Auteur : RÉSURRECTION

  • Saints aujourd’hui

    Non, il ne s’agit pas, pour céder à la mode, d’exercer sa créativité au point d’inventer un type de sainteté radicalement différent de celle que l’Eglise a produit avec grande abondance en vingt siècles. Les articles de ce numéro veulent seulement répondre à quelques questions qui, elles, sont bien actuelles dans la perspective d’une vision plus riche de la sainteté,

    LES SAINTS SONT ILS UNE SOLUTION POUR L’EGLISE D’AUJOURD’HUI ?

    Personne ne nie plus que le christianisme soit en crise. Par ceux là mêmes qui s’y réfèrent encore, sa foi, sa morale, ses sacrements sont non seulement mis en question, ce qui ne serait pas forcément un mal, mais soumis à des attaques et à des interprétations qui les vident de leur raison d’être. D’autre part, le nombre des chrétiens croyants et pratiquants comme de ceux qui se consacrent entièrement au Christ dans le sacerdoce ou la vie religieuse baisse à une cadence qui s’accélère tous les jours. Enfin, dans une désinvolture de plus en plus grande à l’égard de l’autorité, des divisions s’accentuent, s’organisent et déchirent l’Eglise. Crise de croissance, mutation ou fléchissement des valeurs chrétiennes, on peut se le demander ; mais il convient plus encore de chercher les moyens d’en sortir.

    D’abord, pas d’affolement ! L’Eglise a vu d’autres secousses, quoique sans doute pas de beaucoup plus graves, au cours de sa longue histoire. C’est pourquoi il ne faut pas réclamer des saints comme un remède miracle au sens banal du mot, ni comme des spécialistes doués par eux mêmes pour résoudre les situations désespérées. L’Eglise a reçu du Christ la promesse que les forces de l’enfer ne prévaudraient pas contre elle. Il a dit aussi :  » Ne craignez pas, petit troupeau, j’ai vaincu le monde « . C’est le Saint Esprit et lui seul qui agit dans l’Eglise, mais il agit à travers tous les Chrétiens qu’il illumine et fortifie. Or certains sont plus avantagés par lui, de telle façon qu’ils puissent partager avec les autres leur surabondance de puissance salvatrice.

    Les saints sont ces envahis du Saint Esprit. Ils le communiquent invisiblement en raison de ce qu’on. appelle, justement, la communion des saints. Cette influence est fondamentale, et c’est en elle qu’il faut mettre avant tout notre espérance pour un renouveau de l’Eglise. Mais les saints agissent aussi de façon visible, et cela n’est pas négligeable. Aujourd’hui plus que jamais, les hommes, même chrétiens, ne se contentent pas de théories pures ; ils réclament un témoignage, pas seulement de vertus humaines, encore que ce puisse être une bonne introduction, mais d’une vie inspirée par l’amour de Dieu.

    S’il y a crise de la foi, c’est que nous avons manqué de ces saints qui, en d’autres périodes, en avaient assimilé si profondément les lumières qu’ils en vivaient, et en même temps l’approfondissaient et la promulguaient. Il nous faut de saints docteurs, comme Athanase bien sûr, rude combattant des hérésiarques du IVe siècle, mais aussi comme Hilaire et Augustin en notre Occident, sans oublier ceux de l’Orient : Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Basile.

    Si notre morale vacille, ce n’est pas seulement parce que nous avons du mal à y insérer les premiers résultats des sciences humaines, mais parce que nous n’avons pas de Jean Chrysostome, de Thomas d’Aquin ou d’Alphonse de Liguori pour, à la fois, la vivre héroïquement et en donner une nouvelle systématisation.

    Si la prière se perd dans une action plus ou moins engagée selon le Christ et de moins en moins contemplative, c’est que nous n’avons pas de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix, à la fois mystiques et écrivains spirituels.

    Qu’on ne s’y trompe pas cependant : à côté de ces témoignages spectaculaires, celui, plus caché mais finalement dévoilé, des saints sans littérature, mais de foi totale, de comportement fidèle et de prière incessante, ne fut pas moins efficace en chaque siècle de l’Eglise. D’un rayonnement peut-être intellectuellement plus limité, il s’étendît de cercle en cercle jusqu’aux extrémités de la terre. Que l’on songe à Vincent de Paul, au Curé dArs, à Thérèse de Lisieux !

    Mais pourquoi Dieu nous laisse t il manquer des saints qu’il a prodigués aux siècles précédents ? On se permet ici une hypothèse. Dans les crises anciennes le peuple de Dieu a eu peur et dans une attitude de confiance en Dieu qui, elle, n’était pas altérée, il s’est tourné vers le Seigneur et a fait entendre son cri. Qu’on se souvienne des ardentes prières qui montaient de toute la chrétienté au moment du grand schisme d’Occident ! Peut être les chrétiens d’hier et d’aujourd’hui se sont ils trop endormis dans une fausse sécurité. La stabilité des dogmes, la valeur des commandements et le recours toujours possible aux sacrements, même s’ils n’inspiraient pas vraiment leur vie, ne leur semblaient pas en danger.

    La crise, fruit peut être de leur générosité trop limitée, a commencé insidieusement. Ils ne l’ont pas vue venir. Elle a pris toute son ampleur avant qu’ils ne réagissent et suscitent d’au milieu d’eux, par leurs angoisses et leurs prières, les saints qui seuls pouvaient leur trouver une solution. Mais il n’est pas trop tard ; il n’est jamais trop tard dans une Eglise animée de l’Esprit Saint, pour faire monter vers Dieu cette prière inspirée d’une ancienne formule pour les vocations sacerdotales :

    Seigneur, donnez nous des Chrétiens,

    donnez nous des Chrétiens qui soient saints.

    De quel genre de saint l’Eglise a t elle besoin aujourd’hui ?

    La question n’est ni oiseuse ni impertinente. Dieu sans doute sait bien ce qu’il a à faire; mais les saints sont d’autant plus immédiatement efficaces qu’ils sont reconnus comme tels par leurs contemporains. C’est pourquoi, pris parmi les hommes pour le service des hommes, ils ont, suivant les siècles, une coloration différente qui manifeste heureusement l’infinie richesse des dons de Dieu.

    Le saint d’aujourd’hui assumera les aspirations des chrétiens d’aujourd’hui : le désir de fraternité universelle (qui, certes peut prétendre à remplacer dangereusement l’amour de Dieu lui. même, mais qui est une heureuse reviviscence du second commandement si essentiel à la morale chrétienne), l’intériorité et l’authenticité de toute attitude religieuse, le goût de la Parole de Dieu. Il partagera même dans une certaine mesure, l’intérêt porté au monde, un certain besoin de changement, l’absence de toute naïveté dans l’interprétation des signes éventuellement donnés par Dieu, la préférence accordée aux petits groupes de chrétiens ; mais il relativisera tout cela, en percevant les limites et en le rapportant toujours au dessein de Dieu. C’est sur le bénéfice de ces remarques qu’il faut attendre spécialement les saints qui naîtront dans les générations montantes.

    Mais, instrument de Dieu auprès des hommes, le saint d’aujourd’hui devra, dans une certaine mesure, s’opposer aux hommes d’aujourd’hui, car ceux ci, comme leurs devanciers, ont besoin d’être réveillés par les lumières et les exigences divines. Sans cela, ils se donneront eux mêmes des saints ou si l’on veut, des chrétiens vedettes en lesquels ils se retrouveront avec leurs élans et leurs insuffisances, mais qui n’actualiseront que très mal la présence de Jésus-Christ au monde. On en a eu, depuis quelques dizaines d’années, des exemples parfois sympathiques, mais aussi inquiétants.

    C’est pourquoi le saint d’aujourd’hui sera essentiellement celui qui vivra avec l’Autre et de l’Autre. L’Autre, c’est Dieu. On peut l’aimer et être aimé de lui, mais à la condition de ne pas mettre en question son altérité. Certes on le retrouve en tout et en tous ; mais il est réalité distincte au delà de tout ce qu’il a créé. Certes, il est à l’origine de tous les élans de l’homme, mais ne se confond pas avec eux ; il comble ses aspirations, mais il les dépasse. Le saint de toujours est celui qui a perçu cette transcendance de Dieu, non comme une notion philosophique, mais comme quelque chose qui l’a bouleversé. Le saint d’aujourd’hui c’est celui qui de plus a pris conscience que cette découverte n’avait pas été faite par beaucoup de chrétiens et qui en souffre comme d’une offense à Dieu et comme un terrible manque à gagner pour les hommes.

    Le saint, c’est celui qui, dans sa recherche de ce Dieu qui lui est si nécessaire et qu’il ne peut ni imaginer, ni concevoir adéquatement, accueille avec joie et sans intellectualisme excessif les initiatives que Dieu a prises pour entrer en contact avec les hommes. Il utilise certes toutes les ressources de l’histoire, de l’exégèse et de la critique pour explorer la Révélation, mais refuse toutes les tentations d’aujourd’hui pour n’y voir qu’une expression de l’homme lui même. Sachant que l’amour n’est possible que moyennant une certaine similitude entre les êtres qui s’aiment, le Dieu fait homme, c’est à dire le Christ Jésus, est l’objet de toute sa tendresse. Celui ci n’est pas pour lui seulement un symbole, la figure d’une humanité en marche, mais Quelqu’un, à la fois circonscrit concrètement dans l’histoire et vivant aujourd’hui en son état de Ressuscité, chef d’un grand corps qui est l’Eglise, mais ne se confondant pas totalement avec elle.

    Cette église, avec une lucidité toute moderne, il en voit les déficiences, mais il l’aime comme le seul lieu où concrètement il puisse rencontrer le Christ. Il accepte donc d’être éclairé et dirigé par elle. En dehors d’elle, il aurait trop peur de donner le nom de Jésus à autre chose que lui et donc de perdre toute possibilité d’un dialogue d’amour avec lui. C’est ce qui lui fait aussi utiliser les sacrements institués par le Christ pour objectiver et garantir tous les rapports avec lui dans la matérialité même des signes. Il ne se sépare pas en particulier des saints des six derniers siècles qui ont trouvé dans la contemplation eucharistique le meilleur moyen d’établir avec le Christ un rapport de personne réelle à personne réelle.

    Alors profondément inséré dans les problèmes de son temps, le saint d’aujourd’hui ne considère pas le monde comme un absolu. Dieu seul en Jésus Christ, par l’Esprit Saint, dans l’Eglise, est le but de toute vie individuelle comme de l’histoire. Il travaille avec ses frères dans tous les domaines au progrès, mais ne l’écrit pas avec un grand P ; il sert le monde, mais en lui laissant sa minuscule, car beaucoup de choses doivent périr et ne subsistera que l’amour, c’est à dire la relation avec Dieu, et ce qu’il aura pu soulever de réalité créée.

    Comment susciter des saints aujourd’hui ?

    Les saints s’ignorent, mais ne se sont jamais recrutés que parmi les chrétiens désireux de le devenir, c’est à dire non pas d’acquérir orgueilleusement toutes les vertus, mais de s’ouvrir aussi complètement que possible à l’action divine. Pourquoi au lieu de chercher autour de nous des sauveurs, ne pas nous mettre nous-mêmes sur les rangs de cette sorte de saints ? Il arrivera ce qu’il arrivera ! Nous ne serons pas tous canonisés, mais nous aurons, tous travaillé au rayonnement de l’Eglise et au salut des hommes.

    Les moyens ? Là il faut reconnaître qu’ils sont plutôt traditionnels. La prière d’abord, oui, mais terriblement plus abondante que dans la vie des chrétiens ordinaires. Pas de prière, pas de sainteté ! Dieu est poli et n’entre chez nous que les portes ouvertes, or celles ci prennent du temps à tourner sur leurs gonds rouillés. Mais où l’originalité peut s’en donner à coeur joie, c’est dans la forme. Il serait bien nécessaire que les saints d’aujourd’hui inventassent de nouveaux modes de prière, soit en remplaçant les anciens fatigués par l’usage, soit en leur redonnant vigueur par un accent tout nouveau.

    Et puis pénitence ! Sous ce mot, c’est toujours la Croix qu’il faut faire entrer dan notre vie pécheresse, c’est toujours une participation à la passion du Christ pour son corps qui est l’Eglise. Mais là aussi les modalités doivent changer, non pas pour multiplier les adoucissements, ni pour rejeter tout geste un peu concret, mais pour rejoindre la vie et ses déficiences d’aujourd’hui. Le simple fait de ne pas biaiser avec les exigences morales exprimées par le Christ et l’Eglise est une ascèse qui devient de plus en plus difficile.

    Il y a aussi l’espérance que la sainteté médiocre d’un chacun peut parfaitement susciter dans les autres une sainteté, de  » grand format  » : la modeste flamme de l’allumette qui embrase le feu.

    A ce niveau, le problème de l’ancien et du nouveau est dépassé. Il ne s’agit plus que de docilité à l’Esprit Saint qui veut sauver le monde d’aujourd’hui comme celui d’hier.

    Mgr Maxime CHARLES

  • Toi seul es saint

    TOUS SAINTS!

    La sainteté est pour beaucoup un fait étrange, qui ne les concerne guère, sinon sous l’aspect d’un recours possible vers les saints intercesseurs. Ce qu’on dit de ceux ci, de leurs performances, de pénitence, de leur familiarité avec Dieu, de leurs miracles, les situe dans un monde à part, celui du vitrail et des cierges. Comme disent les chrétiens pour s’excuser d’une vie médiocre :  » Nous ne sommes pas des saints « .

    Or c’est tout le contraire que proclame saint Paul dans l’Épître aux Éphésiens :

    Dieu ne nous a t il pas choisis en Notre Seigneur Jésus Christ, dès avant la fondation du monde, pour que la charité nous rendît saints et irréprochables à ses yeux ? (1, 4).

    Saint Pierre dit aussi dans sa 1ère Épître :

    De même que celui qui vous a appelés est saint, montrez vous saints vous aussi dans toute votre conduite, car il est écrit:  » Soyez saints parce que je suis saint  » (1, 15).

    L’écho de ces paroles retentit en plein XXe siècle grâce à Vatican II :

    Tous ceux qui croient au Christ, quel que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu, chacun selon sa route, à une sainteté dont la perfection est celle même du Père (Lumen Gentium, 11).

    La difficulté est que l’on confond la sainteté avec un degré exceptionnel de vertu ou une accumulation de vertus qui ont un aspect décourageant. Les procès de canonisation y sont pour quelque chose avec leur enquête sur l’héroïcité des vertus. Les saints que l’Eglise veut donner en exemple doivent être des signes visibles, parlants, étonnants de la sainteté véritable qui demeure toujours plus ou moins cachée. Ce rôle social de la sainteté officielle ne doit pas donner le change. Certes tous les chrétiens ne sont pas appelés à jouer dans l’histoire le rôle des saints canonisés, mais tous ont vocation à la sainteté, qui est le but poursuivi par Dieu dans sa restauration de l’homme.

    Avant même d’analyser les intentions divines, les chrétiens devant la sainteté qu’on leur propose s’arrêtent, séduits et inquiets. Séduits parce qu’ils désirent plus ou moins obscurément la beauté morale et l’amitié divine. Qui n’a pas un jour ou l’autre rêvé de ressembler à son saint favori ? Inquiets aussi parce que l’effort demandé parait disproportionné avec les forces humaines en général et avec la connaissance que chacun a de sa propre misère. La plupart ne retiennent que l’élément moral de la sainteté, c’est pourquoi ils renoncent rapidement à toute ambition de ce genre, frustrant ainsi Dieu en son dessein sur eux.

    LA MORALE CONTESTÉE

    Comment nier les liens entre la sainteté et la moralité ? Certains l’ont tenté sur le plan des idées. Les Quiétistes ont affirmé l’indépendance de l’union à Dieu par rapport aux réalisations morales. Les inventeurs de morale laïque ont essayé de la fonder de diverses façons, mais toujours en dehors des références religieuses. A partir de l’expérience et sans haute spéculation, une certaine sagesse humaine s’est efforcée d’équilibrer la vie, sinon de lui donner un sens. Aristote et tous ceux qui l’ont suivi, spécialement les philosophes de la nature humaine et du droit naturel, ont construit un système moral sur la finalité : est bien ce qui correspond au but perçu dans la nature des choses. Le Judaïsme n’a pas rejeté la sagesse, mais l’a assimilée. Les théologiens catholiques en ont fait autant avec la finalité, dans laquelle ils se sont plus à reconnaître le plan de Dieu. Grâce à elle, ils ont donné de nouvelles extensions à la morale chrétienne lorsque se posaient des problèmes qui n’avaient pas été résolus par la Révélation. Cela ne va pas aujourd’hui sans faire de difficulté, car sous l’effet d’une certaine conception de l’histoire, l’existence même d’une sagesse permanente et celle d’une nature humaine immuable sont remises en question. Plusieurs philosophes modernes s’attaquent de même façon à l’idée de finalité.

    Pourtant toute morale qui s’exprime de façon rationnelle a Dieu pour fondement. Il est le Bien plénier. En lui l’Être et le Bien se confondent. En dehors de lui, il a fait la création et a déclaré qu’elle était bonne. Au sommet il a placé l’homme, auquel il a donné quelque chose de sa liberté. Au delà de toute action déterminante, il communique à son intelligence ses intentions, sages par définition. Celles ci retentissent dans la conscience. C’est en ce sens que Dieu est l’auteur de la loi morale, le seul qui lui donne sa permanence et son caractère intransigeant d’une certaine façon inébranlable. Ainsi argumentent à peu près toutes les morales spiritualistes. Plusieurs religions et spécialement le judéo christianisme y ont ajouté une promulgation de la sagesse divine par intermédiaires : Moïse, prophètes, sages inspirés, et surtout Jésus Christ. Celle ci était nécessaire en raison des fautes qui avaient obscurci la conscience de l’homme.

    Aujourd’hui cette manière de voir se heurte à la répugnance que beaucoup ont à l’égard de toute autorité, fût elle divine. Ils n’admettent pas que leur comportement puisse dépendre d’un être extrinsèque à eux mêmes, même si celui ci peut assurer leur propre bien, mieux qu’ils ne peuvent le faire eux mêmes. Certains, sans tellement discuter, s’en remettent à l’élan spontané de la vie en eux, même si cette vie est anarchique. C’est ce qui explique la révolte antimoraliste actuelle et l’attrait diminué pour la sainteté parmi les chrétiens.

    LA SAINTETÉ CHRÉTIENNE

    Cette révolte ne devrait pas atteindre la sainteté chrétienne, car si celle ci comporte des exigences et réclame des résultats moraux, elle est bien autre chose. Les chrétiens croient que Dieu a créé les hommes en vue d’un contact avec Lui. Il ne s’est pas proposé d’autre but, en donnant l’existence à des êtres qui ne sont pas lui, que de leur permettre de participer à sa vie interne qui est amour. Le saint, c’est celui que Dieu rend capable d’aimer et qui de fait aime. Toutes les attitudes morales qui lui sont demandées procèdent de cet amour. De plus, les vicissitudes introduites par le péché dans la réalisation du propos divin ont provoqué un processus de restauration, qu’on appelle le dessein de salut. Dieu reprend contact avec l’homme par l’Incarnation, la Rédemption, la Résurrection, la Parousie (c’est à dire l’achèvement de l’homme au retour du Christ). Ce dessein manifeste, de façon plus éclatante encore que la création, l’amour interne de Dieu et son amour des hommes. Il réclame de l’homme et suscite en lui des attitudes que l’on peut dire morales si on veut, mais qui sont des réponses d’amour et dont les exigences concrètes sont rendues possibles par une introduction sacramentelle dans la sainteté de Dieu lui-même.

    Dans ces conditions, on aperçoit la nécessité pour le Chrétien de bien concevoir la sainteté comme un ensemble de relations avec Dieu. Or il n’y a pas de relations si on ne réalise pas d’abord que le partenaire a une existence indépendante de soi-même. Certes on ne sait pas tout de l’autre, surtout quand il est Dieu. Mais c’est ce qu’on sait de sa transcendance qui rend bouleversante l’invitation qu’il fait d’entrer dans sa vie. Seule la reconnaissance de sa réalité objective permet des relations personnelles. C’est pour la rendre possible que Dieu s’est rendu concrètement perceptible en Jésus-Christ, a envoyé son Esprit travailler l’homme au plus profond de lui-même, n’a pas répugné à passer par la matérialité des sacrements.

    LA SAINTETÉ DE DIEU

    Préalablement à tout effort vers la sainteté, le Chrétien doit donc contempler celle de Dieu et, s’il veut devenir saint, s’écrier : Toi seul es saint.

    C’est pour aider cette contemplation que :

    Corinne Nicolas Marion dit l’histoire de la révélation de la sainteté divine dans l’Ancien Testament : le Saint d’Israël,

    Jacques Benoist en décrit l’approche et la réalisation, sources de toutes les autres : Jésus, Saint de Dieu,

    Rémi Brague en sonde le mouvement trinitaire : le Dieu trois fois saint,

    Bertrand Gamelin, au contraire, scrute la communication que Dieu fait de lui même et prélude ainsi à l’étude de la sainteté des chrétiens : l’homme devient Dieu.

    On lira aussi avec intérêt une note sur le problème du mal qui aujourd’hui fait objection à la sainteté de Dieu.

    Jérémie disait :

    Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire (20, 7).

    Ces pages voudraient, malgré leurs maladresses et parfois leur obscurité, laisser passer cette action séductrice de Dieu. Que sa sainteté paraisse belle et attirante et que le lecteur la désire ! Car en vérité il ne s’agit pas ici tellement d’obligation que d’amour et de joie.

    Maxime Charles

  • Un trésor bien caché

    Le P. Paul TOINET s’est fait connaître surtout par ses travaux d’anthropologie philosophique ; mais ceux qui ont fréquenté la Part Dieu savent quel précieux conseiller spirituel ils ont aussi trouvé en lui. Il se consacre actuellement à réunir les conditions qui permettront à la pensée théologique la plus vivante et en même temps la plus enracinée dans la tradition de s’exprimer ; une  » revue internationale des théologiens  » doit venir prochainement couronner ces efforts.

    Le Royaume des Cieux est semblable à, un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le recache, puis, clans sa joie, s’en va vendre tout ce qu’il a et achète ce champ (Matthieu 13, 44).

    Si la sainteté celle qui est Dieu, celle qui vient de Dieu à l’homme n’était qu’un  » thème  » théologique, ce thème serait, comme tant d’autres, facile à développer. Une recension des choses les plus sérieuses déjà dites sur ce sujet, puis une bonne technique d’exposé y suffiraient. Mais la sainteté est, en elle même, d’un autre ordre que celui du discours : elle est d’abord réalité vécue, et vécue dans le secret, dans le secret du mystère divin. Non pas que notre monde n’ait un urgent besoin d’être saisi, bousculé, par la présence agissante de saints très actuels. Il aurait besoin d’une sainteté immense et multiforme, à la mesure de sa grandeur, de ses besoins, de sa détresse. Seulement il est de règle que la sainteté n’apparaisse aux yeux du grand nombre qu’après leur avoir longuement échappé, cachée qu’elle était dans l’obscurité de la Croix. Il faut d’abord que le grain de blé tombé en terre meure de la mort du Crucifié (Jean 12, 24). Ensuite seulement il porte du fruit pour la vie des âmes, en vertu du mystère de la résurrection glorieuse. On ne se scandalisera donc pas de ce qu’une époque comme la nôtre, si avide de spectaculaire et si équipée pour en produire, juge de la valeur des hommes selon des critères fort étrangers à ceux du Royaume. Elle préfère la vedette au saint, et il lui arrive d’imaginer celui ci sous les traits de l’autre, faute de discernement des esprits. La vedette se donne d’autant plus spontanément à voir qu’elle a peu de substance spirituelle et tend à se réduire au personnage. Le saint est voué à demeurer caché avec le Christ en Dieu jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de le manifester (Colossiens 3, 3). Ce n’est pas le désir qui lui manque de rendre évidente aux hommes la présence active de Dieu parmi eux. Le manque est de leur côté. Le divin, par lui même éclatant  » aux yeux du coeur qui voient la sagesse « , demeure voilé au regard charnel. Tel est bien le destin de la manifestation du mystère de Dieu en Jésus~Christ et dans l’Eglise.

    Qu’il est difficile à Dieu de faire percevoir à l’homme sa plus intime vérité divine ! A cet égard le processus biblique d’éducation de la foi est significatif. Comment le peuple choisi entrera t il dans l’expérience du divin ? Il faut que son Dieu s’emploie d’abord à faire démonstration de lui-même, en se signalant comme l’Unique, le Tout Autre : hauts faits de l’Exode, apocalypse du Sinaï. Yahvé confisque par là la  » catégorie du sacré « , réalise le vide autour de lui en renvoyant les  » dieux  » à leur néant. Cela afin d’être reconnu comme le seul Saint. Séparation par absolue transcendance. Mais ce n’est là qu’un aspect de la pédagogie divine, le traitement de choc inaugurant l’entreprise du salut. Il faut que l’homme, jusque là égaré hors de lui même parce qu’étranger au vrai Dieu, soit contraint d’opérer un premier retour au Réel. Mais l’intention de Dieu est, dès ce moment, de préparer l’humanité à accueillir un jour le secret tenu en réserve de toute éternité (Ephésiens 3, 8), à savoir l’amour vivant du Père, du Fils et de il Esprit, l’essence même de la sainteté. Or si divin est ce secret, si disproportionné aux capacités naturelles de l’homme, que celui ci commencera par la méconnaissance absolue de ce qui vient à lui pour son salut. C’est seulement après avoir perpétré contre le Fils le crime de déicide qu’il  » réalisera « , dans la stupeur, que c’est bien la sainteté divine qui s’était manifestée à lui, en personne, dans le Serviteur souffrant. Voilà ce qui devait arriver à la Sainteté divine en mission parmi nous, les pécheurs. Il fallait qu’elle fût d’abord rejetée, pour que ceux qui l’ont rejetée découvrent ce qu’ils ignoraient en eux : leur hostilité congénitale à l’égard du vrai Sacré, celui qui s’identifie en Dieu à l’absolu de l’Amour. La perception soudaine en soi de cet abîme ignoré abîme de misère rend alors possible, par le jeu de miséricorde, la perception d’un autre abîme : celui de la sainteté désormais désirable dans la grâce.

    Il est logique que ce drame originel de méconnaissance se prolonge en quelque manière dans l’Eglise. D’une part, l’Eglise, en tant qu’elle participe à la sainteté du Christ, ne peut éviter de subir, de la part du Monde, le sort réservé au Christ son Epoux. Et d’autre part mystère plus tragique tant s’en faut que les hommes officiellement d’Eglise soient entièrement acquis à l’idéal de sainteté qu’à l’intérieur même de l’Eglise la plus authentique sainteté pourra commencer par être méconnue de beaucoup, surtout parmi les  » sages et les prudents « . Beaucoup de chrétiens, sachant mal de quel esprit ils sont, s’affaireront à tout autre chose qu’à la recherche du trésor caché. La plus grande gloire de Dieu leur semblera passer par d’autres moyens que cette radicale rénovation personnelle que serait pour eux et pour d’autres l’aventure de la sainteté. Ils administrent donc leur avoir humain sans penser que ce n’est pas en lui que consiste le Royaume de Dieu, mais en ce qu’ils achèteraient joyeusement après avoir vendu cet avoir. A condition, bien entendu, d’être informés de l’existence du trésor caché. Mais qui leur en parle ? L’Eglise, assurément, l’Eglise des saints. Mais il arrive que cela leur semble une si vieille chanson ! Ils ne se disent pas que toute nouveauté véritable commencerait avec leur conversion personnelle à Jésus Christ ; et que, du même coup, à travers eux, une vraie nouveauté commencerait pour ce monde, plus vieux que jamais, dont ils éprouvent douloureusement la sclérose.

    Les indices ne manquent pas qui donneraient à croire que nos contemporains sont désormais trop livrés à la simple volonté de survivre, trop extravertis, trop obsédés d’efficacité immédiatement mesurable, et finalement trop sceptiques, pour être en état d’accueillir encore dans une joyeuse confiance l’appel évangélique à la sainteté, et pour s’y abandonner. Mais des raisons plus profondes nous convainquent que ce temps pourrait bien être aussi, pour nombre d’entre eux, plus que jamais, celui de la plus grande attirance de Jésus Christ. Notre humanité, a tant vu s’élargir ses horizons, elle s’est sentie sollicitée par tant d’aventures nouvelles, que la tentation l’a assaillie de tenir pour définitivement révolu l’âge où pouvait brûler la flamme de sainteté. Je me souviens de ce propos lu quelque part sous une plume  » chrétienne  » : qu’après tout, des techniques nouvelles vont peut être nous ouvrir vers l’  » extase « , vers le surréel, des voies plus rapides, moins onéreuses, moins négatives, que celles, trop ascétiques, des mystiques d’autrefois. Pourquoi pas l’ivresse charnelle et la drogue ?… Or voici que toutes nos techniques de dépaysement aboutissent à nous enfoncer dans l’ennui de vivre et dans le vide spirituel. Toutes nos ouvertures finissent par nous ramener à notre prison. Nos lointains s’avèrent pitoyablement casaniers. L’angoisse rôde partout, le sentiment obstiné de la fin d’un monde. Plus que jamais  » la vraie vie est absente « .

    Alors pourquoi ne pas aller vérifier qu’en Jésus Christ tout commence toujours dans le joyeux élan de l’enfance ? En lui les bornes de l’humain sont franchies, en même temps que l’homme suprêmement valorisé. L’infini du divin nous est offert gratuitement :  » Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau ; même si vous n’avez pas d’argent, venez  » (Isaïe 55, 1). Car  » qui boit de cette eau (trop humaine) aura soif à nouveau ; mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle  » (Jean 4, 13 14).

    Les jeunes de ce temps ne sont pas les derniers à se dire que c’est peut être du côté de l’éternel qu’ils auront à chercher la nouveauté véritable, celle qui les libérera de faux systèmes d’existence dont la facticité les écoeure. Mais ils reconnaissent, comme chacun, qu’aux approches de la  » solution par la sainteté  » la peur les saisit, celle d’une aventure plus risquée, plus éprouvante, que les aventures imaginables par l’homme. La peur, mais aussi l’attirance paisible de la grâce.

    C’est une équipe de jeunes chrétiens signe des temps qui, dans ce numéro de Résurrection et dans le suivant, nous invite à comprendre le mystère de la sainteté afin de lui donner prise sur nous, et par nous sur notre monde. En s’appliquant de toute leur intelligence et de tout leur coeur à dire ce qu’eux mêmes ont compris, ils savent, certes, que l’intelligence ne suffit pas, et qu’elle ne dispense pas de vivre. Mais ils ont raison de penser qu’elle éclaire le chemin de la vie. Ils ont raison de témoigner ainsi dans l’Eglise, au milieu de l’assemblée, et au milieu du monde, de l’impérissable nouveauté de Jésus Christ.

    P. Toinet

  • Editorial

    Si nous croyions en esprit en vérité, nous saurions ce que signifie le mot de béatitude. Aussi, modestement, avons-nous voulu nous expliquer avec ce terme.

    Il ne faut remercier ici le père Daniélou qui a bien voulu présenter ce thème et nous guider ainsi. Nous tenons à manifester notre reconnaissance au Père H. Urs von Balthasar qui a accepté qu’une revue d’étudiants traduise et publie un texte de lui, et reçoive ainsi la caution d’un tel théologien. Nous considérons cet encouragement comme une nouvelle obligation à nous tenir au travail entrepris depuis maintenant quatre numéros.

    Nous voudrions insister auprès de nos lecteurs sur ce fait : une revue de théologie qui prend le risque de ne pas se plonger dans l’actualité ne subsiste que par des abonnements ; nous espérons les voir se multiplier. De plus nous redisons quelle importance nous attachons aux avis de nos lecteurs : sans leurs réactions, aucun travail pertinent n’est concevable. En particulier nous voudrions savoir les difficultés qu’ils rencontrent à la lecture des différents styles d’articles.

    Nous ne demandons qu’à être utiles et nous remercions ceux qui, déjà, nous permettent de l’être.

    Résurrection

  • ENVOI

    On parle beaucoup aujourd’hui de renouveau dans l’Eglise. Mais bien des gens, de quelque bord qu’ils soient, paraissent y oublier qu’il n’y a jamais eu dans l’Eglise de renouveau digne de ce nom qui ne soit d’abord un renouveau spirituel, C’est ce que le Pape Paul VI, récemment, rappelait avec force, et il n’est peut être pas d’enseignement, de prédication, qui soit plus nécessaire aujourd’hui.

    Chose curieuse, les ecclésiastiques auxquels on dit cela, la plupart du temps, s’efforcent de vous faire taire, comme si on proférait une incongruité particulièrement mal venue. Dans les milieux cléricaux en général, et dans beaucoup de ces milieux de  » militants  » laïcs, supposés  » adultes « , mais qui se bornent si souvent à refléter l’image d’eux mêmes que les clercs leur ont imposée, on vous rétorque :  » si l’Eglise veut survivre, il lui faut ne parler à l’homme d’aujourd’hui que de ce qui l’intéresse : qu’est ce que la prière, la vie intérieure, l’ascèse ou la mystique peuvent bien lui faire ? Ce sont là des expressions qui n’ont même plus de sens pour lui…  » Autrement dit pour  » évangéliser  » le monde actuel, il faudrait renoncer à lui parler de la vie avec Dieu, de la vie de Dieu en nous… Cette persuasion des clercs actuels est étrange. Certes, le monde actuel est, ou semble, particulièrement vide de Dieu, de vie en Dieu. Mais, loin que  » l’homme d’aujourd’hui  » attende donc de l’Eglise et de ses représentants qu’ils ne lui parlent plus de ces choses-là, il semble que c’est tout le contraire qui est vrai. Les enquêtes sociologiques, non préfabriquées, sur ce que le tout venant pense de l’Eglise et des prêtres, quand, bien entendu, ce ne sont pas les prêtres dont nous parlons et leurs suiveurs qui les produisent , révèlent régulièrement : 1°) que la majorité de nos concitoyens continuent à croire en Dieu, et même à considérer le Christ comme celui qui, par excellence, nous le révèle, mais 2°) n’ont plus qu’une confiance limitée dans l’Eglise, et surtout dans ses prêtres et autres  » militants  » plus ou moins officiels, parce qu’ils constatent que ceux-ci sont prêts à s’occuper de tout ce qui ne les regarde pas, à quoi ils ne connaissent rien ou pas grand-chose, mais restent bouche cousue sur Dieu ou le Christ.

    Le résultat est frappant : qu’un laïc non-conformiste écrive un livre qui s’intitule Dieu existe, et c’est aussitôt un best-seller. Mais les augures, loin de se réjouir d’un tel succès, se lamentent sur son  » inactualité  » : pensez donc ! un livre catholique, ça ! – alors qu’il n’y est pas question du mariage des curés et des bonnes sœurs, ni même de la pilule ! Mais alors, qu’est-ce que c’est que cette  » actualité  » dont les hommes actuels vomissent la définition cléricale ? Qu’est-ce que cet  » homme d’aujourd’hui  » dont la description a été si bien fignolée dans les sacristies rénovées qu’il est impossible de le trouver en dehors d’elles ?

    Si les gens d’Eglise de notre temps persistent à refuser à l’homme d’aujourd’hui, – tel qu’il et non tel que (d’après eux seuls !) il devrait être, Dieu, la vie avec Dieu, la vie de Dieu en nous, la conséquence sera inéluctable : l’homme, pas plus d’aujourd’hui que d’aucun autre temps, ne pouvant trouver Dieu plus longtemps dans l’Eglise, ira le chercher ailleurs. C’est assez typique que les Beatles, quand ils éprouvent le besoin le plus profond de tout homme : prier, faire silence en soi-même devant Dieu pour tâcher de changer et d’améliorer sa vie ne pensent pas un seul instant recourir à un prêtre ou à un chrétien à la page, mais se laissent attirer par le premier mage venu d’un Orient plus ou moins sérieux…

    Une Eglise où l’on ne prie plus, hélas, et particulièrement un clergé qui rejette comme une  » besogne cultuelle  » sa responsabilité spéciale à l’égard de la prière, publique et individuelle, ne peuvent évidemment rendre à l’homme moderne cette dimension de l’humanité que les circonstances ont comme raplatie chez lui, sans que le besoin en devienne moins vif pour cela, tout au contraire ! Faute de prêtres, trop avides de paraître  » comme tout le monde  » pour s’occuper encore de la tâche première qui devrait être la leur, il se trouvera, Dieu merci, des laïcs pour s’en occuper à leur défaut. Puissent leurs efforts contribuer à rendre aux  » rois fainéants  » le sens de leurs responsabilités. Si cet espoir était trahi, il ne resterait plus qu’à souhaiter de voir une fois de plus des  » maires du palais  » assurer la relève d’une caste décidément dégénérée et déchue.

    Louis BOUYER, de l’Oratoire.

  • Editorial

    Le nom d’une revue, voilà son destin : Résurrection ne pouvait pas disparaître et nous assistons à sa résurrection.

    Une équipe d’étudiants reprend sa publication, après plusieurs années d’interruption. Avant tout, il faut savoir gré aux responsables-propriétaires de la revue de leur avoir fait cette confiance : il n’est pas sans risque de confier à des étudiants ce qui fut, auparavant rédigé par des théologiens.

    Pourquoi cette reconnaissance ? Dans le courant de rénovation que vit l’Eglise contemporaine, il appartient à ceux qui se veulent une vocation de chrétiens et un devoir d’intellectuels de tenir leur place – tout en restant à leur place. Nous voulons donner à notre foi une formulation claire : nous interrogeant sur cette foi, nous ne visons aucunement la remise en question de son fondement, puisque  » l’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu.  » (Romains, VIII, 16). Mais nous savons bien que, comme toute génération – pour un temps – montante, nous avons à l’exprimer un peu moins inadéquatement dans un langage particulier. Si une revue de théologie vise à expliquer la foi, Résurrection n’en est pas une ; mais si, dans une revue de théologie, on cherche à s’expliquer avec sa foi, par excellence Résurrection est une revue théologique.

    Pour qui cette renaissance ? Bien sûr, nous espérons intéresser le monde qui est le nôtre, celui des étudiants ; bien sûr, nous espérons retrouver les anciens lecteurs de Résurrection première manière ; mais nous avons une autre ambition : d’une certaine manière, nous répondons à la question si commune :  » Que pensent les jeunes dans l’Eglise ?  » ; en ce sens, nous aurons quelque intérêt pour tous ceux qui, entrés dans la carrière, se préoccupent de savoir ce que pensent ceux qui n’ont qu’à apprendre à penser. Que les langages changent indique seulement la convergence autour d’une même réalité.

    Ce numéro a pour thème :  » Le Christ, présent « . Il voudrait indiquer plusieurs modes de la présence du Christ aux hommes. C’est dans l’Eglise, d’abord, que se révèle le Christ, et il faut montrer comment ce corps social devient un Corps Mystique :  » Le Christ et l’Esprit à l’oeuvre dans l’Eglise « . Simultanément, le même Esprit éveille en moi le désir et  » l’Attente du Christ « . Ces deux manifestations d’un seul Esprit concentrent l’attention et l’Histoire autour du Christ, événement par excellence, dont nous discernons la  » Multiple présence « . Cette présence du Christ rayonne dans le temps (ainsi le montre  » L’aventure du Sinaï « ) et dans l’espace (comme en témoigne la question des  » Chrétiens et la politique : le cas des Etats-Unis « ), pour s’incarner jusque dans l’art où il apparaît comme  » Le beau Christ « .

    L’équipe qui reprend la rédaction de Résurrection attend donc, outre du temps pour se constituer solidement, de multiples réactions de ses lecteurs ; ainsi pourrons-nous peut être formuler ce qui nous fut révélé.

    Résurrection

  • Editorial

    Après avoir voulu cerner certains modes de la  » Présence du Christ « , il convenait de considérer ce que révèle cette présence ; la Révélation apparaît comme un fait, mais qui recèle un enseignement et qui acquiert la multiplicité de sens d’un système ; comment approcher sans le défigurer ce don qui comble et dépasse ? Enoncer certaines précautions, souligner quelques fondements irréductibles, tel fut le propos de Résurrection.

    L’avènement du Dieu transcendant dans notre humanité pose une difficulté philosophique : comment la Révélation peut-elle franchir les simples limites de la raison ? Ensuite seulement, il devient possible de constater l’événement :  » Dieu a parlé « . Pour devenir une rencontre, cet événement doit être accueilli par l’homme : pour éviter la fondamentale errance de Bultmann analysant  » le concept de la Révélation dans le Nouveau Testament « , il faut se frayer une voie du mythe à l’événement, pour comprendre enfin que  » Dieu se révèle dans la foi « . Ce n’est qu’alors que l’on peut parler de  » l’art et la Révélation « .

    À cet ensemble s’ajoute ce qui inaugure une chronique de spiritualité ; à chaque livraison, sera abordé un point de spiritualité traité en étroit rapport avec une tradition précise : ici, le problème de la vie spirituelle du Saint Esprit se trouve rapproché de  » la théologie mystique du Saint-Esprit  » au XVIIe siècle. Un propos théologique ne vaut qu’en s’ouvrant sur la prière.

    Enfin, en présentant un témoignage d’actualité, nous souhaiterions ouvrir une tribune des lecteurs : il est impossible de prétendre répondre au désir d’un public extrêmement varié sans accorder un large droit de réponse. C’est en sachant l’avis de nos lecteurs que nous pourrons poursuivre la tâche entreprise.

    Résurrection

  • Editorial

    Tout en demeurant la revue de théologie qui n’est pas d’actualité, qu’elle tient à être  » Résurrection  » part cette fois-ci d’un problème, qui comme tout problème d’actualité ne se pose qu’en se posant mal. Parler de suite de l’encyclique  » Humanae Vitae  » conduit à de graves méprises : il convient de saisir en quoi elle est l’instruction que donne, par l’Eglise, le Christ ; l’actualité, qui pose les questions de l’obéissance et de la conscience morale, ne peut avoir un sens que si on la sait dépasser, pour considérer l’ensemble qui soutient ces affleurements : la révélation et l’action de l’Esprit Saint en l’Eglise et en chacun de nous. Le long détour que nous proposons permet seul de poser l’actualité comme théologique ; nous voudrions proposer à nos lecteurs, en chaque occasion, ce détour qui situe les questions pressantes dans le champ proprement théologique qui, seul, permet de parler sans bavarder.

    Partant de la dernière encyclique, nous envisageons d’abord la question de l’obéissance, la plus évidente, qui elle-même ne trouve son sens que dépassée en la question de la conscience morale, qui ne vaut qu’éclairée par la loi divine : d’où les deux premiers articles, repris des cours de théologie de Mgr Charles du R.P. G.W. Kowalski. Le champ de la théologie de l’Esprit ne peut ensuite être abordé qu’en montrant l’itinéraire de la présence parmi nous de l’Esprit ; comment ils se manifeste dans une mentalité précise, en se distinguant des conditionnements sociologiques qu’il utilise pourtant : sagesse hébraïque et sagesse égyptienne ; l’Incarnation a manifesté l’Esprit dans le Christ, mais aussi en la personne de la Vierge, car  » sur elle l’Esprit vint  » ; c’est alors seulement qu’il peut être possible de reprendre une synthèse trinitaire, celle de Saint Augustin par exemple, pour en dégager une connaissance de l’Esprit, quitte à voir comment cette connaissance méconnaît à son tour l’Incarnation ; situer l’Esprit par rapport à l’Incarnation, c’est envisager immédiatement le rapport de ce même Esprit et de l’histoire : il convient de ne pas tout mêler en identifiant trop vite l’action de l’un le déroulement de l’autre ; de même il convient de distinguer comment l’Esprit se manifeste en chacun d’entre nous, à l’image de sa présence en la Vierge Marie, ce qui renvoie à la question des dons de l’Esprit Saint ; autre forme enfin de la présence de l’Esprit, à la fois personnelle et communautaire, l’inspiration, en rapport avec l’Inspiration. Tel est le détour, à propos de l’Esprit-Saint mis en question par la dernière encyclique.

    Une revue, par définition, ne se lit pas du début à la fin ; pour permettre de trouver de suite ce qui correspond aux désirs de chacun, nous diviserons les articles en trois catégories ; premièrement, les articles de doctrine chrétienne (marquée d’un *), qui constituent le fond que le sujet exige de tous ; nous ferons en sorte qu’ils soient facilement abordables, pour autant que le permet le thème ; dans le cas où une étude de plus particulière est nécessaire, aussi bien sur un point de théologie précis que pour une recherche inaugurale, nous la présenterons, sans penser pour autant qu’elle intéressera tous ; (elle sera notée par trois ***) ; entre ces deux extrêmes, on trouvera, correspondant à l’effort de prière indispensable à toute réflexion théologique, qui seul peut d’ailleurs donner quelque chose à dire, des approches de tel ou tel point de spiritualité, en rapport avec le sujet traité bien sûr (reconnaissables à deux **).

    Nous remercions par ailleurs les lecteurs qui ont bien voulu nous faire part de leurs avis et de leurs critiques ; lesquelles nous sont aussi utiles que les marques de satisfaction ; nous ne saurions trop demander à nos lecteurs de nous donner un écho de leurs réactions : nous y répondons, nous en tiendrons le plus grand compte. Signalons aussi que l’équipe de rédaction, essentiellement composée d’étudiants en lettres, souhaiterait vivement pouvoir accueillir la collaboration de scientifiques, afin de rendre le ton et les tendances de l’ensemble moins unilatéraux. En sorte que nous puissions travailler là où le besoin se fait sentir.

    Résurrection

    Nous venons, la rédaction de ce numéro étant pour ainsi dire terminée, d’avoir communication de deux poèmes inédits de Patrice de la Tour du Pin, à paraître dans le recueil  » l’Auberge de l’agonie « , ainsi que de l’autorisation de les publier ici.

    Il serait aussi superflu de prétendre les présenter que superflu de vouloir exprimer des remerciements ; soulignons cependant que c’est à la poésie qu’appartient de métamorphoser le piétinement de la réflexion en l’élan de la prière, notre seule raison d’être ; ainsi P. de la Tour du Pin porte-t-il à son achèvement, en l’ignorant magnifiquement, notre pauvre effort ; que pour cela, il soit remercié.

  • Liminaire

     » Dieu créa l’homme à son image, homme et femme il les créa.  » Il ne faut donc pas s’étonner que cette dualité soit à la base de toutes les relations humaines et intéresse au plus haut degré toute recherche d’épanouissement et de bonheur. Un sujet aussi central se devait d’être abordé par  » Résurrection « .

    Les obstacles à vaincre cependant ne sont pas minces. Faire un état de la question à partir de la littérature existante apparaît comme pratiquement impossible : rien que pendant la préparation de ce numéro deux ou trois livres sur le sujet ont vu le jour ! Que dire alors des réactions et des exigences diverses des lecteurs devant ce thème de l’amour humain ? Certains souhaiteront un éclairage très concret au niveau des difficultés quotidiennes, d’autres au contraire éprouveront une certaine anxiété face à des affirmations qui risquent de condamner la conduite d’un grand nombre. D’autres enfin protesteront au nom de la particularité du sujet ou de son caractère très personnel.

    Fallait-il courir le risque de cette entreprise ?  » Résurrection  » à penser que l’enjeu en valait la peine. L’amour humain est finalement le grand problème. Chacun d’entre nous et chacun de ceux qui nous entourent doit s’être situé par rapport à lui. Toute vocation est une vocation à l’amour et elle ne peut être reconnue qu’à la lumière de la Révélation divine. On n’a pas le droit de mettre celle-ci sous le boisseau, en particulier quand on a des responsabilités apostoliques. Une autre raison encore incite à situer exactement l’amour humain. La connaissance plus approfondie des relations de l’homme et de la femme dans un amour conjugal apporte une lumière particulière à la connaissance de nos rapports avec Dieu.  » Ce mystère est grand, je veux dire qu’il s’applique au Christ et à l’Eglise « , dit Saint-Paul.

    Pour contribuer pour sa part et à sa place à projeter la lumière du Christ sur le couple Chrétien,  » Résurrection  » a choisi une formule qui est un compromis, maladroit comme tous les compromis. Le numéro commence par un dépouillement du dossier proprement théologique de la question. Ancien et Nouveau Testament, écrit des Pères et des papes permettent de saisir à travers leurs constantes la révélation divine sur le mariage. À travers ses pages on reconnaîtra aussi des prises de position de l’Eglise concrétisant dans un temps donné une exigence plus abstraite de Dieu. Par exemple au IIIe siècle elle demandera à ses fidèles de respecter pendant trois jours la continence conjugale avant de communier. Au XXe siècle elle autorisera la méthode Ogino. Chaque fois ce sera comme une pédagogie de cette exigence de la maîtrise des corps dans le mariage, permettant aux époux de mieux communier à l’amour crucifié du Christ. À la suite de ce dossier le lecteur trouvera des notes pratiques. Celles-ci n’ont d’autre ambition que de présenter à titre d’exemple ce qu’un théologien ayant quelque expérience pastorale peut conseiller dans un cas précis. Ce sont donc des réflexions libres à ne suivre que dans la mesure où elles rejoignent les grandes lignes du dessein de Dieu. Leur avantage sera de susciter une réflexion engagée permettant à chacun d’intégrer dans sa vie la Parole de Dieu.

    Remarquons pour conclure que la réponse aux exigences divines découvertes à la lecture de ce numéro n’est possible qu’à la lumière de la foi, dans l’ouverture à la grâce divine, par la prière et les sacrements. Cela signifie qu’on ne doit condamner personne parce qu’il ne vit pas de ces exigences. À tout péché miséricorde ! Cela signifie aussi on n’a pas le droit parce qu’on se sent faible de diminuer l’exigence. Comme dit le concile de Trente répercuté par l’enseignement pontifical unanime, il faut qu’alors chacun fasse ce qu’il peut et demande à Dieu de l’aider à faire ce qui lui paraît impossible. Le Christ de qui nous demande d’être parfaits comme le Père céleste est parfait rend toute vie véritablement chrétienne absolument impossible aux seules forces humaines. Mais parce que l’exigence divine est une exigence d’amour, il ne faut jamais s’arrêter en route ou désespérer, mais dans un effort toujours renouvelé faire confiance à celui qui a dit :

     » Ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu. « 

    Résurrection

  • La Foi

    Ce n’est pas un thème facile, ni pour la réflexion, ni pour la prière. Il n’en est pourtant pas de plus nécessaire dans l’état de minorité où se trouvent au milieu du monde les Chrétiens d’aujourd’hui.

    On s’étonnera sans doute de trouver dans l’Ecriture surtout les démarches que Dieu a faites pour provoquer une réponse de la part de l’homme. Les Pères de l’Eglise, de même, sont surtout attentifs à l’action divine dans l’homme. C’est une façon de voir qui garde toute sa valeur pour ne pas oublier que la foi n’est pas une invention de l’esprit humain, mais un accueil et une reconnaissance de Quelqu’un qui se manifeste.

    Depuis qu’à l’intérieur même de la civilisation chrétienne d’Occident les bases de la foi ont été remises en question, bien que celle-ci réclame une docilité de tout l’être à la grâce, sa justification rationnelle et donc le rôle qu’y joue l’intelligence, demande une étude particulière qui ne la laisse en aucune façon être soupçonnée de sentimentalité.

    Les scientifiques, en particulier, qu’ils la dénigrent ou qu’ils l’adoptent, proclameront facilement que la vérité du christianisme ne saurait se démontrer, tandis que la psychologie moderne aurait tendance à l’expliquer par les traumatismes de la vie intérieure.

    De toute façon, et bien que l’acte de foi soit un mouvement continu, son étude devra se situer sur deux plans, celui de l’accession à la foi ou celui de la vie de la foi, au niveau desquels l’intelligence ne se comporte pas au moins consciemment de la même façon. Cette diversité se fera sentir dans tous les cas où, par suite d’un refroidissement ou d’un affrontement de la foi, se reposera la question de sa correspondance avec le réel.

    Dans l’effort tenté ici pour cerner la foi, aucune place n’a été faite à l’apologétique, c’est-à-dire à un déroulement d’arguments susceptibles d’assurer la foi. Ou bien ceux-ci, en effet, s’attachent à réfuter toutes les objections qu’on peut lui faire, et alors ils requièrent une compétence universelle : histoire, critique littéraire, psychologie, sciences expérimentales, philosophie, etc. Ou bien ils confrontent la pensée humaine en constante évolution avec la connaissance de la révélation, mais pour cette acquisition  » Résurrection  » est loin d’avoir encore donné tous les éléments.

    Il reste donc à chaque lecteur ayant un peu mieux pris conscience de la complexité, mais aussi de la rigueur de l’acte de foi tel que l’Eglise le conçoit, de confronter de nouveau ses problèmes personnels les plus profonds avec la Révélation chrétienne pour que la convenance suprême et universelle de celle-ci à ceux-ci lui devienne plus évidente. Par le fait même il s’assurera une inspiration plus totale et plus rayonnante de toute la vie par la foi de son baptême.

    Résurrection