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N° 79 · déc. 98-janv. 99.

Prédestiné à une vocation ?


S’il est un sujet délicat à traiter, c’est bien celui de l’éventuelle prédestination à une vocation. Une idée courante demeure encore présente dans les mentalités catholiques : Dieu a décidé depuis toujours de la destinée de chacun et de l’état dans lequel il doit s’établir. Pour faire bref, les voies de la sainteté sont prédéterminées à l’avance. Cette idée était déjà présente au début du XXe siècle, et l’on a beau eu lutter contre ellePar exemple H. Le Floch, Les Élites sociales et le sacerdoce, préface du cardinal Louis Billot, Paris, Pierre Téqui, 1916, ch. 3., elle demeure. Il est donc souverainement important de discerner, par une voie ou une autre, la vocation assignée : bonheur et sainteté en dépendent.

Certes, c’est sans doute une peu caricaturer que de présenter ainsi une telle position. Mais il n’est pas inutile de forcer le trait, pour essayer de penser droitement – contre, bien sûr.

Dieu et la liberté

Le premier point à éclaircir est simple – si l’on peut dire. Quels sont les rapports entre ma liberté et Dieu ? Non pas que l’on veuille ici traiter de l’ensemble de cette vaste question. L’on voudrait simplement avancer quelques convictions fortes qui permettront ultérieurement de mettre un peu de clarté et de respiration spirituelle là où elles sont toujours nécessaire.

Nous vivons dans le temps, sommes des créatures et ne savons pas ce que sera notre à-venir. Constatation banale. Dieu ne vit pas dans le temps, est Créateur et omniscient. Constatation tout aussi banale. Mais comment concilier ces deux réalités ? Dieu sait-il donc depuis toujours ce qui va m’arriver ? On retrouve ici la question de la prédestination : mon destin est-il fixé d’avance par Dieu – et si oui, il me faut donc y correspondre. Il paraît difficile, pour résoudre la question, de rejeter l’omniscience divine : ce serait nier sa divinité. On peut retenir une approche qui concerne la destinée finale (béatitude ou damnation) en distinguant entre connaissance et volonté. Dieu connaît certes ma destinée – sauvé ou perdu – , ce qui ne veut pas dire qu’il veut qu’elle se réalise dans le cas de la damnation. Il laisse les libertés créées se déployer dans leur réalité propre, en percevant les conséquences sans les vouloir lorsqu’elles conduisent à l’enfer.

Il est cependant sans doute plus intéressant de prendre les choses par un autre angle qui évite ce problème. Rappelons d’abord que Dieu transcende le temps. Sa prescience et la prédestination ne se situent pas en relation d’antériorité avec le temps, mais plutôt en relation de « surplomb », si l’on peut dire. Ce qui compte pour Lui, c’est ma sainteté, et rien d’autre – c’est à dire ma divinisation, mon incorporation au Fils, ma filiation dans le Corps de l’Église. Peu importe, à la limite, les modalités existentielles (célibat, célibat consacré, mariage) de cette divinisation, pourvu que le but soit atteint. Telle est ma vocation, et il n’en est pas d’autre : Dieu m’appelle au salut – et pas à un état. Cela suppose bien entendu de considérer que Dieu ne s’intéresse qu’à mon présent, qu’à ce que je suis actuellement. C’est en effet aujourd’hui et maintenant que se joue mon salut et que se réalise ma filiation. « Rien que pour aujourd’hui », disait sainte Thérèse de Lisieux : aimer Dieu rien qu’aujourd’hui, sans me soucier de ce que sera demain, pour m’offrir à lui dès aujourd’huiSainte Thérèse de Lisieux, « Mon chant d’aujourd’hui », poème du 01/06/1894, Poésies, Paris, Les Éditions du Cerf, DDB.. Mais cela correspond au fait qu’Il est notre créateur aujourd’hui et tous les jours, toutes les heures, toutes les pico de picosecondes qu’il fait, qu’Il est source de notre être, source contemporaine de ce être, nous voulant fidèles à son dessein créateurRemarques denses et fructueuses de L. Bouyer, Dictionnaire théologique, Paris, Desclée, nvlle éd. revue et mise à jour, 1990, articles « Prescience », « Prédestination », « Providence » (pp. 276-279, 286-287)..

Il faut ainsi reconsidérer la manière dont Dieu nous veut et entend nous atteindre. Ce qui se passe dans la liturgie eucharistique en est la meilleure manière – et c’est ce qu’on a essayé de faire ci-dessus. Cette réalité sacrée est tout à la fois suspension de notre temporalité, avènement dans notre temps de l’actualité du salut, saisie de notre être par la divinisation. Le saint triduum est en effet le centre du temps, ce temps éternellement rendu présent dans la liturgie eucharistique qui structure désormais tout le temps en pouvant l’investir – ou plus précisément, assomption de notre temporalité dans le présent de l’amour divin.

Ce que Dieu considère donc, c’est la mesure dans laquelle nos actes présents réalisent notre sanctification. Il nous faut donc exercer notre liberté, c’est à dire nous orienter vers le bien suprême, vers notre fin. Notre vocation, c’est donc, finalement, dans cette perspective, ce que nous faisons concrètement, les choix que nous posons, et qui nous orientent ou nous maintiennent dans un sens ou un autre, dans un état ou un autre. Et lorsque nous sommes engagés de manière stable dans un état (mariage, célibat consacré), alors nous réalisons dans cet état notre vocation, qui est la sainteté – et donc, notre vocation, au sens de l’état qu’il nous faut atteindre, correspond à ce que nous vivons et à notre vocation à la sainteté.

Objectivité et subjectivité

Une objection peut surgir : cette identification d’un état avec la vocation à la sainteté peut relever de la pure subjectivité, et produire de graves effets spirituels. Il est donc nécessaire de préciser un peu.

Le choix d’un état sera toujours compris entre un pôle objectif et un pôle subjectif. Mais tous deux seront toujours présents, d’une manière ou d’une autre, même sous une forme minime. Ainsi, dans le sacerdoce, l’appel intérieurement ressenti est ratifié par l’appel public de l’Église et l’ordination. Dans le mariage, l’amour des fiancés est publiquement assumé par l’échange des consentements devant l’Église. Dans ces deux cas, le pôle objectif est le sacrement, l’acte sacramentel en tant que telSont bien entendus considérés ici les cas « normaux », où le sacrement est indubitablement valide, sans que l’on ait de questions à se poser.. Pour les autres formes de célibat consacré, la ratification de l’Église se manifeste aussi : l’on n’a pas pour rien inventé une cérémonie des vœux publics. Et les vœux privés dans lesquels n’interviennent sur le moment aucune autorité ecclésiale peuvent être levés par l’évêque : ils n’engagent pas l’être comme le fait le sacrementIl en va de même pour les vœux religieux publics..

Il est même possible d’inverser l’approche : plutôt que de la subjectivité ratifiée par l’objectivité, on peut partir de l’objectivité ratifiée par la subjectivité. Le cas de saint Ambroise est ici plus qu’exemplaire. Il refuse avec force son élection au siège de Milan, alors qu’il n’est même pas baptisé, bien qu’il eût été élevé dans la foi chrétienne. Mais il s’est finalement laissé sacrer, après avoir reçu l’autorisation de l’empereur. L’objectivité de sa vocation sacerdotale et épiscopale est donc plus qu’absolue. L’on ne peut dire que cela a posé des problèmes ultérieurs pour la réalisation de sa sainteté…Certes, il était évêque, et l’on a longtemps canonisé les évêques comme d’autres font des bulles… Mais enfin, sa vie laisse quand même deviner qu’il le fut réellement. On pourrait d’ailleurs faire les mêmes remarques à propos de saint Germain d’Auxerre, qui, élu par surprise, et après l’accord de l’empereur, connaît une conversion monastique. Il serait possible de prendre aussi comme illustration cette anecdote rapportée à propos d’un actuel évêque maronite au Liban : lorsqu’il lui faut un prêtre pour un village, il y arrive, rassemble les hommes, choisit celui qui sait bien chanter et a bonne réputation, et l’ordonne illico. Il est difficile de faire plus objectif…

Bref, l’alliance entre l’objectivité et la subjectivité existe toujours. Notre volonté s’exprime et nous implique, nous établit dans un état particulier, mais elle rencontre toujours une ratification ecclésiale quelle qu’elle soit.

Révision de vie, encore et toujours

Pour appuyer plus solidement encore ces idées, il est utile de considérer enfin une attitude typiquement chrétienne car hérité de la pratique juive : la relecture de son passé.

La Bible dans son entier, y compris le Nouveau Testament, peut être considérée comme une relecture de l’histoire qui lui donne son véritable sens et sa vraie objectivité en discernant l’action de Dieu dans cette histoire, et la correspondance à sa volonté, c’est à dire la sanctification. Or, cette pratique de relecture, où l’on discerne dans le chemin parcouru, parfois de manière erratique, l’histoire de sa relation avec Dieu, illustrée par exemple dans les Confessions de saint Augustin ou les Manuscrits autobiographiques de sainte Thérèse de Lisieux, manifeste combien Dieu ne considère que notre présent et n’attend que notre sainteté.

Mais Il a beau ne considérer que notre sainteté, Il n’est pas passif, Celui qui nous veut saint. Il s’agit d’une relation, avec deux partenaires, qui prennent chacun des initiatives. Dieu intervient, réellement, concrètement. Et ces interventions relèvent de l’objectivité de notre vocation. Elles peuvent bien sûr prendre des formes multiples, mais elles sont toujours présentes, d’une manière ou d’une autre. Dieu n’est pas épicurien, et ne nous laisse pas nous déterminer sans s’intéresser à nous. Le propre de la relecture est justement de discerner après coup les moments où Dieu est intervenu. Ce n’est qu’une fois la Mer Rouge passée que les Hébreux ont pu louer Dieu, pas avant : l’objectivité de l’intervention était alors réelle, car le salut s’était accompli. Bref, Dieu agit, et nous ne le voyons pas sur le moment. Mais ces œuvres divines nous sollicitent, afin que nous nous engagions dans la sainteté.

Chacun d’entre nous peut se livrer à cette expérience spirituelle qui permet de rendre grâce et qui développe la seule attitude juste devant Dieu, l’humilité. Tel événement, tel moment, sont la manifestation de l’action de Dieu qui nous attend en agissant pour nous. Tel temps fut celui ainsi où, en vérité, l’on a correspondu à sa vocation, où elle fut réalisée par un choix précis. Et finalement, le chemin pris fut le bon, même s’il fut tordu. Il est en effet celui qui nous a mené à Dieu, et il ne saurait y en avoir d’autre – car tel est le prix de notre condition incarnée : nos actes nous engagent irréversiblement, et ce qui est et fut immédiatement de par notre volonté, qu’elle soit libre ou non, qu’il s’agisse d’un péché ou d’un acte sanctificateur, ne peut pas ne plus être. Il aurait peut-être été préférable qu’il fût différent, toujours saint, moral. La sanctification aurait peut-être été plus rapide. Mais cela ne fut pas, et il n’y a pas lieu de le regretter – si ce n’est pour pleurer sur ses péchés, pour être contrit d’avoir offensé notre Dieu,, et croître ainsi dans la filiation. C’est en effet maintenant que se joue notre sainteté, et non hier.

Il n’est donc d’autre vocation que notre vie réalisée et progressivement investie par l’amour de Dieu, quelle que soit les modalités qu’elle prenne, car, au terme de notre course, nous sommes attendus pour être couronnés – et il est possible que ce couronnement, notre vocation, donne enfin le sens d’une vie qui a pu paraître insensée.

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