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N° 79 · déc. 98-janv. 99.

Le sens de la vocation dans l’Ancien Testament


Si l’Église parle de vocation pour signifier l’appel par Dieu de ceux qui le serviront dans le sacerdoce, ce mot est aussi utilisé pour désigner l’appel de ceux par lesquels, dans l’Ancien Testament, Il a voulu parler aux hommes. Les récits de ces vocations sont nombreux, vocation d’Abraham, vocation des prophètes, racontés à la première personne, ou par un narrateur distinct du personnage. Il ne s’agit ici ni de faire une liste, ni une typologie de ces vocations, il s’agit plutôt d’en dégager le sens théologique. En effet, à travers ces récits de vocation d’un homme le plus souvent providentiel pour le peuple d’Israël, la parole du Seigneur s’inscrit dans le temps et l’histoire des hommes. Dieu choisit de se révéler à un peuple et par lui. C’est aussi le peuple d’Israël, à travers ses prophètes, qui est appelé à une alliance avec Dieu : l’homme appelé l’est toujours pour un peuple, il ne garde jamais cette parole pour lui, mais il lui faut la transmettre. L’horizon de cette parole adressée par Dieu est donc double : elle vise un homme particulier, et, par lui, elle est destinée au peuple. L’homme choisi par Dieu est toujours missionnaire. Les différentes vocations de l’Ancien Testament manifestent cette historicité du salut, et permettent de discerner que la Révélation ne consiste pas en un contenu, en un savoir sur Dieu, mais en une alliance, en une relation par l’intermédiaire d’une parole adressée gratuitement par Dieu à des individus et au peuple qu’il s’est choisi. A travers tous ces appels, qui sont autant de descentes de Dieu vers l’homme, c’est le Christ, parole éternelle du Dieu vivant, qui est annoncé et promis.

L’appel des hommes

Le Dieu de l’Ancien Testament, dès les premiers chapitres de la Genèse, est un Dieu qui parle à l’homme ; dès la chute, Il part à sa recherche et lui dit : « Où es-tu ? ». A partir de ce moment où la Tradition a vu une première annonce de la Rédemption par le Christ, l’histoire du salut se confond avec l’histoire d’une parole reçue et transmise, par l’intermédiaire d’un peuple choisi.

La vocation d’Abraham annonce bien cette élection d’un peuple à travers lequel Dieu veut se manifester à l’ensemble de la création. La première chose qui nous est dite d’Abraham, alors qu’il s’appelle encore Abram, est ce que Dieu lui dit :

Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom : sois une bénédiction !

Je bénirai ceux qui te béniront, je réprouverai ceux qui te maudiront. Par toi se béniront tous les clans de la terre.

Et les paroles qu’Il adresse par la suite à Abram approfondissent ce premier appel : Yahvé révèle son nom (« Je suis Yahvé qui t’ai fais sortir d’Ur des Chaldéens pour te donner ce pays en possession »)au moment même où il rappelle ce qu’il a dit à Abraham à l’origine et où il lui en donne des gages en lui promettant la naissance d’un héritier. L’annonce de faire de lui une grande nation se répète à chaque fois que Dieu s’adresse à lui (Gn 13, 16 ; 15,5 ; 17,4). C’est dans ce chapitre 15 de la Genèse qu’apparaît le mot qui donne le sens profond de la vocation : l’alliance ; elle est précisée au chapitre 17 dans une récapitulation de toutes les promesses.

Moi, voici mon alliance avec toi : tu deviendras le père d’une multitude de nations. Et l’on ne t’appellera plus Abram, mais Abraham,, car je te fais père d’une multitude de nations. Je te rendrais extrêmement fécond, de toi je ferai des nations et des rois sortiront de toi. J’établirai mon alliance entre moi et toi, et ta race après toi, de génération en génération, une alliance perpétuelle, pour être ton Dieu et celui de ta race après toi. A toi et à ta race après toi, je donnerai le pays où tu séjournes, tout le pays de Canaan en possession et à perpétuité, et je serai votre Dieu.

L’alliance est reçue comme don de Dieu, elle exige l’obéissance sans réserve comme le montre le sacrifice d’Isaac, don de Dieu pour la réalisation de ses promesses. Elle introduit aussi Abraham et sa descendance dans l’amitié de Dieu, qui vient s’asseoir avec lui sous le chêne de Mambré. Elle est marquée par des signes visibles et historiques. Elle est révélation de Dieu, elle fonde l’histoire du salut. La vocation est ainsi le point de jonction entre les paroles de Dieu et ses actionsVoir la constitution Dei verbum (§2) : « Cette économie de la révélation s’effectue par des actions et des paroles (rei verbisque) intrinsèquement liées entre elles ». . Le P. de Lubac dit ainsi que Dieu s’est fait connaître “ par l’expérience historique de sa présence ”Dieu se dit dans l’Histoire, Paris, Éditions du Cerf, 1974, coll. Foi Vivante, p. 30.. C’est bien là le sens de la vocation d’Abraham, que les vocations ultérieures ne feront que rappeler.

En effet les vocations des prophètes sont toujours des envois en mission. Ce qu’ils sont appelés à annoncer, c’est l’infidélité du peuple choisi à cette alliance et la pérennité des promesses de Dieu. Eux aussi sont appelés par un don absolu de Dieu. Amos, le plus ancien prophète est bouvier : « Je ne suis pas prophète, je suis bouvier et pinceur de sycomores. Mais Yahvé m’a pris derrière le troupeau et Yahvé m’a dit : “ Va, prophétise à mon peuple Israël ” » (7, 14-15). Jonas décide de fuir « loin de Yahvé » (1,3). Et Jérémie répond à Celui qui l’a « consacré comme prophète des nations » : « Ah Seigneur, vraiment, je ne sais pas parler, car je suis un enfant »(1, 5-6). Et Yahvé lui répond : « J’ai placé mes paroles en ta bouche », et donne des gages de son soutien au prophète : « Je suis avec toi », gage renouvelé chaque fois que Jérémie souffre de sa vocation (15, 19-21 ; 20, 11-13). Sans doute Jérémie illustre-t-il le plus profondément la nature absolue du don de Dieu présent dans cet appel,, malgré les souffrances et les découragements : « Ta parole était mon ravissement et l’allégresse de mon cœur », « C’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os ». La vocation prophétique est aussi, de la part du prophète, une obéissance inconditionnelle à cet appel auquel il ne peut pas se dérober.

Un peuple appelé par Dieu

Cette obéissance permet de recevoir de Dieu cette mission comme un don absolu, non pas seulement pour soi, mais aussi pour Israël. Ainsi, la vocation de Moïse se fait parce que Dieu s’est souvenu de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob : il se présente comme « le Dieu de [ses] pères » (Ex 3,6), et il envoie Moïse pour délivrer Son peuple dont Il a entendu la plainte. Il en va de même pour les vocations de prophètes. « Tu iras vers ceux à qui je t’enverrai » dit Yahvé à Jérémie. Par ses prophètes, il manifeste que ses dons sont sans repentance. Il appelle aussi Israël à revenir à l’alliance conclue avec Abraham et avec Moïse : « Écoutez ma voix et je serai votre Dieu et vous serez mon peuple » (Jr, 7, 23), « Je mettrai ma loi au-dedans d’eux, et je l’écrirai dans leur cœur, et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple » (31,33). Cette obéissance à laquelle est appelé le peuple élu est celle à laquelle s’est soumis le prophète. La vocation du prophète est une figure de la vocation d’Israël, comme le montre Louis Bouyer : « C’est dans sa propre vie, dans son propre cœur que le prophète va fournir l’illustration la meilleure de ce qu’il affirme sur Yahvé et sur le peuple »La Bible et l’évangile. Le sens de l’Écriture : du Dieu qui parle au Dieu fait homme, Paris, Éditions du Cerf, 1951, p. 88.. Ainsi l’expérience d’Osée est une image de la conduite de Dieu envers son peuple : « Va de nouveau, aime une femme qui en aime un autre et commet l’adultère, comme Yahvé aime les fils d’Israël, alors qu’ils se tournent vers d’autres Dieux » (3,1). Le prophète est envoyé vers le peuple, de même que le peuple d’Israël est envoyé pour étendre l’alliance aux nations païennes.

La nécessité de la médiation

Il y a bien un lien profond dans l’Ancien Testament entre la parole, l’alliance et la promesse, et ce lien se manifeste surtout à travers Abraham, Moïse et les prophètesVoir le chapitre 1 de La Bible et l’Évangile.. Ceci fonde la spécificité de la révélation biblique. La vocation apparaît dès lors comme le mode de la révélation. Le judaïsme et le christianisme ne sont pas tant des religions du Livre que des religions de l’appel de l’homme par Dieu, des religions de la parole où Dieu se donne aux hommes jusqu’à l’Incarnation. Ce n’est rien d’autre que l’histoire de la transformation de l’homme grâce à cet appel, de l’irruption de la nouveauté inimaginable de Dieu, dont les chemins ne sont pas nos chemins. Comme le montre Bouyer la vocation biblique n’est rien moins qu’un platonisme par lequel nous découvririons notre essence : “ la vocation d’Abraham ne lui découvre pas ce qu’il était déjà sans le savoir. Elle lui permet, elle l’oblige, elle le contraint de le devenir ”L’Église de Dieu. Corps du Christ et Temple de l’Esprit, Paris, Éditions du Cerf, 1970, p. 218-219.. La vocation d’Abraham est le prototype de toute vocation biblique comme intervention de Dieu dans l’histoire d’un homme, afin d’établir avec lui une relation privilégiée. Elle invite à une conversion radicale, à une obéissance absolue, à une mission vers le peuple d’Israël. Les prophètes rappellent la première alliance avec Abraham et celle conclue avec Moïse, en même temps qu’ils annoncent une autre alliance, qui viendra en réaliser pleinement les promessesSur la problématique de l’ancien et du nouveau, voir l’article du P. de Raucourt, « Quand la Bible interprète la Bible », Miettes bibliques, Résurrection, Avril-Mai 1998.. Comme le dira l’Épître aux Hébreux, “ par la foi Abraham obéit à l’appel de partir[…]. C’est dans la foi qu’ils moururent tous sans avoir reçu l’objet des promesses ” (11, 8;13). La foi manifestée par Abraham lors de sa vocation, dit l’Épître aux Romains, est la foi en l’accomplissement des promesses de Dieu, “ certain que tout ce que Dieu a promis, il est assez puissant pour l’accomplir ” (4, 21). C’est ce que les chrétiens voient à présent en Jésus Christ. La parole de Dieu qui avait été adressée aux prophètes s’est faite chair et a demeuré parmi nous. Le Dieu qui parle est aussi le Dieu qui se fait homme et sa parole n’a de sens qu’en son Incarnation.

Que conclure de ce parcours biblique ? Il semble bien que ce qui ressort de tous ces récits de vocations soit l’idée d’élection. Dieu choisit des hommes, souvent ceux qu’on attendait le moins, le bouvier Amos, ou dans autre domaine, le plus petit des fils de Jessé. Dieu choisit un peuple parmi tous les autres. Mais il ne choisit que pour transmettre, il donne pour que ce qu’il donne soit donné. C’est ce mystère d’élection qui donne le sens du rapport de Dieu et de l’homme. Malgré toutes les infidélités d’Israël, Dieu, comme un époux, se met en quête de son peuple bien-aimé et lui annonce son pardon. Ce qui est annoncé par la mission des prophètes, serviteurs obéissants, c’est l’obéissance absolue du seul et vrai Serviteur. La liturgie du Triduum pascal ne s’y est pas trompée, elle a vu dans les lamentations, dans les poèmes du serviteur souffrant des figures de la passion du Christ. C’était dans cette obéissance du Fils au Père que pouvait seulement se réaliser et s’accomplir la promesse faite à Abraham : le mystère d’élection est aussi le mystère de l’Amour divin.

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