Dans la livraison précédente, Résurrection s’est interrogé sur la valeur d’une affirmation de Dieu; dam le présent numéro, c’est plutôt l’action de Dieu qui est étudiée. Autrement dit, l’attention est portée sur Dieu en tant qu’on essaye de s’en faire une idée ou en tant qu’il sort de lui même. Peu de chose sur ce qu’Il est lui même. Or, il est écrit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton esprit, de toute ton âme et de toutes tes forces (Deut. 6, 5). Comment aimer celui que l’on ne connaît pas ? Pour aimer, il faut considérer l’autre tel qu’en lui même et pas seulement par rapport à soi ou à cause de son oeuvre. L’amour réclame que soit posé en face de soi un pôle de relation dont on pénètre ou dont on s’efforce de pénétrer quelques unes des profondeurs. C’est à une démarche de ce genre que les lignes suivantes invitent. Elles ne prétendent apporter rien d’original, mais seulement donner des exemples de recherche de l’identité de Dieu à travers ce qu’il a été dit de son comportement à l’extérieur de lui même.
Cheminements divers
La réflexion philosophique ne s’est pas contentée de conclure à l’existence de Dieu. A partir d’une question sur le monde dont elle voulait connaître la raison d’être, elle est arrivée jusqu’à concevoir un auteur libre de celui ci. Voilà un premier aspect de Dieu : il est spontanéité. De même, à partir de ses interrogations sur l’homme, elle postule pour expliquer celui ci une cause et une fin qui aient le caractère d’une personne. Dieu est donc affirmé comme un être personnel et libre. C’est déjà quelque chose.
Mais c’est à travers l’histoire du salut, c’est à dire de la réalisation du dessein de Dieu sur l’homme, que celui ci se révèle. Oh ! d’une façon furtive, car nous ne trouvons ni dans l’Ancien Testament, ni dans le Nouveau, de traité ni de définition de Dieu. Celui ci est supposé s’imposer à toute conscience humaine, comme en témoigne la diversité des religions, non seulement comme existant, mais avec un certain nombre de caractéristiques admises confusément par tous les hommes : ce fameux quelque chose ou quelqu’un au dessus de nous professé encore par beaucoup. Seulement, la révélation judéo chrétienne pour parler de Dieu emploie tout un langage symbolique à travers lequel se dessine les traits d’un visage cohérent de Dieu. Le Nouveau Testament va beaucoup plus loin, car il affirme que ce que personne n’avait jamais connu de Dieu est maintenant révélé par Jésus-Christ : Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, lui, l’a fait connaître (Jean 1, 18). Laissons de côté résolument le mystère trinitaire, qui est bien celui de la vie profonde de Dieu, mais qui sera étudié dan la prochaine livraison de Résurrection. Le Christ par sa parole, qui assume l’acquis de l’Ancien Testament, qui assumait lui même en le transformant l’acquis de la pensée commune, laisse transparaître, par sa manière d’être et surtout d’agir, ce que c’est que Dieu d’une façon si plénière qu’elle ne sera jamais dépassée. Qui m’a vu, a vu le Père (Jean 14, 9). Les disciples de Jésus en ont eu parfaitement le sentiment.
Après avoir à maintes reprises et sous maintes formes parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils… resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance (Hébreux 1, 1 3).
Sur ces données, la réflexion chrétienne, qui est assistée d’en haut et qui utilise les schémas philosophiques, travaille et disserte de la nature et de ce qu’elle appelle les attributs de Dieu de façon suffisamment sûre pour que les conciles (Latran IV, Vatican I) en garantissent l’exactitude.
Tout ce qui est dit ainsi est pourtant loin d’être satisfaisant. L’Ecriture est pleine d’anthropomorphismes dont la naïveté est évidente, la théologie emprunte ses mots à une métaphysique qui est d’abord réflexion sur les choses. Au delà même des difficultés à exprimer la connaissance de Dieu, St Grégoire de Nysse et avec lui tous les tenants de la théologie négative ou apophatique ont affirmé son incompréhensibilité. Ils entendent par là non qu’on ne puisse rien percevoir de Dieu, mais qu’on ne peut ni l’étreindre complètement ni épuiser sa réalité. L’intelligence humaine n’est pas à la mesure de Dieu.
Plus l’esprit progresse dans la connaissance du réel, plus il voit que la nature divine est invisible. La vraie connaissance de Dieu consiste à comprendre qu’il transcende toute connaissance, séparé de toute part par son incompréhensibilité comme par une ténèbre.
Jean le mystique qui a pénétré la ténèbre lumineuse dit que personne n’a jamais vu Dieu, définissant par cette négation, que la connaissance divine de l’essence est inaccessible, non seulement aux hommes, mais à toute nature intellectuelle.
C’est une absurdité et une folie mensongère, comme dit le prophète, de penser que la compréhension des réalités insaisissables est possible à quelqu’un.
Cependant, comme l’homme trouve sa vie dans la connaissance de Dieu, il existe une autre voie par laquelle l’invisible et l’incompréhensible peut être vu et saisi. Les modes de cette saisie sont nombreux. En effet, par la sagesse qui se manifeste dans l’univers, nous pouvons voir conjecturalement celui qui a tout fait avec sagesse. En regardant le monde créé, nous pouvons nous faire une idée, non de l’essence, mais de la sagesse de celui qui a fait sagement toute chose. Il en est de même pour la bonté, la puissance, la pureté.
Denys, l’auteur des Noms divins, va plus loin encore en enseignant que Dieu est au delà de toutes les catégories de pensée, parce qu’il possède de façon éminente toutes perfections, même celles qui nous paraissent contradictoires.
C’est ce qu’on s’est efforcé de préciser en parlant de l’analogie de l’être et de l’analogie de la foi. La première consiste à affirmer de Dieu ce que nous affirmons de ses créatures, mais en protestant à la fois qu’il en est différent et au delà, d’une façon suréminente. Les créatures gardent en effet l’empreinte de leur Créateur, mais cette empreinte ne livre Dieu ni totalement, ni parfaitement. La seconde se met à l’écoute de la révélation, mais perçoit que celle ci, pour rejoindre l’homme, fait appel à une expérience et à un vocabulaire humains, ce qui la limite et réclame une perpétuelle correction de visée.
De ces remarques, on serait tenté de conclure que Dieu est très compliqué. Ce serait s’éloigner tout à fait de la vérité, car Dieu est très simple au contraire, et le caractère balbutiant de la connaissance que nous avons de lui provient de notre intelligence, dont la faiblesse est accrue par notre péché (cf. Romains 1, 18 32) et qui est bien obligée de prendre des flashes partiels et successifs de Dieu.
A partir de la création
Dans les religions et les philosophies, Dieu est souvent mal distingué du monde. Et il est curieux de voir qu’aujourd’hui, de nouveau, il y a tendance à donner le nom de Dieu au dynamisme de l’évolution ou de l’histoire comme à l’élan de l’homme vers sa propre réalisation. La révélation judéo chrétienne, au contraire, sous la forme de la polémique anti-idolâtrique, est très nette. Il y a un abîme entre ce que nous connaissons en ce monde et Dieu. L’interdiction de représenter Dieu par des images est l’application rituelle de ce principe. Les prophètes, les psaumes raillent sans cesse ceux qui pensent identifier Dieu à quoi que ce soit de matériel. A l’heure des derniers affrontements entre le judaïsme et le paganisme, les Israélites se feront tuer plutôt que de rendre des hommages divins à des statues. Les Chrétiens, bien que le culte rendu à Jésus paraisse aux Juifs une idolâtrie, prendront le relais et subiront le martyre à leur tour pour cette cause sainte : Dieu est autre, il est radicalement différent de ce qui peut tomber sous les sens.
Le rapport de Dieu et du monde que se sont efforcés d’élucider les religions et les philosophies est tranché dans un sens particulier par la Révélation. Elle proclame la création, abondamment étudiée dans le présent numéro. Les premiers chapitres de la Genèse l’illustrent, les psaumes la chantent, Job la défend, les livres de Sagesse en sondent les motivations intérieures. Saint Paul se fera l’écho de cet enseignement. Cette création de ou ex nihilo, c’est à dire à partir de rien, va au delà d’une explication du monde qui serait seulement arc bouté à un principe d’intelligibilité, elle est affirmation d’une précarité profonde du monde et d’un commencement absolu, don d’une liberté radicale de Dieu. Elle s’exerce d’ailleurs perpétuellement par une attention et une action continue sur le monde, sans lesquelles le monde cesserait d’exister, ainsi que Jésus dans les évangiles l’affirme et le manifeste par ses miracles, et saint Paul le souligne avant saint Augustin. C’est d’ailleurs un des possibles du tétragramme sacré révélé à Moïse : Yahvé, celui qui fait être.
Bien plus, Dieu a un plan sur le monde et sur chaque individu. D’après le Second Isaïe et les Proverbes (8), il en poursuit efficacement la réalisation en dehors de lui-même, mais sans succession chronologique en lui même et sans briser la liberté des êtres auxquels il a donné ce privilège. C’est ce qu’on appelle sa Providence. Elle se déploie aussi bien dans le monde que dans l’histoire. Elle permet d’apercevoir l’Omniscience et la Toute Puissance de Dieu. Le Christ rend hommage à l’une et à l’autre et les exerce toutes les deux.
A travers l’histoire du salut
Les richesses intérieures de Dieu apparaissent plus nettement encore à travers ses interventions parmi les hommes.
Reconnu, sous le nom d’Elohim, ou en abrégé d’El, comme un ensemble plus ou moins foisonnant de forces dans le monde, il est devenu, pour le peuple formé par Moïse, le Dieu des Pères, le Dieu d’Israël : un Dieu qui, en raison de sa préférence pour ce peuple, réclame non seulement d’en être adoré sans partage, mais qui de plus est le seul Dieu, le Dieu unique.
Ses interventions multipliées au profit des hommes révèlent sa présence extraordinairement active. A cause d’elle, Ezéchiel parle du Dieu vivant. Comme Dieu pense, qu’il veut, qu’il agit, qu’il parle surtout, il apparaît de plus en plus comme une personne. Quand saint Jean saluera l’incarnation du Fils de Dieu, il trouvera tout naturellement la formule : il a habité parmi nous, comme on dirait de quelqu’un qui change de domicile.
Et pourtant, ce Dieu est saint. C’est un mot qui connaîtra une évolution singulière. En son origine, il signifie presque dangereux, celui dont on doit s’approcher avec beaucoup de précautions rituelles, mais derrière cette séparation de fait, on aperçoit une certaine notion de transcendance. Et puis, ce sera une certaine attitude morale par laquelle Dieu est à la fois législateur (quelques psaumes s’enivrent de la beauté et de la valeur de ses commandements) et réalisation totale du bien. Les philosophes qui découvriront en lui le fondement de la loi morale ne penseront pas autrement. Il est sage et tous ses desseins et comportements sont parfaits. Il est juste et discerne parfaitement le bien du mal. Le Christ rappellera la sainteté de Dieu, il proposera aux hommes de s’en inspirer, il sera lui même appelé le Saint et laissera voir les moeurs de Dieu à travers sa manière dé vivre.
Mais la révélation la plus profonde et la plus extraordinaire de Dieu, est bien celle de son amour. L’Ancien Testament épuise les comparaisons. Il aime comme un vigneron aime sa vigne, un pasteur son troupeau. Il aime comme un époux, et un père. Ce dernier vocable connaîtra un sort étonnant. Il aime tout ce qui existe, dit la Sagesse, il aime son peuple et chacun de ses membres. Cet amour est exigeant et ne nuit en rien à sa sainteté, c’est pourquoi il est dit un Dieu jaloux ; mais il n’exclut pas la miséricorde, et Isaïe ose nous parler des entrailles (c’est à dire de la sensibilité) de Dieu qui se retournent en faveur du pécheur. C’est elle qui explique sa fidélité ; celle ci est plus que de la suite dans les idées, c’est un rebondissement perpétuel d’une bienveillance qui, au delà des conséquences malheureuses du péché et au besoin en les utilisant, reprend son cours. Lorsqu’il voudra décrire l’incarnation et la rédemption, le Nouveau Testament affirmera que Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique et que pour le salut des hommes il n’a pas épargné son propre Fils. C’est en effet le paroxysme de cet amour. Lorsqu’il est dit que Dieu est Esprit, cela ne signifie sans doute pas son caractère non corporel, mais son mouvement essentiel de Don. Voilà comment saint Jean en arrive à oser définir Dieu et à affirmer Dieu est amour, nous introduisant déjà dans le mystère trinitaire que nous laissons ici hors de notre propos.
Le mystère de Dieu
Une des explications du mot Yahvé est le refus de Dieu de dire ce qu’il est : je suis ce que je suis. Pour mieux dérouter l’intelligence humaine, Dieu proclame par la bouche d’Osée : moi, je ne suis pas un homme, et de fait, il est déconcertant : Dieu de l’orage et de la brise du soir, invisible et livrant son coeur, sans image et anthropocentrique, exigeant et tendre, terrible et fidèle, tout puissant et patient. Lorsque son Fils s’incarnera, le comble sera mis au paradoxe : le Créateur se fera créature.
Aux confins de la pensée religieuse et de la révélation, Dieu apparaît déjà comme le Très Haut, le Dieu des cieux (équivalent de la notion philosophique de Transcendant), et ce mot passe, accolé à celui de père, dans le Nouveau Testament. La Révélation annonce l’éternité de celui qui a créé le temps, mais ne s’y enferme pas. Elle proclame avec Salomon que ni le ciel ni la terre ne peuvent le contenir, ce que la réflexion théologique traduira par infini, immense.
On s’efforcera même de percer le mystère de l’être de Dieu. Bien sûr, on rappellera qu’il ne dépend de rien, qu’il est à lui même sa propre source, ce qu’on appellera son aséité. On interprétera de façon vertigineuse le tétragramme sacré et on lui fera dire je suis celui qui suis, c’est à dire peut être celui en qui l’essence et l’existence se confondent, c’est à dire qui réalise la plénitude de l’être. Au delà on apercevra le mystère de la Personne suprême, de sa liberté, de son amour.
Notre Dieu
Une connaissance de Dieu n’est bonne que dans la mesure où elle s’affranchit des chemins qui y mènent. C’est comme sur le bord d’un abîme où il est impossible de se jeter, mais dont on sent le vertige, que l’on peut affirmer Dieu en lui même. L’homme doit spécialement se méfier de relativiser Dieu au monde et à lui même. Dieu n’est pas seulement le Créateur. Dieu n’est pas seulement celui qui est nécessaire à l’homme. Dieu existe, et tout ce qu’il a fait, il aurait pu ne pas le faire sans diminuer quoi que ce soit en lui. Sa nature profonde est donc au delà de ce que nous pouvons en connaître par son comportement extérieur, mais ce que nous en connaissons par son comportement extérieur est déjà quelque chose. La révélation que son Fils nous en a faite et qui débouche sur le mystère interne de l’amour trinitaire va évidemment au delà.
Néanmoins, il y a une connaissance de Dieu qui, pour n’être pas désintéressée, a aussi sa valeur, car elle permet à Dieu d’agir sur notre intelligence et de lui donner une force surnaturelle : c’est celle par laquelle nous le reconnaissons comme notre bien, le beau capable de nous émerveiller, notre vérité illuminatrice. Nous le devinons alors comme le Bien suprême, la Beauté totale, le Vrai. Ces mots que nous murmurons d’une façon froidement philosophique, les croyants fervents qu’on appelle les mystiques les expérimentent comme les différents aspects de celui qui, au dire de G. Marcel, est le Toi absolu et, dans le vertige auquel ils consentent de tout leur être, ils découvrent quelque chose de plus en Dieu, mais qui ne peut être dit.
Maxime CHARLES