitué à sa fonction première.
Une retraite utile
Hormis ce point, il en est un second qu’il faut aborder. Les prêtres, non contents de diminuer en quantité, vieillissent. On aura donc tout vu, mais ils n’y peuvent rien. Or, qui dit vieillard, dit usé, fatigué, exténué, et donc retraite. Pas encore à 60 ans, mais à 70, sans difficulté. Pour les évêques, cela peut attendre 75 ans – les mauvaises langues estiment que l’on renonce difficilement au pouvoir, les plus théologiens font remarquer qu’à l’origine un évêque épousait son Église, et que seule la mort peut rompre un mariage. Après cet âge là donc, en maison de repos, et sans fonction, même d’appoint souvent – si ce n’est, dans le cas des évêques, pour faire du décorum dans les cérémonies de curés ou de laïcs fanatiques de liturgies compliquées et pontificales, ou obsédés par le tape à l’œil. Et quant on connaît la pyramide des âges du clergé diocésain français, cela doit en faire un certain nombre, de prêtres, qui servent à peu de choses.
Est-ce bien utile ? Est-il bien utile de mettre ainsi au rancard toute une population dont il semble que l’on ait besoin, si la situation est telle qu’on le dit, si l’on manque de prêtres pour célébrer les messes au point que l’on soit obligé de regrouper des paroisses ? Bernanos serait sans doute terrifié de voir que la paroisse morte existe désormais, et pas seulement dans un sens spirituel. Est-ce bien nécessaire de mettre d’office des prêtres à la retraite, sans leur demander leur avis, est-ce bien nécessaire de refuser à des prêtres retraités qui le proposent spontanément, de dire une messe dominicale et de confesser ? Ne pourrait-on donc solliciter ces prêtres, sans les exténuer certes, mais en leur demandant ce que leurs forces permettent et ce que la situation exige ? Après tout, si la santé du troisième âge s’est améliorée, pourquoi pas celle des prêtres ? Ne font-ils pas partie, eux aussi, ceux qui ont soixante-dix ans, de cette génération qui a profité à plein du progrès technique et de l’essor du confort des années 1950 ? Ne sont-ils pas moins usés que leurs confrères de la génération précédente – dont des spécimens plus qu’âgés sont encore en vie, car la cléricature semble être un état qui favorise l’accès à un âge canonique – ? La situation n’impose-t-elle pas l’héroïsme, ce pas vers la sainteté ? Franz Stock n’est-il pas mort à la tâche ?
L’on sait que la pratique dominicale diminue avec la distance à effectuer pour se rendre à l’office. Plus l’on est proche d’une église où se célèbre une messe tous les dimanches, plus l’on va à la messe. La pratique est fonction de la distance. C’est étrange, pour une population qui, dans le monde rural, fait ses courses hebdomadaires au supermarché distant d’une dizaine de kilomètres, mais c’est ainsi. C’est pour cela que le cardinal Lustiger semble pris d’une frénésie de construction d’églises dans Paris – car la règle vaut souvent aussi en ville. Dans ces conditions, pourquoi ne pas mettre en place, avec l’aide de laïcs généreux et motorisés, un service de dessertes des églises ? Les prêtres âgés et retraités encore valides seraient conduits dans les paroisses où leurs services sont nécessaires et où la célébration dominicale a disparu. Certes, le spectacle y pourrait perdre, la messe manquer de « dignité », l’ensemble ne pas être attrayant pour les « jeunes ». Mais il serait peut-être bon d’essayer, au moins. Et les jeunes pourraient s’occuper de la liturgie, plutôt que de laisser l’affaire entre les mains de spécialistes du jeunisme, qui, en voulant faire jeune à tout crin, tombent à côté.
Voici donc deux solutions, qui ne sont sans doute pas la panacée, enrobées dans quelques remarques peu amènes. La seconde d’entre elles a le mérite d’être simple. Quant à la première, elle permettrait d’avancer dans la voie de la débureaucratisation cléricale, et de clarifier le rôle des prêtres – d’abord des médiateurs du Christ, une des expressions privilégiées de la sacramentalité de l’Église, avant que d’être des administrateurs d’un « machin ».
Dans le même numéro
- Éditorial La Vocation et les vocationsGITTON Michel (P.)
- Balthasar à l’école de saint IgnaceBOURGEOIS Christophe
- Prédestiné à une vocation ?AIRIAU Paul
- Le sens de la vocation dans l’Ancien TestamentSTIKER-METRAL Charles-Olivier
- Il n’est pas révolu le temps de GenevièveO’CONNELL Marie-Ange
- Sacerdos in aeternum : une questionGITTON Michel (P.)
- ÉditorialGITTON Michel (P.)
